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De Paris à Bucharest/Chapitre 63

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LXIII

mœurs roumaines.

Demandes en mariage. — Fiançailles. — Fêtes religieuses. — Funérailles. — Culte des mânes.

« Lorsqu’une jeune fille du village a accueilli sa demande, le jeune homme envoie aussitôt des messagers, précédés du joueur de cornemuse, qui adresse aux parents l’allocution on suivante :

« Les grands-pères et les ancêtres de nos pères, allant à la chasse et parcourant les bois, ont découvert le pays que nous habitons et qui nous procure la jouissance de son miel et de son lait. Or, poussé par cet exemple, l’honorable garçon N… est aussi allé à la chasse à travers les champs, les bois et les monts, et il a rencontré une biche qui, timide et réservée, a fui sa présence et s’est cachée. Mais nous autres, en suivant ses traces, nous avons été conduits jusqu’à cette maison. Or donc, il faut que vous la remettiez entre nos mains, ou que vous nous montriez l’endroit où s’est cachée la biche que nous poursuivons avec tant de fatigues et de peines. »

« Le joueur de cornemuse déploie alors toutes les ressources de son éloquence, et sème son discours d’autant de métaphores et d’allégories qu’il en peut trouver.

« Les parents répondent que celle qu’ils poursuivront n’est pas entrée dans leur maison. Les messagers insistent ; alors les parents font venir la bisaïeule de la jeune fille. — Est-ce là celle que vous cherchez ? — Non. — La grand-mère vient à son tour. — Peut-être est-ce celle-ci ? Même réponse. Vient la mère. — Non, non ce n’est pas celle-ci non plus. — Après la mère on fait venir une servante laide, vieille et couverte de haillons. — Eh bien, c’est donc celle-ci que vous cherchez ? — Non, non ; car, notre biche a les cheveux blonds comme l’or et les yeux de l’épervier ; ses dents sont comme une rangée de perles et ses lèvres vermeilles comme une cerise ; elle a la taille d’une lionne, son sein a la blancheur du cygne, ses doigts sont plus délicats que la cire, son visage est plus radieux que le soleil et que la lune.

« Forcés enfin par la menace d’en venir aux armes, les parents amènent leur fille, parée aussi richement que possible. On célèbre les fiançailles, et la jeune fille rentre dans sa chambre, qu’elle ne doit plus quitter avant le jour de son mariage.

« Ce jour-là, si le promis habite un autre village que celui de sa fiancée, il envoie d’avance, pour annoncer sa venue, quelques hommes à cheval, que les parents de la jeune fille vont attendre sur la route. Dès qu’ils les voient approcher, ils se précipitent sur eux et les emmènent prisonniers dans leur maison. Aux questions qui leur sont adressées, les prisonniers répondent qu’ils étaient les hérauts envoyés pour déclarer la guerre ; que le gros de l’armée est resté en arrière à peu de distance, qu’il s’avance pour prendre d’assaut la forteresse. Les parents s’en vont alors, avec les prisonniers, à la rencontre du promis, qui se présente avec une suite plus ou moins nombreuse. Lorsque les deux partis réunis sont arrivés en face de la demeure de la fiancée, ils se livrent tous ensemble à exercice de la course qui simule un tournoi. Les cavaliers les mieux montés et qui arrivent les premiers au but reçoivent des mains de la fiancée un voile brodé d’or ou de soie.

« Ces exercices finis, tout le monde se rend à l’église. Le jeune marié et sa fiancée se tiennent debout sur un tapis où l’on a jeté des pièces de monnaie, témoignant par là du peu de cas qu’ils font des richesses pour ne chercher que le bonheur domestique. Lorsque le prêtre dépose sur leur front la couronne nuptiale, un des assistants jette à droite et à gauche des noix et des noisettes, pour montrer que les jeunes mariés renoncent à tout jamais aux amusements de l’enfance et que des objets plus sérieux occuperont désormais leur vie.

« De retour à la maison, un dîner est servi. Les mariés occupent le haut bout de la table ; à droite et à gauche se placent les beaux-pères et les témoins. Alors un des frères, ou en son absence un des plus proches parents du jeune homme, se lève et lui adresse la parole en ces termes :

« Frère, vous voici arrivé à l’âge du mariage et de la joie ; notre père vous accorde une place à sa table et vous marie aujourd’hui en vous unissant à une autre famille. Gardez toujours néanmoins la mémoire de ceux à qui vous devez le jour, et conservez toujours votre amour à vos frères. Continuez à demeurer soumis de cœur aux volontés de vos parents, afin d’obtenir leur bénédiction. Honorez votre père et songez toujours à ce que votre mère a souffert pour vous ; car ce sont eux qui vous ont donné la vie. Puisse leur bénédiction et celle du Seigneur Dieu vous maintenir toujours dans la joie ! »

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Une cour d’habitation. — Dessin de Lancelot.

« Après le repas, quand le jeune homme est sur le point de se retirer avec son épouse, le vatachel, qui porte un bâton orné de fleurs et de rubans et se tient derrière la fiancée, se lève et demande, au nom de celle-ci, pardon à ses parents en ces mots :

« Quand nous nous demandons, honorables parents, quel est le véritable bonheur de la vie, nous trouvons qu’il n’en est pas de plus grand et de plus solide que celui que nous procurent les enfants. En effet, ce bonheur est, ainsi que le disent les philosophes, proprium naturæ, c’est-à-dire un bonheur réel et conforme à la nature ; car ils sont notre sang, ils sont d’autres nous-mêmes. Ce bonheur, la sainte Écriture l’atteste aussi : Votre femme dans l’intérieur de votre maison sera comme une vigne fertile et abondante ; vos enfants, comme de nouveaux plants d’olivier, environneront votre table. Vous voilà donc aujourd’hui, vous, honorable père, ainsi que votre épouse, au comble de la joie. Contemplez tous deux le bonheur pur, réel et sans mélange de votre fille, et jouissez de la joie intarissable des parents ; car voici que, d’abord par votre volonté et ensuite par vos bénédictions, votre bien-aimée fille devient, pour toute sa vie, la compagne de notre frère N… Parvenue à cet âge heureux, votre enfant, en quittant votre maison pour aller dans celle que Dieu lui a choisie, doit, de concert avec son compagnon, vous remercier et implorer vos bénédictions ; car la bénédiction des parents est un rempart inébranlable autour de sa maison. Il est temps que votre fille implore votre pardon pour tout ce qu’elle a manqué de faire, afin d’accomplir vos volontés et les désirs de ses frères. Que son bon naturel et son âme pure la poussent à vous remercier de la sagesse avec laquelle vous l’avez élevée dans votre maison. Qu’elle s’étonne de ne pouvoir trouver assez de soupirs et de larmes pour implorer son pardon. Qu’elle s’étonne de ne pouvoir trouver assez de douces paroles de reconnaissance pour tous vos soins pleins de tendresse et de bonté paternelle. Aussi en appelle-t-elle de toute son âme à l’inépuisable bonté du Très-Haut, et le prie de faire que vos enfants jusqu’à la quatrième génération vous comblent de joie. Elle vous conjure aussi, conjointement avec son mari, de leur conserver votre tendresse à l’avenir. »

« Cette allocution terminée, les mariés font leurs adieux et vont baiser la main des parents.

« Ceux-ci, les yeux baignés de larmes, répondent à leur tour :

« En vous accordant aujourd’hui, jeune homme, la main de notre bien-aimée fille, nous ne faisons que nous soumettre aux décrets de la divine Providence, qui a permis cette union. Et, bien que la plus parfaite bénédiction soit celle du Très-Haut, cependant, de même que nos pères nous ont bénis, de même si aujourd’hui nous vous bénissons. Fasse le Seigneur Dieu qu’en vous unissant il vous affermisse dans l’amour et répande ses bénédictions sur vos têtes !

« Jeune homme, n’oubliez pas d’observer fidèlement le précepte de l’Église : « Tu aimeras ta femme et ne lui causeras point de chagrin, et tu vivras avec elle dans la paix du Seigneur. » Et toi, notre fille chérie, toi que nous avons élevée dans nos bras, que nous avons entourée de notre amour et de notre sollicitude paternelle, toi que nous avons nourrie du lait de notre tendresse et fortifiée de nos enseignements, voici l’heure de la séparation ; nous accomplissons aujourd’hui un devoir bien doux, mais bien douloureux à la fois, en te laissant arracher de nos bras pour suivre celui que ton cœur a choisi. Vivez en paix ; quant à nous, nous ne cesserons de vous bénir et de prier le Seigneur qu’il vous accorde de longues et heureuses années, qu’il vous dirige dans sa sagesse et vous affermisse dans l’union et l’amour, afin que notre âme se réjouisse de votre bonheur ; car vous êtes le seul soutien de notre faiblesse et la seule consolation des douleurs de notre vieillesse. Que le Seigneur Dieu daigne envoyer aussi ses bénédictions sur vos fils ! »

« La jeune fille se jette alors dans les bras de ses parents. Le marié se dispose enfin à emmener sa femme ; mais les frères de celle-ci se mettent en travers de la porte, la hache à la main, — jadis c’était le sabre nu, — et ne la laissent sortir que lorsqu’il a consenti à racheter son épouse par un don.

« L’épouse monte alors sur un chariot qui porte sa dot, ayant à ses côtés sa belle-sœur ou sa belle-mère. Le marié suit à cheval en compagnie de ses amis, qui, tout le long de la route, poussent des cris de joie et déchargent des pistolets.

« Cependant le marié n’est pas encore au bout de ses tribulations. À peine est-on arrivé à la maison que les parents de la jeune épouse s’emparent d’elle et l’enferment dans une chambre. Les amis du jeune homme vont la demander à grands cris, et, n’obtenant pas de réponse, ils enfoncent la porte. L’époux se précipite alors dans la chambre et arrache son épouse à ses parents ; et, en commémoration de l’enlèvement des Sabines par les Romains, il la prend dans ses bras pour lui faire franchir le seuil de la chambre nuptiale[1]. »

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L’igoumène d’Orèzu — Dessin de Lancelot.

L’Église roumaine célèbre un grand nombre de fêtes ; les principales sont Noël (Creciûne, la crèche), Pâques (Pashtelor) et l’Assomption (Adormire, endormissement). Chacune de ces fêtes est marquée par certains usages traditionnels, qui se sont transmis fidèlement dans le peuple depuis les temps les plus reculés. Ainsi la Noël donne lieu encore aujourd’hui à une mascarade renouvelée de notre moyen âge et qui a pour objet de représenter la naissance de Jésus, la crèche où il est couché, l’étoile qui l’annonce aux Mages de l’Orient, le départ de ces derniers pour l’Occident et leur recherche du lieu où vient de naître à minuit, avec la lumière d’une nouvelle année, le Sauveur du monde. Un enfant porte en guise de bannière une étoile gigantesque de papier peint et découpé ; l’escorte est formée de soldats romains, tenant une lance dans leur main droite. Chaque individu est muni d’une lanterne, et le cortège se promène ainsi par la ville, et va de porte en porte et de maison en maison, récitant des kolinde, sortes de complaintes religieuses qui rappellent nos anciens Noëls.

Les plus grandes solennités sont celles de Pâques. Aux approches de la fête, on badigeonne l’intérieur et l’extérieur des maisons ; on lave les planchers ; on substitue des persiennes aux doubles fenêtres nécessitées par le froid rigoureux de l’hiver ; les ménagères étament les casseroles ; les boyards redorent leurs équipages ; citadins et villageois s’habillent de neuf ; et lorsque le grand jour arrive, toutes les cloches sont en branle, tous les cœurs sont épanouis ; parents et amis, dans leurs plus beaux atours, se visitent et se félicitent mutuellement, et les passants dans la rue se saluent de la phrase sacramentelle : « Il est ressuscité le Christ ; le Christ est ressuscité ! (A inviat Kristû, Kristû a inviat). »

Pendant les huit jours consacrés à la fête, la ville offre le tableau le plus animé : ce ne sont que brillants équipages, éclatantes livrées, splendides toilettes, serviteurs portant dans leurs bras de jeunes agneaux parés de rubans bleus ou roses, comme les bandelettes des anciennes victimes, ou sur leur tête d’énormes corbeilles remplies de brioches, des pots de confiture (dulceas), qui jouent un si grand rôle dans l’hospitalité orientale, de dragées et d’autres friandises que l’on s’envoie en présent. De larges et copieux festins réunissent tous les membres de la famille ; les plus pauvres prennent part à ces réjouissances, car il a été distribué à l’avance à tous les indigents des vêtements, de l’argent et des vivres. Disons aussi que c’est généralement à cette époque que se déclarent les fièvres intermittentes et d’autres maladies, causées par le passage subit du régime plus qu’ascétique du carême à l’intempérance et aux excès des jours gras.

Outre ces trois grandes fêtes canoniques, il y en a d’autres fort populaires en Roumanie : telles que la Saint-Basile, qui se célèbre le 1er janvier, la Saint-Georges (23 avril) et la Saint-Démétrius (26 octobre). Ces deux dernières, séparées l’une de l’autre par un intervalle de six mois, sont en Roumanie ce que sont chez nous la Saint-Jean et la Saint-Martin, l’époque ordinaire du renouvellement des baux pour le fermage des terres et le loyer des maisons.

Le premier dimanche de mai, les paysans valaques célèbrent encore, par tradition, la fête de Flore ; ils se rendent dans la prairie et la forêt voisines, se couronnent de fleurs et de feuillages et reviennent danser au hameau. De même, aux approches de l’été, ils plantent devant leurs chaumières une longue perche, surmontée de branches d’arbre et de foin, qu’ils appellent armindenu. C’est là, assure-t-on, une coutume romaine ; les colons militaires consacraient l’ouverture de la saison des combats en élevant à leurs portes un trophée qu’ils nommaient arma Dei ou Martis.

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Jeune femme valaque. — Dessin de Lancelot.

Les funérailles rappellent aussi par certains détails la plus haute antiquité. Dès qu’un malade est près de rendre le dernier soupir, on lui met un cierge allumé dans la main et on en allume plusieurs autres dans l’appartement, tandis que le prêtre récite à haute voix les prières des agonisants. Aussitôt qu’il est expiré, on le lave, on le rase, on lui couvre le visage, on le pare de ses plus beaux habits, puis on le dépose dans la bière, qui reste découverte, après avoir eu soin de placer une petite pièce de monnaie dans sa main. Les funérailles ont lieu ordinairement le jour même ou le lendemain du décès. Les riches y déploient une grande magnificence. Le char funèbre est traîné par deux ou quatre chevaux noirs, complètement recouverts d’un caparaçon de même couleur qui ne laisse voir que leurs yeux. Des vatasei, également couverts de manteaux noirs et coiffés d’énormes chapeaux à larges bords, marchent aux côtés du char tenant à la main des torches allumées ; deux autres précèdent le char en portant la corbeille qui renferme la colybe ou l’azyme, espèce de brioche bénite, que l’on mange en l’honneur des mânes du défunt ; derrière, deux épistates tiennent le couvercle de la bière, sur lequel est déposé le couteau du défunt en signe de droit de port d’armes. Si le convoi est celui d’une jeune fille vierge, on porte devant le char un mai d’où pendent des tresses de fils d’or, semblables à ceux dont les fiancées ornent leur tête au jour des épousailles ; si c’est un garçon, le mai est un jeune sapin auquel on attache des rubans de diverses couleurs. Derrière les épistates marchent les prêtres revêtus de leurs habits sacerdotaux, et suivis de la foule des parents et des amis, tenant chacun un flambeau dans la main. Le convoi, ainsi formé, s’arrête à plusieurs reprises avant d’arriver à l’église ; on pose le cercueil à terre ; les plus proches parents l’entourent, adressent au défunt les expressions les plus tendres, l’embrassent, lui demandent pardon pour tous les petits mécontentements qu’ils peuvent lui avoir causés durant sa vie, témoignent leur douleur par des regrets et des louanges qu’ils chantent en s’interrompant par des sanglots, en s’arrachant les cheveux et en déchirant leurs vêtements. Quelquefois ce rôle est rempli par des pleureuses à gages (præficæ), comme dans les funérailles de l’ancienne Rome.

De l’église, l’on se rend au cimetière, appelé ici le jardin des morts ; le cercueil est déposé sur le bord de la fosse, pendant que le prêtre récite les dernières prières et asperge d’eau bénite le cadavre, la terre et les assistants. Alors les vatasei recouvrent la bière de son couvercle et la descendent dans la fosse. La tombe est surmontée d’une croix de pierre ou de bois. Souvent, au pied de cette croix, est creusée une petite niche, fermée par une porte en fer, où les parents du défunt font brûler une lampe et où ils déposent de temps à autre de petits pains azymes.

Ce culte pieux et constant des mânes est la source d’abondantes aumônes. La religion sanctifie l’hospitalité, chère à la nation. Le jour anniversaire du décès, la famille distribue aux pauvres de l’argent, des vêtements, accompagnés de provision de gâteaux composés de froment cuit à l’eau, de noix broyées, de miel, et recouverts de sucre en poudre, que l’on a exposés pendant quelque temps dans l’église. C’est une coutume générale dans toute la Roumanie, comme dans les pays musulmans, de déposer sur le bord des routes et devant les portes des maisons des vases remplis d’eau pour le passant et le voyageur. Les plus riches, rapporte M. de Gérando, y ajoutent du pain. Ils donnent à cet usage le nom de pomane (pour les mânes), car ils espèrent que, s’ils soulagent eux-mêmes les vivants, ceux qu’ils ont perdus ne souffriront dans l’autre monde ni de la faim ni de la soif. Le livre de M. Ubicini, tant de fois cité par moi, abonde en touchants détails sur ces rites funéraires.


  1. Voïnesco, Revue de L’Orient, t. XXVI.