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De l’Économie (Trad. Talbot)/05

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Traduction par Eugène Talbot.
De l’ÉconomieHachetteTome 1 (p. 210-213).



CHAPITRE V.


Éloge de l’agriculture : elle procure de douces jouissances, augmente la fortune, prépare le corps aux travaux guerriers, enseigne la justice et la libéralité, enfante et nourrit les arts. — Réfutation d’une objection de Critobule.


« Ce que je te dis là, Critobule, continua Socrate, n’est que pour t’apprendre que même les plus heureux des hommes ne peuvent se passer de l’agriculture. Sans contredit, le soin qu’on y apporte est une source de plaisir, de prospérité pour la maison, et d’exercice pour le corps, qu’elle met en état d’accomplir tous les devoirs d’un homme libre. Et d’abord, tout ce qui est essentiel à l’existence, la terre le procure à ceux qui la cultivent ; et les douceurs de la vie, elle les leur donne par surcroît. Ensuite, les parures des autels et des statues, celles des hommes eux-mêmes, avec leur cortége de parfums suaves et de délices pour la vue, c’est encore elle qui les fournit. Viennent encore mille aliments qu’elle produit ou qu’elle développe : car l’élève des troupeaux se lie étroitement à l’agriculture ; de telle sorte qu’elle nous donne de quoi sacrifier pour apaiser les dieux et subvenir à nos propres besoins.

« D’ailleurs, en nous offrant une variété si abondante, elle n’en fait point le prix de la paresse ; elle nous apprend à supporter les froids de l’hiver et les chaleurs de l’été. L’exercice qu’elle impose à ceux qui cultivent la terre de leurs mains leur donne de la vigueur ; et, quant à ceux qui surveillent les travaux, elle les trempe virilement en les éveillant de bon matin, et en leur faisant faire de longues marches.

« En effet, aux champs, de même qu’à la ville, c’est à heure fixe que se font les opérations les plus essentielles. Si l’on veut avoir un cheval bon pour le service de l’État, l’agriculture est ce qu’il y a de mieux fait pour nourrir ce cheval ; si l’on veut servir dans l’infanterie, elle vous fait le corps vigoureux. La terre ne favorise pas moins les plaisirs du chasseur, puisqu’elle offre une nourriture facile aux chiens et au gibier. D’autre part, si les chevaux et les chiens reçoivent des services de l’agriculture, ils les lui rendent à leur tour : le cheval, en portant l’inspecteur aux champs de grand matin et en lui donnant la faculté d’en revenir tard ; le chien, en empêchant les animaux sauvages de nuire aux productions et aux troupeaux, et en assurant la tranquillité de la solitude.

« La terre encourage aussi les cultivateurs à défendre leur pays les armes à la main, par ce fait même que ses productions sont offertes à qui veut, et la proie du plus fort. Est-il, en outre, un art qui, mieux qu’elle, rende apte à courir, à lancer, à sauter ; qui paye d’un plus grand retour ceux qui l’exercent ; qui offre plus de charmes à ceux qui s’y livrent ; qui tende plus généreusement les bras à qui vient lui demander ce qu’il lui faut ; qui fasse à ses hôtes un accueil plus généreux ? En hiver, où trouver mieux un bon feu contre le froid ou pour les étuves qu’à la campagne ? En été, où chercher une eau, une brise, un ombrage plus frais qu’aux champs ? Quel art offre à la divinité des prémices plus dignes d’elle, ou célèbre des fêtes plus splendides ? En est-il qui soit plus agréable aux serviteurs, plus délicieux pour l’épouse, plus désirable pour les enfants, plus libéral pour les amis ? Quant à moi, je serais surpris qu’un homme libre cherchât une position plus attrayante, ou une occupation plus agréable et plus utile à la vie. Ce n’est pas tout : la terre enseigne d’elle-même la justice à ceux qui sont en état de l’apprendre ; car ceux qui s’appliquent le plus à la cultiver, elle leur rend le plus de bienfaits. Que quelque jour de nombreuses armées viennent arrêter dans leurs travaux ceux qui vivent aux champs, où ils puisent une éducation forte et virile, cette excellente préparation de l’âme et du corps leur permettra, si Dieu n’y met obstacle, de marcher sur les terres de ceux qui les dérangent et de leur prendre de quoi se nourrir. Souvent même, à la guerre, il est plus sûr d’enlever sa nourriture à la pointe des armes qu’avec les instruments aratoires.

« L’agriculture nous apprend encore à nous aider les uns les autres : car pour marcher contre les ennemis il faut des hommes, et c’est avec des hommes que se façonne la terre. Celui donc qui veut être bon cultivateur doit se préparer des ouvriers actifs et prêts à obéir ; de même que celui qui marche contre les ennemis doit avoir pour système de récompenser ceux qui font ce que doivent faire des hommes de cœur, et de punir ceux qui manquent à la discipline. Ainsi le cultivateur ne doit pas encourager moins souvent ses travailleurs, que le général ses soldats. L’espérance, en effet, n’est pas moins nécessaire aux esclaves qu’aux hommes libres ; elle l’est même davantage, afin qu’ils veuillent rester.

« On a dit une grande vérité, que l’agriculture est la mère et la nourrice des autres arts[1] : dès que l’agriculture va bien, tous les autres arts fleurissent avec elle ; mais partout où la terre est forcée de demeurer en friche, presque tous les autres arts s’éteignent et sur terre et sur mer. » En entendant ces mots, Critobule s’écria : « Oh ! oui, Socrate, tout ce que tu dis là me paraît excellent. Mais il est en agriculture des accidents que l’homme ne peut prévoir, les grêles, les gelées inattendues, les sécheresses, les grandes pluies, la rouille, et le reste, qui souvent détruisent nos plus heureuses combinaisons et nos meilleurs travaux : maintes fois nos troupeaux les plus beaux et les mieux soignés sont enlevés par une maladie soudaine et terrible. » À ces mots, Socrate répondit : « Je croyais, Critobule, que tu connaissais le pouvoir des dieux, aussi absolu sur les travaux des champs que sur ceux de la guerre. Tu vois, je crois, qu’avant de commencer une œuvre guerrière les hommes se rendent les dieux propices en les consultant par l’intermédiaire des victimes et des oiseaux sur ce qu’ils doivent faire ou non ; de même, avant toute œuvre agricole, n’es-tu pas d’avis qu’il faut se rendre les dieux favorables ? Sache bien que les sages rendent hommage aux dieux à propos des fruits juteux ou secs, des bœufs, des chevaux, des brebis, en un mot de tout ce qu’ils possèdent. »



  1. C’est le mot de Sully : « Pâturage et labourage sont les deux mamelles de l’État. »