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De l’Économie (Trad. Talbot)/08

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Traduction par Eugène Talbot.
De l’ÉconomieHachetteTome 1 (p. 221-224).



CHAPITRE VIII.


Suite de l’entretien d’Ischomachus avec sa femme.


« Mais as-tu remarqué, Ischomachus, lui dis-je, que cet entretien ait fait assez d’impression sur elle pour augmenter sa vigilance ? — Oui, par Jupiter ! répondit Ischomachus ; je la vis même un jour fort affectée et toute rougissante de n’avoir pu me donner sur ma demande un des objets apportés à la maison. Aussi remarquant son chagrin : « Femme, lui dis-je, ne t’afflige point de ne pouvoir me donner ce que je te demande en ce moment. C’est assurément la pauvreté même que de n’avoir pas à son usage ce dont on a besoin ; mais c’est une privation moins pénible de chercher sans trouver que de ne pas chercher du tout, parce qu’on sait ne rien avoir. Au reste, ajoutai-je, ce n’est point ta faute, mais la mienne, parce qu’en te livrant ma maison je n’ai pas eu soin de ranger les objets à une place fixe, de telle sorte que tu connusses bien l’endroit où il fallait les placer et les prendre.

« Or, il n’est rien de plus beau, femme, rien de plus utile pour les hommes que l’ordre. Un chœur est une réunion d’hommes. Que chacun prétende y faire ce qu’il lui plaît, quelle confusion, quel spectacle désagréable[1] ! Mais si tous exécutent avec ensemble les mouvements et les chants, quel charme pour les yeux et pour les oreilles ! Il en est de même d’une armée indisciplinée : c’est un immense pêle-mêle, une proie facile pour l’ennemi, un coup d’œil désolant pour les amis, une confusion stérile d’ânes, d’hoplites, de fourgons, de troupes légères, de cavalerie, de chariots. Car comment marcher en avant, quand tous s’embarrassent les uns dans les autres, celui qui marche avec celui qui court, celui qui court avec celui qui reste en place, le chariot dans le cavalier, l’âne dans le chariot, le skeuophore[2] dans l’hoplite ? S’il faut combattre, le moyen de le faire en pareil désarroi ? Ceux qui se voient contraints de fuir devant une attaque, sont capables de culbuter dans leur fuite ceux qui ont des armes.

« Au contraire, une armée bien rangée est le plus beau des spectacles pour des amis, le plus redoutable pour des ennemis. Quel ami n’admirerait volontiers de nombreux hoplites marchant en bon ordre ? qui n’admirerait des cavaliers galopant en escadrons bien formés ? Quel ennemi ne tremblerait pas en voyant hoplites, cavaliers, peltastes, archers, frondeurs, tous distribués en corps distincts, et suivant en rang leurs officiers ? Quand une armée s’avance en si bel ordre, y eût-il plusieurs myriades de soldats, tous marchent aisément comme un seul homme, les derniers remplissant successivement le vide laissé par les premiers.

« Pourquoi une galère chargée d’hommes fait-elle trembler l’ennemi, tandis qu’elle offre un spectacle agréable à des amis, si ce n’est parce qu’elle navigue avec vitesse ? Et pourquoi les navigateurs ne se gênent-ils pas les uns les autres, si ce n’est parce que chacun est assis en ordre, se couche en ordre sur sa rame, la retire en ordre, s’embarque et débarque en ordre ?

« Je crois me former une juste idée du désordre, quand je me représente un laboureur serrant pêle-mêle de l’orge, du froment, des légumes, et obligé ensuite, s’il veut un gâteau, du pain, un plat, de faire un triage qu’il devrait trouver tout fait au besoin.

« Ainsi, femme, si tu veux éviter une semblable confusion, savoir bien administrer notre ménage, trouver sans peine ce qui est nécessaire, et à moi m’offrir avec grâce ce que je pourrai te demander, choisissons une place convenable pour chaque chose ; et, chaque chose étant mise en place, indiquons à la femme de charge où elle doit la prendre et la remettre. Par là, nous saurons ce qui est perdu et ce qui ne l’est pas. En effet, la place elle-même aura l’air de regretter ce qui manque, la vue cherchera ce qui réclame nos soins, et la connaissance de la place réservée à chaque objet nous le mettra si vite sous la main, que nous ne serons jamais pris au dépourvu.

« La plus belle et la plus régulière ordonnance que je crois avoir jamais vue, Socrate, est celle qui frappa mes regards en montant sur ce grand vaisseau phénicien. Une grande quantité d’objets, rassemblés dans un fort petit coin, s’offrirent à mes yeux. Il entre une foule de pièces de bois et de cordages dans un vaisseau pour le faire entrer au port ou prendre le large ; il ne vogue qu’à l’aide d’une grande quantité de ce qu’on nomme apparaux ; il lui faut l’armure de plusieurs machines pour se défendre contre les vaisseaux ennemis : sans parler des armes des troupes, il porte, pour chaque groupe de convives, tous les meubles nécessaires aux hommes dans leur maison : il est chargé de toutes les marchandises que le pilote transporte à son profit. Eh bien ! tout ce que je viens de dire n’occupait que la place d’une salle ordinaire à dix lits. Je remarquai que tous ces effets étaient si bien placés, qu’ils ne s’embarrassaient pas les uns dans les autres, qu’il n’y avait pas besoin d’une personne préposée à leur recherche, qu’ils n’étaient pas confondus de manière à ne pouvoir être détachés et à faire perdre du temps sitôt qu’on voudrait s’en servir. Le second du pilote, qu’on appelle le commandant de la proue, me parut connaître si bien la place de chaque objet, que, même absent, il eût pu faire l’énumération de tout et indiquer la place de chaque chose aussi facilement qu’un homme qui connaît ses lettres dirait celles qui entrent dans le nom de Socrate et la place de chacune d’elles.

« J’ai vu, continua Ischomachus, ce même commandant, à ses heures de loisir, faire l’inspection de tous les effets nécessaires dans un vaisseau. Surpris de ce soin extrême, je lui demandai ce qu’il faisait. Il me répondit : « J’examine, étranger, en cas d’accidents, l’état du vaisseau, s’il y a quelque chose de dérangé ou de difficile à manœuvrer. Car si la divinité envoie une tempête sur la mer, ce n’est pas le moment de chercher ce qu’il faut, ni de fournir un mauvais équipement. La divinité menace alors et punit les lâches : si elle est assez bonne pour ne pas perdre des hommes qui ne sont pas essentiellement coupables, il faut lui en savoir gré ; et si elle protége et sauve ceux qui n’ont rien négligé, il faut avoir pour les dieux la plus profonde reconnaissance.

« Pour moi, lorsque j’eus admiré cette disposition si régulière, je dis à ma femme que ce serait de notre part une extrême indolence si, quand dans un navire, tout étroit qu’il est, on trouve de la place ; quand, malgré la violence des tempêtes, on conserve cependant le bon ordre ; quand, malgré la crainte, on trouve cependant tout ce dont on a besoin, nous, qui avons dans notre maison d’amples celliers, distincts les uns des autres, et des pièces solidement établies sur le plancher, nous n’assignions pas aux objets une place convenable et facile à trouver. « Comment, en effet, ne serait-ce pas le comble de l’ineptie ? L’avantage qu’on rencontre à bien ranger les objets, la facilité qu’on trouve à leur assigner une place convenable, nous venons de le dire. Mais la belle chose à voir que des chaussures bien rangées de suite et selon leur espèce ; la belle chose que des vêtements séparés, suivant leur usage ; la belle chose que des couvertures ; la belle chose que des vases d’airain ; la belle chose que des ustensiles de table ; la belle chose, enfin, malgré le ridicule qu’y trouverait un écervelé et non point un homme grave, la belle chose, dis-je, que de voir des marmites rangées avec intelligence et avec symétrie ! Oui, tous les objets sans exception, grâce à la symétrie, paraissent plus beaux encore, quand ils sont disposés avec ordre. Tous ces ustensiles semblent former un chœur : le centre que concourent à former les objets compose une beauté que rehausse la distance des autres ; c’est ainsi qu’un chœur circulaire n’offre pas seulement par lui-même un beau spectacle, mais le centre qu’il forme paraît beau et net aux regards. La vérité de ce que je dis, femme, nous pouvons en faire l’épreuve sans risque et sans peine. Mais ne va pas non plus te décourager, ajoutai-je, en croyant qu’il sera difficile de trouver quelqu’un en état d’apprendre la place de chaque meuble et de se rappeler où il l’aura mis. Nous savons, en effet, qu’il y a dans toute la ville dix mille fois plus d’objets que chez nous : cependant, si tu dis à tel esclave d’aller faire une emplette au marché et de te l’apporter, aucun ne sera embarrassé, tous sauront où il faut aller et prendre n’importe quel objet. Et la cause en est, dis-je encore, que chaque chose est placée en son lieu. Cependant qu’un homme en cherche un autre, qui souvent même le cherchera de son côté, il désespérera de pouvoir jamais le rencontrer : la raison en est simple, c’est qu’ils ne sont point convenus du point où ils se rejoindraient. « Tel est, au sujet de l’ordre de nos effets et de leur usage, l’entretien que j’eus avec ma femme, si ma mémoire ne me trahit point. »



  1. Voy. la traduction de Cicéron dans Columelle, XII, chap. ii, § 6, où l’on trouvera également quelques autres fragments de ce chapitre.
  2. Nous avons transporté ce mot littéralement du grec dans le français toutes les fois qu’il s’est reproduit dans notre auteur, afin de lui conserver son sens propre, qui est double : il signifie tout à la fois les fourgons de bagages et ceux qui les conduisent.