De l’Équitation (Trad. Talbot)/11

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Traduction par Eugène Talbot.
De l’ÉquitationHachetteTome 1 (p. 344-346).



CHAPITRE XI[1].


Du cheval de parade et des moyens de le dresser.


Si vous voulez un cheval de parade qui s’enlève, qui ait de l’éclat, vous n’aurez pas ces avantages de toute espèce de chevaux, mais il en faut un qui réunisse une grande âme à un corps vigoureux[2]. Il y a des gens qui se figurent que tout cheval qui a du moelleux est capable de s’enlever ; il n’en va point ainsi. Ce sera plutôt celui dont le rein est court, souple et fort ; et je veux désigner ici non les parties qui avoisinent la queue, mais celles qui s’étendent entre les côtes et les cuisses vers les flancs : un cheval ainsi fait pourra engager franchement les jambes de derrière sous son avant-main.

Si, après l’avoir placé dans cette position, vous marquez un temps d’arrêt, il s’assiéra sur les jarrets, relèvera l’avant-main de manière à montrer à ceux qui lui font face son ventre et ses testicules. Quand il fait ce mouvement, rendez-lui la main, et alors on verra qu’il prend lui-même la plus belle pose du cheval[3]. Quelques personnes ont aussi pour méthode, afin d’apprendre ce mouvement au cheval, les unes de toucher le dessous des genoux avec une baguette ; les autres, de faire courir à côté du cheval un homme qui lui frappe avec un bâton le dessous des bras[4]. Mais le meilleur moyen de l’instruire, selon nous et d’après notre recommandation incessante, c’est que, quand le cheval a accompli quelque chose au gré du cavalier, on lui accorde un instant de relâche. En effet, comme le dit Simon, dans ce qu’il fait malgré lui le cheval ne met pas plus d’intelligence ni de grâce qu’un danseur qu’on fouetterait ou piquerait de l’aiguillon. Attendez-vous à trouver disgracieux plutôt qu’élégants l’homme et le cheval traités de cette sorte. C’est uniquement par les signes que le cheval doit être amené à exécuter de plein gré les mouvements les plus beaux et les plus brillants.

Aussi, lorsque le cheval ira aux allures ordinaires, poussez-le jusqu’à le mettre en sueur ; lorsqu’il s’enlèvera bien, mettez aussitôt pied à terre, débridez-le, et soyez sûr qu’il sera tout disposé de lui-même à s’enlever[5]. C’est sur des chevaux prenant cette belle attitude qu’on nous représente les dieux et les héros, et les hommes qui manient bien les chevaux ont je ne sais quel air de grandeur. En effet, un cheval qui se dresse est quelque chose de si beau, de si frappant, de si magnifique, qu’il fixe les regards de tous ceux qui le voient, jeunes ou vieux. On ne peut ni le quitter, ni se lasser de le considérer, quand il se montre ainsi dans tout son éclat. Celui qui a le bonheur de posséder un pareil cheval, phylarque ou commandant de cavalerie, n’ambitionnera pas de briller seul ; il voudra bien plus encore que toute sa suite frappe les regards. Or, s’il marche en tête, monté sur un cheval que tout le monde vante, mais qui, tout en s’enlevant fréquemment de sa hauteur, n’avance que fort peu, il est clair que les chevaux de sa suite ne pourront aller qu’au pas. Et qu’y a-t-il de brillant dans un semblable spectacle ? Si, au contraire, animant votre cheval, vous conduisez votre troupe ni trop vite ni trop lentement, mais en prenant le pas qui convient aux chevaux de grand cœur, pleins de feu et d’un extérieur propre aux manœuvres, si vous marchez ainsi en tête de vos cavaliers, on n’entendra qu’un bruit de pas cadencés, un soufflement et un hennissement collectif, et ce n’est pas vous seulement, mais toute votre troupe, qui offrira un magnifique coup d’œil.

Enfin, si un homme sait bien acheter les chevaux, les élever à supporter la fatigue, les manier avec dextérité dans les exercices militaires, les manœuvres et les combats, quel obstacle y a-t-il à ce qu’il les rende d’un prix bien plus élevé qu’il ne les a reçus, qu’il leur crée une renommée, et qu’il se rende fameux lui-même dans l’équitation, si quelque dieu ne s’y oppose ?



  1. Ce chapitre est remarquable en ce qu’il nous initie aux qualités qui sont la conséquence de certaines formes extérieures. L. B.
  2. On voit par là que, si Xénophon n’avait ni le don natif ni la science d’équilibrer un cheval défectueux, il le connaissait du moins et pouvait le designer. L. B.
  3. Xénophon donne ici le moyen de faire faire une courbette au cheval. Cette recommandation est remarquable pour l’époque à laquelle elle a été faite, et indique assez comment il faut s’y prendre pour asseoir son cheval. L. B.
  4. Et non pas cuisse, comme l’ont écrit quelques traducteurs.
  5. Cette remarque est juste. Un cheval qui est monté méthodiquement et qui a un travail tracé à l’avance, sachant qu’après tel mouvement il a telle récompense, exécute son travail avec plus de plaisir. L B.