De l’Équitation (Trad. Talbot)/12

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Traduction par Eugène Talbot.
De l’ÉquitationHachetteTome 1 (p. 346-348).



CHAPITRE XII.


De l’armure du cavalier et du jet des javelots[1].


Nous voulons décrire aussi comment doit s’armer celui qui veut, à cheval, s’exposer au danger. Nous disons donc d’abord qu’il doit avoir une cuirasse bien faite pour le corps : justement appliquée, c’est tout le corps qu’elle porte ; trop large, les épaules seules en sont accablées ; trop étroite, c’est une prison, et non pas une armure. Comme le cou est une partie exposée aux blessures mortelles, nous disons qu’il faut le garantir au moyen d’un hausse-col tenant à la cuirasse : car, outre qu’il servira d’ornement, il pourra, s’il est bien fait, couvrir jusqu’au nez le bas de la figure du cavalier. Nous regardons comme les meilleurs casques, ceux qu’on fabrique en Béotie : ils couvrent toutes les parties qui sont hors de la cuirasse, et ne gênent point la vue. Que la cuirasse soit faite de manière à n’empêcher le cavalier ni de s’asseoir, ni de se baisser. Que le bas-ventre, les parties et ce qui les entoure, soient couverts d’écailles assez fortes et assez nombreuses pour les protéger. Comme une blessure à la main gauche met un cavalier hors de combat, j’approuve l’arme qu’on a imaginée pour la défendre, et qu’on appelle main. Elle garantit l’épaule, le bras, le coude et le poignet qui tient la bride ; elle s’étend et se plie à volonté ; elle couvre, en outre, le défaut de la cuirasse sous l’aisselle. Il faut lever la main droite, soit pour lancer le javelot, soit pour frapper l’ennemi : on doit donc faire disparaître de la cuirasse tout ce qui gêne ce mouvement, et y substituer des écailles à charnières qui s’étendent quand le bras se lève, et se replient quand il s’abaisse. Nous trouvons meilleur que l’armure du bras soit mobile et s’y applique comme une jambière, que si elle était fixée au reste de l’armure : quant à la partie qui reste nue, lorsque la main droite est levée, il faut la garantir près de la cuirasse, soit avec du cuir de veau, soit d’une lame d’airain ; autrement, l’endroit où les blessures sont le plus dangereuses demeurerait à découvert.

Comme le cavalier court le plus grand péril s’il arrive quelque chose à son cheval, il faut aussi armer le cheval d’un chanfrein, d’un poitrail et de garde-flancs : cette dernière pièce pourra couvrir en même temps les cuisses du cavalier. Mais ce qu’il faut défendre surtout, c’est le ventre du cheval : les blessures y sont mortelles, et c’est la partie la plus tendre : la housse peut être employée à cette fin. Il faut la coudre de manière que le cavalier y soit bien assis et que la selle ne blesse point le cheval. Quant aux autres parties du cheval et du cavalier, elles seront armées comme il suit : les jambes et les pieds se prolongeant visiblement au delà des cuissards, on les garnira de bottes du cuir dont on fait les semelles. Par là les jambes seront défendues et les pieds chaussés. Telle est l’armure qu’il faut avoir afin de n’être point blessé, sauf l’assistance des dieux. Pour blesser l’ennemi, nous préférons le sabre à l’épée : un coup de taille, porté de la hauteur du cavalier, vaut mieux qu’un coup d’estoc. Au lieu d’une lance allongée, qui est cassante et incommode à la main, nous aimons mieux deux javelots de cornouiller. En effet, un homme qui sait manier ces deux javelots peut en lancer un, et garder l’autre pour s’en servir en avant, de côté, en arrière : d’autre part, ces javelots sont plus forts que la lance et plus maniables.

Le jet de loin nous agrée de préférence : de cette sorte, on a plus de temps pour se retourner et pour saisir le second. Voici, en bref, la meilleure manière de lancer un javelot avec le plus de force : portez en avant la gauche du corps, retirez la droite en arrière, dressez-vous sur les cuisses, jetez le javelot la pointe un peu en l’air ; alors il partira avec la plus grande vitesse, portera très-loin et frappera très-juste, si la pointe n’a pas dévié de l’objet visé.

Tels sont les avis, instructions et exercices que nous nous proposions d’écrire pour les novices : quant à ce que doit savoir et pratiquer le commandant de cavalerie, nous l’avons exposé dans un autre traité[2].



  1. Nous croyons que le lecteur nous saura gré de rapprocher de ce chapitre un extrait de la Milice et armes de Cl. Fauchet. On verra que l’armure du cavalier et du cheval, telle que la représente Xénophon, se reproduit presque complètement dans celle des chevaliers du moyen âge. « Quant aux hommes de cheval, ils chaussoient des chausses faites de mailles, des espérons à mollettes aussi larges que la paulme de la main… puis endossoient un gobisson. C’estoit un vestement long, iusques sur les cuisses et contre-pointe… Dessus ce gobisson ou gambeson ils auoient une chemise de mailles longue iusques au dessous des genouïlz, appelé Auber ou Hauber, ie croy du mot albus, pource que les mailles de fer bien polies, forbies et reluisantes, en sembloient plus blanches. À ces chemises estoient cousues les chausses… Un capuchon ou coëffe, aussi de maille y tenoit pour mettre la teste dedans : lequel capuchon se reiettoit derrière, après que le chevalier s’estoit oste le heaulme, et quand ils vouloient se rafraîchir sans leuer tout leur harnois. Ajoutez un baudrier auquel pendait vne espee appellee brance en thiois ou alleman, et aucunes fois des nostres fauchon. Ils portoient aussi vne aultre sorte d’espee nommée badelaire qui semble auoir este large… Encores auoit le cheualier vn petit cousteau nommé misericorde, pource que de ce ferrement volontiers estaient occis les cheualiers abbattus…. Les cheualiers portoient aussi vn escu, voire couvert de lames d’escailles d’yuoire… ledit escu pendu à leur col, a vne courroye… Et pour la dernière arme deffensiue, vn elme ou heaume, fait de plusieurs pièces de fer, eslevees en pointe : et lequel couuroit la teste, le visage et chignon du col, auec la visière et ventaille, lesquelles se pouvaient lever et baisser pour prendre vent et haleine… Leur cheual estoit volontiers housse, c’est-à-dire couuert et caparassonné de soye : aux armes et blason du cheualier et pour la guerre de cuir boüilly : ou de bardes de fer. » On trouvera dans nos Chansons de geste, notamment dans les chansons de Roland, d’Alexandre, des Saxons, d’Antioche, de curieuses descriptions d’armure d’hommes et de chevaux qui confirment ce que dit Fauchet.
  2. Le Commandant de cavalerie, qui vient immédiatement après celui-ci.