De l’âme/Édition Garnier

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Garnier (tome 29p. 329-342).
DE L’ÂME[1]


Par SORANUS, médecin de Trajan.



I.

Pour découvrir ou plutôt pour chercher quelque faible notion sur ce qu’on est convenu d’appeler âme, il faut d’abord connaître, autant qu’il est possible, notre corps, qui passe pour être l’enveloppe de cette âme, et pour être dirigé par elle. C’est à la médecine qu’il appartient de connaître le corps humain, puisqu’elle travaille continuellement sur lui.

Si la médecine pouvait être une science aussi certaine que la géométrie, elle nous ferait voir tous les ressorts de notre être ; elle nous dévoilerait notre premier principe aussi clairement qu’elle nous a fait connaître la place et le jeu de nos viscères.

Mais le plus habile anatomiste, quand il ne peut plus rien discerner, est obligé d’arrêter sa main et sa pensée. Il ne peut deviner où commence le mouvement dans le corps humain : il suit un nerf jusque dans le cervelet, où est son origine ; mais cette origine se perd dans ce cervelet, et c’est dans cette source même où tout aboutit que tout échappe à nos regards. Nous avons épié l’œuvre de la nature jusqu’au dernier point où il est permis à l’homme de pénétrer ; mais nous n’avons pu savoir le secret de Dieu.

Il n’y a point aujourd’hui de médecin à Rome et à Athènes qui ne sache plus d’anatomie qu’Hippocrate ; mais il n’y en a pas un seul qui ait jamais pu approcher vers ce premier principe dont nous tenons la vie, le sentiment et la pensée.

Si nous y étions arrivés, nous serions des dieux, et nous ne sommes que des aveugles qui marchons à tâtons, pour enseigner le chemin ensuite à d’autres aveugles.

Notre science n’est donc autre chose que la science des probabilités ; et c’est ce qui fait que de plusieurs médecins appelés auprès d’un malade, celui qui fait le pronostic le plus avéré par l’événement est toujours réputé, avec justice, le plus savant dans son art.

La plus grande des probabilités, et la plus ressemblante à une certitude, est qu’il existe un Être suprême et puissant, invisible pour nous, un régulateur de la grande machine, qui a formé l’homme et tous les autres êtres.

Il faut bien que cet Être formateur et inconnu existe, puisque ni l’homme, ni aucun animal, ni aucun végétal n’a pu se faire soi-même.

Il faut que cette puissance formatrice soit unique, car s’il y en avait deux, ou elles agiraient de concert, ou elles se contrarieraient. Si elles étaient conformes, c’est comme s’il n’en existait qu’une seule ; si elles étaient opposées, rien ne serait uniforme dans la nature : or, tout est uniforme. C’est la même loi du mouvement qui s’exécute dans l’homme, dans tous les animaux, dans tous les êtres : partout les leviers agissent suivant la règle qui veut que les poids à soulever soient en raison inverse de la distance du pouvoir mouvant ; et suivant cette autre loi, que ce qu’on gagne en force, on le perd en temps ; et ce qu’on gagne en temps, on le perd en force.

Toute action a ses lois. La lumière est dardée du soleil et de toute étoile fixe avec la même célérité ; elle arrive dans les yeux de tout animal avec les mêmes combinaisons. Il est donc de la plus grande probabilité que le même grand Être préside à la nature entière.

Par quelle fatalité connaissons-nous toutes les lois du mouvement, toutes les routes de la lumière ordonnées par le grand Être dans l’espace immense, toutes les vérités mathématiques proposées à notre entendement, et n’avons-nous pu parvenir encore à nous connaître nous-mêmes ? L’homme a deviné l’attraction[2] dans le siècle de Trajan ; est-il impossible de deviner l’àme ? Il est bien sûr que nous n’en saurons jamais rien si nous n’essayons pas. Osons donc essayer.

II. — L’âme est-elle une faculté ?

Il faut commencer par avouer que toutes les qualités que le grand Être nous a données, à nous et aux autres animaux, sont des qualités occultes.

Comment tout animal fait-il obéir ses membres à ses volontés ?

Comment les idées des choses se forment-elles dans l’animal par le moyen de ses sens ?

En quoi consiste la mémoire ?

D’où viennent ces sympathies et ces antipathies prodigieuses d’animal à animal ? D’où viennent ces propriétés si différentes dans chaque espèce ?

Quel charme invincible attache une hirondelle, une fauvette à ses petits, la force à verser dans leur gosier la pâture dont elle se nourrit elle-même ? Et quelle indifférence, quel oubli succèdent tout d’un coup à un amour si tendre, aussitôt que ses enfants n’ont plus besoin d’elle ? Tout cela est qualité occulte pour nous. Toute génération est, du moins jusqu’à présent, un mystère très-occulte. Nous ne prétendons pas donner ce mot pour une raison ; nous n’expliquons rien, nous disons ce que sont les choses.

Ayant avoué que nous ne savons rien de la manière dont le grand Être nous gouverne, et que nous ne pouvons voir le fil avec lequel il dirige tout ce qui se fait dans nous et hors de nous, que faut-il faire dans l’excès de notre ignorance et de notre curiosité ? Nous en tenir à l’expérience bien avérée de tous les hommes et de tous les temps. Cette expérience est que nous marchons par nos pieds, et que nous sentons par tout notre corps ; que nous voyons par nos yeux, que nous entendons par nos oreilles, et que nous pensons par notre tête. Ainsi l’a voulu l’éternel fabricateur de toutes choses.

Qui le premier imagina dans nous un autre être, lequel s’y tient caché, et fait toutes nos opérations sans que nous puissions jamais nous en apercevoir ? Qui fut assez hardi, assez supérieur au vulgaire, pour inventer ce système sublime par lequel nous nous élevons au-dessus de nos sens, au-dessus de nous-mêmes ?

Il est très-vraisemblable que cette idée, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, ne tomba d’abord tout d’un coup dans la tête de personne. Les hommes furent occupés pendant trop de siècles de leurs besoins et de leurs maux, pour être de grands métaphysiciens.

III. — Brachmanes, immortalité des âmes.

Si quelque nation antique put prétendre à l’honneur d’avoir inventé ce que nous appelons chez nous une âme, il est à croire que ce fut la caste des brachmanes, sur les bords du Gange : car elle imagina la métempsycose ; et cette métempsycose ne peut s’exécuter que par une àme qui change de corps. Le mot même de métempsycose, qui est grec, et qui ne peut être qu’une traduction d’après une langue orientale, signifie expressément la migration de l’àme.

Les brachmanes croyaient donc l’existence des âmes de temps immémorial.

Leur climat est si doux, les fruits délicieux dont on s’y nourrit sont si abondants, les besoins qui occupent ailleurs toute la triste vie des hommes y sont si rares, que tout y invite au repos, et ce repos à la méditation. Il en est encore ainsi chez tous les brames descendants des anciens brachmanes, qui n’ont point corrompu leurs mœurs par la fréquentation des brigands d’Europe que l’avarice a transplantés vers le Gange.

Ce repos et cette méditation, qui furent toujours le partage des brachmanes, leur fit d’abord connaître l’astronomie. Ils sont les premiers qui calculèrent pour la postérité les positions des planètes visibles. On leur doit les premières éphémérides, et ils les composent encore aujourd’hui avec une facilité prompte qui étonne nos mathématiciens[3].

C’est là ce que ne savent ni nos marchands qui sont allés dans l’Inde par le port de Bérénice, ni certains prêtres de Cybèle qui les ont accompagnés. Ces prêtres se nourrissaient de la chair et du sang des animaux ; et ayant apporté leurs liqueurs enivrantes, par conséquent étant en horreur aux brames, ignorant leur langue, ne pouvant jamais bien l’apprendre, ne pouvant parler avec eux, ne furent pas plus instruits de la science des brames et des anciens brachmanes que les mousses de leurs vaisseaux ; ils se bornèrent à mander en Europe que les brames adoraient les furies[4].

Ce n’était point ainsi que les premiers sages, soit les Zoroastre, soit les Pythagore, voyagèrent dans l’Inde. Pythagore en rapporta le dogme de l’existence de l’âme et la fable de ses métempsycoses. D’autres philosophes y puisèrent des dogmes plus cachés, et quelques marchands même y apprirent un peu de géométrie, ce qui exigeait nécessairement un long séjour dans l’Inde.

N’entrons point ici dans la discussion épineuse des premiers livres des anciens brachmanes, écrits dans leur langue sacrée. Nous devons cette connaissance à deux savants[5] qui ont demeuré trente ans sur les bords du Gange, et qui ont appris cette langue nommée le Hanscrit. Ils nous ont donné la traduction des passages les plus singuliers, les plus sublimes, et les plus intéressants, de la première théologie des brachmanes, écrite depuis près de quatre mille ans. Ce livre, intitulé le Shasta[6], est antérieur au Veidam de quinze cents années. Voici le commencement étonnant de ce Shasta :

« L’Éternel…, absorbé dans la contemplation de son essence, résolut de communiquer quelques rayons de sa grandeur et de sa félicité à des êtres capables de sentir et de jouir… Ils n’existaient pas encore ; Dieu voulut, et ils furent. »

Il est bien étrange qu’un monument aussi ancien et aussi respectable soit à peine connu, qu’on l’ait déterré si tard, et qu’on y ait fait si peu d’attention.

Dieu créa donc des substances douées du sentiment ; et c’est ce que nous appelons aujourd’hui des âmes. Il les créa par sa volonté, sans employer, sans emprunter la parole. Ces substances sentantes, pensantes, agissantes, ces âmes favorites de Dieu, sont les Debta dont les Persans, voisins de l’Inde, firent depuis leurs Gin, leurs Péris, ou leurs Féris. Ces Gin, ces Féris, ces âmes, ces substances célestes, se révoltent ensuite contre leur Créateur. Dieu, pour les punir, les précipite dans l’Ondéra, espèce d’enfer, pour des millions de siècles[7]. C’est l’origine de la guerre des géants contre le grand dieu Zeus, tant chantée chez les Grecs ; c’est l’origine de ce livre apocryphe qui se répandit du temps de l’empereur Tibère en Syrie, en Palestine, sous le nom d’Enoch[8], seul livre où il soit parlé de la chute des demi-dieux ; livre cité, dit-on, dans un livre nouveau écrit chez les Phéniciens.

Dans la suite des siècles Dieu pardonne à ces Debta ; il les change en vaches et en hommes dans notre globe.

C’est de là, disaient les brachmanes, que les vaches sont sacrées dans l’Inde.

Ainsi nous voyons que toute l’ancienne théologie, différemment déguisée en Asie et en Europe, nous vient incontestablement des brachmanes. Nous pourrions le prouver par beaucoup d’autres exemples ; mais nous ne devons point nous écarter de notre sujet. C’est bien assez d’avoir pénétré jusqu’à la source de cette idée, adoptée par toutes les nations civilisées, que tous les animaux ont dans leur corps une substance impalpable, inconnue, distincte de leur corps, qui dirige tous leurs appétits et toutes leurs actions. Ce système, joint à celui des Debta, est visiblement le nôtre. Notre religion était cachée au fond de l’Inde, et nous ne l’apprenons que d’aujourd’hui. Qui l’eût cru, que la chute de l’homme et la chute des demi-dieux fût une allégorie indienne ?

IV. — Àme corporelle.

L’auteur le plus ancien que nous connaissions dans notre Europe est Homère ; il paraît que de son temps la croyance d’une âme immortelle était généralement répandue. Cette âme était une petite figure aérienne, légère, impalpable, parfaitement ressemblante au corps qu’elle faisait mouvoir. Elle sortait de ce corps au moment où il expirait. On l’appelait alors des noms qui répondent à ceux d’ombres, de mânes, d’esprit ou vent, de fantôme, de spectre, et même à celui d’âme sensitive, psyché. C’est pourquoi l’âme de Tirésias, qui apparaît à Ulysse sur le rivage des Cimmériens, boit du sang des victimes qu’Ulysse vient d’immoler [9]. L’âme d’Agamemnon boit du même sang. La mère d’Ulysse, après lui avoir dit comment Pénélope se comporte dans Ithaque, se dérobe à ses embrassements. Ulysse lui demande pourquoi elle ne veut pas l’embrasser, et sa mère lui répond que son âme n’est qu’un corps délié et subtil qui n’a point de consistance, et qui s’envole comme un songe.

Ces âmes, ces ombres étaient si réellement corporelles qu’Ulysse, étant arrivé dans le royaume de Pluton, y vit tous les tourments de ces célèbres criminels, Tantale, Titye, Sisyphe.

Lorsque Ulysse a tué tous les amants de Pénélope, Mercure conduit chez Pluton leurs âmes, qui ressemblent à des chauves-souris.

Telle était la philosophie d’Homère, parce que c’était celle des Grecs, et que tous les poëtes sont les échos de leur siècle.

Bientôt après, ceux qui se disaient penseurs, enseigneurs, crurent que l’âme humaine était non-seulement un souffle d’air, une figure composée d’air qui servait au mouvement, et qu’ils appelaient pneuma, le souffle ; mais qu’elle formait aussi les appétits, les désirs, les passions du corps, et cela s’appela psyché ; qu’enfin elle disputait et poussait des arguments, et ils l’appelèrent ; nous, intelligence. Ainsi l’âme, toujours corporelle, eut trois parties : le souffle, qui fait la vie, était l’âme végétative ; psyché était l’âme sensitive, et nous était l’âme intellectuelle.

Voilà comme on passa par degrés de la profonde ignorance où les hommes croupirent si longtemps à cet excès de vaine subtilité dans laquelle ils se perdirent.

Personne ne s’avisa de recourir à Dieu, et de lui dire : Toi seul nous as fait naître, toi seul nous fais vivre un peu de temps ; toi seul nous donnes la faculté d’apercevoir, de penser, de nous ressouvenir, de combiner des idées ; toi seul fais tout, les hommes sont dans tes mains.

Tandis que tous les philosophes raisonnaient sur l’âme, les épicuriens vinrent, et dirent : L’âme n’est qu’une matière imperceptible qui naît avec nous, qui s’accroît avec nous, et meurt avec nous.

Les honnêtes gens de l’empire romain se partagèrent entre deux sectes grecques, celle des épicuriens, qui ne regardaient l’âme que comme une matière légère et périssable, et celle des stoïciens, qui la regardaient comme une portion de la Divinité, se replongeant après la mort dans le grand tout dont elle était émanée.

La secte d’Épicure prévalut chez les Romains au point que Cicéron, dans sa harangue pour Cluentius[10], prononça devant le peuple romain ces éloquentes et terribles paroles :

« Quid tandem illi mali mors attulit ? nisi forte ineptiis ac fabulis ducimur, ut existimemus illum apud inferos impiorum supplicia perferre… Quœ si falsa sunt, id quod omnes intelligunt, quid ei tandem aliud mors eripuit prœter sensum doloris ? — Quel mal lui a fait la mort ? à moins que nous ne soyons assez imbéciles pour adopter des fables ineptes, et pour croire qu’il est condamné au supplice des impies… Mais si ce sont là de pures chimères, comme tout le monde en est convaincu, de quoi la mort l’a-t-elle privé, sinon du sentiment de la douleur ? »

César parla de même en plein sénat dans le procès de Catilina. Enfin, sur le théâtre de Rome, le chœur chanta, dans la tragédie de la Troade[11] :

Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil.

Rien n’est après la mort, la mort même n’est rien.

Le chœur continue dans le même esprit :

Spem ponant avidi, solliciti metum.
Quæris quo jaceas post obitum loco ?
Quo non nata jacent.

Sois sans crainte et sans espérance ;
Que ton sort ne te trouble pas.
Que devient-on dans le trépas ?
Ce qu’on fut avant sa naissance[12].

On est aujourd’hui assez partagé entre l’immortalité et la mort de lâme ; mais tout le monde convient qu’elle est matérielle, et, si elle l’est, on doit croire qu’elle est périssable.

Nous passerions tout notre temps à citer, si nous voulions rapporter tous les témoignages de ceux qui ont cru, avec l’antiquité, que tous les animaux, hommes et brutes, ayant une âme, l’ont nécessairement corporelle.

Les Grecs se sont avisés de diviser cette âme en trois parties, la végétative, la sensitive, et l’intelligente. Enfin, c’est une énigme dont chacun a cherché le mot depuis Pythagore.

Puisque tous les philosophes ont cherché, cherchons donc aussi. Il y a un trésor enterré dans un champ : cent avares ont fouillé ce champ ; il reste un petit coin où l’on n’a pas encore touché, peut-être y trouverons-nous quelque chose.

Je n’examine point comment et dans quel temps l’âme entre dans notre corps, si elle est simple ou composée, aérienne ou ignée, si elle loge dans le ventre, ou dans le cœur, ou dans la cervelle ; j’examine si nous avons une âme.

Quand des prêtres orientaux, et à leur exemple des prêtres grecs, imaginèrent que chaque planète était un dieu, ou que du moins il y avait un dieu dans elle, cette idée religieuse et magnifique en imposa au genre humain. Une idée plus grande et plus divine commence à détruire aujourd’hui ces prétendus dieux moteurs des planètes. Les vrais sages n’admettent qu’une nature suprême, intelligente et puissante ; un grand Être fabricateur de tous les globes, conduisant leurs marches suivant des règles éternelles de mathématiques, et étant en un mot leur âme universelle.

Si le grand Être est leur âme, pourquoi ne serait-il pas la nôtre ?

Il a donné à la matière toutes ses propriétés ; il a donné à l’aimant l’attraction vers le fer, aux planètes le mouvement orbiculaire d’occident en orient, sans qu’on puisse jamais en découvrir ni la raison ni le moyen. Ne nous-a-t-il pas de même accordé le sentiment et la pensée ?

V[13]Action de Dieu sur l’homme.

Des gens qui ont fait des systèmes sur la communication de Dieu avec l’homme ont dit que Dieu agit immédiatement, physiquement sur l’homme, en certains cas seulement, lorsque Dieu accorde certains dons particuliers ; et ils ont appelé cette action prémotion physique[14]. Dioclès et Érophile, ces deux grands enthousiastes, soutiennent cette opinion et ont des partisans.

Or nous reconnaissons un Dieu tout aussi bien que ces gens-là, parce que nous n’avons pu comprendre qu’aucun des êtres qui nous environnent ait pu se produire de soi-même ; parce que de cela seul que quelque chose existe il faut que l’Être nécessaire existe de toute éternité ; parce que l’Être nécessaire éternel est nécessairement la cause de tout. Nous admettons avec ces raisonneurs la possibilité que Dieu se fasse entendre à quelques favoris ; mais nous faisons plus, nous croyons qu’il se fait entendre à tous les hommes, en tous lieux et en tout temps, puisqu’il donne à tous la vie, le mouvement, la digestion, la pensée, l’instinct.

Y a-t-il dans le plus vil des animaux et dans le philosophe le plus sublime un être qui soit volonté, mouvement, digestion, désir, amour, instinct, pensée ? Non, mais nous voulons, nous agissons, nous aimons, nous avons des instincts ; comme, par exemple, une pente invincible vers certains objets, une aversion insupportable pour d’autres, une promptitude à exécuter des mouvements nécessaires à notre conservation, comme ceux de téter le mamelon de sa nourrice, de nager quand on a la force et la poitrine assez large, de mordre son pain, de boire, de se baisser pour éviter le coup d’un mobile, de se donner une secousse pour franchir un fossé, d’accomplir mille actions pareilles sans y penser, quoiqu’elles tiennent toutes à une mathématique profonde. Enfin nous sentons et nous pensons sans savoir comment.

De bonne foi, est-il plus difficile à Dieu d’opérer tout cela en nous par des moyens qui nous sont inconnus que de nous remuer intérieurement quelquefois par une faveur efficace de Jupiter, dont ces messieurs nous parlent sans cesse ?

Quel est l’homme qui, dès qu’il rentre en lui-même, ne sente qu’il est une marionnette de la Providence ? Je pense ; mais puis-je me donner une pensée ? Hélas ! si je pensais par moi-même, je saurais quelle idée j’aurais dans un moment. Personne ne le sait.

J’acquiers une connaissance ; mais je n’ai pu me la donner. Mon intelligence n’a pu en être la cause : car il faut que la cause contienne l’effet. Or ma première connaissance acquise n’était pas dans mon intelligence, n’était pas dans moi ; puisqu’elle a été la première, elle m’a été donnée par celui qui m’a formé et qui donne tout, quel qu’il puisse être.

Je tombe anéanti quand on me fait voir que ma première connaissance ne peut par elle-même m’en donner une seconde : car il faudrait qu’elle la contînt dans elle.

La preuve que nous ne nous donnons aucune idée, c’est que nous en recevons dans nos rêves ; et certainement ce n’est ni notre volonté ni notre attention qui nous fait penser en songe. Il y a des poëtes qui font des vers en dormant [15] des géomètres qui mesurent des triangles. Tout nous prouve qu’il y a une puissance qui agit en nous sans nous consulter.

Tous nos sentiments ne sont-ils pas involontaires ? L’ouïe, le goût, la vue, ne sont rien par eux-mêmes. On sent malgré soi ; on ne fait rien, on n’est rien sans une puissance suprême, qui fait tout.

Les plus superstitieux conviennent de ces vérités, mais ils ne les appliquent qu’aux gens de leur parti. Ils affirment que Dieu agit réellement physiquement sur certains personnages privilégiés. Nous sommes plus religieux qu’eux ; nous croyons que le grand Être agit sur tous les vivants comme sur toute la matière. Lui est-il donc plus difficile de remuer tous les hommes que d’en remuer quelques-uns ? Dieu ne sera-t-il Dieu que pour votre petite secte ? Il l’est pour moi, qui ne suis pas des vôtres.

Un philosophe nouveau[16] est allé bien plus loin que vous : il lui semblait qu’il n’y eût que Dieu qui existât. Il prétend que nous voyons tout en lui ; et nous disons que c’est Dieu qui voit, qui agit dans tout ce qui a vie.

Jupiter est quodcumque vides, quocumque moveris.
                        (Luc, Phars., liv. IX, v. 580.)

Allons plus avant. Votre prémotion physique introduit Dieu agissant en vous. Quel besoin avez-vous donc d’une âme ? À quoi bon ce petit être inconnu et incompréhensible ? Donnez-vous une âme au soleil, qui vivifie tant de globes ? Et si cet astre si grand, si étonnant et si nécessaire, n’a point d’âme, pourquoi l’homme en aurait-il une ? Dieu, qui nous a faits, ne nous suffit-il pas ? Qu’est donc devenu ce grand axiome : « Ne faisons point par plusieurs ce que nous pouvons faire par un seul » ?

Cette âme que vous avez imaginé être une substance n’est donc en effet qu’une faculté accordée par le grand Être, et non une personne. Elle est une propriété donnée à nos organes, et non une substance. L’homme, par sa raison non encore corrompue par la métaphysique, a-t-il jamais pu s’imaginer qu’il était double, qu’il était un composé de deux êtres, l’un visible, palpable et mortel, l’autre invisible, impalpable et immortel ? Et n’a-t-il pas fallu des siècles de disputes pour venir enfin jusqu’à cet excès de joindre ensemble deux substances si dissemblables, la tangible et l’intangible, la simple et la composée, l’invulnérable et la souffrante, l’éternelle et la passagère ?

Les hommes n’ont supposé une âme que par la même erreur qui leur fit supposer dans nous un être nommé Mémoire, lequel être ils divinisèrent ensuite. Ils firent de cette Mémoire la mère des Muses. Ils érigèrent les talents divers de la nature humaine en autant de déesses filles de Mémoire. Autant eût-il valu faire un dieu du pouvoir secret par lequel la nature forme du sang dans les animaux, et l’appeler le dieu de la sanguification. Et en effet le peuple romain eut des dieux pareils pour les facultés de boire et de manger, pour l’acte du mariage, pour l’acte de vider les excréments. C’étaient autant d’âmes particulières qui produisaient en nous toutes ces actions. C’était la métaphysique de la populace. Cette superstition ridicule et honteuse venait évidemment de celle qui avait imaginé dans l’homme une petite substance divine autre que l’homme même.

Cette substance est admise encore aujourd’hui dans toutes les écoles ; et par condescendance on accorde au grand Être, au fabricateur éternel, à Dieu, la permission de joindre son concours à l’âme. Ainsi on suppose que pour vouloir et pour agir, il faut notre âme et Dieu.

Mais concourir signifie aider, participer. Dieu alors n’est qu’en second avec nous. C’est le dégrader, c’est le faire marcher à notre suite, c’est lui faire jouer le dernier rôle. Ne lui ôtez pas son rang et sa prééminence ; ne faites pas du souverain de la nature le valet de l’espèce humaine.

Deux espèces de raisonneurs très-accrédités dans le monde, les athées et les théologiens, pourront s’élever contre nos doutes.

Les athées diront qu’en admettant la raison dans l’homme et l’instinct dans les brutes comme des propriétés, il est très-inutile d’admettre un dieu dans ce système ; que Dieu est encore plus incompréhensible qu’une âme ; qu’il est indigne du sage de croire ce qu’on ne conçoit pas. Ils décocheront contre nous tous les arguments des Straton et des Lucrèce. Nous ne leur répondrons qu’un mot : Vous existez ; donc il y a un Dieu.

Les théologiens nous feront plus de peine ; ils nous diront d’abord : Nous convenons avec vous que Dieu est la première cause de tout, mais il n’est pas la seule. Un grand prêtre de Minerve dit expressément : « Le second agent opère dans la vertu du premier ; ce premier pousse le second ; ce second en pousse un troisième ; tous sont agissants en vertu de Dieu ; et il est la cause de toutes les actions agissantes. »

Nous répondrons avec tout le respect que nous devons à ce grand prêtre : Il n’est et il ne peut exister qu’une seule cause véritable ; toutes les autres, qui sont subséquentes, ne sont que des instruments. Je tiens un ressort, je m’en sers pour faire mouvoir une machine. J’ai fait le ressort et la machine, je suis la seule cause, cela est indubitable.

Le grand prêtre me répondra : Vous ôtez aux hommes la liberté. Je lui répliquerai : Non ; la liberté consiste dans la faculté de vouloir, et dans la faculté de faire ce que vous voulez quand rien ne vous en empêche. Dieu a fait l’homme à ces conditions, il faut s’en contenter.

Mon prêtre insistera ; il dira que nous faisons Dieu auteur du péché. Alors nous lui répondrons : J’en suis fâché ; mais Dieu est fait auteur du péché dans tous les systèmes, excepté dans celui des athées. Car s’il concourt aux actions des hommes pervers comme à celles des justes, il est évident qu’y concourir c’est les faire, quand le concourant est le créateur de tout.

Si Dieu permet seulement le péché, c’est lui qui le commet, puisque permettre et faire c’est la même chose pour le maître absolu de tout. S’il a prévu que les hommes feraient le mal, il ne devait pas former les hommes. On n’a jamais éludé la force de ces anciens arguments, on ne les affaiblira jamais. Qui a tout produit a certainement produit le bien et le mal. Le système de la prédestination absolue, le système du concours, nous plongent également dans ce labyrinthe dont rien ne peut nous tirer.

Tout ce qu’on peut dire, c’est que le mal est pour nous, et non pas pour Dieu, Néron assassine son précepteur et sa mère ; un autre assassine ses parents et ses voisins ; un grand prêtre empoisonne, étrangle, égorge vingt seigneurs romains en sortant du lit de sa propre fille. Cela n’est pas plus important pour l’Être universel, âme du monde, que des moutons mangés par des loups ou par nous, et des mouches dévorées par des araignées. Il n’y a point de mal pour le grand Être ; il n’y a pour lui que le jeu de la grande machine, qui se meut sans cesse par des lois éternelles. Si les pervers deviennent (soit pendant leur vie, soit autrement) plus malheureux que ceux qui sont immolés à leurs passions, s’ils souffrent comme ils ont fait souffrir, c’est encore une suite inévitable de ces lois immuables par lesquelles le grand Être agit nécessairement. Nous ne connaissons qu’une très-petite partie de ces lois, nous n’avons qu’une très-faible portion d’entendement ; nous ne devons que nous résigner. De tous les systèmes, celui qui nous fait connaître notre néant n’est-il pas le plus raisonnable ?

Les hommes, comme tous les philosophes de l’antiquité l’ont dit, firent Dieu à leur image. C’est pourquoi le premier Anaxagore, aussi ancien qu’Orphée, s’exprime ainsi dans ses vers : « Si les oiseaux se figuraient un dieu, il aurait des ailes ; celui des chevaux courrait avec quatre jambes. »

Le vulgaire imagine Dieu comme un roi qui tient son lit de justice dans sa cour. Les cœurs tendres se le représentent comme un père qui a soin de ses enfants. Le sage ne lui attribue aucune affection humaine. Il reconnaît une puissance nécessaire, éternelle, qui anime toute la nature, et il se résigne.

fin de la dissertation sur l’âme.

  1. Les éditeurs de Kehl ont, dans leur table chronologique, rangé cet opuscule à l’année 1774, en donnant toutefois cette date comme incertaine. Je n’ai rien trouvé de décisif. Mais je dois remarquer que cet opuscule n’est que dans le dix-huitième volume des Nouveaux Mélanges, volume qui porte la date de 1776.

    Soranus, dont Voltaire prend ici le nom, était un médecin de Trajan ; on ne croit pas que ce médecin soit l’auteur des écrits qui nous sont parvenus sous le nom de Soranus. (B.)

  2. On a dit, en effet, qu’on trouve dans Plutarque quelques expressions ambiguës dont on pourrait inférer, en les tordant et en les expliquant très-mal, que les lois de Kepler et de Newton étaient alors connues ; mais ce sont des chimères de demi-savants qui ne sont pas des demi-jaloux et des demi-impertinents. Ces gens-là sont capables de trouver l’invention de l’imprimerie et de la poudre à canon dans Pline et dans Athénée. (Note de Voltaire.)
  3. Voyez page 108.
  4. Voyez tome XV, page 326 ; XVIII, 35, 320 ; XXVIII, 142 ; et ci-dessus, page 181.
  5. Holwell et Dow ; voyez la note 2 de la page 106.
  6. Voyez plus loin la neuvième des Lettres chinoises, indiennes, etc.
  7. Voyez tome XXVIII, page 537.
  8. Voyez tome XVII, page 301.
  9. Odyssée, xxiv.(Nofe de Voltaire.)
  10. Oratio pro A. Cluentio Avito, lxi.
  11. À la fin du second acte.
  12. Voyez d’autres traductions de ces vers, tome XXVIII, page 155, et ci-après dans le paragraphe xxi de Un Chrétien contre six Juifs.
  13. Les éditeurs de Kehl avaient reproduit cette section dans le Dictionnaire philosophique au mot Homme. C’était un double emploi qui a été évité ; voyez tome XIX, page 385.
  14. Voyez tome XVII, page 197.
  15. Voyez tome XX, page 435.
  16. Malebranche.