De l’Encyclopédie/Édition Garnier

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Garnier (tome 29p. 325-328).
DE L’ENCYCLOPÉDIE[1]


(1774)




Un domestique de Louis XV me contait qu’un jour, le roi son maître soupant à Trianon en petite compagnie, la conversation roula d’abord sur la chasse, et ensuite sur la poudre à tirer. Quelqu’un dit que la meilleure poudre se faisait avec des parties égales de salpêtre, de soufre, et de charbon. Le duc de La Vallière, mieux instruit, soutint que pour faire de bonne poudre à canon il fallait une seule partie de soufre et une de charbon, sur cinq parties de salpêtre bien filtré, bien évaporé, bien cristallisé.

« Il est plaisant, dit M. le duc de Nivernois, que nous nous amusions tous les jours à tuer des perdrix dans le parc de Versailles, et quelquefois à tuer des hommes ou à nous faire tuer sur la frontière, sans savoir précisément avec quoi l’on tue.

— Hélas ! nous en sommes réduits là sur toutes les choses de ce monde, répondit Mme de Pompadour[2] ; je ne sais de quoi est composé le rouge que je mets sur mes joues, et on m’embarrasserait fort si on me demandait comment on fait les bas de soie dont je suis chaussée.

— C’est dommage, dit alors le duc de La Vallière, que Sa Majesté nous ait confisqué nos dictionnaires encyclopédiques, qui nous ont coûté chacun cent pistoles : nous y trouverions bientôt la décision de toutes nos questions, »

Le roi justifia sa confiscation : il avait été averti que les vingt et un volumes in-folio[3], qu’on trouvait sur la toilette de toutes les dames, étaient la chose du monde la plus dangereuse pour le royaume de France ; et il avait voulu savoir par lui-même si la chose était vraie, avant de permettre qu’on lût ce livre. Il envoya sur la fin du souper chercher un exemplaire par trois garçons de sa chambre, qui apportèrent chacun sept volumes avec bien de la peine.

On vit à l’article Poudre[4] que le duc de La Vallière avait raison ; et bientôt Mme de Pompadour apprit la différence entre l’ancien rouge d’Espagne, dont les dames de Madrid coloraient leurs joues, et le rouge des dames de Paris. Elle sut que les dames grecques et romaines étaient peintes avec de la pourpre qui sortait du murex, et que par conséquent notre écarlate était la pourpre des anciens ; qu’il entrait plus de safran dans le rouge d’Espagne, et plus de cochenille dans celui de France.

Elle vit comme on lui faisait ses bas au métier ; et la machine de cette manœuvre la ravit d’étonnement. « Ah ! le beau livre ! s’écria-t-elle. Sire, vous avez donc confisqué ce magasin de toutes les choses utiles pour le posséder seul, et pour être le seul savant de votre royaume ? »

Chacun se jetait sur les volumes comme les filles de Lycomède sur les bijoux d’Ulysse ; chacun y trouvait à l’instant tout ce qu’il cherchait. Ceux qui avaient des procès étaient surpris d’y voir la décision de leurs affaires. Le roi y lut tous les droits de sa couronne. « Mais vraiment, dit-il, je ne sais pourquoi on m’avait dit tant de mal de ce livre.

— Eh ! ne voyez-vous pas, sire, lui dit le duc de Alvernois, que c’est parce qu’il est fort bon ? On ne se déchaîne contre le médiocre et le plat en aucun genre. Si les femmes cherchent à donner du ridicule à une nouvelle venue, il est sûr qu’elle est plus jolie qu’elles, »

Pendant ce temps-là on feuilletait, et le comte de C……[5] dit tout haut : « Sire, vous êtes trop heureux qu’il se soit trouvé sous votre règne des hommes capables de connaître tous les arts, et de les transmettre à la postérité. Tout est ici, depuis la manière de faire une épingle jusqu’à celle de fondre et de pointer vos canons ; depuis l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment grand. Remerciez Dieu d’avoir fait naître dans votre royaume ceux qui ont servi ainsi l’univers entier. Il faut que les autres peuples achètent l’Encydopèdie, ou qu’ils la contrefassent. Prenez tout mon bien si vous voulez ; mais rendez-moi mon Encyclopédie.

— On dit pourtant, repartit le roi, qu’il y a bien des fautes dans cet ouvrage si nécessaire et si admirable.

— Sire, reprit le comte de C……, il y avait à votre souper deux ragoûts manqués ; nous n’en avons pas mangé, et nous avons fait très-bonne chère. Auriez-vous voulu qu’on jetât tout le souper par la fenêtre, à cause de ces deux ragoûts ? »

Le roi sentit la force de la raison ; chacun reprit son bien : ce fut un beau jour.

L’envie et l’ignorance ne se tinrent pas pour battues ; ces deux sœurs immortelles continuèrent leurs cris, leurs cabales, leurs persécutions : l’ignorance en cela est très-savante.

Qu’arriva-t-il ? les étrangers firent quatre éditions de cet ouvrage français, proscrit en France, et gagnèrent environ dix-huit cent mille écus.

Français, tâchez dorénavant d’entendre mieux vos intérêts,

fin de l’opuscule de l’encyclopédie.

  1. Cet opuscule a été imprimé pour la première fois, à ma connaissance, vers la fin de 1774, à la suite de la tragédie de Don Pèdre (voyez tome VII, page 239). On pourrait croire qu’il était composé depuis six ans, puisque Voltaire parle de l’Encyclopédie comme n’ayant que vingt et un volumes, ce qui était exact en 1768 (voyez la note, tome XXVI, page 409), et ne l’était plus en 1774 ; mais, d’un autre côté, Voltaire parle de quatre réimpressions de l’Encyclopédie faites en pays étrangers. Ce sont : 1° celle de Genève, dont les volumes portent les mêmes dates que ceux de l’édition de Paris ; 2° celle de Lucques, dont le premier volume est de 1758 ; 3° celle de Livourne, qui est de 1770. Je ne sais quelle est la quatrième, car les autres éditions de l’Encyclopédie sont postérieures à 1774. L’édition in-4° de Genève est de 1777 ; celles de Lausanne, in-8°, et d’Yverdun, in-4°, sont de 1778.

    L’opuscule de l’Encyclopédie ne peut donc être antérieur à 1770, et je l’ai placé à la date de la première impression que j’en connaisse. Quelle que soit l’époque précise de sa composition, il y a anachronisme à y faire figurer Mme de Pompadour, morte le 14 avril 1764 (voyez tome XXV, page 451).

    Voltaire avait consacré à l’Encyclopédie, en 1763, le chapitre lxi de la Suite de l’Essai sur l’Histoire (voyez tome XXIV, page 469), et en 1767, la huitième de ses Lettres à S. A. monseigneur le prince*** de (voyez tome XXVI, page 512). (B.)

  2. La marquise de Pompadour était morte en 1764. Il n’y avait alors que sept volumes de publiés.
  3. Voyez la note de la page précédente.
  4. L’article Poudre est dans le tome XIII de l’Encyclopédie, publié en 1765.
  5. Cette initiale désigne le comte de Coigny.