De l’Allemagne/Quatrième partie/V

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De l’Allemagne (1810)
Librairie Stéréotype (Tome 3p. 312-331).

CHAPITRE V.

De la disposition religieuse appelée mysticité.


La disposition religieuse, appelée mysticité, n’est qu’une manière plus intime de sentir et de concevoir le christianisme. Comme dans le mot de mysticité est renfermé celui de mystère, on a cru que les mystiques professoient des dogmes extraordinaires et faisoient une secte à part. Il n’y a de mystères chez eux que ceux du sentiment appliqués à la religion, et le sentiment est à la fois ce qu’il y a de plus clair, de plus simple et de plus inexplicable : il faut distinguer cependant, les théosophes, c’est-à-dire ceux qui s’occupent de la théologie philosophique, tels que Jacob Boehme, Saint-Martin, etc., des simples mystiques ; les premiers veulent pénétrer le secret de la création ; les seconds s’en tiennent à leur propre cœur. Plusieurs pères de l’église, Thomas A-Kempis, Fénélon, S. François-de-Sales, etc. ; et chez les protestants un grand nombre d’écrivains anglais et allemands ont été des mystiques, c’est-à-dire des hommes qui faisoient de la religion un amour, et la mèloient à toutes leurs pensées comme à toutes leurs actions.

Le sentiment religieux, qui est la base de toute la doctrine des mystiques, consiste dans une paix intérieure pleine de vie. Les agitations des passions ne laissent point de calme : la tranquillité de la sécheresse et de la médiocrité d’esprit tue la vie de l’âme ; il n’y a que dans le sentiment religieux qu’on trouve une réunion parfaite du mouvement et du repos. Cette disposition n’est continuelle, je crois, dans aucun homme, quelque pieux qu’il puisse être ; mais le souvenir et l’espérance de ces saintes émotions décident de la conduite de ceux qui les ont éprouvées.

Si l’on considère les peines et les plaisirs de la vie comme l’effet du hasard ou du bien joué, alors le désespoir et la joie doivent ètre pour ainsi dire des mouvements convulsifs. Car quel hasard que celui qui dispose de notre existence ? quel orgueil ou quel regret ne doit-on pas éprouver, quand il s’agit d’une démarche qui a pu influer sur tout notre sort ? À quels tourments d’incertitude ne devroit-on pas être livré, si notre raison disposoit seule de notre destinée dans ce monde ? Mais si l’on croit, au contraire, qu’il n’y a que deux choses importantes pour le bonheur, la pureté de l’intention et la résignation à l’événement, quel qu’il soit, lorsqu’il ne dépend plus de nous, sans doute beaucoup de circonstances nous feront encore cruellement souffrir, mais aucune ne rompra nos liens avec le ciel. Lutter contre l’impossible est ce qui engendre en nous les sentiments les plus amers ; et la colère de Satan n’est autre chose que la liberté aux prises avec la nécessité, et ne pouvant ni la dompter, ni s’y soumettre.

L’opinion dominante parmi les chrétiens mystiques, c’est que le seul hommage qui puisse plaire à Dieu c’est celui de la volonté dont il a fait don à l’homme : quelle offrande plus désintéressée pouvons-nous, en effet, présenter à la divinité ? Le culte, l’encens, les hymnes ont presque toujours pour but d’obtenir les prospérités de la terre, et c’est ainsi que la flatterie de ce monde entoure les monarques : mais se résigner à la volonté de Dieu, ne vouloir rien que ce qu’il veut, c’est l’acte religieux le plus pur dont l’âme humaine soit capable. Trois sommations sont faites à l’homme pour obtenir de lui cette résignation, la jeunesse, l’âge mûr et la vieillesse : heureux ceux qui se soumettent à la première !

C’est l’orgueil en toutes choses qui met le venin dans la blessure : l’âme révoltée accuse le ciel, l’homme religieux laisse la douleur agir sur lui, selon l’intention de celui qui l’envoie ; il se sert de tous les moyens qui sont en sa puissance pour l’éviter ou pour la soulager : mais quand l’événement est irrévocable, les caractères sacrés de la volonté suprême y sont empreints.

Quel malheur accidentel peut être comparé à la vieillesse et à la mort. Et cependant presque tous les hommes s’y résignent, parce qu’il n’y a point d’armes contre elles : d’où vient donc que chacun se révolte contre les malheurs particuliers, tandis que tous se plient sous le malheur universel ? C’est qu’on traite le sort comme un gouvernement à qui l’on permet de faire souffrir tout le monde, pourvu qu’il n’accorde de priviléges à personne. Les malheurs que nous avons en commun avec nos semblables sont aussi durs, et nous causent autant de souffrance que nos malheurs particuliers ; et cependant ils n’excitent presque jamais en nous la même rébellion. Pourquoi les hommes ne se disent-ils pas qu’il faut supporter ce qui les concerne personnellement, comme ils supportent la condition de l’humanité en général ? C’est qu’on croit trouver de l’injustice dans son partage individuel. Singulier orgueil de l’homme de vouloir juger la divinité avec l’instrument qu’il a reçu d’elle ? Que sait-il de ce qu’éprouve un autre ? Que sait-il de lui-même ? Que sait-il de rien, excepté de son sentiment intérieur ? Et ce sentiment, plus il est intime, plus il contient le secret de notre félicité ; car n’est-ce pas dans le fond de nous-mêmes que nous sentons le bonheur ou le malheur ? L’amour religieux ou l’amour-propre pénètrent seuls jusqu’à la source de nos pensées les plus cachées. Sous le nom d’amour religieux sont renfermées toutes les affections désintéressées, et sous celui d’amour-propre tous les penchants égoïstes : de quelque manière que le sort nous seconde ou nous contrarie, c’est toujours de l’ascendant de l’un de ces amours sur l’autre que dépend la jouissance calme ou le malaise inquiet.

C’est manquer, ce me semble, tout-à-fait de respect à la Providence que de nous supposer en proie à ces fantômes qu’on appelle les événements : leur réalité consiste dans ce qu’ils produisent sur l’âme, et il y a une égalité parfaite entre toutes les situations et toutes les destinées, non pas vues extérieurement, mais jugées d’après leur influence sur le perfectionnement religieux. Si chacun de nous veut examiner attentivement la trame de sa propre vie, il y verra deux tissus parfaitement distincts ; l’un qui semble en entier, soumis aux causes et aux effets naturels ; l’autre dont la tendance tout-à-fait mystérieuse ne se comprend qu’avec le temps. C’est comme les tapisseries de haute-lice, dont on travaille les peintures à l’envers, jusqu’à ce que mises en place on en puisse juger l’effet. On finit par apercevoir même dans cette vie pourquoi l’on a souffert, pourquoi l’on n’a pas obtenu ce qu’on désiroit. L’amélioration de notre propre cœur nous révèle l’intention bienfaisante qui nous a soumis à la peine ; car les prospérités de la terre auroient même quelque chose de redoutable, si elles tomboient sur nous après que nous nous serions rendus coupables de grandes fautes : on se croiroit alors abandonné par la main de celui qui nous livreroit au bonheur ici-bas, comme à notre seul avenir.

Ou tout est hasard, ou il n’y en pas un seul dans ce monde, et s’il n’y en a pas, le sentiment religieux consiste à se mettre en harmonie avec l’ordre universel, malgré l’esprit de rébellion ou d’envahissement que l’égoïsme inspire à chacun de nous en particulier. Tous les dogmes et tous les cultes sont les formes diverses que ce sentiment religieux a revêtues selon les temps et selon les pays ; il peut se dépraver par la terreur, quoiqu’il soit fondé sur la confiance ; mais il consiste toujours dans la conviction qu’il n’y a rien d’accidentel dans les événements, et que notre seule manière d’influer sur le sort c’est en agissant sur nous-mêmes. La raison n’en règne pas moins dans tout ce qui tient à la conduite de la vie ; mais quand cette ménagère de l’existence l’a arrangée le mieux qu’elle a pu, le fond de notre cœur appartient toujours à l’amour, et, ce qu’on appelle la mysticité, c’est cet amour dans sa pureté la plus parfaite.

L’élévation de l’âme vers son Créateur est le culte suprême des chrétiens mystiques ; mais ils ne s’adressent point à Dieu pour demander telle ou telle prospérité de cette vie. Un écrivain français qui a des lueurs subites, M. de Saint-Martin, a dit que la prière étoit la respiration de l’âme. Les mystiques sont pour la plupart convaincus qu’il y a réponse à cette prière, et que la grande révélation du christianisme peut se renouveler en quelque sorte dans l’âme chaque fois qu’elle s’élève avec ardeur vers le ciel. Quand on croit qu’il n’existe plus de communication immédiate entre l’Être Suprême et l’homme, la prière n’est pour ainsi dire qu’un monologue ; mais elle devient un acte bien plus secourable, lorsqu’on est persuadé que la divinité se fait sentir au fond de notre cœur. En effet, on ne sauroit nier, ce me semble, qu’il ne se passe en nous des mouvements qui ne nous viennent en rien du dehors, et qui nous calment ou nous soutiennent, sans qu’on puisse les attribuer à la liaison ordinaire des événements de la vie.

Des hommes qui ont mis de l’amour-propre dans une doctrine en entier fondée sur l’abnégation de l’amour-propre ont tiré parti de ces secours inattendus pour se faire des illusions de tout genre : ils se sont crus des élus ou des prophètes ; ils se sont imaginé qu’ils avoient des visions ; enfin ils sont entrés en superstition vis-à-vis d’eux-mêmes. Que ne peut l’orgueil humain, puisqu’il s’insinue dans le cœur sous la forme même de l’humilité ! Mais il n’en est pas moins vrai que rien n’est plus simple et plus pur que les rapports de l’âme avec Dieu, tels qu’ils sont conçus par ce qu’on a coutume d’appeler les mystiques, c’est-à-dire les chrétiens qui mettent l’amour dans la religion.

En lisant les œuvres spirituelles de Fénélon, qui pourroit n’être pas attendri ! Où trouver tant de lumières, tant de consolations, tant d’indulgence ? Il n’y a là ni fanatisme, ni austérités autres que celles de la vertu, ni intolérance, ni exclusion. Les diversités des communions chrétiennes ne peuvent être senties à cette hauteur qui est au-dessus de toutes les formes accidentelles que le temps crée et détruit.

Il seroit bien téméraire assurément celui qui se hasarderoit à prévoir ce qui tient à de si grandes choses : néanmoins j’oserai dire que tout tend à faire triompher les sentiments religieux dans les âmes. Le calcul a pris un tel empire sur les affaires de ce monde, que les caractères qui ne s’y prêtent pas sont naturellement rejetés dans l’extrême opposé. C’est pourquoi tous les penseurs solitaires, d’un bout du monde à l’autre, cherchent à rassembler, dans un même foyer, les rayons épars de la littérature, de la philosophie et de la religion.

On craint en général que la doctrine de la résignation religieuse, appelée dans le siècle dernier le quiétisme, ne dégoûte de l’activité nécessaire dans cette vie. Mais la nature se charge assez de soulever en nous les passions individuelles pour qu’on n’ait pas beaucoup à craindre d’un sentiment qui les calme.

Nous ne disposons ni de notre naissance, ni de notre mort, et plus des trois quarts de notre destinée sont décidés par ces deux événements. Nul ne peut changer les données primitives de sa naissance, de son pays, de son siècle, etc. Nul ne peut acquérir la figure ou le génie qu’il n’a pas reçus de la nature ; et de combien d’autres circonstances impérieuses encore la vie n’est-elle pas composée ? Si notre sort consiste en cent lots divers, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne dépendent pas de nous ; et toute la fureur de notre volonté se porte sur la foible portion qui semble encore en notre puissance. Or l’action de la volonté même sur cette foible portion est singulièrement incomplète. Le seul acte de la liberté de l’homme qui atteigne toujours son but, c’est l’accomplissement du devoir : l’issue de toutes les autres résolutions dépend en entier des accidents auxquels la prudence même ne peut rien. La plupart des hommes n’obtiennent pas ce qu’ils veulent fortement : et la prospérité même, lorsqu’ils en ont, leur vient souvent par une voie inattendue.

La doctrine de la mysticité passe pour sévère, parce qu’elle commande le détachement de soi, et que cela semble avec raison fort difficile : mais elle est dans le fait la plus douce de toutes ; elle consiste dans ce proverbe, faire de nécessité vertu : faire de nécessité vertu, dans le sens religieux, c’est attribuer à la Providence le gouvernement de ce monde, et trouver dans cette pensée une consolation intime. Les écrivains mystiques n’exigent rien au-delà de la ligne du devoir, telle que tous les hommes honnêtes l’ont tracée ; ils ne commandent point de se faire des peines à soi-même ils pensent que l’homme ne doit ni appeler sur lui la souffrance, ni s’irriter contre elle quand elle arrive.

Quel mal pourroit-il donc résulter de cette croyance qui réunit le calme du stoïcisme avec la sensibilité des chrétiens ? — Elle empêche d’aimer, dira-t-on. — Ah ! ce n’est pas l’exaltation religieuse qui refroidit l’âme : un seul intérêt de vanité a plus anéanti d’affections qu’aucun genre d’opinions austères : les déserts même de la Thébaïde n’affoiblissent pas la puissance du sentiment, et rien n’empêche d’àimer que la misère du cœur.

L’on attribue faussement un inconvénient très-grave à la mysticité. Malgré la sévérité de ses principes, on prétend qu’elle rend trop indulgent sur les œuvres, à force de ramener la religion aux impressions intérieures de l’âme, et qu’elle porte les hommes à se résigner à leurs propres défauts, comme aux événements inévitables. Rien ne seroit assurément plus contraire à l’esprit de l’Évangile que cette manière d’interpréter la soumission à la volonté de Dieu. Si l’on admettoit que le sentiment religieux dispense en rien des actions, il en résulteroit non-seulement une foule d’hypocrites qui prétendroient qu’il ne faut pas les juger par ces vulgaires preuves de religion qu’on appelle les œuvres, et que leurs communications secrètes avec la divinité sont d’un ordre bien supérieur à l’accomplissement des devoirs ; mais il y auroit aussi des hypocrites avec eux-mêmes, et l’on tueroit de cette manière la puissance des remords. En effet, qui n’a pas avec un peu d’imagination des moments d’attendrissement religieux ? Qui n’a a pas quelquefois prié avec ardeur ? Et si cela suffisoit pour être dispensé de la stricte observance des devoirs, la plupart des poëtes pourroient se croire plus religieux que saint Vincent de Paul.

Mais c’est à tort que les mystiques ont été accusés de cette manière de voir ; leurs ouvrages et leur vie attestent qu’ils sont aussi réguliers dans leur conduite morale que les hommes soumis aux pratiques du culte le plus sévère : ce qu’on appelle de l’indulgence en eux, c’est la pénétration qui fait analyser la nature de l’homme, au lieu de s’en tenir à lui commander l’obéissance. Les mystiques, s’occupant toujours du fond du cœur, ont l’air de pardonner ses égarements parce qu’ils en étudient les causes.

On a souvent accusé les mystiques, et même presque tous les chrétiens, d’être portés à l’obéissance passive envers l’autorité quelle qu’elle soit, et l’on a prétendu que la soumission à la volonté de Dieu, mal comprise, conduisoit un peu trop souvent à la soumission aux volontés des hommes. Rien ne ressemble moins toutefois à la condescendance pour le pouvoir que la résignation religieuse. Sans doute elle peut consoler dans l’esclavage, mais c’est parce qu’elle donne alors à l’âme toutes les vertus de l’indépendance. Être indifférent par religion à la liberté ou à l’oppression du genre humain, ce seroit prendre la foiblesse de caractère pour l’humilité chrétienne, et rien n’en differe davantage. L’humilité chrétienne se prosterne devant les pauvres et les malheureux, et la foiblesse de caractère ménage toujours le crime parce qu’il est fort dans ce monde.

Dans les temps de la chevalerie, lorsque le christianisme avoit le plus d’ascendant, il n’a jamais demandé le sacrifice de l’honneur : or, pour les citoyens, la justice et la liberté sont aussi l’honneur. Dieu confond l’orgueil humain, mais non la dignité de l’espèce humaine, car cet orgueil consiste dans l’opinion qu ’on a de soi, et cette dignité dans le respect pour les droits des autres. Les hommes religieux ont du penchant à ne point se mêler des choses de ce monde sans y être appelés par un devoir manifeste, et il faut convenir que tant de passions sont agitées par les intérêts politiques, qu’il est rare de s’en être mêlé sans avoir des reproches à se faire : mais quand le courage de la conscience est évoqué, il n’en est point qui puisse rivaliser avec celui-là.

De toutes les nations, celle qui a le plus de penchant au mysticisme c’est la nation allemande. Avant Luther, plusieurs auteurs, parmi lesquels on doit citer Tauler, avoient écrit sur la religion dans ce sens. Depuis Luther, les moraves ont manifesté cette disposition plus qu’aucune autre secte. Vers la fin du dix-huitième siècle Lavater a combattu avec une grande force le christianisme raisonné, que les théologiens berlinois avoient soutenu, et sa manière de sentir la religion est à beaucoup d’égards semblable à celle de Fénélon. Plusieurs poëtes lyriques, depuis Klopstock jusqu’à nos jours, ont dans leurs écrits une teinte de mysticisme. La religion protestante, qui règne dans le nord, ne suffit pas à l’imagination des Allemands, et le catholicisme étant opposé, par sa nature, aux recherches philosophiques, les Allemands religieux et penseurs doivent nécessairement se tourner vers une manière de sentir la religion qui puisse s’appliquer à tous les cultes. D’ailleurs l’idéalisme en philosophie a beaucoup d’analogie avec le mysticisme en religion ; l’un place toute la réalité des choses de ce monde dans la pensée, et l’autre toute la réalité des choses du ciel dans le sentiment.

Les mystiques pénètrent avec une sagacité inconcevable dans tout ce qui fait naître en nous la crainte ou l’espoir, la souffrance ou le bonheur ; et nul ne remonte comme eux à l’origine des mouvements de l’âme. Il y a tant d intérêt à cet examen, que des hommes même assez médiocres d’ailleurs, lorsqu’ils ont dans le cœur la moindre disposition mystique, intéressent et captivent par leur entretien, comme s’ils étoient doués d’un génie transcendant. Ce qui rend la société si sujette à l’ennui, c’est que la plupart de ceux avec qui l’on vit ne parlent que des objets extérieurs ; et dans ce genre le besoin de l’esprit de conversation se fait beaucoup sentir. Mais la mysticité religieuse porte avec elle une lumière si étendue, qu’elle donne une supériorité morale très-décidée à ceux même qui ne l’avoient pas reçue de la nature : ils s’appliquent à l’étude du cœur humain, qui est la première des sciences, et se donnent autant de peine pour connoitre les passions afin de les apaiser, que les hommes du monde pour s’en servir.

Sans doute il peut se rencontrer encore de grands défauts dans le caractère de ceux dont la doctrine est la plus pure : mais est-ce à leur doctrine qu’il faut s’en prendre ? On rend à la religion un singulier hommage par l’exigence qu’on manifeste envers tous les hommes religieux, du moment qu’on les sait tels. On les trouve inconséquents s’ils ont des torts et des foiblesses ; et cependant rien ne peut changer en entier la condition humaine : si la religion donnoit toujours la perfection morale, et si la vertu conduisoit toujours au bonheur, le choix de la volonté ne seroit plus libre, car les motifs qui agiroient sur elle seroient trop puissants.

La religion dogmatique est un commandement ; la religion mystique se fonde sur l’expérience intime de notre cœur ; la prédication doit nécessairement se ressentir de la direction que suivent à cet égard les ministres de l’Evangile, et peut-être seroit-il à désirer qu’on aperçût davantage dans leur manière de prêcher l’influence des sentiments qui commencent à pénétrer tous les cœurs. En Allemagne, où chaque genre est abondant, Zollikofer, Jérusalem et plusieurs autres se sont acquis une juste réputation par l’éloquence de la chaire, et l’on peut lire sur tous les sujets une foule de sermons qui renferment d’excellentes choses ; néanmoins, quoiqu’il soit très-sage d’enseigner la morale, il importe encore plus de donner les moyens de la suivre, et ces moyens consistent avant tout dans l’émotion religieuse. Presque tous les hommes en savent à peu près autant les uns que les autres sur les inconvénients et les avantages du vice et de la vertu ; mais ce dont tout le monde a besoin, c’est de ce qui fortifie la disposition intérieure avec laquelle on peut lutter contre les penchants orageux de notre nature.

S’il n’étoit question que de bien raisonner avec les hommes, pourquoi les parties du culte qui ne sont que des chants et des cérémonies porteroient-elles autant et plus que les sermons au recueillement de la piété ? La plupart des prédicateurs s’en tiennent à déclamer contre les mauvais penchants, au lieu de montrer comment on y succombe et comment on y résiste ; la plupart des prédicateurs sont des juges qui instruisent le procès de l’homme : mais les prêtres de Dieu doivent nous dire ce qu’ils souffrent et ce qu’ils espèrent, comment ils ont modifié leur caractère par de certaines pensées ; enfin nous attendons d’eux les mémoires secrets de l’âme dans ses relations avec la divinité.

Les lois prohibitives ne suffisent pas plus dans le gouvernement de chaque individu que dans celui des états. L’art social a besoin de mettre en mouvement des intérêts animés pour alimenter la vie humaine ; il en est de même des instituteurs religieux de l’homme ; ils ne peuvent le préserver des passions qu’en excitant dans son cœur une extase vive et pure : les passions valent encore mieux, sous beaucoup de rapports, qu’une apathie servile, et rien ne peut les dompter qu’un sentiment profond, dont on doit peindre, si l’on le peut, les jouissances avec autant de force et de vérité qu’on en a mis à décrire le charme des affections terrestres.

Quoi que des gens d’esprit en aient dit, il existe une alliance naturelle entre la religion et le génie. Les mystiques ont presque tous de l’attrait pour la poésie et pour les beaux-arts ; leurs idées sont en accord avec la vraie supériorité dans tous les genres, tandis que l’incrédule médiocrité mondaine en est l’ennemie ; elle ne peut souffrir ceux qui veulent pénétrer dans l’âme ; comme elle a mis ce qu’elle avoit de mieux au dehors, toucher au fond, c’est découvrir sa misère.

La philosophie idéaliste, le christianisme mystique, et la vraie poésie ont, à beaucoup d’égards, le même but et la même source ; ces philosophes, ces chrétiens et ces poëtes se réunissent tous dans un commun désir. Ils voudroient substituer au factice de la société, non l’ignorance des temps barbares, mais une culture intellectuelle qui ramène à la simplicité par la perfection même des lumières ; ils voudroient enfin faire des hommes énergiques et réfléchis, sincères et généreux, de tous ces caractères sans élévation, de tous ces esprits sans idées, de tous ces moqueurs sans gaieté, de tous ces épicuriens sans imagination, qu’on appelle l’espèce humaine faute de mieux.