Sentiment d’un académicien/Édition Garnier

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Garnier (tome 29p. 317-324).
SENTIMENT


D’UN ACADÉMICIEN DE LYON


SUR QUELQUES ENDROITS DES COMMENTAIRES DE CORNEILLE[1].


(1774)




J’avais adopté, dans ma jeunesse, quelques idées de M. de Voltaire sur la poésie, et sur la manière d’en juger. Les critiques de M. Clément m’ont inspiré quelques réflexions dont je vais rendre compte aux gens de lettres plus instruits que moi, qui les jugeront.

M. de Voltaire, en commentant Corneille, a prétendu qu’il ne faut introduire dans le discours que des métaphores qui puissent former une image ou noble ou agréable. Il condamne ces deux vers d’Héraclius :

Et n’eût été Léonce en la dernière guerre,
Ce dessein avec lui serait tombé par terre.

Il blâme sur ce principe ces autres vers d’Héraclius :

Le peuple impatient de se laisser séduire
Au premier imposteur armé pour me détruire,
Qui, s’osant revêtir de ce fantôme aimé,
Voudra servir d’idole à son zèle charmé.

Pour sentir, dit-il, combien cela est mal exprimé, mettez en prose ces vers :

« Le peuple est impatient de se laisser séduire au premier imposteur armé pour me détruire, qui, s’osant revêtir de ce fantôme aimé, voudra servir d’idole à son zèle charmé. »

Ne sera-t-on pas révolté de cette foule d’impropriétés ? Peut-on se vêtir d’un fantôme ? L’image est-elle juste ? Comment peut-on se mettre un fantôme sur le corps ? etc.

M. Clément traite ce sentiment de M. de Voltaire de ridicule excessif[2]. Il l’attaque d’une manière plausible en ces termes :

« La métaphore est principalement consacrée aux choses intellectuelles qu’elle veut rendre sensibles par des images frappantes… Ainsi, quand on dit : Mon âme s’ouvre à la joie, mon cœur s’épanouit, on emprunte l’image d’une fleur qui s’ouvre et s’épanouit aux rayons du soleil. Or, quoiqu’on puisse peindre cette fleur, on ne peut pas assurément peindre de même une âme, etc. »

Il me semble qu’on doit répondre à M. Clément : Ce n’est pas de pareilles métaphores que M. de Voltaire parle ; elles sont devenues des expressions vulgaires reçues dans le langage commun. Le premier qui a dit : Mon cœur s’ouvre à la joie, la tristesse m’abat, l’espérance me ranime, a exprimé ces sentiments par des images fortes et vraies : il a senti son cœur, qui était auparavant comme serré et flétri, se dilater en recevant des consolations ; et c’est même ce que des peintres, en des temps grossiers, ont voulu figurer dans des tableaux d’autel, en peignant des cœurs frappés de rayons qu’on supposait être ceux de la grâce. La tristesse ne jette point une âme sur le plancher ; mais un peintre peut fort bien figurer un homme abattu, terrassé par la douleur, et en figurer un autre qui se relève avec sérénité, quand l’espérance lui rend ses forces. Une âme ferme, un cœur dur, tendre, caché, volage, un esprit lumineux, raffiné, pesant, léger, furent d’abord des métaphores : elles ne le sont plus, c’est le langage ordinaire. M. de Voltaire parle de celles qu’un poète invente. Je crois avec lui qu’il faut absolument qu’elles soient toujours justes et pittoresques. Un dessein qui tombe à terre n’a, ce me semble, ni justesse, ni vérité, ni grâce, et il est impossible de s’en faire une idée. M. Clément[3] prétend qu’on peut dire, dans une tragédie, un dessein est tombé par terre, parce qu’on dit, dans la conversation, ce dessein a échoué. Je crois qu’il se trompe. Je pense que le premier qui s’avisa de dire : mes desseins ont échoué, se servit d’une métaphore hardie, noble, frappante, et très-pittoresque. L’idée en était prise d’un naufrage, et les desseins étaient mis à la place de l’homme : c’était proprement l’homme qui faisait naufrage. Il est d’usage de dire qu’un dessein a échoué ; ce n’est plus une métaphore, c’est aujourd’hui le mot propre. Il n’en est pas de même de tomber par terre ; c’est une invention du poëte, elle n’a rien de pittoresque ni de noble, et ce vers ne me paraît pas plus élégant que celui-ci :

Et n’eût été Léonce en la dernière guerre.

Il me semble aussi que personne n’approuvera un imposteur qui, s’osant revêtir d’un fantôme aimé, sert d’idole à un zèle charmé. Si quelqu’un s’avisait aujourd’hui de nous donner de tels vers, je ne pense pas qu’on trouvât un seul homme qui osât en prendre la défense.

On a blâmé dans l’Andromaque ce vers d’Oreste[4] qui compare les feux de son amour aux feux qui consument Troie :

Brûlé de plus de feux que je n’en allumai.

On condamne ce vers d’Arons dans Brutus[5], où Arons dit, en parlant des remparts de Rome :

Du sang qui les inonde ils semblent ébranlés.

En effet ces figures sont trop recherchées, trop hors de la nature. Le fantôme aimé dont on se revêt pour servir d’idole au zèle charmé parait encore plus défectueux. C’est ce que le P. Bouhours appelle du Nervèze[6], dans sa Manière de bien penser.

Souvent il arrive que des vers louches, obscurs, mal construits, hérissés de figures outrées, et même remplis de solécismes, font quelque illusion sur le théâtre. La règle que donne M. de Voltaire pour discerner ces vers me paraît assez sûre. Dépouillez ces vers de la rime et de l’harmonie, réduisez-les en prose : alors le défaut se montre à nu, comme la difformité d’un corps qu’on a dépouillé de sa parure

Je me souviens d’avoir entendu réciter ces vers, dans une tragédie fort extraordinaire[7] :

Du sang de Nonius avec soin recueilli,
Autour d’un vase affreux dont il était rempli,
Au fond de ton palais j’ai rassemblé leur troupe ;
Tous se sont abreuvés de cette boible coupe.

Réduisez ces vers en prose, et voyez si vous pouvez en faire quelque chose d’intelligible. Comparez-les ensuite aux vers d’Eschyle sur un sujet semblable, traduits par Boileau dans le Traite du sublime[8] :

Sur un bouclier noir sept chefs impitoyables
Épouvantent les dieux de serments effroyables ;
Près d’un taureau mourant qu’ils viennent d’égorger.
Tous, la main dans le sang, jurent de se venger.

C’est à peu près la même idée que celle des vers précédents ; mais quelle différence ! Vous trouverez ici non-seulement de grandes images et de l’harmonie, mais encore toute l’exactitude de la prose la plus châtiée.

Le judicieux Boileau avait donc très-grande raison de dire[9] :

Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme,
Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme.
Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.

Je pense qu’il n’y a aucun bon vers, même avec la construction la plus hardie, qui ne résiste à l’épreuve que M. de Voltaire propose, et qui ne sorte triomphant de cet examen rigoureux. Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle[10] ! est peut-être la construction la plus hasardée qu’on ait jamais faite. C’est un vers, si on compte douze syllabes ; c’est de la prose, si on en détache le vers suivant. Mais, dans l’un et l’autre cas, qu’aurais-je fait fidèle est mille fois plus énergique que si on disait : qu’aurais-je fait si tu avais été fidèle ! Ce tour si nouveau enlève ; il ne faudrait pas le répéter. Il y a des expressions que Boileau appelle trouvées, qui font un effet merveilleux dans la place où un homme de génie les emploie : elles deviennent ridicules chez les imitateurs.

M. Clément croit que M. de Voltaire veut dire qu’il faut tourner en prose un vers, en lui substituant d’autres expressions pour en bien juger. C’est précisément le contraire. Il faut laisser la construction entière, telle qu’elle est, avec tous les mots tels qu’ils sont, et en ôter seulement la rime.

M. de Lamotte sembla prétendre que l’inimitable Racine n’était pas poëte ; et, pour le prouver, il ôta les rimes à la première scène de Mithridate, en conservant scrupuleusement tout le reste, comme il le devait pour son dessein. M. de Voltaire lui démontra[11], si je ne me trompe, que c’était par cela même que ce grand homme était aussi bon poète qu’on peut l’être dans notre langue. Pourquoi ? C’est qu’on ne trouva pas dans toute cette scène de Mithridate, délivrée de l’esclavage de la rime, un seul mot qui ne fût à sa place, pas une construction vicieuse, rien d’ampoulé ou de bas, rien de faux, de recherché, de répété, d’obscur, de hasardé. Tous les gens de lettres convinrent que c’était la véritable pierre de touche. On voyait que Racine avait surmonté sans effort toutes les difficultés de la rime. C’était un homme qui, chargé de fers, marchait librement avec grâce. C’est certainement ce qu’on ne pouvait dire d’aucun autre tragique depuis les belles scènes de Cornèlie, de Pauline, d’Horace, de Cinna, du Cid. Ouvrons Rodogune, dont la dernière scène est un chefd’œuvre, et lisons le commencement de cette pièce fameuse, dégagé seulement de la rime.

« Ce jour pompeux, ce jour heureux nous luit enfin qui doit dissiper la nuit d’un trouble si long, ce grand jour où l’hyménée, étouffant la vengeance, remet l’intelligence entre le Parthe et nous, affranchit la princesse, et nous fait pour jamais un lien de la paix du motif de la guerre. Mon frère, ce grand jour est venu où notre reine, cessant de tenir plus la couronne incertaine, doit rompre son silence obstiné aux yeux de tous, nous déclarer l’aîné de deux princes jumeaux ; et l’avantage seul d’un moment de naissance dont elle a caché la connaissance jusqu’ici, mettant le sceptre dans la main au plus heureux, va faire l’un sujet, et l’autre roi. Mais n’admirez-vous point que cette même reine le donne pour époux à l’objet de sa haine, et n’en doit faire un roi qu’afin de couronner celle qu’elle aimait à gêner dans les fers ? Rodogune, traitée par elle en esclave, va être montée par elle sur le trône, etc. »

En lisant ce commencement de Rodogune tel qu’il est mot à mot dans la pièce, je découvre tout ce qui m’était échappé à la représentation. Un jour pompeux, un jour heureux, un grand jour, en quatre vers ; une nuit d’un trouble, une princesse affranchie, sans que je sache encore quelle est cette princesse ; un motif de la guerre qui devient un lien de la paix, sans que je puisse deviner quel est ce motif, quelle est cette guerre, qui la fait, à qui on la fait, quel est le personnage qui parle. Je vois une reine qui cesse de tenir plus la couronne incertaine, et qui va mettre le sceptre dans la main au plus heureux ; mais on ne m’apprend pas seulement le nom de cette reine ; j’apprends seulement que Rodogune va être montée sur le trône par cette reine inconnue.

Toutes ces irrégularités se manifestent à moi bien plus aisément dans la prose que lorsqu’elles m’étaient déguisées par la rime et par la déclamation. Je suis confirmé alors dans le principe de M. de Voltaire, qui établit que, pour bien juger si des vers sont corrects, il faut les réduire en prose. M. Clément dit que ce système est celui d’un fou[12]. Je ne crois point être fou en l’adoptant ; j’espère seulement que M. Clément aura un jour une raison plus sage et plus honnête.

Les bornes de ce petit écrit ne me permettent que d’ajouter ici quelques mots sur les injures atroces que M. Clément dit à M. de Laharpe dans sa dissertation, qui devait être purement grammaticale. Il l’accuse d’avoir fait une partie des Commentaires sur le théâtre de Corneille par un motif d’intérêt, et il hasarde cette calomnie pour l’accabler d’outrages qui ne peuvent que retomber sur celui qui les prodigue si injustement. Je n’ai jamais vu M. de Voltaire, mais je suis assez instruit de ses procédés envers la famille de Pierre Corneille, et du sentiment de tous les honnêtes gens, pour savoir combien ils réprouvent les invectives odieuses de M. Clément, qui sont aussi déplacées que ses critiques. J’ai peu vu M. de Laharpe ; je ne le connais que par les excellents ouvrages qui lui ont mérité tant de prix à l’Académie, et par des pièces de poésie qui respirent le bon goût. Tous ceux qui ont pu lire ce libelle de M. Clément condamnent unanimement cette fureur grossière avec laquelle il amène ici le nom de M. de Laharpe, pour l’insulter sans aucune raison. On est bien surpris qu’il continue comme il a débuté, et qu’après avoir fait un volume d’injures, déjà oublié, contre M, de Saint-Lambert[13] et tant d’autres gens de lettres si estimables, il veuille persuader au public que MM. de Voltaire et de Laharpe ont travaillé de concert à décrier le grand Corneille, tandis que l’auteur de Zaïre, d’Alzire, de Mèrope, de Brutus, de Sèmiramis, de Mahomet, de l’Orphelin de la Chine, de Tancrède, est à genoux devant le père du théâtre, devant le grand auteur du Cid, des Horaces, de Cinna, de Polyeucte, de Pompée ; tandis qu’il ne relève les fautes qu’en admirant les beautés avec enthousiasme ; tandis qu’à peine il critique Pertharite, Théodore, Don Sanche, Attila, Pulchérie, Agésilas, Suréna ; enfin, tandis qu’il n’a entrepris le commentaire de cet auteur si grand et si inégal que pour augmenter la dot de sa vertueuse descendante.

Il m’a paru que le commentateur de Corneille n’avait eu en vue que la vérité, et l’instruction des gens de lettres. J’aime à voir comment, en imitant la conduite de l’Académie lorsqu’elle jugea le Cid, il mêle à tout moment la juste louange à la juste critique. J’aime à voir comme il craint souvent de décider. Voici comme il s’exprime sur une difficulté qu’il se propose dans l’examen du troisième acte de Cinna : C’est sur quoi les lecteurs qui connaissent le cœur humain doivent prononcer. Je suis bien loin de porter un jugement. J’aime surtout à voir avec quel respect, avec quels sentiments d’un cœur pénétré, il met Cinna au-dessus de l’Électre et de l’Œdipe de Sophocle, ces deux chefs-d’œuvre de la Grèce ; et cela même en relevant de très-grands défauts dans Cinna. M. de Voltaire m’a paru un homme passionné de l’art, qui en sent les beautés avec idolâtrie, et qui est choqué très-vivement des défauts. Un libraire m’a assuré qu’il se traite ainsi lui-même, et qu’il a été malade, par un excès d’affliction, de ce qu’on avait imprimé de lui des pièces de société qu’il ne jugeait pas dignes du public.

Qu’a donc de commun M. Clément avec l’auteur de Cinna et avec celui de Mahomet ? De quel droit se met-il entre eux ? Pourquoi ce déchaînement contre tous ses contemporains ? Faut-il aboyer ainsi à la porte à tous ceux qui entrent dans la maison ? Que ne donne-t-il plutôt des exemples ? Que ne donne-t-il sa tragédie de Médé[14] ? Nous lui applaudirons si elle est bonne. Les beautés qu’il aura répandues enrichiront notre littérature ; mais tant qu’il fatiguera le public de satires en prose et d’injures personnelles, il ne faudra que le plaindre.


fin du sentiment d’un académicien.

  1. Dans sa Cinquième Lettre à M. de Voltaire, 1774, in-8° de 237 pages, et dans sa Sixième Lettre à M. de Voltaire, 1774, in-8° de 360 pages, Clément examinait les commentaires de Voltaire sur Corneille. Le Sentiment d’un académicien de Lyon, qui est une réponse à Clément faite par Voltaire, a été imprimé dans le Mercure de décembre 1774, pages 224-234.
  2. Clément, Sixième Lettre, page 119.
  3. Sixième Lettre, page 123.
  4. C’est Pyrrhus, et non Oreste, qui prononce ce vers, acte I", scène iv.
  5. Acte ler, scène ii ; voyez tome II, page 330.
  6. Nervèze (Guillaume-Bernard), secrétaire de la chambre du roi sous Henri IV, est auteur de différents ouvrages ou opuscules dont on trouve la liste dans la Bibliothèque historique de la France. L’ouvrage du P. Bouhours est divisé en dialogues : c’est dans le quatrième qu’on lit : « Ces lettres-là effacent bien Nervèze et La Serre. » Et un peu plus loin : Nervèze ne parlerait pas autrement. » (B.)
  7. Catilina de Crébillon, acte IV, scène iii. Le texte porte :

    Autour du vase affreux : par moi-même rempli
    Du sang de Nonius, etc.

  8. Chapitre xiii, Des Images.
  9. Art poétique, I, 159-162.
  10. Andromaque, acte IV, scène v.
  11. Préface d’Œdipe de 1730 ; voyez tome II, page 55.
  12. Clément. Sixième Lettre, page 128, dit que le système de Voltaire sur les métaphores est la plus insigne extravagance qui ait été enfantée par le délire du bel esprit. Et, page 129, il traite de système presque aussi étrange le sentiment de Voltaire de tourner les vers en prose.
  13. Observations critiques sur la nouvelle traduction en vers français des Géorgiques de Virgile, et sur les poèmes des Saisons, de la Déclamation, et de la Peinture, 1771, in-8°.
  14. Médée, tragédie en trois actes, par Clément, n’a paru qu’en 1779, in-8°.