De l’Esprit/Discours 2/Chapitre 8

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DISCOURS II
Œuvres complètes d’Helvétius. De l’EspritP. Didottome 2 (p. 105-119).
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CHAPITRE VIII.

De la différence des jugements du public et de ceux des sociétés particulieres.


Pour découvrir la cause des jugements différents que portent sur les mêmes gens le public et les sociétés particulieres, il faut observer qu’une nation n’est que l’assemblage des citoyens qui la composent ; que l’intérêt de chaque citoyen est toujours, par quelque lien, attaché à l’intérêt public ; que, semblable aux astres qui, suspendus dans les déserts de l’espace, y sont mus par deux mouvements principaux, dont le premier, plus lent[1], leur est commun avec tout l’univers, et le second, plus rapide, leur est particulier, chaque société est aussi mue par deux différentes especes d’intérêt.

Le premier, plus foible, lui est commun avec la société générale, c’est-à-dire, avec la nation ; et le second, plus puissant, lui est absolument particulier.

Conséquemment à ces deux sortes d’intérêt, il est deux sortes d’idées propres à plaire aux sociétés particulieres.

L’une, dont le rapport plus immédiat à l’intérêt public a pour objet le commerce, la politique, la guerre, la législation, les sciences et les arts : cette espece d’idées, intéressantes pour chacun d’eux en particulier, est en conséquence la plus généralement mais la plus foiblement estimée de la plupart des sociétés. Je dis la plupart, parce qu’il est des sociétés, telles que les sociétés académiques, pour qui les idées le plus généralement utiles sont les idées le plus particulièrement agréables, et dont l’intérêt personnel se trouve par ce moyen confondu avec l’intérêt public.

L’autre espece d’idées a des rapports immédiats à l’intérêt particulier de chaque société, c’est-à-dire, à ses goûts, à ses aversions, à ses projets, à ses plaisirs. Plus intéressante et plus agréable par cette raison aux yeux de cette société, elle est communément assez indifférente à ceux du public.

Cette distinction admise, quiconque acquiert un très grand nombre d’idées de cette derniere espece, c’est-à-dire d’idées particulièrement intéressantes pour les sociétés où il vit, y doit être en conséquence regardé comme très spirituel : mais que cet homme s’offre aux yeux du public, soit dans un ouvrage, soit dans une grande place, il ne lui paroîtra souvent qu’un homme très médiocre. C’est une voix charmante en chambre, mais trop foible pour le théâtre.

Qu’un homme, au contraire, ne s’occupe que d’idées généralement intéressantes, il sera moins agréable aux sociétés dans lesquelles il vit ; il y paroîtra même quelquefois et lourd et déplacé : mais qu’il s’offre aux yeux du public, soit dans un ouvrage, soit dans une grande place ; étincelant alors de génie, il méritera le titre d’homme supérieur. C’est un colosse monstrueux, et même désagréable, dans l’attelier du sculpteur, qui, élevé dans la place publique, devient l’admiration des citoyens.

Mais pourquoi ne réuniroit-on pas en soi les idées de l’une et l’autre espece, et n’obtiendroit-on pas à-la-fois l’estime de la nation et celle des gens du monde ? C’est, répondrai-je, parce que le genre d’étude auquel il faut se livrer pour acquérir des idées intéressantes pour le public ou pour les sociétés particulieres est absolument différent.

Pour plaire dans le monde il ne faut approfondir aucune matiere, mais voltiger incessamment de sujets en sujets ; il faut avoir des connoissances très variées, et dès lors très superficielles ; savoir de tout, sans perdre son temps à savoir parfaitement une chose ; et donner par conséquent à son esprit plus de surface que de profondeur.

Or, le public n’a nul intérêt d’estimer des hommes superficiellement universels ; peut-être même ne leur rend-il point une exacte justice, et ne se donne-t-il jamais la peine de prendre le toisé d’un esprit partagé en trop de genres différents.

Uniquement intéressé à estimer ceux qui se rendent supérieurs en un genre, et qui avancent à cet égard l’esprit humain, le public doit faire peu de cas de l’esprit du monde.

Il faut donc, pour obtenir l’estime générale, donner à son esprit plus de profondeur que de surface, et concentrer, pour ainsi dire, dans un seul point, comme dans le foyer d’un verre ardent, toute la chaleur et les rayons de son esprit. Eh ! comment se partager entre ces deux genres d’étude, puisque la vie qu’il faut mener pour suivre l’un ou l’autre est entièrement différente ? L’on n’a donc l’une de ces especes d’esprit qu’exclusivement à l’autre.

Si, pour acquérir des idées intéressantes pour le public, il faut, comme je le prouverai dans les chapitres suivants, se recueillir dans le silence et la solitude ; il faut au contraire pour présenter aux sociétés particulieres les idées les plus agréables pour elles, se jeter absolument dans le tourbillon du monde. Or on ne peut y vivre sans se remplir la tête d’idées fausses et puériles : je dis fausses, parce que tout homme qui ne connoît qu’une seule façon de penser regarde nécessairement sa société comme l’univers par excellence : il doit imiter les nations dans le mépris réciproque qu’elles ont pour leur mœurs, leur religion, et même leurs habillements différents ; trouver ridicule tout ce qui contredit les idées de sa société, et tomber en conséquence dans les erreurs les plus grossieres. Quiconque s’occupe fortement des petits intérêts des sociétés particulieres doit nécessairement attacher trop d’estime et d’importance à des fadaises.

Or, qui peut se flatter d’échapper à cet égard aux pieges de l’amour-propre, lorsqu’on voit qu’il n’est point de procureur dans son étude, de conseiller dans sa chambre, de marchand dans son comptoir, d’officier dans sa garnison, qui ne croie l’univers occupé de ce qui l’intéresse[2] ?

Chacun peut s’appliquer ce conte de la mere Jésus, qui, témoin d’une dispute entre la discrete et la supérieure, demande au premier qu’elle trouve au parloir : savez-vous que la mere Cécile et la mere Thérese viennent de se brouiller ? Mais vous êtes surpris ! Quoi ! tout de bon, vous ignoriez leur querelle ? Et d’où venez-vous donc ? » Nous sommes tous, plus ou moins, la mere Jésus : ce dont notre société s’occupe, c’est ce dont tous les hommes doivent s’occuper ; ce qu’elle pense, croit et dit, c’est l’univers entier qui le pense, le croit et le dit.

Comment un courtisan qui vit répandu dans un monde où l’on ne parle que des cabales, des intrigues de la cour, de ceux qui s’élevent en crédit ou qui tombent en disgrace, et qui, dans le cercle étendu de ses sociétés, ne voit personne qui ne soit plus ou moins affecté des mêmes idées ; comment, dis-je, ce courtisan ne se persuaderoit-il pas que les intrigues de la cour sont pour l’esprit humain les objets les plus dignes de méditation et les plus généralement intéressants ? Peut-il imaginer que dans la boutique la plus voisine de son hôtel on ne connoît ni lui ni tous ceux dont il parle ; qu’on n’y soupçonne pas même l’existence des choses qui l’occupent si vivement ; que dans un coin de son grenier loge un philosophe auquel les intrigues et les cabales que forme un ambitieux pour se faire chamarrer de tous les cordons de l’Europe paroissent aussi puériles et moins sensées qu’un complot d’écoliers pour dérober une boîte de dragées, et pour qui enfin les ambitieux ne sont que vieux enfants qui ne croient pas l’être ?

Un courtisan ne devinera jamais l’existence de pareilles idées. S’il venoit à la soupçonner, il seroit comme ce roi du Pégu qui, ayant demandé à quelques Vénitiens le nom de leur souverain, et ceux-ci lui ayant répondu qu’ils n’étoient point gouvernés par des rois, trouva cette réponse si ridicule qu’il en pâma de rire.

Il est vrai qu’en général les grands ne sont pas sujets à de pareils soupçons. Chacun d’eux croit tenir un grand espace sur la terre, et s’imagine qu’il n’y a qu’une seule façon de penser qui doit faire loi parmi les hommes, et que cette façon de penser est renfermée dans sa société. Si de temps en temps il entend dire qu’il est des opinions différentes des siennes, il ne les apperçoit pour ainsi dire que dans un lointain confus ; il les croit toutes reléguées dans la tête d’un très petit nombre d’insensés : il est à cet égard aussi fou que ce géographe chinois qui, plein d’un orgueilleux amour pour sa patrie, dessina une mappemonde dont la surface étoit presque entièrement couverte par l’empire de la Chine, sur les confins de laquelle on ne faisoit qu’appercevoir l’Asie, l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. Chacun est tout dans l’univers ; les autres n’y sont rien.

On voit donc que, forcé, pour se rendre agréable aux sociétés particulieres, de se répandre dans le monde, de s’occuper de petits intérêts, et d’adopter mille préjugés, on doit insensiblement charger sa tête d’une infinité d’idées absurdes et ridicules aux yeux du public.

Au reste, je suis bien aise d’avertir que je n’entends point ici par les gens du monde uniquement les gens de la cour. Les Turenne, les Richelieu, les Luxembourg, les la Rochefoucauld, les Retz, et plusieurs autres hommes de leur espece, prouvent que la frivolité n’est pas l’apanage nécessaire d’un rang élevé, et qu’il faut uniquement entendre par hommes du monde tous ceux qui ne vivent que dans son tourbillon.

Ce sont ceux-là que le public, avec tant de raison, regarde comme des gens absolument vuides de sens : j’en apporterai pour preuve leurs prétentions folles et exclusives sur le bon ton et le bel usage. Je choisis ces prétentions d’autant plus volontiers pour exemple, que les jeunes gens, dupes du jargon du monde, ne prennent que trop souvent son cailletage pour esprit, et le bon sens pour sottise.


  1. Systême des anciens philosophes.
  2. Quel plaideur ne s’extasie pas à la lecture de son factum, et ne la regarde pas comme plus sérieuse et plus importante que celle des ouvrages de Fontenelle et de tous les philosophes qui ont écrit sur la connoissance du cœur et de l’esprit humain ? Les ouvrages de ces derniers, dira-t-il, sont amusants, mais frivoles, et nullement dignes d’être un objet d’étude. Pour mieux faire sentir quelle importance chacun met à ses occupations, je citerai quelques lignes de la préface d’un livre intitulé, Traité du Rossignol. C’est l’auteur qui parle.

    « J’ai, dit-il, employé vingt ans à la composition de cet ouvrage : aussi les gens qui pensent comme il faut ont toujours senti que le plus grand plaisir, et le plus pur qu’on puisse goûter en ce monde, est celui qu’on ressent en se rendant utile à la société : c’est le point de vue qu’on doit avoir dans toutes ses actions ; et celui qui ne s’emploie pas dans tout ce qu’il peut pour le bien général semble ignorer qu’il est autant né pour l’avantage des autres que pour le sien propre. Tels sont les motifs qui m’ont engagé à donner au public ce Traité du Rossignol ». L’auteur ajoute, quelques lignes après : « L’amour du bien public, qui m’a engagé à mettre au jour cet ouvrage, ne m’a pas laissé oublier qu’il devoit être écrit avec franchise et sincérité. »