De l’Esprit/Préface

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P. Didot (Œuvres complètes, volume Ip. 177-187).

PRÉFACE
DE L’ESPRIT


L’objet que je me propose d’examiner dans cet ouvrage est intéressant ; il est même neuf. L’on n’a, jusqu’à présent, considéré l’esprit que sous quelques unes de ses faces. Les grands écrivains n’ont jeté qu’un coup-d’œil rapide sur cette matiere ; et c’est ce qui m’enhardit à la traiter.

La connoissance de l’esprit, lorsqu’on prend ce mot dans toute son étendue, est si étroitement liée à la connaissance du cœur et des passions de l’homme, qu’il étoit impossible d’écrire sur ce sujet sans avoir du moins à parler de cette partie de la morale commune aux hommes de toutes les nations, et qui ne peut avoir, dans tous les gouvernements, que le bien public pour objet.

Les principes que j’établis sur cette matiere sont, je pense, conformes à l’intérêt général et à l’expérience. C’est par les faits que j’ai remonté aux causes. J’ai cru qu’on devoit traiter la morale comme toutes les autres sciences, et faire une morale comme une physique expérimentale. Je ne me suis livré à cette idée que par la persuasion où je suis que toute morale dont les principes sont utiles au public est nécessairement conforme à la morale de la religion, qui n’est que la perfection de la morale humaine. Au reste, si je m’étois trompé, et si, contre mon attente, quelques uns de mes principes n’étoient pas conformes à l’intérêt général, ce seroit une erreur de mon esprit, et non pas de mon cœur ; et je déclare d’avance que je les désavoue.

Je ne demande qu’une grace à mon lecteur, c’est de m’entendre avant que de me condamner ; c’est de suivre l’enchaînement qui lie ensemble toutes mes idées ; d’être mon juge, et non ma partie. Cette demande n’est pas l’effet d’une sotte confiance ; j’ai trop souvent trouvé mauvais le soir ce que j’avois cru bon le matin, pour avoir une haute opinion de mes lumieres.

Peut-être ai-je traité un sujet au-dessus de mes forces : mais quel homme se connoît assez lui-même pour n’en pas trop présumer ? Je n’aurai pas du moins à me reprocher de n’avoir pas fait tous mes efforts pour mériter l’approbation du public. Si je ne l’obtiens pas, je serai plus affligé que surpris : il ne suffit point, en ce genre, de desirer pour obtenir.

Dans tout ce que j’ai dit je n’ai cherché que le vrai, non pas uniquement pour l’honneur de le dire, mais parceque le vrai est utile aux hommes. Si je m’en suis écarté, je trouverai dans mes erreurs mêmes des motifs de consolations. Si les hommes, comme le dit M. de Fontenelle, ne peuvent, en quelque genre que ce soit, arriver à quelque chose de raisonnable, qu’après avoir, en ce même genre, épuisé toutes les sottises imaginables, mes erreurs pourront dont être utiles à mes concitoyens ; j’aurai marqué l’écueil de mon naufrage. Que de sottises, ajoute M. de Fontenelle, ne dirions-nous pas maintenant, si les anciens ne les avoient pas déjà dites savant nous, et ne nous les avoient, pour ainsi dire, enlevées !

Je le répete donc ; je ne garantis de mon ouvrage que la pureté et la droiture des intentions. Cependant, quelque assuré qu’on soit de ses intentions, les cris de l’envie sont si favorablement écoutés, et ses fréquentes déclamations sont si propres à séduire des ames plus honnêtes qu’éclairées, qu’on n’écrit, pour ainsi dire, qu’en tremblant. Le découragement dans lequel des imputations souvent calomnieuses ont jeté les hommes de génie semble déjà présager le retour des siécles d’ignorance. Ce n’est, en tout genre, que dans la médiocrité de ses talents qu’on trouve un asyle contre les poursuites des envieux. La médiocrité devient maintenant une protection ; et cette protection, je me la suis vraisemblablement ménagée malgré moi.

D’ailleurs, je crois que l’envie pourroit difficilement m’imputer le désir de blesser aucun de mes concitoyens. Le genre de cet ouvrage, où je ne considere aucun homme en particulier, mais les hommes et les nations en général, doit me mettre à l’abri de tout soupçon de malignité. J’ajouterai même qu’en lisant ces discours on s’appercevra que j’aime les hommes, que je desire leur bonheur, sans haïr ni mépriser aucun d’eux en particulier.

Quelques unes de mes idées paroîtront peut-être hasardées. Si le lecteur les juge fausses, je le prie de se rappeler, en les condamnant, que ce n’est qu’à la hardiesse des tentatives qu’on doit souvent la découverte des plus grandes vérités, et que la crainte d’avancer une erreur ne doit point nous détourner de la recherche de la vérité. En vain des hommes vils et lâches voudroient la proscrire, et lui donner quelquefois le nom odieux de licence ; en vain répetent-ils que les vérités sont souvent dangereuses : en supposant qu’elles le fussent quelquefois, à quel plus grand danger encore ne seroit pas exposée la nation qui consentiroit à croupir dans l’ignorance ! Toute nation sans lumieres, lorsqu’elle cesse d’être sauvage et féroce, est une nation avilie, et tôt ou tard subjuguée. Ce fut moins la valeur que la science militaire des Romains qui triompha des Gaules.

Si la connoissance d’une telle vérité peut avoir quelques inconvénients dans un tel instant, cet instant passé, cette même vérité redevient utile à tous les siécles et à toutes les nations.

Tel est enfin le sort des choses humaines ; il n’en est aucune qui ne puisse devenir dangereuse dans ce certains moments : mais ce n’est qu’à cette condition qu’on en jouit. Malheur à qui voudroit, par ce motif, en priver l’humanité !

Au moment même qu’on interdiroit la connaissance de certaines vérités, il ne seroit plus permis d’en dire aucune. Mille gens puissants, et souvent même mal intentionnés, sous prétexte qu’il est quelquefois sage de taire la vérité, la banniroient entièrement de l’univers. Aussi le public éclairé, qui seul en connoît tout le prix, la demande sans cesse : il ne craint point de s’exposer à des maux incertains, pour jouir des avantages réels qu’elle procure. Entre les qualités des hommes, celle qu’il estime le plus est cette élévation d’ame qui se refusé au mensonge. Il sait combien il est utile de tout penser et de tout dire ; et que les erreurs mêmes cessent d’être dangereuses lorsqu’il est permis de les contredire. Alors elles sont bientôt reconnues pour erreurs ; elles se déposent bientôt d’elles-mêmes dans les abymes de l’oubli ; et les vérités seules surnagent sur la vaste étendue des siècles.