De l’Homme/Section 4/Chapitre 6

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Œuvres complètes d’Helvétius, De l’Homme
P. Didot (tome 8p. 238-251).
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SECTION IV


CHAPITRE VI.

De l’envie.

Le mérite, dit Pope, produit l’envie, comme le corps produit l’ombre. L’envie annonce le mérite comme la fumée l’incendie et la flamme. L’envie acharnée contre le mérite ne le respecte ni dans les grandes places, ni sur le trône ; elle poursuit également un Voltaire, un Catinat, un Frédéric. Si l’on se rappeloit souvent jusqu’où se porte sa fureur, peut-être qu’effrayé des malheurs semés sur les pas des grands talents on seroit sans courage pour les acquérir.

L’homme de génie qui se dit à la lueur de sa lampe, ce soir je finis mon ouvrage, demain est le jour de la récompense, demain le public reconnoissant s’acquitte envers mois, demain enfin je reçois la couronne de l’immortalité ; cet homme oublie qu’il est des envieux. En effet, demain arrive ; l’ouvrage est publié, il est excellent, et le public n’acquitte point sa dette. L’envie détourne loin de l’autre le parfum suave des éloges[1] ; elle y subsiste l’odeur empesté de la critique et de la calomnie. Le jour de la gloire ne lui presque jamais que sur la tombe des grands hommes. Qui mérite l’estime rarement en jouit, et qui seme le laurier se repose rarement sous son ombrage[2].

Mais l’envie habite-t-elle tous les cœurs ? Il n’en est point du moins où elle ne pénetre. Que de grands hommes ne peuvent souffrir de concurrents, ne veulent entrer en partage d’estime avec aucun de leurs concitoyens, et oublient qu’au banquet de la gloire il faut, si je l’ose dire, que chacun ait sa portion !

Les ames même les plus nobles prêtent quelquefois l’oreille à l’envie : elles résistent à ses conseils, mais non sans efforts. La nature a fait l’homme envieux. Vouloir le changer c’est vouloir qu’il cesse de s’aimer ; c’est vouloir l’impossible. Que le législateur ne se propose dont point d’imposer silence à sa jalousie, mais d’en rendre la rage impuissante, et d’établir, comme en Angleterre, des lois propres à protéger le mérite contre l’humeur du ministre et le fanatisme du prêtre. C’est tout ce que la sagesse peut en faveur des talents. Tous les siecles ont déclamé contre ce vice. Qu’ont produit ces déclamations ? L’envie existe encore, et n’a rien perdu de son activité, parceque rien ne change la nature de l’homme.

Cependant il est un moment où l’envie lui est inconnue : ce moment c’est la premiere jeunesse. Peut-on encore se flatter de surpasser ou du moins d’égaler en mérite des hommes déja honorés de l’estime publique ? espere-t-on entrer en partage de la considération qui leur est décernée ? alors, pleins de respects pour eux, leur présence excite notre émulation ; on les loue avec transport, parcequ’on a intérêt de les louer, et d’accoutumer le public à respecter en eux nos talents futurs. La louange est un tribut que la jeunesse paie volontiers au mérite, et que l’âge mûr lui refusera toujours.

À trente ans l’émulation de vingt s’est déja transformée en envie. Perd-on l’espoir d’égaler ceux qu’on admire, l’admiration fait place à la haine. La ressource de l’orgueil c’est le mépris des talents. Le vœu de l’homme médiocre c’est de n’avoir point de supérieur. Que d’envieux répetent tout bas, d’après je ne sais quel comique :

Je t’aime d’autant plus que je t’estime moins !

Ne peut-on étouffer la réputation d’un homme célebre, on exige du moins de lui la plus grande modestie. L’envieux a reproché à M. Diderot jusqu’à ces mots du commencement de son Interprétation de la nature, Jeune homme, prends et lis. L’on étoit jadis moins difficile. Le jurisconsulte Dumoulin dit de lui : Moi qui n’ai point d’égal, et qui suis supérieur à tout le monde. Tant d’actes d’humilité exigés de la part des auteurs supposent un singulier accroissement dans l’orgueil des lecteurs. Cet orgueil annonce la haine du mérite, et cette haine est naturelle. En effet, si, jaloux de leur bonheur, les hommes desirent le pouvoir, et par conséquent la gloire et la considération qui le procurent, ils doivent détester dans un homme trop illustre celui qui les en prive. Pourquoi dit-on hautement tant de mal des gens d’esprit ? C’est qu’on se sent intérieurement forcé d’en penser du bien. Lorsqu’on tire le gâteau des rois, l’on en conserve une part pour Dieu : et lorsqu’on détaille le mérite d’un homme supérieur, on lui trouve toujours quelque défaut : c’est la part de l’envie.

Ne s’éleve-t-on point au-dessus de ses concitoyens, on veut les abaisser jusqu’à soi. Qui ne peut leur être supérieur veut du moins vivre avec des égaux (14). Tel est et sera toujours l’homme. Parmi les ames vertueuses et le plus au-dessus de la jalousie peut-être n’en est-il aucune qui ne soit souillée de quelque tache légere. Qui peut en effet se vanter d’avoir toujours loué courageusement le génie ; de n’avoir à cet égard jamais dissimulé son estime ; de n’avoir pas, en présence du maître, gardé un silence coupable, et, dans les éloges donnés aux talents, de n’avoir point ajouté un de ces mais perfides qui si souvent échappent à la jalousie[3] ?

Tout grand talent est en général un objet de haine ; et de là l’empressement avec lequel on achete les feuilles où on le déchire cruellement. Quel autre motif les feroit lire ? Seroit-ce le desir de perfectionner son goût (15) ? Mais les auteurs de ces feuilles ne sont ni des Longins ni des Despréaux ; ils n’ont pas même la prétention d’éclairer le public. Qui peut composer de bons ouvrages ne s’amuse point à critiquer ceux des autres. L’impuissance de bien faire produit le critique. Sa profession est humble. Si les Desfontaines plaisent, c’est en qualité de consolateurs des sots[4]. C’est l’amertume de leur satyre qui proclame le génie. Blâmer avec acharnement est la maniere de louer de l’envie. C’est le premier éloge que reçoit l’auteur d’un bon ouvrage, et le seul qu’il puisse arracher de ses rivaux. C’est à regret qu’on admire ; c’est uniquement soi qu’on veut trouver estimable ; il n’est presque point d’hommes qui ne parviennent à se le persuader. A-t-on le sens commun ? on le préfere au génie : a-t-on quelques petites vertus ? on les met au-dessus des plus grands talents ; on déprise tout ce qui n’est pas soi. En fait d’envie il n’est qu’un homme qui puisse s’en croire exempt ; c’est celui qui ne s’est jamais examiné.

Le génie a pour protecteur (16) et panégyriste la jeunesse et quelques hommes éclairés et vertueux. Mais leur impuissante protection (17) ne lui donne ni crédit ni considération : cependant la nourriture commune du talent et de la vertu ce sont la considération et les éloges. Privé de cette nourriture, l’un et l’autre languit et meurt ; l’activité et l’énergie de l’ame s’éteint. C’est la flamme qui n’a plus rien à dévorer.

Dans presque tous les gouvernements, les talents, comme les prisonniers des Romains condamnés et livrés aux bêtes, en sont la proie. Le génie est-il en mépris à la cour ? l’envie fait le reste (18) : elle en détruit jusqu’à la semence. Le mérite a-t-il toujours à lutter contre l’envie ? il se fatigue et quitte l’arene s’il n’y voit point de prix pour le vainqueur. On n’aime ni l’étude ni la gloire pour elles-mêmes, mais pour les plaisirs, l’estime et le pouvoir qu’elles procurent. Pourquoi ? C’est qu’en général on desire moins d’être estimable que d’être estimé ; c’est que, jaloux de la gloire du moment (19), la plupart des écrivains, uniquement attentifs à flatter le goût de leur siecle et de leur nation (20), ne lui présentent que les idées du jour, des idées agréables à l’homme en place, par la protection duquel ils esperent obtenir argent, considération, et même un succès éphémere.

Mais il est des hommes qui le dédaignent : ce sont ceux qui, transportés en esprit dans l’avenir, et jouissant d’avance des éloges et de la considération de la postérité, craignent de survivre à leur réputation (21). Ce seul motif leur fait sacrifier la gloire et la considération du moment à l’espoir quelquefois éloigné d’une gloire et d’une considération plus grande. Ces hommes sont rares ; ils ne desirent que l’estime des citoyens estimables.

Qu’importe à Marmontel les censures (22) de la Sorbonne ? il eût rougi de ses éloges. La couronne tressée par la sottise ne s’ajuste point sur la tête du génie. C’est le nouvel ornement d’architecture dont on avoit en Languedoc couronné la maison quarrée. Un voyageur passe devant l’édifice et s’écrie : « Je vois le chapeau d’Arlequin sur la tête de César. »

Qu’on n’imagine cependant pas que le citoyen le plus jaloux d’une estime durable aime et la gloire et la vérité pour elles-mêmes. Si telle est la nature de chaque individu qu’il soit nécessité de s’aimer de préférence à tous, l’amour du vrai est toujours en lui subordonné à l’amour de son bonheur : il ne peut aimer dans le vrai que le moyen d’accroître sa félicité. Aussi ne recherche-t-il ni la gloire ni la vérité dans les pays et les gouvernements où l’un et l’autre sont méprisés.

La fureur de l’envie, le desir des richesses et des talents, l’amour de la considération, de la gloire et de la vérité, ne sont donc jamais dans l’homme que l’amour de la force et du pouvoir (23) déguisé sous ces noms différents.


(14) Est-on intérieurement contraint de reconnoître dans un autre plus d’esprit qu’en soi ? on le fait, sa présence importune ; on veut se venger, s’en défaire ; et, pour cet effet, ou on le force à s’expatrier, comme Descartes, Bayle, Maupertuis, etc. ; ou on le persécute, comme Montesquieu, Rousseau, etc.

Le mérite réservé donne à-la-fois une disposition au respect et à la haine, et le mérite affable une disposition à l’amour et au mépris. Qui veut être chéri de ce qui l’environne doit se contenter de peu d’estime. L’oubli du mérite en est le pardon. Les grands talents font quelques admirateurs, et peu d’amis. Le vœu secret et général du plus grand nombre, ce n’est pas que l’esprit s’exalte, c’est que la sottise s’étende.

(15) Quel motif fait acheter les feuilles satyriques ? La critique qu’on y fait des grands hommes, les louanges qu’on y donne aux médiocres. On ne changera point à cet égard la nature humaine. Si les Athéniens, dit Plutarque, avancerent si promptement le jeune Cimon aux premieres places, c’étoit pour mortifier Thémistocle. Ils s’ennuyoient d’estimer long-temps le même homme.

(16) En général, les peres honnêtes et peu éclairés voient impatiemment leurs fils fréquenter les hommes de lettres, et donner à leur société la préférence sur toute autre ; l’orgueil paternel en est humilié.

(17) Si, comme on le dit, les lettres et la philosophie sont en France sans protecteurs, on peut, sans être prophete, assurer que la génération prochaine y sera sans esprit et sans talents, et que, de tous les arts, ceux de luxe y seront les seuls cultivés.

(18) La violence et la persécution sont en général proportionnées au mérite du persécuté. En tout pays, les hommes illustres ont éprouvé des disgraces : en Angleterre, il n’y a guere plus de cent cinquante ans qu’on y peut être impunément grand homme.

(19) Peu d'auteurs pensent d’après eux ; la plupart font des livres d’après des livres. Cependant qui n’a point une maniere à lui ne doit point s’attendre à l’estime de la postérité.

(20) Jadis, toujours à genoux devant les anciens, quiconque eût en secret préféré le Tasse à Virgile ou à Homere n’en fût jamais convenu. Quel motif néanmoins a-t-on de taire son sentiment lorsqu’on ne le donne pas pour loi ? Qui mieux que la diversité des opinions peut éclairer le goût du public ?

(21) Le prince et le magistrat redoutent-ils le jugement de la postérité ? ils méritent communément son estime ; ils sont justes dans leurs édits et leurs sentences. Il en est de même d’un auteur. A-t-il, en écrivant, la postérité présente à son souvenir ? sa maniere de composer devient grande. Il découvre des vérités importantes ; il s’assure de l’estime générale, parcequ’il écrit pour les hommes de tous le siecles et de tous les pays.

(22) Ce libelle théologique, intitulé Censure de Bélisaire, fait horreur par la barbarie et la cruauté de ses assertions. Il rappelle toujours à mon esprit ce beau vers de Racine :

Hé quoi ! Mathan, d’un prêtre est-ce là le langage ?

(23) Les citoyens auxquels on doit le plus de respect sont d’abord ces généraux et ces ministres habiles dont la valeur ou la sagesse assure ou la grandeur ou la félicité des empires. Mais, après ces chefs de guerre ou de justice, quels citoyens sont les plus utiles ? Ceux qui perfectionnent les arts et les sciences, dont les découvertes utiles et agréables ou fournissent aux besoins de l’homme, ou l’arrachent à ses ennuis. Pourquoi donc marquer plus de considération en faveur, qu’au grand géometre, au grand poëte, et au grand philosophe ? C’est que notre premier respect est pour un pouvoir à la possession duquel nous joignons toujours l’idée de bonheur et de plaisir.


  1. De toutes les passions l’envie est la plus détestable. Le portrait qu’en fait je ne sais quel poëte est effrayeant.

    « La compassion, dit-il, s’attendrit sur l’infortune des hommes ; l’envie s’en réjouit, et trouve sa joie dans leurs peines. Il n’est point de passion qui ne se propose quelque plaisir pour objet ; le malheur d’autrui est le seul que se propose l’envie.

    « Le mérite s’indigne de la prospérité du méchant et du stupide, et l’envie de celle du bon et du spirituel. L’amour et la colere allumés dans une ame y

    brûlent une heure, un jour, une année ; l’envie la ronge jusqu’au tombeau.

    « Sous la banniere de l’envie marchent la haine, la calomnie, la trahison, et la cabale. Par-tout l’envie traîne à sa suite la maigreur de la famine, les venins de la peste, et la rage de la guerre. »

  2. Si les grands écrivains deviennent après leur mort les précepteurs du genre humain, il faut convenir que de leur vivant les précepteurs sont bien châtiés par leurs éleves.
  3. Que d’hommes donnent aux anciens la préférence sur les modernes pour n’être pas forcés de reconnoître dans leur société un Locke, un Séneque, un Virgile, etc. !
  4. Racine et Pradon font chacun une Phedre. Les Destonfaines du siecle s’éleverent contre Racine, et leur critique eut du succès. Elle déchargea quelque temps les sots du poids insupportable de l’estime.