De l’Imitation de Jésus-Christ (Brignon)/Livre 2/01

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Traduction par Jean Brignon.
Bruyset (p. 76).


CHAPITRE PREMIER.
De la vie interieure.

LE Royaume de Dieu est au dedans de vous[1], dit le Seigneur. Convertissez-vous à Dieu de tout vôtre cœur ; renoncez à ce monde malheureux, & vous aurez l’esprit en repos.

Apprenez à mepriser les choses exterieures, & à ne vous occuper que des interieures ; & vous verrez le Royaume du Dieu s’établir en vous.

Par tout où Dieu regne, il porte avec lui la paix & la joye, qui est un don du Saint-Esprit[2], & un don qu’il ne communique point aux impies.

Jesus vous visitera & vous remplira de consolation, si dans votre cœur, vous lui préparez un logement digne de lui.

Toute la beauté & toute la gloire, qu’il recherche, vient du dedans[3] ; c’est-là qu’il habite, c’est-là qu’il se plait.

Un homme interieur & tout à fait mort au monde, est celui qu’il a coûtume de visiter ? il s’entretient avec lui familierement, lui fait sentir sa douceur, lui donne la paix, & se communique à lui d’une maniere admirable.

Hâtez-vous donc ô ame fidéle, de preparer votre cœur à ce chaste Epoux, afin qu’il y vienne, & y établisse sa demeure.

Ecoutez ce qu’il vous dit : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole : nous viendrons, & demeurerons dans lui[4].

Fermez la porte de vôtre cœur à tout autre qu’à Jesus.

Si vous possedez Jesus, vous êtes riche & Jesus seul vous suffit.

Ne craignez pas qu’il oublie jamais de vous secourir dans tous vos besoins, ni que vous soyez obligez d’implorer le secours des hommes.

L’homme est inconstant, & on ne pour guéres compter sur son amitié : mais Jesus est toûjours le même, & il assiste ses amis jusques à la fin.

Il ne faut pas s’appuyer beaucoup sur un homme fragile & mortel, lorsqu’on en tire quelque service, ni s’affliger trop, si l’on en reçoit quelque déplaisir.

Ceux qui aujourd’hui sons vos amis, seront demain vos ennemis ; & au contraire ceux qui aujourd’hui sont vos ennemis, seront demain vos amis. Les hommes changent comme le vent.

Ne mettez donc vôtre confiance qu’en Dieu seul : ne craignez, & n’aimez que lui.

Il sera votre soûtien & vôtre défense : il disposera tellement les choses qu’elles tourneront toujours à votre avantage.

Vous n’êtes pas pour demeurer éternellement sur la terre : en quelque lieu que vous soyez, vous y êtes comme étranger ; comme voyageur ; vous ne trouverez nulle part où vous reposer que dans le sein de Jesus Christ.

Que cherchez vous, lorsque vous regardez autour de vous, comme si c’étoit ici le lieu de vôtre repos ? c’est dans le Ciel qu’est vôtre demeure, & vous ne devez considerer que comme en passant toutes les choses d’ici-bas.

Tout passe en effet, & vous passerez de même.

Prenez garde de ne point vous arracher à la terre, de crainte que cette attache ne soit cause de votre malheur.

Elevez vos pensées à Dieu, & offrez sans cesse vos prieres à Jesus-Christ.

Si c’est trop pour vous que contempler les choses celestes, contentez vous de méditer sur la passion du Sauveur, & renfermez vous dans ses sacrées playes.

Car si vous en faites votre azile, vous en tirerez des forces pour vous soutenir dans l’affliction : tant que vous y demeurerez, vous ne craindrez guéres que les hommes vous meprisent, vous n’aurez point de peine à supporter leurs médisances.

Jesus lui-même s’est vu méprisé du peuple, & abandonné de ses amis, dans le temps où il avoit le plus besoin d’être consolé.

Jesus a voulu souffrir les derniers opprobres, & vous vous plaignez qu’on vous humilie ?

Jesus a été haï & persecuté ? & vous voudriez que tout le monde vous aimât, & vous fit du bien ?

Quelle couronne meritez-vous par la patience, si vous n’avez point en quoi l’exercer ?

Comment serez-vous en même-tems & ami de Jesus-Christ, & ennemi de la Croix.

Souffrez avec Jesus-Christ, & pour Jesus Christ, si vous désirez de regner avec Jesus-Christ.

Si vous étiez une fois entré dans le cœur de Jesus-Christ, & qu’une étincelle du feu dont il brûle, eût pû s’attacher au vôtre, vous vous mettriez peu en peine de ce qui vous pourroit être ou commode, ou incommode. Toute vôtre joye seroit de souffrir des affronts, parce que l’amour qu’on porte à Jesus, fait qu’on le méprise soi-même, & qu’on se croît digne du mépris de tout le monde.

Celui qui aime Jesus, & qui cherche la verité ; qui est vraiment interieur, & libre de toute affection déreglée, n’a rien qui l’empêche de s’unir à Dieu, de s’élever en esprit au dessus de soi, & de jouir d’un parfait repos.

Celui qui prise les choses, non selon ce qu’on en dit, & ce qu’on en pense dans le monde, mais selon ce qu’elles valent, a acquis la vraye sagesse ; & c’est à Dieu plutôt qu’aux hommes, qu’il doit ses lumieres.

Celui qui sçait vivre dans un grand recueillenent, & qui n’arrête guéres sa vûë sur les choses exterieures, n’a que faire de chercher des tems, ni des lieux propres pour l’exercice de la devotion.

Un homme spirituel n’a pas de peine à se recueillir, parce qu’il prend garde à ne se point répandre trop au dchors.

Il ne se laisse point dissiper par les emplois qu’il doit exercer pour un tems ; mais il les reçoit comme ils se presentent, & ne s’y attache qu’autant qu’il est necessaire.

Quand l’interieur est bien reglé on s’amuse rarement à considerer ce que les autres font de mal, ou d’extraordinaire & de singulier.

On n’est distrait qu’autant qu’on le veut, & qu’on en cherche l’occasion.

Si votre ame étoit dans une sainte disposition, & dans le degré de pureté où elle doit être, il n’y a rien qui ne servît à vôtre avancement spirituel.

Beaucoup de choses vous déplaisent & vous troublent assez souvent ; parce que vous n’êtes pas entierement mort à vous-même, ni tout-à-fait détaché du monde.

Rien ne soüille, ni n’embarrasse tant une ame que l’amour desordonné des creatures.

Si vous n’allez point chercher vôtre consolation au dehors, vous serez capable de contempler les choses du Ciel, & vous porterez par tout vôtre joye au dedans de vous.

  1. Luc. 17. 21.
  2. Rom. 14. 17.
  3. Psal. 44. 14.
  4. Joan. 14. 23.