De l’Imitation de Jésus-Christ (Brignon)/Livre 2/03

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Traduction par Jean Brignon.
Bruyset (p. 83-85).


CHAPITRE III.
De la paix interieure.

Commencez par vous donner la paix à vous même ; & après cela vous pourrez la donner aux autres.

Un homme qui aime la paix, est plus utile au prochain, qu’un homme sçavant.

Un homme aveuglé par quelque passion, empoisonne tout, & croît toujours plus facilement le mal que le bien. Un esprit doux & moderé interpréte toutes choses en bonne part.

Quiconque est paisible & maître de soi, n’est point ombrageux : mais il le devient dès qu’il se laisse aller au chagrin. Etant dans le trouble comme il n’a point de repos, il n’en donne point aux autres.

Il lui échappe beaucoup de paroles, qu’il feroit bien de ne pas dire ; & il obmet beaucoup de choses qu’il lui seroit important de faire.

Il regarde à quoi les autres sont obligez, & il néglige ce qui est de son devoir.

Si donc vous avez du zele, exercez-le premierement sur vous-même, & puis vous l’exercerez sur les autres.

Vous sçavez si bien colorer vos fautes, & vous n’avez point encore appris à excuser celles du prochain.

La raison veut que vous vous blâmiez vous-même, & que vous excusiez vos freres.

Supportez les défauts d’autrui, si vous voulez que l’on supporte les vôtres.

Voyez quelle difference il y a entre vous, & les personnes vraiment humbles & charitables, qui ne se fâchent jamais, & qui ne sont malcontentes que d’elles-mêmes.

Ce n’est pas faire grand chose que de vivre en paix avec ceux qui ont de l’honneur & de la douceur ; il n’y a rien de plus naturel. On n’a point de peine à s’accommoder avec des personnes faciles & complaisantes, & ce sont celles qu’on recherche davantage.

Mais il faut une vertu heroïque, & une grace toute particuliere du Ciel, pour vivre tranquillement avec des gens rudes, méchans, intraitables, & d’une humeur toute opposée à la nôtre.

Il y en a qui sont en paix, & avec eux-mêmes, & avec tout le monde.

Il y en a au contraire, qui ne s’accordent ni avec eux-mêmes, ni avec personne, & qui ont encore plus de peine à se souffrir, qu’à souffrir les autres.

Il s’en trouve enfin, qui possedant la paix en eux-mêmes, la portent par tout.

Cependant il est toûjours vrai, que si l’on peut esperer quelque paix en cette miserable vie, ce n’est pas en ne souffrant rien ; c’est plutôt en souffrant de grandes peines avec beaucoup de patience & d’humilité.

Celui qui est le plus patient, est le plus tranquille ; & le plus heureux : il triomphe, & de lui-même, & du monde : il devient ami de Jesus-Christ, & heritier de son Royaume celeste.