De l’Imitation de Jésus-Christ (Brignon)/Livre 4/11

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Traduction par Jean Brignon.
Bruyset (p. 331-337).


CHAPITRE XI.
Qu’une ame fidéle profite beaucoup de la divine Eucharistie, & de la sainte Ecriture.
Le Disciple.

SEigneur, qu’il est doux aux ames fideles de manger à vôtre Table, & de n’avoir point d’autre nourriture que vous même, qui êtes l’unique objet de leur amour, le seul but de leurs désirs, au prix duquel on ne voit rien de désirable dans le monde !

Ce seroit sans doute une grande consolation pour moi, si brûlant de votre amour, je pouvois répandre mon cœur en vôtre présence, & à l’imitation de la Magdelaine, arroser vos pieds de mes pleurs.

Mais ou trouverai-je cette devotion si tendre : & qui fera de mes yeux deux sources de larmes.

Certainement, lorsque je suis devant vous, tout environné de vos Anges, mon cœur devroit s’enflammer, & mes yeux verser des larmes de joye.

Car encore que vous vous cachiez sous les espéces du pain & du vin, je sçai néanmoins que vous y êtes véritablement présent ; je sçai qu’en vous cachant de la sorte, vous voulez ménager mes yeux, trop foibles pour supporter les rayons de votre visage : je sçai même que toutes les créatures ensemble ne pourroient soutenir l’éclat d’une Majesté infinie comme la vôtre.

C’est donc pour épargner ma foiblesse, que vous vous rendez invisible dans le Sacrement.

Je vous adore, ô mon Dieu, comme les Anges vous adorent dans le Ciel ; avec cette difference, que je ne vous vois qu’au travers d’un voile ; & par les yeux de la foi, au lieu qu’ils vous voyent clairement & à découvert.

Mais la lumiere de la foi me suffit pour me conduire ici-bas, en attendant le grand jour de l’éternité, qui dissipera toutes les ombres, & éclaircira toutes les figures.

Dans cet état de perfection consommée[1], les Sacremens ne seront plus en usage, parce que les Bienheureux, exempts pour toûjours des infirmitez humaines n’ont plus besoin de remedes.

Ils joüissent continuellement de la vûë de Dieu ; ils le contemplent face à face ; ils sont transformez & comme abimez en lui ; & dans cette plénitude de lumiere, le Verbe incarné leur fait goûter ses douceurs ; ils le voyent, ils le possedent tel qu’il étoit au commencement, & qu’il sera à jamais.

Quand je pense à ces merveilles, tout me déplaît en ce monde, & il n’est pas jusqu’aux consolations spirituelles, qui ne me semblent insipides.

Ce que je vois, & ce que j’entends, ne me touche point, tandis que je suis privé du bonheur de voir mon Dieu dans sa gloire.

Vous m’êtes témoin, Seigneur, que rien de créé ne peut ni me contenter, ni me consoler, parce que vous êtes toute ma consolation & toute ma joye : aussi ne désirerai je autre chose, que de vous voir éternellement.

Mais c’est un bonheur que je ne puis posseder pendant cette vie mortelle.

Je ne dois donc maintenant penser qu’à souffrir, & à me soûmettre avec tous les desirs de mon cœur, aux ordres de vôtre divine Providence.

Car les Bienheureux, qui regnent presentement dans le Ciel, ont attendu ici bas avec foi & avec patience l’heureux jour, auquel vous deviez les recevoir en vôtre Royaume.

Ce qu’ils ont crû, je le crois ; ce qu’ils ont esperé, je l’espere ; & où ils sont parvenus, j’ose me promettre que j’y parviendrai avec votre grace.

En attendant je me conduirai par la foi, & animé par l’exemple de vos Saints, j’essayerai de suivre leurs traces.

J’aurai aussi pour ma consolation, & pour mon instruction les Livres sacrez, & ce qui est plus que tout cela, j’aurai võtre très saint Corps, qui dans mes infirmitez sera mon remede, & mon refuge dans mes afflictions.

Je sens en effet qu’il y a deux choses qui me sont très-necessaires en ce monde, & que sans elles une vie aussi miserable que celle ci, me seroit insupportable.

Les deux choses dont je ne puis me passer dans ce corps mortel, sont la nourriture & la lumiere.

Comme donc vous connoissez mes besoins, vous m’avez donné pour la nourriture du corps & de l’ame, vôtre Chair sacrée, & vous avez fait de votre divine parole un flambeau pour m’éclairer dans toutes mes voyes.

Sans ces deux choses, il me seroit impossible de bien vivre, puisque vôtre parole est la lumiere spirituelle, & que vôtre Sacrement est le pain de vie.

On peut dire aussi que ce sont comme deux tables que vous avez faites pour être l’une d’un côté, & l’autre de l’autre dans vôtre Église.

La premiere est celle où vous avez mis ce pain celeste, je veux dire, vôtre précieux Corps.

La seconde est celle où vous exposez vôtre Loi sainte, qui contient les veritez les plus pures de la Religion, & qui tirant le rideau, nous donne entrée jusques dans le Sanctuaire.

O mon Jesus, ô divin rayon de la lumiere éternelle, soyez beni à jamais pour cette doctrine que vous avez enseignée au monde, par la bouche de vos Prophéres, de vos Apôtres, & des Docteurs de vôtre Eglise.

O mon Créateur, & mon Rédempteur, je vous rends graces, de ce que voulant faire voir aux hommes l’excès prodigieux de vôtre amour, vous leur avez préparé un magnifique festin, dans lequel vous leur donnez à manger, non pas un Agneau semblable à ceux de la Loi ancienne, qui n’étoient que les figures de vôtre Corps, mais vôtre Corps même avec vôtre Sang.

C’est dans ce banquet sacré que vous enyvrez les Justes ; que vous les comblez de joye, en leur faisant boire le Calice du salut, qui contient toutes les délices célestes, & en les faisant manger à la même Table que les Anges, quoique ces Esprits degagez de la matiere, soient dans un état à mieux goûter vos douceurs, qu’on ne les goûte ici-bas.

O que c’est un ministére glorieux que celui des Prêtres, qui ont le pouvoir de consacrer le corps d’un Dieu, de le tenir dans leurs mains, de le prendre dans leur bouche, & de le distribuer aux Fidéles !

O que ceux qui reçoivent si souvent l’Auteur de toute pureté, doivent avoir les mains innocentes, la bouche nette, le corps chaste, le cœur pur & plein de celestes affections !

O qu’un Prêtre accoûtumé à manger la chair de l’Agneau sans tache, doit prendre garde qu’il ne lui échape aucune parole qui ne soit honnête & édifiante !

Il faut les yeux qui voyent tous les jours le Corps adorable de Jesus-Christ, soient comme les yeux de la colombe.

Il faut que les mains qui portent le Créateur de l’Univers, soient pures & élevées continuellement vers le Ciel.

C’est particulierement pour les Prêtres qu’il est écrit dans la Loi : Soyez saint, parce que je suis Saint, & que je suis vôtre Seigneur & vôtre Dieu.

O Dieu tout-puissant, assistez nous de vôtre grace, nous que vous avez honoré du sacerdoce, afin que nous vous servions avec toute la pieté que demande nôtre caractere.

Et si nous ne sommes pas encore aussi Saints, que nous le devrions être, aidez-nous du moins à pleurer amerement nos pechez, à nous humilier devant vous, & à former la résolution de vous servir plus fidélement que jamais.

  1. 1 Corinth. 13. 10.