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De la justice dans la Révolution et dans l’Église/Dixième Étude

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DIXIÈME ÉTUDE


AMOUR ET MARIAGE


Monseigneur,


J’aborde une question que le vœu de continence a de tout temps rendue chère aux personnes engagées dans les ordres, et qui m’attirera, j’en ai peur, parmi le monde dévot, bien des lecteurs et des lectrices. Je vais parler de l’amour, sous toutes les formes ; de la société conjugale, dans ce qu’elle a de plus intime, et j’aurai à faire d’étranges révélations.

Que le Séraphin qui purifia les lèvres du prophète daigne toucher aussi les miennes, afin que dans cet érotique sujet, sur lequel mes études ne m’ont pas habitué à discourir, il ne m’échappe rien qui en échauffant les sens scandalise les âmes, et que ma parole reste chaste comme le regard du médecin, comme le scalpel de l’anatomiste.

I

Commençons par ce qui me regarde.

La souillure que mon biographe a essayé de jeter sur ma vie, le respect que je dois aux miens, la nature même du reproche, sur lequel le public est en droit d’exiger que je m’explique dogmatiquement : tout ici justifie cette intervention de ma personne.

Après une histoire ridicule de pommes de terre et de soupe aux choux, imaginée à seule fin de me représenter comme un goinfre dont la pauvreté fait toute la tempérance, M. de Mirecourt continue en ces termes le récit de mes sensualités :

« À cette sobriété remarquable, Proudhon joignait ou semblait joindre une continence cénobitique. Ni sollicitations ni moqueries ne le décidèrent à faire un pas avec les railleurs du côté de la débauche. Cet homme étrange écrivait sur la chasteté des lignes qu’on pourrait croire tombées de la plume d’un Père de l’Église. » (Suivent les citations.)

« En voyant Pierre-Joseph professer une vertu aussi pure, on se demande si la vertu était sa conseillère.

« Les chefs de secte, les orgueilleux, les génies brouillons, qui de siècle en siècle s’attribuent le titre de réformateurs, cherchent toujours à passer pour chastes. Ils savent combien on admire ceux qui paraissent au-dessus des passions et des faiblesses de notre pauvre humanité. Nous voyons là système et calcul, mais de vertu pas l’ombre.

« Qu’il suffise de rappeler à M. Proudhon dans quelles circonstances a eu lieu certain mariage à Sainte-Pélagie, pour le convaincre que l’ange des légitimes amours n’a pas toujours veillé au chevet des plus chaleureux apôtres de la continence. Croyez-vous, sectaires menteurs, que nous allons vous laisser intacte autour du front cette auréole usurpée ? »


Comme dernier coup de pinceau, il ajoute que j’ai fait bénir mon mariage par le prêtre, et présenté les enfants qui en sont provenus aux fonts baptismaux.

Tout est permis à qui combat pour une sainte cause. Je veux croire cependant que lorsque M. de Mirecourt a écrit ces lignes, emporté par son zèle pour l’Église, il a oublié que le soupçon dont il se faisait l’écho ne tombait pas sur moi seul, qu’il atteignait une personne qui ne recherche pas la célébrité, et dont la philosophie n’alla certes jamais jusqu’à mettre les sacrifices de l’amante avant la dignité de l’épouse. Que ne remontait-il plus haut, dans ma vie de garçon ? il y eût trouvé son affaire, et il aurait échappé à l’indignité d’outrager une femme.

Qu’il me suffise donc à mon tour de dire, pour celle qui ne devait jamais figurer dans ce honteux débat, que mon incarcération a eu lieu le 4 juin 1849, ma première sortie le 26 décembre de la même année, pour une assemblée du Peuple ; ma seconde sortie huit jours après, pour la célébration de mon mariage, et que mon premier enfant est venu au monde le 18 octobre 1850, comme on peut le vérifier sur les registres de la mairie du 12e arrondissement.

Quant à ce qui est de la bénédiction ecclésiastique et du baptême, je n’y eusse point répugné, peut-être, avant 1848, à une époque où l’esprit de tolérance qui animait tous les citoyens et s’imposait au clergé faisait de cette cérémonie la chose la plus insignifiante pour un philosophe. Après la réaction de 1848, 1849, 1850 et 1851, j’ai cru qu’il m’était défendu de transiger avec qui me proscrivait, et j’ai mis autant de religion à m’abstenir que j’eusse mis de condescendance, dix années auparavant, à m’exécuter.

Mon mariage, Monseigneur, bien qu’il n’ait pas été contracté devant l’Église, et précisément parce qu’il n’a pas été contracté devant elle, a été l’acte de ma vie le plus libre, le plus réfléchi, le plus désintéressé, le plus dégagé de tout motif d’ambition, de caprice, de passion ou de contrainte, le plus pur, de quelque côté que je l’envisage, et j’ose dire pour cette raison le plus digne et le plus méritoire. Que la satire dénonce les galanteries d’un individu, c’est déjà une atteinte à la vie privée que rien n’excuse ; dès qu’elle touche au mariage elle devient sacrilége, et elle donne droit à la plus énergique répression. Comme il s’agit d’une autre réputation que de la mienne, et que, malgré de grands exemples, il entre dans mes principes qu’un homme de sens n’anticipe pas sur le jour de ses noces, je me devais, je devais à la cause que je défends et au respect du peuple, de faire cette déclaration.

II

À nous deux, maintenant, Monseigneur.

Je connais votre thèse favorite, saisie avec tant d’à propos par mon biographe : Vide de la foi, abandonné de la grâce, le cœur de l’impie devient un abîme de corruption, et cette corruption éclate surtout par l’impudicité. Ceux qui manquent à la religion sont livrés à Asmodée, le démon de la chair, qui étrangla les sept premiers maris de Sara.

La chair et ses œuvres ! c’est un sujet que vos prêtres, voués quand même au célibat, aiment à fouiller, pour la diffamation des libres penseurs et leur propre gloire. Fouillons donc, et s’il se trouve que l’Église, avec ses airs de vierge, a fait sur ce point comme sur tous les autres rétrograder la morale, j’aurai le droit de lui dire : N’accusez pas, si vous ne voulez pas qu’on vous accuse.

Oui, Monseigneur, je suis chaste ; je le suis naturellement, par inclination, par incompatibilité d’humeur, si je puis ainsi dire ; je le suis surtout par respect pour la femme. Comme je ne tiens pas le moins du monde à passer pour un héros de chasteté, je vous énumère toutes les raisons qui peuvent diminuer en moi le mérite de ma vertu.

Ceci toutefois ne veut pas dire que j’aie été toujours d’une continence parfaite. Il existe, vous le savez, une grande différence entre ces deux choses, dont l’une ne suppose pas toujours l’autre, la chasteté et la continence. J’oserai même dire que la continence est la vertu de ceux qui ne sont pas chastes, parce que, plus l’homme est chaste, moins la continence lui est pénible, moins son amour a besoin de réalisation charnelle. Épicure, en suivant cette donnée, allait jusqu’à prétendre que volupté et chasteté sont synonymes.

Eh bien ! ne voilà-t-il pas un beau texte de déclamation, qu’en un siècle de libres amours, malgré ma chasteté naturelle il me soit arrivé, sans doute plus d’une fois, de pécher contre la vertu de continence ? Où donc aurais-je appris à soutenir une pareille lutte ? Où sont les principes qui régissent la matière ? Où les exemples ? Et quand l’incertitude est dans toutes les âmes, quand l’incontinence règne partout, depuis la caserne jusqu’à l’Église, est-il judicieux, est-il décent de venir remuer cette vilenie ? Qu’est-ce que la virginité plus ou moins authentique d’un écrivain peut faire à la république sociale ? Que font à l’Église les fornications de ses moines et moinesses, de ses prêtres, de ses cardinaux et de ses papes ? Vous me reprochez d’avoir connu ma femme avant la cérémonie : c’est la mode en Suisse et dans d’autres pays. Je répète que, quant à moi, l’imputation est calomnieuse ; mais quand cela serait, quand il serait vrai qu’avant de me marier au 5e arrondissement je l’ai été, comme tant d’autres, au treizième, que pouvez-vous en conclure, en ce temps de fornication universelle, je ne dis pas contre mes principes, mais contre mes mœurs ? Je connais tels et tels qui se font un point d’honneur de se passer, pour leurs unions, et de l’acte civil et de la bénédiction ecclésiastique : tant le contrat matrimonial, déshonoré par l’intérêt, leur paraît contraire à la dignité de l’amour et leur inspire d’horreur. Je ne partage pas, du moins pour ce qui regarde l’acte civil, cette manière de voir, mais je n’en tire aucune conclusion contre l’honorabilité des personnes. Ces gens-là se trompent, à mon avis, par l’excès même de leur délicatesse : voilà tout. Pourquoi, aujourd’hui que vous avez tant besoin d’indulgence, prêtres et évêques, n’agissez-vous pas de même ? Vais-je m’enquérir si vous avez ou non des concubines et des bâtards ? Entre honnêtes gens, on se tait sur ces misères, qui ne touchent pas au fond des choses et n’accusent que l’ignorance où la société est encore, sur cette question des sexes, du droit et du devoir. Rappelez-vous ce que répondait Marc-Antoine à Octave, son collègue, qui lui reprochait ses farces avec Cléopâtre : Quid te mutavit ? quod reginam ineo ? Uxor mea est. Nunc cœpi, an ab hinc annos novem ? Tu deinde solam Drusillam inis ? Ita valeas, uti tu hanc epistolam cùm leges, non inieris Tertullam, aut Terentillam, aut Ruffillam, aut Salviam Citisceniam, aut omnes ? Anne refert ubi et in quam arrigas ?… Voilà, Monseigneur, si j’étais tel qu’on a voulu le faire entendre, ce que j’aurais le droit de dire à bon nombre d’entre vous, et que je ne me permettrai pas même de vous traduire.

Attachons-nous donc à la question : je n’ai eu d’autre but, en m’exécutant de bonne grâce, que d’y arriver plus vite.

Or, la question, puisque vous prétendez tirer une induction contre la philosophie de l’incontinence dans laquelle peuvent tomber les philosophes, bien qu’ils n’y tombent pas tous, bien que ceux qui tombent soient en général dans leurs chutes, les plus réservés des hommes ; la question, dis-je, est de savoir si cette incontinence, telle quelle, qui leur est reprochée et qui leur est commune avec tant de prêtres, provient de l’esprit philosophique ou de l’esprit de religion ; si par conséquent le christianisme, bien qu’il prêche le mariage, et en dehors du mariage la continence, est à l’abri de tout reproche ; si ses maximes officielles répondent à la dignité de la civilisation ; si, comparé au paganisme qui lui avait ouvert la route, il a avancé ou rétrogradé ; si on peut le prendre en toute confiance pour règle des relations amoureuses ; si, dans cette partie de la morale, il ne reste pas quelque progrès à réaliser, que le paganisme indiquait, mais que le christianisme n’a pas compris, qu’il nie au contraire, au risque de perdre, par la dissolution dont il est cause, la famille et la société ?

L’Église s’est toujours vantée de posséder sur l’amour et le mariage, comme sur l’éducation et tant d’autres choses, une morale hors ligne. La multitude l’a crue, sans y aller voir, quitte à rencontrer dans la pratique les plus effroyables mécomptes. Pour moi, surpris de voir, sous une loi soi-disant parfaite, l’impudicité en progrès, j’ai voulu passer à l’étamine la loi elle-même ; et j’affirme que le christianisme, lorsqu’il a entrepris de réformer les amours et de réglementer le mariage, n’a réussi qu’à dénaturer l’institution, désoler les cœurs et enflammer la luxure. Le christianisme ne sait rien du sacrement conjugal, rien du principe et de l’objet de la famille ; il n’a pas même retenu ce que lui en avaient légué ses auteurs. Ah ! chrétiens hypocrites, qui accusez les philosophes d’incontinence, croyez-vous que nous allions sans examen vous laisser intacte autour du front cette auréole usurpée ?

Telle sera donc la marche de cette controverse :

En ce qui concerne la famille et les relations des sexes, en quel état le christianisme a-t-il trouvé la civilisation ?

Quelle devait être sa mission, et sous ce rapport qu’a-t-il ajouté à l’héritage moral de l’humanité ?

Que laisse-t-il à faire à la Révolution ?

Si nous sommes fondés à élever aujourd’hui ces questions, et je défie qui que ce soit d’en disconvenir, je ne sais plus ce qui restera tout à l’heure, dans cette matière si peu connue du mariage, de la pureté du christianisme et des roses de l’Église.


CHAPITRE PREMIER.

Problème complexe du mariage : analyse préparatoire.

III

La question du mariage est si vaste, si compliquée, si scabreuse ; elle a donné matière à tant d’élucubrations, de traités, de romans, de poèmes, de coutumes et de lois, qu’après en avoir lu le plus que j’ai pu, j’ai trouvé que le seul moyen d’y voir clair était de fermer les livres, et d’en résumer la substance en une suite d’interrogations sur lesquelles il sera aisé de concentrer le débat et de préparer un jugement.

1. L’espèce humaine, comme toutes les races vivantes, se conserve par la génération.

La physiologie donne une première raison de cette loi. Dès qu’il a vu le jour, l’individu commence à s’user et à vieillir ; la nourriture et le repos ne le réparent pas entièrement ; il se détériore par la vie même, et demande bientôt à être remplacé. Ce remplacement a lieu par la génération : voilà ce qu’un premier regard jeté sur le mouvement des existences croit découvrir.

Mais cette raison, toute de physiologie, est-elle la seule ? Je dis plus, est-elle la principale ? En dehors de l’évolution vitale, il y a la société, but suprême de la création. Je demande donc si le renouvellement des sujets par la génération n’est autre chose qu’une condition imposée à l’humanité par les exigences fatales de l’organisme, ce qui subordonnerait le règne de l’esprit au règne de la matière et répugne à nos idées de liberté et de progrès ; ou si ce ne serait pas plutôt que, la société ayant elle-même besoin, pour son propre développement, de se rajeunir sans cesse dans ses membres, comme l’animal se renouvelle par l’alimentation, la mort est ainsi plus qu’une nécessité de l’organisme, elle est de constitution sociale ?

Et comme, dans le tourbillon de cet univers, le principe, le moyen et la fin de toute chose sont identiques, la question reviendrait en dernière analyse à demander si la mort, que nous voyons planer sur toute vie, n’a pas sa raison dans la félicité même de l’homme, de tous les êtres le seul qui connaisse la mort et qui puisse, selon les circonstances, se réjouir ou s’affliger de mourir ?

Si cette hypothèse se trouvait vraie, on entrevoit de suite la haute importance du mariage, qu’on pourrait définir d’avance une Institution à la vie et à la mort.

2. La nature a fait l’homme bi-sexuel, masculum et feminam creavit eos ; c’est-à-dire que pour la fonction génératrice il faut le concours de deux personnes de sexe différent. Pourquoi la nature n’a-t-elle pas plutôt fait l’homme hermaphrodite ? Pourquoi cette division de l’appareil générateur entre deux individus complémentaires l’un de l’autre, le mâle et la femelle ? Est-ce encore une nécessité que la physiologie impose à la société, ou une condition que la société impose à la physiologie ? Plus simplement : la distinction des sexes a-t-elle sa raison tout à la fois dans la société et dans l’organisme ? Quelle est cette raison ? Dans la série animale, les espèces inférieures réunissent les deux sexes ; à mesure qu’on s’élève sur l’échelle, la division devient de plus en plus tranchée. La théorie du mariage et du rôle de la femme dans la société pourra seule nous dire ce que nous devons penser de cette finalité de la nature, ou de cette fatalité de la civilisation.

3. Le concours des sexes en vue de la génération a lieu sous l’influence d’un sentiment particulier, qui est l’amour. C’est cet attrait puissant qui, dans toutes les espèces où les sexes sont séparés, pousse le mâle et la femelle à s’unir et à transmettre leur vie dans un orgasme mortel. De là ce mot si connu, profond : L’amour est plus fort que la mort ; ce qui signifie que l’être qui a goûté l’amour n’a plus rien à redouter de la mort, parce que l’amour est la mort même, la mort en joie, euthanasia.

Ici commence à se révéler le secret de la mort ; du même coup se fait pressentir la dignité du mariage, qui la rend si douce. Mais nous ne savons pas pour cela comment, au point de vue de l’ordre moral, la mort est une condition de progrès et de félicité : sous ce rapport, ce que nous en avons dit dans une autre Étude attend un complément.

Les anciens firent de cette inclination irrésistible des deux sexes à reproduire leur vie en la sacrifiant à l’Amour le premier-né et le plus puissant de leurs dieux. C’est l’Amour qui débrouille le chaos et anime la nature…. Le Christ rédempteur, donnant sa vie pour le salut des hommes, est encore, à un autre point de vue, un symbole de la génération universelle ; et ce n’est pas sans raison que Dupuis, Origine des cultes, a vu dans la légende du Christ une reproduction de celle d’Adonis.

L’amour est donc l’apogée et la consommation de la vie, l’acte suprême de l’être organisé ; à tous ces titres on peut le définir : la matière du mariage. Mais si le rôle de l’amour dans la génération est très-apparent, on ne voit pas à quelle fin il est donné dans la société, dont le principe propre est la Justice. Encore une question sur laquelle il faut que la théorie s’explique.

Ici nous quittons les faits généraux de l’animalité pour entrer dans la catégorie des faits exclusivement humains.

IV

4. L’amour, dont nous venons de parler, a sa base dans l’organisme.

Dans les espèces inférieures, il ne paraît pas, malgré toutes les démonstrations amoureuses des couples, que le ravissement génétique soit mêlé d’aucun attrait supérieur à la sexualité même. L’amour est pur chez les bêtes, si je puis ainsi m’exprimer ; je veux dire qu’il est purement physiologique, dégagé de tout sentiment moral ou intellectuel.

Chez l’homme, intelligent et libre, les choses ne se passent pas de même. Nous savons, par la théorie de la liberté, que l’homme tend à s’affranchir de tout fatalisme, notamment du fatalisme organique, auquel sa dignité répugne, et que cette tendance est proportionnelle au développement de sa raison. Cette répugnance de l’esprit pour la chair se manifeste ici d’une manière non équivoque et déjà fort sensible, d’abord dans la pudeur, c’est-à-dire dans la honte que la servitude de la chair fait éprouver à l’esprit ; puis dans la chasteté ou l’abstention volontaire, à laquelle se mêle une volupté intime, résultat de la honte évitée et de la liberté satisfaite.

Le progrès de la liberté et de la dignité humaine étant donc en sens contraire des fins de la génération, il y aurais lieu de craindre que l’homme, par l’excellence même de sa nature, ne perdît tout à fait le soin de sa génération, s’il n’était rappelé à l’amour par une puissance tout animique, la Beauté, c’est-à-dire l’Idéal, dont la possession lui promet une félicité supérieure à celle de la chasteté même.

L’idéalisme se joint ainsi au prurit des sens, de plus en plus exalté par la contemplation esthétique, pour solliciter à la génération l’homme et la femme, et faire de ce couple le plus amoureux de l’univers.

Par l’idéal, l’homme conserve sa dignité en amour : il triomphe du fatalisme des sens et de la bestialité de la chair alors même qu’il en accomplit le vœu ; il peut, sans déroger, vaquer à la génération et accepter le mariage.

Par l’idéal aussi se découvre une première raison de la distinction des sexes. La faculté que l’homme possède d’idéaliser les objets ne s’exerce pas sur lui-même ; il ne peut pas devenir pour soi une idole. Puisque l’influence de l’idéal était nécessaire aux générations de l’humanité, il fallait une division sexuelle ; en deux mots, à l’homme, viro, il fallait la femme.

5. Ici nous tombons dans une autre difficulté.

En triomphant des répugnances de l’esprit par la beauté, nous sommes exposés aux séductions de l’idéalisme, plus terribles cent fois que celles de la chair. La conservation de l’espèce et la félicité des sexes se trouveraient de nouveau et plus tristement compromises, s’il n’intervenait un troisième élément, dont cette étude et la suivante auront surtout pour objet de déterminer le rôle : cet élément est la Justice.

Déjà nous avons vu, par la théorie du progrès et de l’origine du péché, comment l’idéal tend à se corrompre, entraînant dans sa ruine la liberté et la société, s’il n’est incessamment soutenu, relevé, purifié, assaini, par le condiment du Droit.

Il faut à l’amour, même idéalisé, comme à la propriété et au pouvoir, comme aux idées et à la philosophie, une loi d’équilibre, sans laquelle il dégénère fatalement en débauche, et, au lieu de perpétuer la vie sociale, conduit la civilisation à sa perte.

Quelle sera cette nouvelle application de la Justice, qui rachète l’homme et la femme de la luxure ?

Mais ceci n’est qu’une partie de la question. Puisque, d’après tout ce qui précède, la génération, la distinction des sexes et l’amour doivent avoir dans la société leur fin suprême, et que société c’est Justice, il est évident que la Justice n’intervient pas seulement dans le mariage comme réaction à l’idéal, elle doit apparaître comme raison dernière, comme le but pour lequel le mariage a été préordonné et prévu. La question devient donc celle-ci : À quoi sert, pour la production, la garantie et le progrès de la Justice, l’institution conjugale ? En un mot, qu’est-ce que le Mariage ?

V

6. Le sentiment, plus ou moins vague, d’une modification à donner à l’amour en vue de la Justice existe chez tous les hommes. Il n’y a pas dans l’âme humaine de faculté, d’instinct, d’affection, sans excepter l’amour, qui ait donné lieu à un plus grand nombre de manifestations. Les mœurs matrimoniales embrassent toute la partie de la législation relative à l’état civil, au domicile, à la puissance paternelle, au droit des femmes, à la tutelle, à l’émancipation, au divorce, aux successions et testaments : c’est la partie la plus considérable du droit civil. En y regardant de plus près, on n’est même pas loin de penser que, le mariage supprimé, le respect de l’homme et du citoyen perdant sensiblement de son intensité, le système social n’est plus, et telle avait été la conclusion de Platon, qu’une affaire de police et de discipline, où la Justice se réduit à peu près à zéro.

À peine nommés, le mariage et la famille nous apparaissent donc comme le foyer de la Justice, la radicule de la société, et, s’il m’appartient de le dire, la vraie religion du genre humain.

La religion, cherchée avec tant d’ardeur et pendant une si longue suite de siècles, se trouvant dans le mariage à l’heure juste où l’humanité partout ailleurs la répudie : quelle découverte !

Les motifs sur lesquels s’appuie cette conjecture sont :

7. Les solennités du mariage, ou les noces, instituées par toute la terre, dans un but apparent de réjouissance et comme une excitation au plaisir, mais dont l’objet réel est de conférer aux époux je ne sais quelle dignité juridique et religieuse, juris humani et divini communicatio, et dans lesquelles les familles des conjoints et la société tout entière interviennent ;

8. Les prérogatives assurées à l’épouse, et les devoirs, parfois d’une rigueur excessive, qui lui sont imposés : devoirs et prérogatives dont la signification constante, malgré toute la diversité et l’arbitraire des formules, est que la femme, nonobstant l’infériorité relative de son sexe, est déclarée membre du corps social ;

9. La distinction des personnes, des conditions et des races, dans le choix des époux et épouses et la formation des couples conjugaux ;

10. Enfin, le principe de monogamie indissoluble qui se dégage de plus en plus, à mesure que la civilisation se développe, et se pose comme condition sacramentelle du mariage.

Or, à moins que nos axiomes ne soient faux et nos définitions erronées, il faut admettre à priori que toutes ces institutions, dont le rit varie à l’infini, sont les formes par lesquelles l’homme et la société tendent spontanément à constater le rapport secret de la génération et de l’amour avec la Justice. La tâche dit philosophe se réduit donc à pénétrer le sens de ces manifestations, à en déduire les motifs cachés et en formuler la théorie.

Je passe sur les cérémonies nuptiales, ainsi que sur la condition civile et domestique que la législation des différents peuples a faite aux femmes. Cette recherche, de pure érudition, n’ajouterait rien à ce que je viens d’en dire, et qui en traduit l’idée générale.

Quelques mots seulement sur les deux dernières questions, les plus graves de toutes, de la distinction des personnes relativement à l’union des sexes, et de la monogamie indissoluble.

VI

De temps immémorial, antérieurement à tout souvenir historique, il s’est opéré spontanément, en vue de l’amour et du mariage, un premier triage :

Du père à la fille, du fils à la mère, du frère à la sœur, l’union est interdite ; l’amour répugne : il est regardé comme monstrueux. Pourquoi cette exclusion ?

Dans les sociétés plus avancées la distinction est allée beaucoup plus loin : elle embrasse des classes entières, des nations et des races. Partout le mariage a été défendu de noble à plébéien, d’homme libre à esclave, et la mésalliance notée d’infamie. La loi de Moïse interdit aux Israélites de prendre des épouses parmi les races réprouvées de Chanaan. Plus puissant que la loi de Moïse, l’orgueil du sang et de la couleur empêche de nos jours le croisement, par mariage, entre les blancs et les noirs. À peine si les mulâtres, blanchis par plusieurs générations, osent y prétendre. Sans doute une pareille réprobation est exorbitante ; mais elle a sa cause, elle repose sur un motif plus ou moins compris, plus ou moins judicieusement appliqué : quel est ce motif ?

On a dit, en ce qui touche les degrés de parenté, que la conservation de l’espèce et la paix de la société y étaient également intéressées ; que le croisement des familles est un principe d’ordre autant qu’une loi d’hygiène.

J’admets ces considérations d’utilité publique et sanitaire. Mais je ferai observer qu’il y a dans le sentiment des sociétés primitives, dont la pudeur condamna tout d’abord l’inceste, quelque chose de plus, qui tient à la conscience : c’est cette raison que je cherche, me demandant si elle est fondée en morale, ou s’il ne faut y voir qu’un caprice de l’instinct.

Autrefois les rois d’Égypte pouvaient, par privilége spécial, épouser leurs sœurs. La dérogation faite en faveur de la royauté, pour des raisons qui ne sont plus de notre siècle, prouve qu’en général l’union du frère et de la sœur était regardée comme contraire aux bonnes mœurs. Elle n’appartenait qu’aux bêtes et aux dieux, que la religion affranchit de tout temps des devoirs de l’humanité. À plus forte raison le commerce du père avec la fille, du fils avec la mère, passait pour abominable ; on n’était pas loin d’y voir une calamité publique. La raison, encore une fois, de cette abhorrence ?

L’interdiction du mariage pour cause de parenté paraît d’autant plus surprenante que dans l’opinion des anciens l’œuvre de chair, coïtus, était regardée, à l’état de nature, comme chose indifférente, n’impliquant de soi ni crime ni délit. Ils considéraient comme vivant à l’état de nature, relativement à une société donnée, tout ce qui était en dehors de cette société, les barbares ou étrangers, les prisonniers de guerre et les esclaves. Pour ces catégories, rejetées hors la loi, hors la conscience publique, il n’y avait ni inceste, ni adultère, ni stupre, ni viol ; la promiscuité était pour ainsi dire leur droit. L’interdiction, c’est-à-dire le crime, n’existait que pour les personnes de condition libre, qui seules étaient tenues de respecter, les unes à l’égard des autres, les barrières légales.

Comment donc, en passant de l’état dit de nature à l’état de civilisation, la raison pratique des peuples a-t-elle créé, au point de vue de l’amour, ces distinctions de personnes, qu’on prendrait presque pour une variante de la distinction des viandes ? Comment ce que l’état de nature aurait autorisé est-il devenu, par la définition du législateur, illicite, coupable ?

On a pris texte de cette défense, sans motif apparent, pour traiter la morale civilisée de préjugé ; on a revendiqué les droits imprescriptibles de la nature, qui laisse toute liberté à l’amour : tous les sophismes accumulés contre le mariage, la famille et la pudeur, partent de là.

Mais il suffit de l’attention la plus médiocre pour se convaincre que, s’il y a préjugé quelque part, il est du côté des partisans de l’état prétendu de nature, non du côté de la civilisation. Il en est, en effet, de l’amour comme du travail, de la propriété, de l’échange, de la société tout entière. C’est en sortant de l’état de nature que la multitude humaine passe à l’état juridique et devient la cité, ce qui prouve tout juste que l’état de nature est pour l’humanité un état contre nature ; toutes les déclamations de Jean-Jacques à cet égard sont absurdes. De même, c’est en sortant de l’état de nature et en revêtant le caractère social que la propriété se distingue du vol, que l’échange se régularise et s’affranchit de l’agiotage, que le travail s’organise par la division et le groupe : ce sont là des faits parfaitement intelligibles, fondés en raison, en utilité, en morale, et contre lesquels aucune argutie ne saurait prévaloir.

Raisonnant par analogie, je dis qu’il en doit être de même de l’amour, qu’il ne peut pas être à l’état de civilisation le même qu’à l’état de nature : je demande en conséquence ce qui le distingue dans les deux états, et la raison de cette distinction.

Car, bien loin que le mariage ait à perdre de sa considération parce qu’il est une correction de la nature, c’est cette qualité de correctif qui, d’après toutes les analogies civilisées, fait sa légitimité, par conséquent sa noblesse. Comme la propriété et le travail, l’amour doit obéir à Justice : voilà sans doute ce que poursuivaient en idée les premiers qui essayèrent cette difficile réglementation. Avant de récuser une tendance aussi générale, il faudrait prouver que la conscience n’est rien, la Justice rien, la dignité personnelle rien ; que le droit, qui régit tout, n’a rien à voir à l’amour et à la génération : ce qui emporte la négation de la société dans son embryon, la famille.

Que la Justice saisisse l’homme dans ses amours comme dans toutes les manifestations de son activité, loin de nous en étonner nous devons nous y attendre : il ne nous reste qu’à découvrir la loi et à nous y soumettre.

Je reprends donc la question posée : Que signifie tout d’abord cette distinction de personnes ? Pourquoi interdire le mariage entre sujets que la consanguinité devait, ce semble, rendre d’autant plus chers l’un à l’autre qu’elle était déjà un commencement de justice ? C’est ce que répondaient autrefois les sectateurs de Zoroastre, à qui les étrangers reprochaient d’épouser leurs sœurs, leurs filles et leurs mères.

VII

Voici qui n’est pas moins digne d’attention.

Que des hommes, réunis par un pacte de réciprocité protectrice, conviennent entre eux de placer les femmes, de même que les propriétés, hors du droit commun ; qu’ils fassent ainsi de l’abstention mutuelle de leurs concubines une convention civique ; que même ils assurent à celles-ci et à leurs enfants, en cas de séparation, des aliments, une indemnité, en récompense de leur jeunesse déflorée et de leurs soins, je ne vois à tout cela rien qui sorte des limites des conventions ordinaires : affaire de convenance, de prévoyance, qui n’enchaîne la liberté des couples qu’aussi longtemps qu’il leur convient de rester ensemble ; ce n’est pas là qu’est le mariage.

Je parle de cette constitution, bien autrement sérieuse, où tendent et dans laquelle se résolvent toutes les coutumes matrimoniales, constitution qui se définit en trois termes : Unité, Inviolabilité, Indissolubilité.

Nous verrons en effet que hors de là point de mariage. Qu’est-ce qui pousse l’humanité, en raison même de sa civilisation, à cette monogamie rigoureuse ? Comment la liberté, que nous avons vue briser sans cesse toute espèce de joug, va-t-elle au-devant de celui-là ? Est-il sûr que cette tendance, si généralement, si fortement accusée, soit conforme à la raison des personnes et des choses ? D’illustres philosophes, tels que Platon, le nient, et leur négation arrive juste dans l’histoire au moment de la plus grande civilisation, comme si au nom de la civilisation ils protestaient contre un préjugé de la barbarie et un reste de servitude. De nos jours, comme au temps de Platon et des empereurs, beaucoup protestent contre le mariage, auquel ils substituent l’amour libre, appelant de leurs vœux une liberté toujours plus grande, garantie par la communauté des enfants et des femmes. Que penser de ces opinions en sens contraire ? Dépendait-il du législateur antique, dépendrait-il du législateur moderne, de resserrer ou de relâcher, à volonté, le lien conjugal ? Qui empêche enfin l’union de l’homme et de la femme de rester, comme la domesticité et le louage, un contrat révocable, susceptible de toutes les restrictions et extensions possibles ?…

Les objections contre l’unité, l’inviolabilité et l’indissolubilité du mariage, traînent partout ; elles figurent parmi les motifs principaux des systèmes communistes, saint-simonien et phalanstérien : je n’ai que faire de les reproduire. L’amour de passage, affranchi de toutes les gênes que lui imposait naguère encore l’opinion, le concubinage, qui se multiplie partout, témoignent de l’incertitude qui règne sur toute cette matière dans les esprits. J’ai rapporté ailleurs (Étude VIII, ch. ii) les doutes des théologiens sur l’essence du mariage ; la loi civile ne paraît guère moins flottante. Après la Révolution le divorce s’introduit dans les lois ; puis on l’en efface : est-ce un bien, est-ce un mal ? Quant aux stipulations matrimoniales, le Code reconnaît à la fois deux systèmes, le régime de communauté et le régime dotal : lequel répond le mieux à l’essence du mariage, si tant est que le mariage soit quelque chose ? Réponse, s’il vous plaît.

Un mot nous donnerait la clef de toutes ces énigmes, qui dépendent visiblement l’une de l’autre. Mais ce mot, nous ne l’avons point ; il faut le chercher au plus profond de la conscience, aucune bouche humaine n’ayant encore su le dire.

Fuis avec moi sur la montagne, belle Sulamite ! Et je te dirai ce que tu rêves en ton fiancé, ce que ton fiancé rêve en toi ; ce que ne surent jamais ni la vieille impure qui sollicite tes sens, ni l’efféminé qui flatte ton orgueil.


CHAPITRE II.

Premières manifestations de la Justice matrimoniale.

VIII

De toutes les parties de l’éthique, celle qui a le plus fait divaguer les auteurs est sans contredit le mariage.

La variété des usages, toujours si instructive, leurs oppositions même, si bien faites pour éveiller l’esprit, tout ce qui devait faciliter la solution du problème est justement ce qui a embrouillé les doctes ; et l’on demeure stupéfait en voyant la peine que se donnent des esprits distingués d’ailleurs pour faire montre sur ce sujet de leur inintelligence. C’est la réflexion que je faisais à propos de MM. Ernest Legouvé et Émile de Girardin : le premier, auteur d’une Histoire très-peu morale des femmes, à laquelle il a dû cependant son entrée à l’Académie ; le second, père d’une idée absurde, déguisée sous ce titre, La Liberté dans le Mariage, ou l’Égalité des enfants devant la mère, avec 400 pages de pièces justificatives empruntées à ce que l’antiquité et le monde moderne, la civilisation et la barbarie, offrent de plus divergent et de plus excentrique.

Conçoit-on des philosophes qui, ayant à dégager la loi de tout un ordre de phénomènes, commencent par déclarer les phénomènes dépourvus de sens, les effacent d’un trait de plume, et substituent au contenu, à la raison des choses, les vaines imaginations de leur philogynie ? Voilà pourtant ce qu’ont fait MM. Legouvé et de Girardin, à la gloire, ils en sont convaincus, et pour le plus grand avantage du beau sexe. Je voudrais que chacun de mes lecteurs eût sous les yeux ces deux compilations, dont tout le mérite est de pouvoir servir de dossier à une théorie du mariage : ce serait le meilleur commentaire des conclusions que nous aurons à prendre.

En voyant à quelle déraison étaient arrivés, sur une question aussi sérieuse, des écrivains à qui la galanterie tient lieu de méthode, j’ai cru qu’il était à propos de rappeler en quelques mots les principes qui nous dirigent.

Du moment que nous nous sommes résolus à demander les lois de la morale, non plus à des spéculations arbitraires ou à des sentimentalités plus aveugles encore, mais aux manifestations comparées de la spontanéité universelle, nous avons dû supposer et nous supposons à priori que ces manifestations sont le produit des lois mêmes que nous cherchons, lesquelles lois ont ainsi pour expression la série des phénomènes.

C’est ce que nous avons explicitement déclaré, dès le commencement de ces Études, en posant ces axiomes :

Rien de nécessaire n’est rien ;

Rien ne peut être tiré de rien ni se réduire à rien ;

Rien ne se produit en vertu de rien ;

Rien ne tend à rien ;

Rien ne peut être balancé ou stabilisé par rien, etc.

Opérant sur ces principes, nous avons constaté que l’humanité marchait, par de longs et douloureux tâtonnements, à une constitution générale dont nous avons essayé de déterminer les principales parties.

Or, de même que nous avons supposé, puis démontré, par cette méthode d’observation, qu’il existait dans la société une constitution de la propriété, une constitution du travail, une constitution de l’État, une constitution de la raison publique, etc., nous supposons encore et nous démontrerons qu’il existe une constitution du mariage et de la famille, constitution qui naturellement ne s’est pas révélée du premier coup dans sa profondeur, mais qui d’abord se révèle dans la donnée première de la sexualité, puis se dégage peu à peu dans les formes de l’amour et du mariage, pratiquées, consacrées ou tolérées chez tous les peuples.

Que parle-t-on ici de préjugé ? On s’étonne qu’ayant nié, d’une façon assez énergique, propriété, gouvernement, religion, j’aie conservé toujours un certain respect pour le mariage, de tous les préjugés, pense-t-on, le moins respectable, j’ajoute, le moins défendu par la démocratie moderne.

Mais tout est préjugé dans les institutions humaines, c’est-à-dire jugement provisoire, præ-judicatum, jusqu’au jour où la science, vérifiant les lois et purgeant les idées, convertit le préjugé en vérité positive. S’agit-il donc de suivre, sans examen, le préjugé établi ? Non certes, et l’on ne me reprochera pas d’avoir jamais donné pareil exemple. Mais récuser le préjugé sans l’entendre est de tous les préjugés le plus absurde, puisque, supposant des effets sans cause, des phénomènes sans réalité, des tendances sans but, une existence sans raison, il est la négation même des lois de l’intelligence.

Le préjugé de la famille et du mariage existe ; il est universel, et il paraît indestructible ; il est donné à priori par la génération, la distinction des sexes, l’amour et toutes les analogies de la Justice ; il forme avec la société un tout solidaire. Il y a donc quelque chose sous ce préjugé, et toute notre philosophie ne peut aller qu’à déterminer, avec le plus d’exactitude possible, ce quelque chose.

Passons donc sans plus de retard à l’examen des faits, témoignages plus ou moins exacts, mais authentiques, de la pensée universelle sur la constitution du mariage. Un premier aperçu de l’être humain, de son renouvellement par la génération, de sa sexualité, de son entraînement à l’amour, de la nécessité d’une intervention nouvelle de la Justice, nous a permis de poser le problème : voyons comment la pratique des nations l’a saisi. Il y aura bien du malheur si nous ne finissons par découvrir une parcelle de la vérité.

IX

Quel est d’abord le but, au moins apparent, du mariage ?

De l’aveu de tout le monde et à ne le considérer que du dehors, le mariage a pour but de pourvoir à ces trois grands intérêts : l’amour, la femme, la progéniture. C’est l’opinion unanime des auteurs ; elle résulte de toutes les lois et de toutes les coutumes ; et il ne paraît point que les premiers instituteurs du mariage aient eu dans l’esprit une autre idée. Suivons ce fil.

L’amour. — Je n’ai pas la prétention d’en apprendre grand’chose à mes lecteurs : il n’est adolescent sortant du lycée qui ne se croie profès en la matière, bachelette qui ne se flatte d’en remontrer sur cet article à son grand’papa. Contentons-nous donc, pour l’intelligence de la discussion, de le représenter d’abord tel qu’il est et que nous l’avons éprouvé tous ; nous aviserons après ce qu’il peut devenir.

L’amour est un mouvement des sens et de l’âme, qui a son principe dans le rut, fatalité organique et répugnante, mais qui, transfiguré aussitôt par l’idéalisme de l’esprit, s’impose à l’imagination et au cœur comme le plus grand, le seul bien de la vie, un bien sans lequel la vie n’apparaît plus que comme une longue mort.

Sous l’un et l’autre aspect, soit que nous le considérions comme l’effet de la puissance génératrice, soit que nous le rapportions à l’idéal, l’amour est entièrement soustrait à la volonté de celui qui l’éprouve : il naît spontanément, indélibérément, fatalement. Il arrive à notre insu, malgré nous ; tout lui sert de moyen, ou, comme disaient les anciens poëtes, de flèche : jeunesse, beauté, talent, la voix, la démarche, et je ne sais quelles certaines affinités secrètes, qui d’ailleurs tiennent beaucoup moins de place dans la réalité que dans le roman. Je mets de côté la vertu, dont l’admiration a pour effet de produire entre l’homme et la femme un sentiment d’une autre espèce, par suite, de transfigurer l’amour une seconde fois.

L’amour ainsi donné par la nature et l’idéal, et jusqu’à ce que la Justice lui assigne une nouvelle destination, n’a qu’un but, la reproduction. C’est un drame qui, de sa nature, ne se joue qu’une fois, et dont l’évolution se divise en deux périodes opposées, l’une d’ascension ou de désir, l’autre de satisfaction ou de décroissance.

Pendant la première période, l’âme, livrée à l’hallucination d’une volupté ineffable, affamée de ce qu’elle nomme son souverain bien, haletante, s’absorbe, se confond dans la personne de l’objet aimé ; elle est prête à se sacrifier pour lui, elle s’en fait l’esclave, elle l’appelle sa divinité. Tout amant est idolâtre et a perdu la possession de lui-même : c’est alors qu’il rêve d’une union intime, continue, inviolable, éternelle, abîmée dans la solitude, loin des hommes et des choses. C’est l’amour tel que l’éprouvent le jeune homme, la jeune fille, à moins qu’une expérience précoce ou de sordides calculs ne les aient dépravés ; tel que les poëtes et les romanciers aiment à le peindre, pour l’enivrement, la déception et tôt ou tard la dépravation de cette jeunesse.

Mais nous ne resterons pas longtemps dans ce septième ciel. Les amants se possèdent : le cœur a joui, la chair est satisfaite, l’idéal s’envole. Un mouvement inverse du premier, tout aussi fatal, se déclare ; la période de décroissance a commencé. En vain l’imagination fait effort pour retenir l’âme dans l’extase : la raison s’éveille et rougit ; la liberté, au plus profond de la conscience, fait entendre son rire ironique ; le cœur se détache ; la réalité et ses suites, grossesse, accouchement, lactation, fait pâlir l’idéal : heureux alors celui que le besoin de se ressaisir ne pousse pas jusqu’à la haine et au dégoût !

Effet inévitable de la possession, qui désole la femme, plus lente à se dégriser, la fait crier à l’infidélité, à la trahison, et la livre corps et âme à son amant ; qui en même temps commence pour l’homme une période de libertinage en le rendant incrédule, et fait calomnier par les deux sexes l’amour, qui n’en peut mais. C’est l’éternel sujet des élégies, héroïdes et lamentations amoureuses, auxquelles toutes les littératures accordent une si grande place, et dont il serait temps d’abandonner le thème par trop battu : car vraiment, depuis l’Ariane abandonnée des mythologues, il ne s’est dit absolument rien de nouveau.

Il est vrai que, l’homme ayant le privilége de survivre à sa propre génération, l’amour chez lui est capable d’une suite de reprises, comme si l’amant heureux, en revenant à la vie, ressuscitait du même coup à l’amour. Mais ces reprises n’égalent jamais en qualité et en puissance la première explosion ; elles diminuent progressivement d’énergie passionnelle et idéale. À l’enthousiasme primitif succède une expérience de volupté et un prurit des sens qui d’abord font illusion, mais qui bientôt dégénèrent en une habitude tyrannique et tournent à la dissolution. Alors l’idéal tombant toujours, une vague inquiétude saisit le cœur ; il semble à l’âme qu’après avoir tant aimé elle se retrouve vide ; et tout à coup, sans préméditation, sans songer à mal, le plus vertueux des amants se surprend en flagrant délit d’infidélité : il a découvert, chez une autre créature, un nouvel idéal.

L’inconstance en amour est dans l’ordre même des choses, et tout homme sans exception l’éprouve. Seulement cette inconstance est plus ou moins longue à se déclarer, soit que la qualité supérieure de l’objet aimé ou la rareté des rapprochements maintienne l’idéalité à son avantage ; soit que la puissance d’idéalisation de l’amant, son caractère, ses occupations, le rendent plus réfractaire à la tentation d’un nouveau sujet. Mais, la première infidélité commise, la voltige devient pour l’amour une ressource obligée ; et plus l’idéal se renouvelle, plus la lubricité devient intense.

On peut juger d’après cela de la valeur de certains types, vantés par la littérature du jour comme les héros de l’amour et de l’idéal, don Juan, par exemple, et Lovelace. Morale à part, de tels êtres sont des héros d’imbécillité. En fait d’amour et d’idéal la puissance n’est pas dans la voltige, elle est dans la persistance et l’exclusion : je n’ai pas besoin d’en répéter les motifs.

Moins agissante en amour que l’homme et recevant plus qu’elle ne dépense, la femme se montre aussi plus constante, sans parler de cette autre considération qui fait que l’être le plus faible s’attache au plus fort, la mère à l’auteur de sa maternité. Aussi les cas de polyandrie sont-ils infiniment plus rares que ceux de polygamie, et la dépravation qui naît de l’inconstance paraît-elle plus rapide et plus profonde chez la femme.

Voilà l’amour, tel qu’il se produit en nous par le développement de la faculté génératrice et l’exaltation idéaliste, dégagé du verbiage et des jeux de scène dont l’assaisonnent les romanciers et les poëtes : source de félicité, s’il faut en croire l’aspiration de nos cœurs et le témoignage douteux d’un petit nombre d’élus ; océan de misère, si nous devons avoir égard aussi à l’expérience de la multitude de ceux qui aiment ; dans tous les cas, la plus puissante fatalité au moyen de laquelle la nature ait trouvé le secret d’obscurcir en nous la raison, d’affliger la conscience et d’enchaîner le libre arbitre.

Je parlerai ailleurs plus au long de la Femme, dont le mariage a officiellement pour but, en second lieu, de régler la condition dans la famille et la société. Qu’il me suffise de dire, quant à présent, qu’en raison de sa faiblesse toutes les législations lui assignent un rang inférieur, et, de quelque part que lui vienne sa dot, de son père ou de son mari, la mettent à la charge de l’homme.

Quant aux enfants, troisième et dernier motif accusé par les légistes en faveur de l’institution, il n’y a, si j’ose le dire, qu’un cri contre ces petits malheureux. C’est plus qu’une charge ; c’est, avant, pendant et après l’enfantement, une gêne à l’amour, gêne que leurs innocentes caresses sont loin, hélas ! de racheter. Car à l’amour proprement dit la progéniture est odieuse : il n’est pas rare de voir les animaux et les hommes s’en défaire, lorsque leur lubricité ingénieuse n’a pas su l’empêcher.

X

Devant cette complication d’embarras, provenant, soit de la défaillance inévitable de l’amour, soit de la faiblesse onéreuse de la femme et de la fragilité de ses attraits, soit enfin de l’alimentation plus onéreuse encore des enfants ; en présence de cette lassitude inévitable, de ce mécompte humiliant, de cette dépravation imminente, de cette tyrannie du plus fort qui attend la femme, de ce péril qui va frapper une malencontreuse progéniture, on devine quel a dû être, à toutes les époques, le vœu du cœur humain, et ce qui a donné naissance à l’institution mystique du mariage.

L’amour : On le voudrait réciproque, fidèle, constant, toujours le même, toujours dévoué, toujours dans l’idéal.

La femme : Quelle belle créature, si elle ne coûtait rien, si du moins elle pouvait se suffire et par son travail couvrir ses frais !

Les enfants : On s’en consolerait, s’ils ne gâtaient pas la mère, si l’amour et ses plaisirs n’y perdaient rien, si plus tard les enfants pouvaient rembourser les parents de leurs avances.

Or, le mariage, dans la spontanéité de son institution, a précisément en vue de satisfaire à ce triple vœu : c’est un sacrement en vertu duquel 1o l’amour, d’inconstant que l’a fait la nature, serait rendu fixe, égal, durable, indissoluble, ses intermittences adoucies, son réveil plus soutenu ; 2o la femme, de si peu de ressource, deviendrait un auxiliaire utile ; 3o la paternité, si coûteuse, serait l’extension du moi, l’orgueil de la vie et la consolation de la vieillesse.

Le mariage, enfin, tel que l’a conçu l’universalité des législateurs, est une formule d’union par laquelle la domination serait donnée aux époux sur l’amour, cette fatalité redoutable née de la chair et de l’idéal ; la femme acquerrait une valeur économique, et les enfants seraient offerts comme une bénédiction et une richesse.

Ceci est-il sérieux ?

La garantie que le mariage prétend offrir contre les défaillances de l’amour, en la supposant efficace, en serait la dénaturation : elle suppose, en effet, que l’amour n’aurait pas seulement pour objet de servir à la génération, quil aurait encore une autre fin, soit de volupté pure, soit au contraire de moralité : deux choses qui, ce semble, également lui répugnent.

Quant à la femme, le calcul fondé sur sa capacité productrice est tout ce qu’il y a de plus faux, comme on verra : mauvais associé, qui coûte en moyenne beaucoup plus qu’il ne rapporte, et dont l’existence ne repose que sur le sacrifice perpétuel de l’homme.

Ne parlons pas, de grâce, des fruits de l’amour : de par la nature qui seule préside à leur procréation, l’ingratitude est leur lot, j’ai presque dit leur droit. L’amour, dit fort bien le proverbe, ne remonte pas.

Cependant ne préjugeons rien, même contre le préjugé. La raison de l’humanité ne procède pas, comme celle des philosophes, par des inductions et des syllogismes ; elle s’affirme par ses actes, d’ensemble et d’emblée, sans se donner la peine d’écrire ses motifs sur le sable des rivières et l’écorce des hêtres, laissant aux sages le soin de la comprendre et de la justifier. Suivons-la donc, et sans nous étonner de sa marche énigmatique, recueillons ses déclarations à mesure qu’elles se produisent.

XI

Au nom de quelle puissance le mariage prétend-il dompter l’amour, sauver l’homme des ennuis de la possession, des tribulations de la chair et de l’éclipse de l’idéal ; puis, protéger la femme déflorée, et assurer l’existence des enfants ?

Au nom de la Justice. Si l’amour, ainsi que nous l’avons expliqué ailleurs, est plus fort que la mort, la Justice à son tour sera plus forte que l’amour : telle est la donnée du mariage.

Ceci résulte d’abord des conditions, formalités et cérémonies matrimoniales, telles qu’on les voit se produire ou qu’elles tendent à se produire chez tous les peuples, et dont la substance peut se résumer dans les articles ci-après :

1. Le mariage n’est pas abandonné à l’inclination amoureuse, qui n’est point écartée, mais que l’on considère comme étant seulement de second ordre ;

2. Le consentement des familles est demandé en même temps que celui des époux ;

3. La société prise à témoin, d’abord des promesses, fiançailles, puis de l’engagement ;

4. Une cérémonie solennelle, religieuse, réalise le mariage, et en fait un sacrement ;

5. Par cet acte sacramentel, incompatible de sa nature avec toute idée de polygamie et de divorce, les époux se jurent réciproquement un amour inviolable et perpétuel ;

6. Le mari promet protection et dévouement, la femme obéissance ;

7. Ainsi conjoints sous les auspices de la famille et de la cité, les époux forment entre eux et avec leurs futurs enfants un tout juridique et solidaire, embryon, image et partie intégrante de la grande société, dont la destinée est liée ainsi à celle de la famille.

Observations. La cohabitation suit le mariage ; mais de même, que l’amour qui la rend désirable et l’embellit, ce n’est qu’un accessoire dont les époux ont le droit d’user ou de n’user pas, à leur convenance commune.

Quant aux stipulations d’intérêts, à ce qu’on nomme spécialement aujourd’hui contrat de mariage, bien qu’elles aient leur principe dans le mariage et qu’elles lui servent d’expression au dehors ; bien même que le mariage ne puisse exister sans une certaine communauté de fortunes et d’obligations, de douleurs et de joies, consortium ; bien enfin que ce soit d’après le type de la famille qu’aient été formées par la suite les sociétés civiles, comme de telles sociétés, entre hommes et femmes, peuvent exister sans mariage, elles ne font pas plus le mariage que l’amour ou la cohabitation.


Le mariage, en un mot, est une constitution sui generis, formée tout à la fois au for extérieur par le contrat, au for intérieur par le sacrement, et qui périt aussitôt que l’un ou l’autre de ces deux éléments disparaît.

Ce qui frappe dans cette institution mystérieuse, c’est surtout, je ne saurais trop le redire, la prétention hautement avouée de soumettre l’amour, de le placer, selon l’expression de la loi romaine, in manu, c’est-à-dire dans la dépendance et sous l’autorité du couple conjugal, et cela par une sorte d’évocation religieuse, un exorcisme qui purge l’amour de toute lasciveté et défaillance, l’élève au-dessus de lui-même, et en fait un sentiment surnaturel.

Je laisse de côté le détail des rites qui, en chaque pays et chaque localité, précèdent, accompagnent et suivent la solennité du mariage : il y en a de touchants, de bizarres, de ridicules, d’obscènes. Je passe également sous silence les diverses interprétations que l’on a données du sacrement, soit quant à l’autorité maritale, soit quant aux prérogatives de la femme, à l’honneur dû à la mère de famille, etc. À travers la variété infinie des usages, une chose ressort constamment, savoir la pensée de maîtriser l’amour par la religion, et, par une conséquence nécessaire, de rendre le mari, malgré sa prépotence orgueilleuse, que l’on a soin de reconnaître, toujours empressé pour sa femme, la femme, malgré les disgrâces qui l’attendent, toujours aimable pour son mari.

Est-ce donc là une idée qu’il faille mettre sur le compte de la superstition, et qui ne mérite pas plus d’occuper le philosophe que les enchantements, les philtres amoureux, les talismans qui rendent invulnérable ou invisible ?

Ne nous hâtons pas, encore une fois, de porter une semblable condamnation. La religion est essentiellement divinatrice : c’est une mythologie du droit. Or, le mariage est avant tout un acte religieux, un sacrement ; je dirai même, sauf interprétation, qu’il n’est pas autre chose que cela. Pourquoi donc ne pas supposer, ainsi que je l’ai donné à entendre, que le mariage est de toutes les manifestations de la Justice la plus ancienne, la plus authentique, la plus intime, la plus sainte ? Notre expérience de la vie est déjà longue ; mais nous avons si peu réfléchi que notre science de nous-mêmes est à peu près nulle. Que savions-nous, hier, de l’économie sociale, de la constitution de l’État, de l’organisation du travail, de l’éducation de l’intelligence, de la liberté, du progrès ? Que savions-nous de la Justice elle-même ? Nos premières lueurs sur toutes ces choses datent de la Révolution française : par quel privilége eussions-nous été mieux et plus tôt éclairés sur le mariage ?

Je dis donc, et telle est mon affirmation fondamentale, que nous avons ici une création de la conscience d’un nouveau genre, création ayant pour but, non-seulement d’affranchir la dignité humaine du double fatalisme de la chair et de l’idéal, mais de les faire servir conjointement à la consolidation de la Justice, tant au for intérieur qu’au for extérieur.

Poursuivons maintenant, et sans plus de digressions, nos recherches.

XII

Dans le principe, c’est surtout la femme qu’a en vue l’instituteur du mariage. Pour elle, la cérémonie nuptiale devient une consécration qui la rend sainte, sanctissima conjux, dit Virgile, inaccessible, à peine de sacrilége, à tout autre que son époux. La réciproque n’existe pas, du moins au même degré, pour le mari : nous l’avons vu par le droit de cuissage accordé par Moïse au maître de la fille esclave, droit reconnu par toute l’antiquité. Tandis que le commerce d’une femme de condition libre avec un esclave paraissait monstrueux et était puni du dernier supplice, l’homme jouissait d’une sorte de privilége à l’égard de la servante qu’il daignait honorer de sa faveur. Quia respexit humilitatem ancillæ suæ, dit la Vierge mère, favorite du Très-Haut, dans l’Évangile ; comme si le mariage intéressait la femme d’une tout autre manière que l’homme, et que du reste le droit de propriété couvrît pour celui-ci la mésalliance.

Aussi l’adultère de la femme et la séduction tentée à son égard ont-ils été partout l’objet d’une répression énergique.

« Que la séduction se garde d’approcher de la femme libre. Le déshonneur imprimé à la matrone, à la vierge, au fils de famille, n’est pas seulement une honte pour le toit domestique ; c’est une honte et un dommage pour l’état. Si le tribunal domestique, du mari ou du père, est trop long à venger cette injure, l’édile ira devant le peuple accuser la matrone coupable. Le séducteur sera dégradé par le censeur, si toutefois il n’est condamné par le juge. L’amende, l’exil, la mort même, seront les peines de la débauche. » (Franz de Champagny, les Césars, t. II, p. 301.)

Nos lois, qui n’admettent l’action en adultère que sur la plainte du mari, ne sont-elles pas sous ce rapport au-dessous de celles des Romains ?

Au reste, le lecteur comprend que je n’entends point faire un titre au libertinage de l’homme de l’espèce de prérogative ou de tolérance que lui ont généralement reconnue les lois, ou, à défaut des lois, les mœurs. Je constate simplement ce fait, dont la portée est plus haute qu’il ne semble au premier abord, savoir, que dans l’opinion de tous les peuples le mariage est institué principalement en vue et dans l’intérêt de la femme ; que, sous le double rapport de l’économie et de l’amour, l’homme perd à cet engagement plus qu’il ne gagne, à telle enseigne que les restrictions dont la liberté de réponse est entourée, la retraite qui lui est imposée, les peines, parfois atroces, dont son infidélité est punie, doivent être considérées bien moins comme un abus de la force que comme une compensation du sacrifice marital et une vengeance de l’ingratitude de sa moitié.

Sans doute une pratique mieux entendue de la vie conjugale rassérénera le ménage et y mettra l’équilibre ; mais ne nions pas ce qui d’abord éclate à tous les yeux, le sacrifice énorme que fait un homme de sa liberté, de sa fortune, de ses plaisirs, de son travail, le risque de son honneur et de son repos, à la possession d’une créature dont, avant deux ans, avant six mois peut-être, je raisonne au point de vue de l’amour proprement dit, il aura assez.

Comment donc l’homme est-il amené à ce pacte où sa prépotence devient serve de la faiblesse ; où, tandis qu’il croit posséder et jouir, c’est lui en réalité qui est possédé, pour ne pas dire exploité ? Comment ce maître superbe s’est-il fait le législateur et le garant d’un tel marché ? Qu’en espère-t-il ? qu’y trouve-t-il ? Voilà ce que les partisans de l’égalité des sexes devraient au moins nous apprendre, avant de déblatérer contre celui dont tout le crime fut d’abdiquer sa force, en inventant, pour la femme, le mariage.

XIII

Dans tous les actes, soit de sa vie privée, soit de sa vie publique, l’homme tend à sauvegarder sa dignité, conséquemment à réaliser, en lui et hors de lui, la Justice.

Dans les relations amoureuses il y aura donc toujours, à un degré si faible qu’on voudra, tendance au mariage, à la consécration de l’amour par l’honneur et le droit ; et cette tendance, proportionnelle à l’idéal inspiré par l’objet aimé, acquerra son maximum d’intensité au moment qui précède la possession.

Ici nous commençons à entrevoir le motif secret qui conduit l’homme au mariage, motif qui déjà va nous expliquer deux choses : la première, pourquoi le mariage à son origine revêt un caractère aristocratique ; l’autre, pourquoi chez les anciens le concubinat et l’amour vulgivague furent réputés moins indignes, moins houleux qu’aujourd’hui.

Le mariage, par son institution, est aristocratique : on ne l’a pas trouvé chez les insulaires de l’Océanie, vivant, lors de la découverte, dans une égalité édénique ; puis, chez les peuples où le mariage est déjà établi, mais où l’esclavage et la polygamie existent encore, il faut distinguer entre l’épouse et la concubine, la première de naissance libre, c’est-à-dire noble, l’autre de condition servile ou plébéienne. De là une différence radicale des prérogatives : pour l’épouse seule, il y a des fiançailles, un contrat, des noces légitimes, des priviléges, des droits, par-dessus tout le respect de la cité. Quant à la concubine, après avoir servi aux plaisirs de son propriétaire, elle redevient sa servante, elle lui sert de chambrière, de boulangère, de parfumeuse, dit le Deutéronome à propos du statut royal dont il menace les Israélites. Dans le Décalogue il est défendu, par un seul et même commandement, de convoiter ni la femme ni la servante (concubine) du prochain. Mais les conséquences de l’infraction sont bien différentes, selon que la femme est libre ou serve, épouse ou favorite. Dans le premier cas, peine de mort ; dans le second, peine du bâton.

Mais nulle part cet esprit aristocratique ne se montre avec plus de force que dans les cérémonies du mariage romain, selon la classe à laquelle appartenaient les époux.

Il y avait d’abord la confarreatio, ou banquet sacré, seul connu dans les premiers temps et dont l’usage fut ensuite réservé aux patriciens ; puis vint la coemptio, ou la vente, établie par Servius Tullius, pour la légitimation des unions plébéiennes ; enfin, l’usucapio, possession d’an et jour, lorsque la femme était étrangère, sans parents qui la pussent livrer. Au fond, ces trois formules de mariage produisaient les mêmes effets, quant au for extérieur, pour la femme et les enfants. Mais il s’en fallait de beaucoup qu’elles eussent dans l’opinion la même valeur quant à ce qui touche la partie la plus délicate du sacrement, à savoir, la dignité de l’amour, l’honorabilité de la femme, la sainteté du lit conjugal ; en autres termes, le for intérieur. À peine si la fière matrone admettait qu’il y eût de l’honnêteté chez la plébéienne, mariée par une vente fictive ; à plus forte raison chez l’étrangère, prise, pour ainsi dire, à l’essai, exposée au risque de voir la prescription annale, son unique espoir, interrompue par un caprice de son possesseur.

« Virginie, fille d’Aulus, avait été chassée par les matrones des sacrifices à la Pudeur patricienne, pour s’être mariée à un plébéien, le consul Volumnius. Irritée, elle rassemble les plébéiennes dans un lieu où elle vient de placer un autel. Après avoir raconté son injure : Moi, ajoute-t-elle, je consacre cet autel à la Pudeur plébéienne, afin que la même émulation qui existe dans la République entre les hommes pour la valeur existe aussi entre les matrones pour la pureté. Faites donc que l’on dise à l’avenir que cet autel est plus révéré que l’autre, et par de plus chastes. » (Tite-Live, l. x.)

Ce n’était pas assez pour la dignité matronale d’être mariée et d’observer les devoirs du mariage, il fallait l’avoir été selon le rit sacré, justificateur, supérieur à la convention civile per œs et libram, autant que la religion elle-même est élevée au-dessus de l’intérêt. L’idée était louable, car elle venait d’un sentiment exquis de l’honneur de la femme et de la dignité du mariage ; les sévères patriciennes avaient raison au fond : elles ne se trompaient que sur la forme. Cette vertu de justification que l’on demandait à la confarreatio, en l’accompagnant de supplications et de sacrifices, cette légitimité du for intérieur, tenait-elle donc à une cérémonie matérielle, à quelques formules de prière ? Le bon sens répugne à un semblable fétichisme, et le législateur latin, d’accord avec l’opinion, a donné raison sur ce point à la femme de Volumnius. La confarreatio, qu’aucune raison positive apparente ne protégeait, tomba peu à peu en désuétude : c’est le sort de tout symbolisme inexpliqué ; la coemptio disparut à son tour par une cause semblable ; et l’usucapio s’élevant d’un degré, le consentement public des parties suffit à la fin pour la validité du mariage.

C’est en haine de cet esprit aristocratique que Platon, dans sa République, abolit le mariage et rendit les femmes communes. Dans son opinion il ne les avilissait pas ; seulement, comme il ne découvrait dans la distinction des sexes aucune pensée juridique et sociale, comme il ne voyait dans la femme qu’un instrument de reproduction et de plaisir, il se disait qu’elle tombait sous le domaine de la république ni plus ni moins que l’industrie et la propriété, et, de même qu’il avait dégradé l’homme de la dignité patricienne, il destituait la femme à son tour de la noblesse qui lui est propre, le mariage. Ainsi le voulait la raison d’état de sa république communiste, conçue dans un esprit de répression de la personnalité antique, dont l’exagération était devenue un péril pour la Grèce.

Mais si la civilisation tend à l’égalité, elle se refuse à toute déchéance. La législation des empereurs, et plus tard le christianisme, conservèrent le mariage et en rendirent le rite uniforme : sous ce rapport du moins tout le monde devint noble, et chacun put se dire aristocrate.

XIV

Si la cause efficiente du mariage, je veux dire, si l’élément juridique qui tend à s’introduire entre l’homme et la femme pour sanctifier leur amour et transformer, dans un intérêt supérieur, leur union, si, dis-je, cet élément réside essentiellement au cœur de l’homme, dans la conscience commune de l’époux et de l’épouse, et si le rite nuptial, public, solennel, n’est à autre fin que de lui donner, avec l’authenticité, l’impulsion et la vie, il est évident que quelque chose de cet élément, de son action, de son influence, doit se retrouver en tout amour non consacré par la loi, auquel l’homme et la femme, librement, passagèrement, peuvent se livrer. Toujours un rayon de la Vénus Uranie brillera dans les ténèbres de la Vénus marécageuse : il n’est pas donné à l’homme, quoi qu’il fasse, de renier son âme.

Plus humaine sous ce rapport que ne nous a faits le christianisme, l’antiquité avait eu le sentiment profond de ce fait, et, tout en élevant haut la dignité matrimoniale, elle avait essayé, par sa tolérance, par ses coutumes et ses institutions, de racheter l’indignité de l’amour libre.

En dehors du mariage aristocratique et solennel, les Grecs admettaient, pour les cas où le mariage était censé par une raison quelconque impraticable, un concubinat qui n’avait rien en soi de dégradant, bien que la femme n’eût aucuns droits légaux et que ses enfants ne pussent tenir lieu des légitimes. La femme de compagnie, hétaïra, n’était pas infâme ; privée des honneurs de l’épouse, elle remportait souvent sur elle pour la fidélité, la chasteté et le sacrifice.

La fameuse Briséis, cause innocente de la querelle entre Achille et Agamemnon, était, comme Chryséis, la fille du grand prêtre, de captive devenue hétaïra. Quoi de plus touchant, de plus décent, que les larmes de cette jeune fille, quand elle se voit enlevée à son Achille, le maître de son cœur et de sa personne ? Comparez ses adieux avec ceux d’Andromaque, l’épouse légitime d’Hector, et vous trouverez dans la différence des tons du poëte la différence de condition des deux femmes, mais rien qui trahisse la moindre idée d’avilissement. — Alcibiade, réfugié en Asie, vivait avec une hétaïra quand il fut assassiné : on sait avec quel soin pieux elle recueillit le corps de son ami et lui rendit les derniers devoirs. — Les Dix mille, de la fameuse retraite, avaient chacun leur femme de compagnie. Ces femmes les suivaient dans les marches et sur le champ de bataille, préparant leurs repas, pansant leurs blessures et leur rendant tous les services d’épouses dévouées et fidèles. Religion à part, croyez-vous, Monseigneur, que ces femmes ne valussent pas, pour l’héroïsme, nos sœurs de Charité, dont le ministère, je le sais comme vous, cesse à la convalescence du malade ? Croyez-vous que le cœur du soldat ne se sentit pas plus fort, soutenu par cette pieuse et gratuite tendresse ?….. — Aspasie, que nous qualifions injurieusement de courtisane, était la dame de compagnie de Périclès. Aristote, Platon, les philosophes en général, étaient engagés dans des liens semblables : jamais il n’est venu à la pensée d’un Grec d’y trouver matière à critique et à calomnie.

XV

L’idée que la condition de l’hétaïre, illustrée par la poésie, la philosophie et l’histoire, n’était pas incompatible avec une certaine dignité, inspira l’empereur Auguste, lorsque, trouvant les Romains rebelles à l’antique conjugium, il donna un titre légal au concubinat, et éleva à la hauteur d’une institution publique ces unions libres, que la gravité des vieux patriciens avait toujours refoulées, et que multipliait la décadence des mœurs républicaines. M. Troplong (De l’influence du christianisme sur le droit civil des Romains, in-12), accusant cet empereur d’avoir précipité la dissolution des mœurs, a également méconnu l’histoire et le cœur humain.

Le mariage, pour des causes qu’il est aisé de deviner, et malgré les facilités qu’offrait le divorce, si largement pratiqué dans les derniers temps de la république, était devenu onéreux à tous les points de vue ; la plupart recouraient à des unions où la liberté, l’amour et l’économie trouvaient mieux leur compte. Auguste régularisa ces mœurs nouvelles en créant, pour ainsi dire, l’état civil du concubinat, et selon moi il fit une chose morale. C’était le mariage qui renaissait sous un autre nom : il n’y avait qu’à laisser faire au temps.

« Ce qui différenciait le concubinatus du mariage légitime, appelé justa nuptiæ, c’est que par ce mariage l’homme ne prenait pas la femme avec laquelle il se mariait pour l’avoir à titre de légitime épouse (justa uxor), mais il la prenait pour l’avoir à titre de femme et de concubine. Les enfants qui naissaient de ce mariage n’avaient pas les droits de famille, ils n’étaient pas justi liberi ; ils n’étaient pas néanmoins bâtards. On les appelait liberi naturales. On appelait nothi et spuris les enfants qui étaient nés ex acorto et d’unions défendues. (Pothier, Contrat de mariage.)

« Sous l’empereur Justinien le concubinage n’était point encore aboli ; il était permis d’avoir une concubine. » (Merlin, Recueil de jurispr.)

(V. aussi Digeste, t. XXV, tit. vii, Des Concubines ; Aulu-Gelle, Nuits attiques, liv. IV, chap. iii.)

L’homme marié ne pouvait avoir de concubine : la femme avec laquelle il avait alors commerce était pellex.

Virgile, dans sa Didon, me paraît aussi avoir fait allusion à la coutume homérique de l’hétaïrat ; et c’est à mon avis très-mal entendre ce poëte, que de comparer les amours de la reine de Carthage avec celles d’une pécheresse de notre temps. Plus sévère qu’Auguste, cependant, Virgile se garde bien d’ennoblir le concubinat, et s’il a rendu Didon si touchante, ç’a été pour relever d’autant la pudicité matronale, représentée par Lavinie. L’Énéide était le chant du droit romain, comme l’Iliade et l’Odyssée avaient été le chant du droit grec, une œuvre par conséquent de haute moralité publique. Les convenances épiques ne permettaient à Virgile ni de laisser croire qu’il mît le concubinat au niveau du mariage, ni de se livrer à une description érotique qui n’eût pas trouvé son excuse dans la conscience publique elle-même.

Remarquez d’abord que Junon, la chaste et sévère déesse, préside à l’union clandestine de Didon, union qu’elle se propose de changer en un ferme et légitime mariage :

Connubio jungam stabili propriamque dicabo ;

que les cérémonies nuptiales sont accomplies sur la montagne par les nymphes ; que Mercure, envoyé auprès d’Énée pour lui faire rompre cet engagement, déjà le traite de Vir uxorius, mari benêt ; qu’Énée lui-même, avant ce message, n’eût pas demandé mieux que de se fixer auprès de Didon et de joindre la fortune de Troie à celle de Carthage. Didon, d’ailleurs, l’avait ainsi espéré ; elle avait vu et dû voir dans cette consommation si prompte un gage de la solennité à venir ; elle le dit formellement :

. . . . . Nec te data dextera quondam…
Per connubia nostra, per incœptos hymenasos…
Hoc solum nomen (hospitis) quoniam de conjage restat.

À tout cela que répond Énée ? Il objecte l’ordre des dieux, les destinées de sa nation à qui l’Italie est promise ; il nie qu’il ait jamais parlé à Didon de mariage, et qu’il soit venu avec l’intention de fondre les deux nations :

. . . . . . . . . .Nec conjugis unquam
Prætendi tœdas, aut haoc in fœdera veni.

Et cette dénégation, qui dans nos mœurs serait un acte de déloyauté et pour une femme le dernier des outrages, n’a rien de contraire à la pudeur et à la probité antique. De la part d’Énée, il n’y a pas plus d’offense que de mauvaise foi et d’ingratitude.

Où donc est la faute ? demandera-t-on, car sur ce point Virgile est formel :

Conjugium vocat, hoc prætexit nomine culpam.

La faute est toute à Didon ; elle consiste en ce que, veuve de prince et reine, ayant tant de titres à l’union légitime, il ne lui était pas permis de former une union secrète, à la façon d’une Bérénice ou d’une madame de Maintenon, et de préluder au mariage par les jouissances de l’hétaïra. Ses plaintes, exprimées avec la violence d’une passion dépitée, sont celles d’une compagne sacrifiée, non d’une femme trompée ; à cet égard, elle est si loin d’envisager sa faute comme nous le ferions aujourd’hui qu’elle regrette de n’avoir pas au moins un enfant de son union passagère :

. . . . . . .Si quis mihi parvulus aulà
Luderet Æneas ;


idée qui certes ne viendra jamais à une libertine.

Au surplus, j’ai fait connaître ailleurs la raison politique et sociale de cet épisode de l’Énéide. Virgile, en admettant, avec Homère, Platon, Auguste lui-même, une certaine honorabilité dans le concubinat, a voulu surtout glorifier le mariage romain, et réprouver en conséquence la dégradation de la majesté impériale dont s’était rendu coupable Antoine, par son concubinat avec Cléopâtre. N’oublions pas que le triumvir, après avoir répudié Octavie pour prendre la reine d’Égypte, répond à Auguste : — « Quel mal fais-je ? Cléopâtre est ma femme. En peux-tu dire autant de Tertulla, de Térentilla, et de tant d’autres que tu courtises contre tout droit et toute pudeur ?… » Environ cent ans après la lecture que Virgile fit de son poëme en présence d’Auguste et d’Octavie, la femme délaissée d’Antoine, la tragédie de la fondatrice de Carthage et du héros troyen se jouait au naturel entre Titus et Bérénice, dont le concubinat, non l’amour assurément, blessait si fort le soldat roumain. À une époque où le mariage solennel tombait en désuétude, la qualité de concubine ou hétaïre était un pas vers la dignité d’épouse : cette transition, que notre civilisation rejette, me paraît avoir été, après la chute de la république romaine, le principal soutien de la moralité dans les relations des sexes.

XV

Mais, si le mariage était redouté du grand nombre en raison du décorum, des charges domestiques, des prétentions de la matrone, etc., il n’était pas plus facile, et par des raisons analogues, à quiconque l’eût voulu, de se donner une concubine ou hétaire. Que faire alors ?… Le paganisme avait osé se poser la question : il faut voir la réponse.

L’homme a besoin de s’honorer jusque dans le péché. Je n’aime point, je l’avoue, ces accommodements avec la conscience ; mais je ne puis m’empêcher de reconnaître ici, une fois de plus, le sens moral de l’antiquité. Elle avait porté haut la dignité de l’épouse ; elle avait honoré la concubine : laisserait-elle périr la femme vouée à l’amour universel, qui, ne pouvant devenir la compagne d’aucun, est condamnée à servir de maîtresse à tous ?

Il y avait donc, en dehors des épouses et des concubines, pour le service de l’amour passager et au plus bas prix, des courtisanes, comme il y en a parmi nous malgré les prescriptions du christianisme ; mais avec cette différence, que chez les anciens la religion intervenait en faveur de ces femmes, livrées par nos mœurs à la dernière des infamies. Elles étaient placées sous la protection de Vénus, elles servaient dans son temple ; leur dignité, si j’ose employer ce mot en parlant de femmes prostituées, était sauvée en quelque façon par le sacerdoce. On les appelait, dans le langage de l’Orient, d’où elles passèrent en Grèce, filles consacrées, en hébreu qadischoth, littéralement des saintes.

Il existe au Japon une coutume semblable et bien autrement perfectionnée.

« Au Japon, comme en Grèce, comme dans l’Inde antique et moderne, les femmes galantes par profession paraissent avoir une mission poétique et religieuse qui se lie aux anciennes bases de l’organisation sociale, et qui leur permet de conserver leurs droits aux prérogatives de leur sexe et aux égards de la société… Leur éducation est l’objet des soins les plus assidus. On leur apprend tout ce qui peut contribuer à rehausser leurs avantages naturels, développer leur intelligence… Une fois leur engagement expiré, ces femmes rentrent dans leurs familles ; un grand nombre réussissent à trouver des maris, et personne ne songe à leur rappeler leur vie passée… Le nombre des maisons à thé (habitations de ces femmes) dépasse toutes nos prévisions européennes. À Nagasaki, ville de 70,000 âmes, on en compte plus de 750. » (Univers pittoresque, t. VIII, p. 45 et 46.)

Ainsi fut conçu, de par la Justice immanente dans l’Humanité, le culte de la Vénus vulgaire ; car, ne l’oublions pas, toute religion, si pollue qu’elle paraisse, est une expression de la Justice. Certes la Révolution n’entend point, quoi qu’on ait dit, réhabiliter la fille de joie ; mais, vraiment, la manière dont notre hypocrisie chrétienne explique et juge les mœurs d’autrefois n’est-elle pas stupide ? Qui donc au Japon, dans l’Inde, la Babylonie, la Grèce, mit jamais la protégée d’Aphrodite au rang de l’épouse, ou seulement de l’hétaire ? Quel homme de sens, pouvant se donner l’une ou l’autre de celles-ci, leur préféra l’amante commune, la femme omnivore, celle que le latin brutal nommait une chienne, lupam ?

Ce qu’il faut voir ici est ce sentiment, naïf et profond, de la dignité de la femme, qui changeait en acte de religion ce que la morale la moins sévère ne peut s’empêcher de flétrir comme le comble de la dégradation.

Eh quoi ! lorsque Simonide, célébrant le patriotisme des courtisanes de Corinthe, ose faire pour elles, au nom de tous les Grecs, cette épigraphe : Celles-ci ont prié Vénus, qui, pour l’amour d’elles, a sauvé la Grèce, nous ne verrions dans ces mots qu’une horrible profanation de la patrie et une insulte à l’amour conjugal ! Pourquoi ne pas comprendre plutôt que ce témoignage de la reconnaissance publique, qui après tout avait son principe dans les institutions, avait pour but d’exalter le sens moral chez ces femmes, en leur faisant entendre qu’elles aussi avaient une part dans les destinées de la patrie grecque ? De nos jours, l’injure officielle les eût refoulées dans les immondices de leur temple : qui sait combien d’entre elles passèrent alors de la condition de courtisanes à celle plus honorée de compagnonnes ? Et certes, lorsque plus tard, vers le premier siècle de notre ère, tout se fut corrompu dans la société polythéiste ; quand la femme, épouse aussi bien que courtisane, parut à tous les degrés avilie, s’il était un moyen de réformer les mœurs, ce n’était pas sur ces matrones orgueilleuses et dépravées qu’on pouvait en faire l’essai ; c’était plutôt sur ces créatures du troisième rang dont le cœur, en quelque sorte purifié par l’excès même de la débauche, se rouvrait aux inspirations de l’amour chaste et de la vertu. L’Église n’a-t-elle pas eu ses Madeleine, ses Thaïs, ses Affre, qui, d’un seul bond, s’élevèrent des boues de la prostitution aux sublimités de la pénitence et du martyre ? Ô prêtres, que la politique non la pudeur de vos papes eut tant de peine à arracher au concubinage, vous ne connaissez rien à la religion ; car vous ne connaissez ni le cœur humain, ni la marche de la société, ni votre histoire.

XVI

Résumons ces faits, et faisons-en ressortir le développement et la série.

Le point de départ de l’institution du mariage et de la famille est la génération.

Exalté, transformé par l’idéalisme, cet instinct devient l’amour, le plus puissant des mouvements de l’âme après la Justice, engendré par la combinaison de deux fatalités, l’une organique, l’autre intellectuelle.

Dans cet état, l’amour est lui-même le plus tyrannique des fatalismes, remarquable surtout par son évolution tour à tour croissante et décroissante, irrésistible quand il vient, impossible à retenir quand il s’en va.

Là cependant ne finit pas pour l’humanité le rapport engagé entre les deux sexes par la génération et l’amour.

L’homme sent sa dignité en autrui : de là, en général, sa Justice.

D’un sexe à l’autre, cette dignité se sent d’une façon particulière, qui ajoute à l’amour un caractère auparavant inconnu de sérénité et de tendresse, éteint la passion, et crée un attachement que tous ceux qui l’on éprouvé jugent unanimement de nature à pouvoir durer, malgré la dégradation extérieure de l’objet aimé, autant que la vie.

Ainsi l’homme aime tout à la fois par ses sens, par son esprit et par sa conscience : il ne peut pas ne pas aimer ainsi, parce qu’il est homme.

Selon la puissance d’idéalisation et de Justice de l’amant, et la qualité de l’objet aimé, l’union de l’homme et de la femme inclinera plus ou moins vers l’un ou l’autre de ces termes : les sens, l’idéal, la conscience. De là trois degrés principaux de manifestation de l’amour : la fornication, le concubinat, le mariage.

Il se peut que par l’effet d’une méprise ou de circonstances indépendantes de la volonté des personnes, il y ait erreur de fait dans les situations légales ; que tels mariés soient d’abominables fornicateurs, tels concubinaires de vrais époux, sinon pour le for extérieur au moins pour la conscience. Ces contradictions, qui ne portent que sur les apparences, confirment la règle, c’est qu’un sentiment de dignité plus ou moins profond est toujours présent dans les manifestations amoureuses de l’homme, sentiment qui est le principe du mariage.

Comment ce principe se traduit-il en acte religieux ?

L’ensemble de nos études l’explique. La Justice a pour expression première la religion ; l’amour conjugal, fondé sur la dignité mutuelle, et, si je puis ainsi dire, sur la communauté de conscience, prend donc une teinte de piété. Tous les amants sont inclins à la dévotion ; la famille devient, par l’amour, le foyer du culte : là est le secret de la durée des religions.

Quant à la position particulière de la femme au foyer domestique, à sa part de liberté et d’influence, chose remarquable, elle est partout inverse de l’honorabilité du lien qui l’unit à l’homme.

La femme galante jouit de toute son indépendance : trafiquant de ses charmes, hormis un instant très-court elle n’est rien pour l’homme, qui n’est rien non plus pour elle. Elle peut dire : Je ne connais point de maître ; mais elle est avilie.

L’égalité règne dans le concubinage, aussi longtemps du moins que la maternité ou d’autres disgrâces ne mettent pas la femme à la merci de son amant. Mais la concubine n’a aucuns droits, et tout ce qu’elle peut attendre de l’opinion, c’est qu’on fasse grâce à l’irrégularité de sa position en faveur des vertus qu’elle y déploie.

L’honneur et la dépendance sont pour l’épouse.

« Nulle part autant qu’à Rome la chose publique n’accepta et ne glorifia la vertu féminine ; nulle part la femme ne fut plus citoyenne, plus associée aux dangers, aux triomphes, aux intérêts, à la gloire commune… Elle tient le second rang dans la cité. Tout père est prêtre, guerrier (quiris), patron, maître (dominus) ; au dessous du père, la femme, matrona ; puis, les libres, liberi ; les esclaves, servi ; les clients, qui n’ont pas droit de parler, elingues, c’est-à-dire qui n’ont pas de droit politique. » (Franz de Champagny, les Césars.)

Mais, qu’on ne s’y trompe pas, si l’honneur est grand, la subordination au père de famille est rigoureuse. La Romaine ne fut jamais qu’une ménagère : Domi mansit, lanam fecit ; elle a gardé la maison et filé la laine, disait-on d’elle, et les plus illustres tenaient à honneur de remplir ce modeste devoir. Lucrèce, Clélie, Valérie, Virginie, Véturie, Cornélie, Aurélie, la mère de César ; Atia, mère d’Auguste, Livie elle-même, Porcie, Arrie, Agrippine, femme de Germanicus, toutes ces héroïnes, auxquelles nous n’avons rien à comparer, furent avant tout des travailleuses, des prêtresses du sanctuaire domestique. Les vieux Romains ne souffraient pas l’immixtion du sexe dans les choses de l’État : on sait que le parricide Néron fut presque justifié aux yeux de la plèbe, comme si, à l’exemple de Brutus bourreau de ses fils, il n’eût fait en tuant sa mère qu’accomplir un acte nécessaire de l’autorité paternelle.

Cette sévérité des mœurs latines nous paraît excessive : aucun roman intime des sept premiers siècles de Rome ne nous est parvenu, et nous nous demandons, en lisant dans les jurisconsultes le détail des cérémonies matrimoniales et des devoirs de l’épouse, si véritablement les Romains aimaient leurs femmes.

Question de bas-bleus et de coquettes. Le mariage romain par confarreatio est le chef-d’œuvre de la conscience humaine : en faut-il davantage pour démontrer que les femmes romaines furent les plus aimées de toutes les femmes ? Pendant près de six siècles, pas une séparation, pas un divorce, ne vint scandaliser la cité ; encore le premier qui en donna l’exemple, Sp. Carvilius Ruga, cité par les historiens pour l’étrangeté du fait, ne fit-il, en se séparant d’une épouse adorée, mais stérile, qu’obéir à l’ordre des censeurs, qui lui avaient fait promettre de donner des enfants à la République. La constitution de l’État ne fut elle-même qu’une extension de celle de la famille : qui touchait à celle-ci, ébranlait aussitôt celle-là. Toutes les révolutions romaines ont pour cause un attentat à l’honneur domestique : la mort de Lucrèce amène l’expulsion des rois et l’établissement de la République ; celle de Virginie détermine la chute du décemvirat ; le crime de Papirius produit la liberté civile ; un peu plus tard, l’insulte faite à une autre Virginie amène la divulgation des formules : alors le mariage plébéien, coemptio, devient l’égal du mariage patricien, confarreatio. Mais de cette époque date aussi l’altération de la charte domestique ; la constitution de la famille entraînant celle de l’État, le droit public est changé, mutatum autem jus, selon l’observation de Tite-Live, et la République que soutient de moins en moins le respect des pères, patres conscripti, incline à sa perte. (Voir une excellente monographie du Mariage romain, par M. Picot, in-8°, 1849.)

La question maintenant est de savoir si le principe de conscience qui dans l’union de l’homme et de la femme s’ajoute à l’amour pour le purifier, le rasséréner, le convertir, en faire un amour spirituel et à toute épreuve, ce qu’indiquait la fraternité mythologique de l’Amour et de l’Hyménée ; si, dis-je, ce principe a véritablement l’efficacité requise ; à quelles conditions il peut acquérir cette efficacité ; ce que vaut à cette fin l’acte ou sacrement de mariage ; quelle destinée il fait à la femme, et de quelle importance il est pour la Justice et la société.

Suivons l’histoire.


CHAPITRE III.

Corruption du mariage et de l’amour par l’idéalisme. Confusion des sexes.

XVII

On a vu au précédent chapitre comment l’expérience de l’amour, tel que le donnent l’imagination et les sens, avait dû faire naître l’idée du mariage.

Cette idée, il n’y a pas à s’y tromper, n’est rien de moins que le projet de dompter l’amour, de le rendre constant, fidèle, indéfectible, supérieur à lui-même, en le pénétrant à haute dose de ce sentiment de dignité qui accompagne l’homme dans toutes ses actions, et en unissant l’homme et la femme dans une communauté de conscience, dont la communauté de fortune devient la conséquence et le gage. La consécration matrimoniale par le ministère du prêtre, avec sacrifice, auspices, invocation des dieux, banquet eucharistique, paroles secrètes, bénédiction, exorcisme, n’a pas d’autre sens. Pour le vulgaire, c’était comme un philtre mystérieux qui devait conférer à l’amour la qualité divine, l’incorruptibilité. Pour le philosophe, c’est l’affirmation de la conscience qui répudie l’amour dans sa nature doublement fatale, et tend à s’en faire un instrument de Justice en le convertissant à son image.

Or, Rien ne se produit en vertu de rien, Rien ne tend à rien, Rien ne peut être l’expression de rien : le mariage n’est donc pas une vaine conception de la conscience, c’est une réalité.

Ce n’est pas rien, en effet, que cette aspiration sublime à qui la chair répugne, que la beauté même ne satisfait pas, et qui sous cet idéal cherche un idéal supérieur, l’idéal de l’idéal. Il y a là un phénomène de psychologie qui étonne l’esprit par sa hauteur, qui s’empare de la volonté par son exquise délicatesse, qui commande la certitude par son universalité. Espérance d’en haut, à qui le succès n’a pas toujours manqué, témoin les six siècles de fidélité conjugale de l’ancienne Rome.

Que si maintenant nous considérons le mariage dans ses rapports avec la destinée des nations, nous devrons reconnaître qu’entre la société et la famille il existe une solidarité intime ; que comme la génération est une fonction de l’organisme, le mariage est une fonction de l’humanité, hors de laquelle l’amour devient un fléau, la distinction des sexes n’a plus de sens, la perpétuation de l’espèce constitue pour les vivants un dommage réel, la Justice est contre nature, et le plan de la création absurde.

Le mariage n’est donc pas seulement une idée ; ce n’est pas non plus seulement une réalité : le mariage est nécessaire, de nécessité sociale.

C’est ce que nous allons démontrer par l’examen de ce qu’il advient de l’amour, et par suite de la famille, de la société, de l’espèce, lorsque les relations entre l’homme et la femme ne sont plus régies par le principe conservateur du mariage.

XVIII

Tout se conserve et se développe dans l’Humanité par la Justice, avons-nous dit ; tout dégénère par l’idéal.

Il en sera de la famille comme de l’État, comme de la philosophie, des lettres et des arts. Fondée sur le droit et pour le droit, elle périra par l’idolâtrie de l’amour. Et comme tout s’enchaîne dans la société, la décadence des mœurs domestiques par l’idéalisme érotique sera d’autant plus rapide que la corruption des mœurs publiques par l’idéalisme politique, métaphysique ou esthétique ira plus grand train, et vice versâ.

Esquissons en traits rapides les moments de cette dissolution.

Après avoir, par un acte de sa spontanéité religieuse, posé le mariage, l’esprit, obéissant à la loi du développement intellectuel, étudie ce symbole et en cherche la raison philosophique. Problème difficile, dont la solution exige de nombreuses connaissances, et ne peut par conséquent lui être sitôt donnée. Comme il ne découvre qu’une cérémonie tout extérieure, un rite superstitieux, sans réalité apparente, l’esprit nie le mariage ; c’est-à-dire qu’il ne reconnaît du mariage que la partie purement civile, relative à la position des parties vis-à-vis des tiers et au droit des enfants : ce qui assimile le mariage à un marché dans lequel l’amour n’a rien à faire, la conscience des époux rien à voir.

C’est ainsi qu’à Rome la forme religieuse du mariage, la confarreatio, par laquelle l’époux s’engendrait spirituellement son épouse avant d’engendrer de celle-ci des enfants, tomba en désuétude. La coemptio, puis l’usucapio, produisant, quant au for extérieur, les mêmes effets, on en conclut avec Ulpien que le contrat était tout, la cérémonie insignifiante ; que ce qui faisait le mariage était la volonté de s’unir, consensus facit nuptias, plus, certaines stipulations concernant les apports et acquêts.

La famille ainsi établie sur une base douteuse, puisque le côté religieux n’était pas compris, et que faute de le comprendre on le délaissait, la légitimité des enfants devenue équivoque, on conçoit comment il devint impossible de distinguer le mariage du concubinage, et comment l’empereur Auguste, dans l’intérêt de la population et des mœurs, fut conduit à donner au concubinat un titre légal. Je m’étonne qu’un écrivain tel que M. Amédée Thierry (Histoire de la Gaule, t. Ier) ait pu voir dans cet abandon de la confarreatio un progrès : les choses parlaient assez haut cependant.

C’est ici le cas d’appliquer la règle : La forme emporte le fond. Le sacrement dédaigné, le sentiment religieux du mariage ne tarde pas à s’éteindre ; l’institution disparaît du foyer, elle n’existe plus que pour la place publique. De ce moment l’incompatibilité des humeurs, des idées, des sentiments, prend l’essor ; la division, puis le scandale, entrent dans la famille ; l’autorité paternelle, que ne tempère plus l’affection, prend un caractère de tyrannie auquel le législateur se croit obligé de mettre un frein ; la femme, protégée par les siens, sentant sa force, s’exagérant ses droits, devient insolente, aspire à l’égalité ; les enfants, à peine adultes, obtiennent l’émancipation ; la famille devient une pépinière de discorde, et le serment conjugal, sanctionné par le divorce, une promesse tacite de résiliation.

Alors, malgré les phrases pompeuses des juristes, qui continuaient à définir le mariage une participation du droit divin et humain, il devint clair pour tout le monde que cette prétendue participation se réduisait à une association de biens et de gains, communauté de profits et pertes, dont les enfants formaient le principal article. Dans un contrat de cette espèce, auquel suffisait le ministère du tabellion, les stipulations d’intérêt tenant toute la place, l’amour laissé à ses propres risques, le mot de mariage retenu par habitude et pour les convenances, l’union des époux, quant à la couche, ne se distinguait en rien de celle des concubinaires, que dis-je ? des simples fornicateurs ; de sorte qu’entre le mariage, le concubinage et la prostitution légale, il n’y avait pas de différence essentielle.

Rien n’est impitoyable comme la logique. Le voile nuptial, flammeum, déchiré ; l’amour céleste, promis aux époux, changé ipso facto en caresse lascive ; la fidélité maritale jetée aux vents, la pudeur féminine tombée en bégueulerie, le mariage dut être et il fut pris pour ce qu’il était, un marché de dupes.

XIX

Que de raisons aux deux sexes de s’en abstenir !

La vieille Rome avait présenté ce miracle de cinq cent vingt années passées sans un divorce : nous pouvons hardiment en conclure que les adultères, soigneusement dissimulés, furent rares. Quel merveilleux amour, quel respect, quelle charité, quelle force de continence ce seul fait, raconté par tous les historiens comme étant de notoriété publique, officielle, suppose chez les Quirites et leurs matrones !… Une telle race était faite pour conquérir le monde.

Mais voici qu’avec la religion nuptiale la pudicité s’est envolée ; et les mêmes hommes, les mêmes femmes, qui ont étonné le monde par leur chasteté, l’étonneront par leur luxure.

À une époque de dissolution générale, dans un milieu enfiévré par le luxe et les jouissances, dénué de vie publique, sans communion sociale, tout créait aux époux des antipathies sans fin, tout leur devenait motif de divorce, tout militait par conséquent contre le mariage.

L’avarice, d’abord, côté faible de l’âme romaine : les frais de maison sont trop lourds ; l’entretien des enfants et leur éducation sont autant de retranché pour le bien-être personnel. Au-dessus de la maxime Chacun chez soi, chacun pour soi, dont le triomphe a amené la désertion du forum et assuré la fortune de César, règne, sévit, le féroce Primo mihi. Tout pour moi ! Devant cet indomptable égoïsme, que devient l’amour ? Un objet de consommation, comme le pain, le vin, la baignoire, le spectacle, qu’il faut obtenir au plus juste prix. Donc, point de mariage.

Le dégoût du travail : le noble et le chevalier s’en déchargent sur la plèbe, qui le renvoie aux esclaves. Sans travail, ne fût-ce que celui de la surveillance et de l’administration, point de fortune qui se puisse soutenir ; d’ailleurs, point de Justice. Si le riche, indolent et désœuvré, se trouve pauvre, que sera-ce du citoyen sans patrimoine, à qui de vastes possessions ne produisent pas de rente ? Se marier, c’est se condamner à travailler : donc, point de mariage.

L’horreur de la progéniture : la femme n’en veut plus, dans l’intérêt de sa beauté ; l’homme, qui met sa vie à fonds perdus, pour qui la République se réduit à la personne du prince, s’en soucie encore moins. Paternité, patrie, patriciat, autant de fables : donc, point de mariage.

La surexcitation de l’idéalisme, qui sous toutes les formes, philosophie, littérature, arts, envahit la société ; l’empire et ses pompes ; la superstition et ses recherches. Une seule pensée gouverne le monde, apparaît au fond de toutes les doctrines, se fait jour dans toutes les œuvres de l’esprit, sert de mobile à toutes les actions, la Volupté. Le concubinage déjà n’y suffit plus : sans doute il est préférable au mariage, plus économique, plus commode, à l’homme il promet plus de licence, à la femme plus d’égalité, mais lui aussi fatigue par la monotonie : il faut de la variété, de la mise en scène, une excitation orgiastique ; pour rendre à l’amour ses ravissements, une ressource s’offre encore, la débauche.

Arrivé là, toute dignité, toute Justice s’évanouit. Plus de respect, ni pour l’âge, ni pour le sang, ni pour le lien. Toutes les barrières sont franchies : du concubinage légal, puis de la tolérance du lupanar, ou, ce qui revient au même, de la voltige amoureuse qu’entraîne le concubinage, nous entrons comme de plain-pied dans la région du crime : adultère, stupre, inceste, viol. Possible que cette série éprouve de fréquentes interversions : il en est du crime comme de la valeur, qui aux âmes bien nées n’attend pas, dit le poëte, le nombre des années. Je raisonne sur la moyenne de la moralité publique ; et l’on ne saurait nier que la marche de la dépravation dans cette moyenne ne suive le progrès indiqué plus haut :

1. Réduction du mariage religieux à une convention purement civile ;

2. Assimilation de l’amour conjugal à l’amour concubinaire ;

3. Désertion du mariage pour le concubinage ;

4. Le concubinage abandonné à son tour pour la prostitution ;

5. Promiscuité générale, débauche et crime.

Sommes-nous à la fin ? Pas encore : la logique est inexorable, et il nous manque une conclusion.

Dans ce mouvement rétrograde, que signifie la femme ? à quoi répond-elle ? quelle idée sert-elle ? quelle est, devant la société et devant la nature, sa destination ?

La femme, épouse, concubine ou prostituée, moyen de fortune pour quelques-uns, ustensile de ménage ou article de mode pour la masse, objet de consommation pour tous ; la femme, hors de la luxure universelle, n’a pas de destinée, pas de raison d’existence, ni politique ni économique, ni philosophique ou esthétique, ni familiale ; elle n’a plus même de raison puerpérale, puisque le motif principal qui fait fuir le mariage, rechercher le concubinage et l’amour libre, est la crainte de la grossesse, l’horreur de la progéniture.

Allons donc jusqu’au bout.

La génération déclarée incompatible avec la félicité domestique ; la femme d’autre part, en raison de son infirmité naturelle, devenue plus à charge qu’à profit, sans raison d’existence, la sexualité est de trop. À quoi bon ce dualisme, si contrariant par sa fécondité intempestive ? La nature s’est trompée. Ne pouvait-elle autrement pourvoir à la conservation de l’espèce, séparer le travail de la génération des jouissances de l’amour ? La femme, dans cette hypothèse, ne conservant de sa constitution actuelle que ce qu’il en faut pour la volupté, devenant l’égale de l’homme, aurait pu, sans être à charge, conserver son indépendance, remplir aussi les fonctions politiques et économiques ; ou plutôt, toute distinction de famille, de propriété et de sexe étant supprimée, l’humanité eût vécu dans une communauté de biens et d’amours où la Justice, objet de tant de disputes, eût été aussi inconnue que l’inégalité même.

L’unisexualité, tel est le dernier mot de cette dégradation de l’amour. Or, comme il ne se peut rien concevoir par l’entendement qui ne tende à se réaliser dans le fait, l’unisexualité a pour expression pratique, chez tous les peuples, la pédérastie.

XX

Je voudrais qu’il en fût de notre langue comme du latin, dont Boileau a dit :

Le latin dans les mots brave l’honnêteté.

Il est des choses dont on n’inspire bien l’horreur qu’en en parlant comme le peuple, dans les termes les plus énergiques, toute expression détournée pouvant paraître une atténuation du crime plutôt qu’un égard aux bienséances. Puisqu’il m’est défendu d’imiter Juvénal, je prie le lecteur d’avoir égard à la contrainte où me réduit l’usage, et de suppléer de son mieux à la modestie de mes paroles.

Le christianisme a rangé le péché de sodomie parmi ceux qui crient vengeance contre le ciel ; à l’exemple du judaïsme, Lévit. xx, 13, il l’a jugé digne de mort. Sans aller jusqu’à la mort, je regrette que cette infamie, qui commence à se propager parmi nous, soit traitée avec tant d’indulgence. Je voudrais qu’elle fût, dans tous les cas, assimilée au viol, et punie de vingt ans de réclusion. Mais le mieux serait d’y trouver un antidote, et peut-être les pages qu’on va lire, et que j’abrégerai le plus possible, fourniront sur ce triste sujet d’utiles lumières.

Chez les anciens Romains, de même que chez les barbares du Nord, Gaulois, Germains, Scandinaves, la pédérastie semble avoir été à peu près inconnue : je n’en veux pour preuve que la révolution arrivée à Rome, l’an 326 avant Jésus-Christ, à la suite du crime de Papirius. C’est aux Grecs, leurs maîtres ès arts et belles manières, que les Romains des derniers temps de la république empruntèrent cette variété de l’art d’aimer, contre leur inclination propre, et par pure émulation de raffinement. Quant aux Bulgares ou Boulgres, dont le nom est devenu au moyen âge synonyme de sodomite ou pédéraste, j’attribue leur infection à la même origine : ce n’est pas d’aujourd’hui que les civilisés inoculent aux nations dans l’enfance leur débauche et leur vérole.

Mais les Grecs eux-mêmes s’y étaient-ils adonnés de leur propre nature, ou n’en auraient-ils pas pris d’ailleurs l’habitude ? Je penche pour cette dernière opinion. Les Grecs appartiennent au groupe des races celtiques ou druidiques, belliqueuses et chastes. Leurs premiers initiateurs, Olen, Linus, l’ancien Orphée, descendus de Thrace, ressemblent bien plus aux bardes d’Ossian qu’aux mystagogues phrygiens, assyriens et autres. Le génie esthétique des Grecs, incomparable pour la pureté, la sobriété, la dignité, m’est encore un argument de leur chasteté naturelle. C’est par l’Ionie, contiguë à l’Orient, que la Grèce fut infectée de ce mal, en même temps que de ses innombrables divinités et de ses mystères. C’est en Ionie que l’amour unisexuel, comme l’appelle Fourier, fut d’abord chanté et divinisé ; puis, le mythe formé, une philosophie s’ensuivit ; et ce que des poëtes avaient célébré, il se trouva bientôt des penseurs pour le réduire en maximes. Or, c’est surtout cette poétique de pédérastes qu’il s’agit d’expliquer, autant pour l’intelligence de l’antique corruption que pour la cautérisation de la nôtre.

Il y a trente ans, l’idée seule de cette frénésie me donnait des nausées ; il m’eût été impossible d’y arrêter pendant une minute mon attention : combien moins me serais-je avisé d’en entreprendre, si j’ose ainsi dire, la psychologie ! Mais la pudeur de l’homme de cinquante ans ne peut être celle de l’adolescent de vingt ; et nous avons trop d’intérêt, amis de la Révolution et pères de famille, à ce que tous les mystères du cœur humain soient enfin dévoilés, toutes les sources de l’immoralité reconnues, pour reculer devant aucune investigation, si répugnante pour la nature, si navrante pour la raison qu’elle soit.

XXI

Je trouve dans la pédérastie, comme dans toutes les affections du corps et de l’âme, divers degrés de malignité, qu’il importe de reconnaître.

D’abord, elle peut résulter de la privation prolongée jointe à l’incontinence des sens. Sous ce rapport, elle ne me paraît pas différer beaucoup de la masturbation à deux, si commune dans les maisons d’éducation et que chacun s’explique. Un autre de ses analogues est la bestialité, dans laquelle il ne faut guère voir non plus qu’un supplément du coït. Dans ces conditions, peut-on dire que la pédérastie existe ? C’est une turpitude qu’il vaudrait mieux punir du bâton que de la prison, et qui, à moins de récidive, ne tire pas à conséquence.

Plus souvent c’est l’effet d’une volupté furieuse que rien ne peut plus assouvir. Alors, que le magistrat sévisse : l’acte sodomitique est le signe d’une dépravation sans remède.

Que des misérables, manquant de femmes, se procurent entre eux de telles jouissances ; que d’autres, plus scélérats, pour qui le crime a des charmes, s’en vantent, tout cela se conçoit. Mais jamais la philosophie ne s’empara du vol, du parjure, de l’assassinat, pour en faire l’objet de ses théories ; jamais la poésie ne prit de tels monstres pour objet de ses chants : même en matière d’amour, l’adultère, le viol, l’inceste, répugnent au poëte. Comment la sodomie, dernier terme de la dépravation érotique, fit-elle jadis exception ? Comment de grands poëtes en vinrent-ils à célébrer cette monstrueuse ardeur, privilége, à les entendre, des dieux et des héros ? Y aurait-il dans cet accouplement contre nature, dans ce frictus de deux mâles, de deux femelles, une jouissance âcre, qui réveille les sens blasés, comme la chair humaine qui, dit-on, rend fastidieuse au cannibale tout autre festin ? La pédérastie serait-elle un succédanée de l’anthropophagie ?…

Sur ces horreurs il faudrait entendre ceux qui en font passe-temps ; mais ils se cachent, leur aspect dégoûte : impossible d’obtenir, de soutenir une explication. À défaut de dépositions orales, j’ai consulté les témoignages écrits ; j’ai interrogé ces anciens qui surent mettre de la poésie, de la philosophie partout, et qui, parlant à une société habituée aux mœurs socratiques, ne se gênaient guère. Voici à quelles conclusions je suis arrivé : elles confirment de tout point la théorie donnée plus haut de l’amour et du mariage, et de leur dégradation.

Il est consolant pour la moralité humaine de reconnaître que tous les vices, même les plus infects, ont pour point de départ une erreur du jugement produite par une illusion de l’idéal, et que c’est en poursuivant le beau et le bien, mais par une fausse route, que le cœur se souille et que la conscience se déprave. Ce que je vais dire, sans rendre le moins du monde excusable une passion en tout état de cause hideuse, aura du moins l’avantage d’alléger singulièrement le crime de ceux qui les premiers s’en firent les chantres et les panégyristes, en même temps qu’elle nous avertira, nous civilisés du dix-neuvième siècle qui déjà penchons du côté où s’abîma l’amour antique, de nous tenir sur nos gardes.

Je passe sur l’explication de saint Paul, qui croit avoir tout dit quand il attribue le phénomène qui nous occupe au culte des faux dieux :

« C’est pour avoir remplacé, dit-il, la gloire du Dieu incorruptible par des simulacres d’hommes et d’animaux, c’est pour avoir servi la créature au lieu du Créateur, qu’ils en sont venus à outrager leurs propres corps, et qu’ils ont été livrés à des passions d’ignominie. (Rom., chap. Ier.)

Il était tout simple que le christianisme, attaquant l’ancienne religion et la société fondée par elle, imputât au polythéisme les abominations dont il venait purger la terre. Mais sans compter que le christianisme n’a pas réussi dans son entreprise, et que les passions d’ignominie se sont perpétuées dans l’Église du Christ comme dans la synagogue de Bélial, il est clair que l’explication de saint Paul n’explique rien. Quel rapport y a-t-il entre l’idolâtrie et le péché de sodomie ? c’est ce que je vaudrais savoir, et que l’Apôtre ne me dit pas.

XXII

Le dédain réciproque des sexes, et la dépravation de l’amour qui en fut la conséquence, eut sa cause, d’abord dans l’excessive facilité de relations qu’avait créée le paganisme, et qu’il était dans son génie de créer, au point de vue même de l’intérêt et de la dignité de la femme ; puis, dans l’idéalisme universel, qu’une Justice trop faible ne refrénait pas.

J’ai parlé ailleurs de l’idéalisme politique, de l’idéalisme artistique et littéraire, de l’idéalisme métaphysique et religieux. L’idéalisme érotique ferme la série ; il nous donne le dernier mot de toutes les rétrogradations sociales.

Avant tout, pensaient les anciens, l’homme ne peut vivre sans amour ; sans amour, la vie est une anticipation de la mort. L’antiquité est pleine de cette idée ; elle a chanté et préconisé l’amour ; elle a disputé à perte de vue de sa nature comme elle a disputé du Souverain Bien, et plus d’une fois il lui est arrivé de les confondre. Avec la même puissance que ses artistes idéalisaient la forme humaine, ses philosophes et ses poëtes idéalisèrent l’Amour, âme de la nature, souverain des dieux et des hommes ; et comme ils s’efforçaient, par diverses méthodes, d’arriver, les uns à la sagesse, les autres au bonheur, ce fut encore, parmi eux, à qui découvrirait et réaliserait le parfait amour.

La recherche de l’absolu est le caractère du génie humain ; c’est à cela qu’il doit ses aberrations et ses chefs-d’œuvre.

Mais cette idéalité de l’amour, où la trouver ? Comment en jouir, et dans quelle mesure ?

Est-ce le mariage, est-ce cette union entourée de tous les honneurs de la religion, de toutes les prérogatives de la cité, qui comblera notre imagination et notre cœur ?

Le mariage est le tombeau de l’amour, dit un proverbe ; et cela était vrai pour les Grecs, il y a vingt-quatre siècles, incomparablement plus qu’il ne l’est pour nous. Certes, la vertu, comme le vice, est contemporaine de l’humanité, et l’amour conjugal a eu de tout temps ses héros et ses héroïnes ; mais il faut raisonner sur des moyennes, non sur des types qui trop souvent ne sont que des exceptions. Or, la première barbarie, favorable à une rude continence, ayant cédé bientôt devant les premiers triomphes de la civilisation, l’inégalité des conditions s’étant développée, la religion étant de moins en moins sentie, le mariage perdit bientôt son faible prestige, et le cœur, mal défendu par la conscience, se trouva livré à tous les emportements de l’amour. La dignité d’épouse, aristocratique dans son principe et dans sa forme, ne conférait guère à la femme antique que de hautaines prétentions, qui la rendaient peu aimable ; quant à sa chasteté, on peut s’en faire une idée en relisant la scène burlesque entre Sosie et sa femme, dans l’Amphitryon de Molière.

En fait, la chasteté fut médiocrement comprise des anciens. Tous leurs épithalames, depuis le Cantique des cantiques jusqu’aux vers fescennins, en font foi. Qu’attendre dès lors, pour l’amour, d’un pareil commerce ? Fénelon l’a dit quelque part, avec ce sentiment profond qui supplée à l’expérience : Celui qui dans le mariage cherche la satisfaction des sens y sera trompé, et s’en repentira. L’épouse, telle qu’au sortir de l’âge héroïque la civilisation dut la faire, n’ayant pour elle que son orgueil, la trivialité de ses occupations et son importune lasciveté, que réprimaient à peine les ennuis de la grossesse et les rebuffades maritales, l’amour s’envolait au matin des noces, et le cœur restait désert. — « Il n’y a pas la moindre parcelle d’amour dans le gynécée », dit énergiquement Plutarque, et la comédie de Lysistrate, d’Aristophane, en donne la raison. Point d’amour dans les œuvres de la chair : voilà ce que, bien des siècles avant le christianisme, l’éthique, toute spiritualiste, des anciens, leur avait appris ; ce que Plutarque et Lucien tour à tour expriment, avec une crudité de langage qu’il m’est défendu d’imiter.

Le mariage, comme s’en était formellement expliqué devant le peuple romain le grave censeur Métellus Numidicus, ne servait qu’à la conservation de la race libre :

« Si nous pouvions nous entretenir sans femmes, citoyens, nous chasserions loin de nous cette incommodité ; mais puisque la nature a voulu que nous ne pussions nous en passer, il est de notre devoir de sacrifier à la perpétuité de la république, plutôt qu’au plaisir d’un instant. »

C’est en ces termes que l’honnête magistrat recommandait au peuple la pratique du mariage.

Si l’union conjugale est ainsi destituée d’idéal, partant d’amour, le demanderons-nous à l’hétaïra, à la concubine ? Descendrons-nous plus bas encore, à la courtisane ?

Contradictions : l’amour morganatique, recherché en dehors des charges et obligations du mariage, amour essentiellement égoïste, provisoire, sous réserve, de même que l’amour à gages, est toujours l’amour à distance, l’amour réduit à une satisfaction de la vanité et des sens, une sécrétion de l’organisme, une sentine. — Boire, manger, dormir, et le reste, observe Plutarque, est-ce de l’amour ? — Je possède Laïs, dit Aristippe, mais elle ne me possède point. Je l’aime, dites-vous ; oui, comme j’aime le vin, le poisson et tout ce qui me donne du plaisir. Quant à sa personne, je ne sens rien.

Ainsi l’hétaïra et la courtisane n’offrant rien de plus, quant à la délectation amoureuse, offrant même moins que la femme légitime, l’amour tel que le veut l’âme humaine, l’amour idéalisé devient impossible entre les deux sexes, bien qu’il n’ait d’autre principe que leur différence, d’autre but que leur union : il faut ou renoncer à l’amour, ou sortir de la sexualité.

Les anciens n’avaient que trop bien suivi cette analyse ; ils comprenaient merveilleusement que la beauté, au physique comme au moral, est immatérielle, que l’amour qu’elle inspire est tout entier dans l’âme, que par conséquent la volupté que procure la possession n’a rien non plus de la chair, et que tout le plaisir que nous percevons de ce côté est passion et illusion. L’acte vénérien est ridicule, dégoûtant, pour celui qui en est témoin, pénible et triste pour l’acteur, qui y perd le sentiment et la liberté. L’âme y sent quelque chose de honteux. Je hais, dit Hippolyte dans Euripide, une déesse qui a besoin des ténèbres. Le christianisme en a fait un des signes de notre déchéance, et il est sûr que les cyniques n’ont pas réussi à le réhabiliter. La nature elle-même semble d’accord avec la théologie : Post coitum omne animal triste.

Où donc, se demandait l’homme de l’antiquité, où trouver l’amour sans lequel je ne puis vivre, et que je ne puis saisir ni avec ma femme, ni avec ma maîtresse, ni avec mon esclave ? Où est-il, cet amour, feu follet qui ne se montre que pour tromper les hommes ? J’ai trouvé la femme plus amère que la mort, s’écrie Salomon ; il désigne évidemment, non pas la personne, mais le sexe. Néant partout, amour nulle part : que reste-t-il, conclut le roi dévot, sinon de servir Dieu et de s’endormir dans l’égoïsme ?

XXIII

C’est ici qu’il faut suivre la marche de cette séduction idéaliste, qui, faute d’une intelligence suffisante de la Justice, après avoir fait repousser le mariage comme étranger par sa nature à l’amour, aboutit à l’hallucination la plus exécrable.

Il y a, suivant Plutarque, deux espèces d’amour : l’amour vulgaire, qui, comme on vient de voir, n’est pas de l’amour, et l’amour céleste, qui est universel et n’a point de sexe, οὐδετέρον γένους. Il est absurde de faire consister l’amour uniquement dans l’instinct qui pousse un sexe vers l’autre : toute puissance qui porte les êtres à s’unir est amour ; tout ce qui réunit à un degré supérieur les conditions de la force, de la beauté, de l’intelligence et de la vertu, est propre à l’inspirer.

Définition hyperbolique, Dieu sait où elle nous conduira.

Cette idée de la non-sexualité de l’amour est exactement la même qu’exprime Jésus-Christ, quand il apprend aux Saducéens, adversaires de la résurrection, que dans le ciel, séjour de l’amour parfait, il n’y a plus d’union conjugale, neque nubent, neque nubentur, mais que tous sont comme des anges, des êtres neutres, devant la face de Dieu.

Le véritable amour, continue Plutarque, n’a donc plus rien des défectuosités de la matière et du dévergondage des sens, rien de mou, de lâche, d’efféminé. Allumé dans une âme généreuse, il se résout, à force de se purifier par sa propre flamme, en vertu, είς ἀρετὴν τελευτά. Et il cite en exemple la célèbre courtisane Laïs, qui, devenue amoureuse, quitta aussitôt son commerce et sacrifia tous ses amants, sa fortune, sa gloire, à l’homme qu’elle avait choisi. Lucien rapporte des faits bien autrement étranges : des hommes qui, dégoûtés de tout commerce charnel et possédés du véritable amour, passaient leur vie dans les sanctuaires des déesses, obtenant des gardiens, à prix d’or, la permission de contempler leurs statues sans voiles, leur parlant comme si elles eussent été en vie, les baisant amoureusement, et s’estimant plus heureux de telles faveurs que de la possession des plus belles femmes.

C’est donc par un raffinement de délicatesse en même temps que par une recherche quintessenciée du beau et de l’honnête que les anciens en vinrent à mépriser l’amour conjugal, et avec lui tout rapport physique avec la femme. Pétrarque, l’amant idéaliste de Laure, fit-il toute sa vie autre chose ? Et les femmes de son siècle n’auraient-elles pas eu lieu de se plaindre de lui autant que les femmes de Thrace crurent avoir à se plaindre d’Orphée ?… Là était, en effet, l’écueil où devait périr la moralité grecque. L’union des sexes écartée par la logique de l’idéal, l’amour n’a plus de base ; nous sommes arrivés à la contradiction : la catastrophe ne se fera pas attendre.

XXIV

L’amour n’existe qu’à la condition d’une dualité, d’une polarité, diraient aujourd’hui les philosophes. Cette condition nécessaire, comment la remplir ? En composant le couple amoureux de deux personnes du même sexe, bien entendu sans aucune idée d’union charnelle. La filiation des idées et des termes y conduisait. L’amour, dit Plutarque, c’est la vertu ; et la vertu, en grec comme en latin, porte un nom qui rappelle la masculinité, ἀρετὲ, virtus.

Telle est la série d’idées par laquelle les Grecs, à force de spéculer sur l’amour et de le dégager des indignités de la chair, arrivèrent aux derniers excès. Cela peut paraître prodigieux, mais cela est ; et l’histoire entière en témoigne. Ce qu’ils cherchaient dans l’amour universel, ce ne fut pas, dans le principe, qu’on le sache bien, une horrible jouissance : à cet égard les partisans du véritable amour, que Plutarque et Lucien font parler dans leurs dialogues, protestent avec indignation contre l’infamie qu’on leur prête ; ceux qui s’y livrent, assurent-ils, violent et déshonorent l’amour, qu’ils connaissent encore moins que les habitués des courtisanes.

Anacréon, suivant Élien, étant à la cour de Polycrate, tyran de Samos, conçut une vive affection pour un jeune homme nommé Smerdias. Il le chérissait, dit l’historien, pour son âme, non pour son corps. De son côté, l’adolescent avait une affection respectueuse pour le poëte.

Et Plutarque a soin de noter à ce propos qu’il en est de cet amour à faces semblables comme de celui que l’homme éprouve pour la femme : la jouissance est son tombeau ; il s’éteint aussitôt qu’il y a eu rapprochement et souillure des corps. Il regarde ce résultat comme fatal, et il cite des exemples de la haine atroce que l’objet malheureux d’un amour ainsi profané conçoit aussitôt pour le monstre qui a abusé de sa personne.

Il faut bien croire que cette théorie extraordinaire était entrée jusqu’à certain point dans les mœurs, quand on voit les hommes les plus vertueux de l’antiquité et les moins suspects en faire profession. Socrate, qui donna son nom à l’amour parfait avant que Platon lui eût donné le sien, faisait, au vu et su de toute la ville, l’amour à Alcibiade. Il lui enseignait la philosophie, lui reprochait son orgueil, l’arrachait aux séductions des courtisanes, le formait à la continence, et, par son exemple et ses discours, apprenait aux Athéniens à aimer la jeunesse et à la respecter. Il y a une belle leçon de lui dans le dialogue de Platon appelé le Théétète. Théétète est un jeune homme sans grâce, au nez camus, aux petits yeux enfoncés, vrai portrait de Socrate, et qui est présenté et recommandé au philosophe par un citoyen d’Athènes, que ses amis accusaient ironiquement, et à son grand déplaisir, de faire l’amour à ce vilain garçon. Socrate interroge Théétète, le force par ses questions de montrer son intelligence, fait ressortir son heureux naturel, et lui dit à la fin devant tout le monde : Va, tu es beau, Théétète ; car tu possèdes la beauté de l’âme, mille fois plus précieuse que celle du corps. Parole digne de l’Évangile, qui dut frapper vivement les Athéniens, et que Platon n’aurait eu garde de perdre.

Cornélius Népos, dans la vie d’Épaminondas, raconte que, le roi de Perse ayant eu dessein de l’acheter, Diomédon de Cysique, qui était chargé de la commission, commença par mettre dans ses intérêts un tout jeune homme, appelé Micythus, qu’Épaminondas aimait de tout son cœur, quem tùm plurimûm diligebat. Que fit le héros thébain ? Après avoir admonesté sévèrement l’entremetteur du grand roi, il dit à son jeune ami : Pour toi, Micythus, rends-lui vite son argent, ou je te dénonce au magistrat !… Étrange occupation pour des pédérastes, de prêcher à leurs gitons, de parole et d’exemple, la modestie, l’étude, le désintéressement, la chasteté, tous les genres de vertu, et de les menacer du châtiment s’ils s’en écartent !…

Dans une guerre que ceux de Chalcis soutenaient contre leurs voisins, ils durent la victoire au courage de Cléomaque, un des leurs, qui se dévoua à la manière d’Arnold de Winkelried, à la seule condition de recevoir auparavant un baiser de son ami, et de mourir sous ses yeux. C’est Plutarque qui raconte le fait. Je voudrais savoir si la chevalerie a produit rien de plus beau et de plus chaste que ce trait ?

Tout le monde sait que le bataillon sacré de Thèbes, qui périt tout entier à Chéronée, était formé de trois cents jeunes gens, 150 paires, dont l’amour autant que le patriotisme formait la discipline. J’avoue qu’il me répugne souverainement de voir dans cette héroïque jeunesse, formée à l’école de Pélopidas et d’Épaminondas, d’affreux initiés au culte de Sodome.

Une loi de Solon permettait aux esclaves le commerce des femmes ; elle leur interdisait l’amour des jeunes gens. Que signifie cette interdiction du législateur ? L’esclave n’est pas sûr, parce qu’il n’est pas pur : je ne puis y voir autre chose.

Au reste, nous avons un témoignage décisif. Virgile, chantant le messianisme romain et la régénération universelle ; Virgile, disciple de Platon, n’oublie pas cette épuration de l’amour pédérastique. Son épisode de Nisus et Euryale est une imitation de l’amitié grecque. Unis par l’amour et par l’ardeur guerrière,

His amor unus etat, pariterque in bella ruebant,

dit-il des jeunes héros : Euryale, type de jeunesse splendide et de grâce vertueuse, que toute l’armée aime autant qu’elle l’admire,

Euryalus formâ insignis veridique juventâ…
Gratior et pulchro veniens in corpore virtus ;


Nisus, son pur et pieux amant, Nisus amore pio pueri. Lisez aux 5e et 9e livres de l’Énéide l’histoire touchante de cet amour : on dirait un épisode du bataillon sacré de Thèbes. Et c’est après avoir raconté leur mort que le poëte s’écrie : Heureux couple ! si mes vers ont quelque puissance, votre mémoire durera autant que le Capitole, aussi longtemps que Rome tiendra l’empire du monde.

XXV

Pourquoi nous étonner si fort, après tout, d’un attachement qui a ses racines dans la nature même ? Ne savons-nous pas qu’il existe entre l’adolescent et l’homme fait une inclination réciproque, qui se compose de mille sentiments divers et dont les effets vont bien au delà de la simple amitié ? Qu’était-ce que l’affection de Fénelon pour le duc de Bourgogne, cet enfant de son cœur et de son génie, qu’il avait créé, formé, la Bible dirait engendré, comme il avait créé son Télémaque ? De l’amour, dans le sens le plus pur et le plus élevé que lui donnaient les Grecs. Fénelon instruisant le duc de Bourgogne, c’est Socrate révélant à ses auditeurs la beauté de Théétète, c’est Épaminondas réprimandant Micythus. Qu’il eût voulu mourir pour ce fruit de ses entrailles, le tendre Fénelon !…

J’irai plus loin : qu’était cette prédilection tant remarquée du Christ pour le plus jeune de ses apôtres (Jeanxii, 23 ; xix, 26, 27 ; xxi, 20) ? Je ne sais quel incrédule a pris occasion de ces passages pour jeter sur les mœurs de Jésus un odieux soupçon ; pour moi, j’y vois, comme dans l’épisode de Nisus et Euryale, une imitation chrétienne de l’amour grec. Et ce n’est pas la moindre preuve à mes yeux que l’auteur du 4e Évangile ne fut pas un Hébreu de Jérusalem, incapable de ces délicatesses, mais un helléniste d’Alexandrie, qui connaissait son public, et ne trouvait rien de mieux pour vanter la sainteté du Christ que d’en faire un amant à la manière de Socrate. Nous calomnions les anciens, et nous ne voyons pas que leurs idées, ramenées à leur juste mesure, ont leur source dans le cœur humain, et qu’elles ont coulé jusque dans notre religion.

La distinction des amours et la différence de leurs caractères était si bien établie chez les Grecs, que nous les voyons habiter ensemble, sans se combattre ni se confondre : chose qui n’a pas lieu, assure-t-on, pour les sodomites. Achille a pour compagne de sa couche, hétaïra, Briséis, la belle captive ; pour ami de cœur, Patrocle, son hétaïros. Aussi, quelle différence dans les regrets qu’il leur donne ! Pour Briséis, il pleure, il jure de ne plus combattre et de retourner en Thessalie ; pour Patrocle, il viole son serment, tue Hector, massacre ses captifs et décide la prise de Troie.

Tous les poëtes grecs qui ont chanté l’amour sous sa double hypostase ont suivi l’exemple d’Homère. Je veux que le Bathylle d’Anacréon soit suspect : l’indiscrétion du poëte, dans le portrait qu’il a tracé de son ami, à laissé tomber sur la pureté de l’original une ombre obscène ; mais combien le sentiment que Bathylle lui inspire l’emporte sur toutes ses fantaisies de maîtresses ! Quoi de plus ravissant que cette chanson de la colombe messagère ! Et quelle rêverie dans ces deux couplets, que les traducteurs séparent comme si c’étaient deux odes :

« Rafraîchissez, ô femmes, de vin doux ma gorge desséchée ; rafraîchissez de roses nouvelles ma tête brûlante. Mais qui rafraîchira mon cœur, incendié par les amours ?

« Je m’assoirai à l’ombre de Bathylle, le jeune arbre à la verdoyante chevelure ; auprès de lui coule et murmure la fontaine de persuasion. C’est là, voyageur épuisé, que je prendrai une nouvelle force… »

Faut-il, pour donner un sens à ces vers si limpides et si tendres, que je m’ingénie à y trouver d’horribles métaphores ? La comparaison de Bathylle à un arbre jeune et verdoyant est familière aux Orientaux : ces vers d’Anacréon semblent traduits mot pour mot du psaume Ier, v. 3-4 : « Il en sera de l’homme vertueux, dit le Psalmiste, comme d’un arbre planté au bord d’une eau courante, et qui donne son fruit dans sa saison : son feuillage ne séchera pas, et toutes ses œuvres seront prospères.

Tout ce qui nous reste de Sapho se réduit à peu près à deux odes. Dans la première, À Vénus, Sapho prie la déesse de combattre avec elle et de ramener à ses pieds son volage amant. Peut-être cette ode nous paraîtrait le nec plus ultrà du sentiment, si le hasard ne nous avait conservé la suivante, À une Femme…. Je n’entreprendrai pas de la traduire ; je croirais violer la Poésie elle-même. Mais je nie, pour Sapho comme pour Anacréon, le sens que l’opinion commune donne à ces vers. Ce qui m’étonne dans toute cette poésie socratique, platonique, anacréontique ou saphique, comme on voudra l’appeler, c’est l’extraordinaire chasteté de la pensée aussi bien que du langage, chasteté qui n’a d’égale que l’ardeur de la passion. M’explique qui pourra, dans l’hypothèse d’un amour impie, cet inconcevable mélange de tout ce que la tendresse la plus exaltée, la pensée la plus sévère, la poésie la plus divine, pouvaient offrir de traits pénétrants, d’images gracieuses et d’ineffable harmonie, avec ce que la rage des sens aurait fait inventer de plus atroce ; quant à moi, une pareille alliance du ciel et de l’enfer dans un même cœur me paraît inadmissible, et je reste convaincu que, s’il y a là-dessous quelque horreur, elle est toute nôtre.

XXVI

J’avoue cependant, et en cela je ne fais que suivre ma propre pensée, j’avoue que cet érotisme homoïousien, quelque spiritualiste qu’en soit le principe, n’en demeure pas moins un délit contre le droit mutuel des sexes, et que ce mensonge à la destinée, après de si beaux commencements, méritait d’avoir une fin épouvantable.

Un des interlocuteurs de Plutarque, celui qui défend la cause de l’amour androgyne ou bi-sexuel, fait à son adversaire, qui protestait au nom des sectateurs du parfait amour contre les accusations dont on les chargeait, l’objection suivante : Vous prétendez que votre amour est pur de tout rapprochement des corps, et que l’union n’existe qu’entre les âmes ; mais comment peut-il y avoir amour là où il n’y a pas possession ? C’est comme si vous parliez de vous enivrer en faisant une libation aux dieux, ou d’apaiser votre faim à l’odeur des victimes.

À ce raisonnement, pas de réponse. Quelque opinion que l’on se fasse de la distinction des corps et des âmes, il reste toujours que celles-ci ne s’unissent que par le rapprochement de ceux-là : de ce moment, l’honnêteté est en péril.

Tout amour, si idéal qu’en soit l’objet, tel qu’est par exemple l’amour des religieuses pour le Christ ou celui des moines pour la Vierge, à plus forte raison l’amour qui se rapporte à un être vivant et palpable, retentit nécessairement dans l’organisme et ébranle la sexualité. Il y a de la délectation amoureuse chez la jeune vierge qui caresse sa tourterelle, et quel délire, on le sait trop, allume dans leurs sens consumés l’imagination des mystiques !… Parvenu au sommet de l’empyrée, l’amour céleste, attiré par cette beauté matérielle dont la contemplation le poursuit, retombe vers l’abîme : c’est Éloa, la belle archange, amoureuse de Satan, qu’il lui suffit de regarder pour se perdre.

Telle est donc l’antinomie à laquelle l’amour, comme toute passion, est soumis : de même qu’il ne peut se passer d’idéal, il ne peut pas non plus se passer de possession. Le premier le pousse invinciblement à la seconde ; mais celle-ci obtenue, l’idéal est souillé et l’amour expire, à moins qu’une grâce supérieure ne le ranime et lui rende l’équilibre.

C’est ainsi que chez les anciens la femme se trouva peu à peu exclue du pur amour, et le mariage, malgré ses honneurs d’institution, tacitement réputé ignoble. Créé par les sens et l’imagination, l’amour, que ne soutenait pas une conscience vigoureuse, s’éteignait, comme un météore tombé du ciel, dans la mer morte du mariage. Dès le lendemain des noces la femme avait perdu son prestige ; le lit conjugal avait englouti, en une nuit, son pucelage et sa virginité. Nulle poésie de l’âme, nulle tendresse du cœur, nulle surveillance des sens, ne pouvait, aux regards d’un époux assouvi, réhabiliter cette infortunée formée à la luxure par sa propre mère. L’illusion irréparablement détruite, le dégoût devenait invincible. Il existe de Sapho un distique dans lequel cette pensée est rendue avec une mélancolie profonde : « Virginité, Virginité ! où fuis-tu que tu m’abandonnes ? » Et la Virginité répond : « Plus jamais je ne viendrai vers toi, plus jamais je ne viendrai. »

Ô France ! tu étais vierge, quand tu possédais la Justice, la virginité des nations. Et maintenant tu as perdu ta fleur, tu ne relèves plus de ton droit, tu as cessé d’être chaste. Tes enfants t’appellent prostituée. Qui te la rendra, ô patrie, cette virginité bienheureuse, qui te la rendra ?….

Puis, l’amour vit de sacrifices : sacrifice à la patrie par l’accomplissement des devoirs civiques ; sacrifice à la famille, par le travail ; sacrifice à la femme, par la continence. Anacréon feint dans une ode que l’Amour, voulant l’éprouver, l’a sommé de le suivre ; qu’il l’a fait courir, à travers les forêts, les torrents, les montagnes, et que le dieu, le voyant épuisé et hors d’haleine, l’a frappé de son aile en lui laissant pour adieu ce reproche : Tu ne peux pas aimer ! Qui ne sait endurer, en effet, ne sait pas aimer : telle est la pensée qui ne fait que traverser le cerveau du poëte. Comment pourrait exister le sacrifice dans cette société basée sur l’esclavage, où toute liberté dégénère en tyrannie, où le travail est en horreur, où la volupté se donne pour si peu de chose ?

Une autre idée, un éclair brille aux yeux d’Anacréon. Il volait à travers l’espace porté sur deux ailes, quand l’Amour, avec des bottines de plomb, se met à sa poursuite et l’arrête en trois pas. Que veut dire ce songe ? Les jeunes filles le fuient, les femmes se moquent de son front dénudé, les jeunes hommes lui reprochent qu’il ne sait plus boire : s’il terminait sa carrière amoureuse par un amour constant ?… Mais ce n’est qu’un songe : comment serait-il constant, lui pour qui l’amour multiplie et pullule comme les têtes de l’hydre ?

Sans chasteté, sans sacrifice, sans constance, point d’amour entre l’homme et la femme. L’Hyménée, ce gardien de la vie, n’est plus qu’un dieu pénible, le frère chagrin et détesté de l’Amour.

Alors le cœur, de plus en plus vide, demande à la fantaisie ce que la nature lui refuse. De là, l’amour céleste des anciens philosophes. Mais, en amour comme en toute chose, l’idéalisme c’est l’absolu, et l’absolu n’a pas de limite. De l’idéalisme proprement dit l’imagination passe à un panthéisme érotique, à ce que Fourier, dans son style métis, appelait omni-gamie. Tout le monde connaît cette ode délirante, tant de fois imitée, où Anacréon dit à sa maîtresse.

« Que ne suis-je ton miroir ! je te verrais chaque jour. Que ne suis-je ta tunique ! tu me porterais toujours. Que ne suis-je ta ceinture ! je te ceindrais tous les jours… »

C’est bien mal comprendre Anacréon de ne voir dans cette pièce qu’une fantaisie galante. Le panérotisme qui l’inspire éclate ici dans toute sa force. Cet amour suprême, qui débrouilla le chaos et qui anime tous les êtres, n’a pas besoin, pour jouir, de la forme humaine. Pour lui, les règnes, les genres, les espèces, les sexes, tout est confondu. C’est le cygne de Léda, le taureau d’Europe, le laurier de Daphné, le jonc de Syrinx, le tournesol de Clytie, la rose d’Adonis. C’est Cénis, changée de fille en garçon ; Hermaphrodite, à la fois mâle et femelle ; Protée, avec ses mille métamorphoses. Sur un plat d’argent ciselé, Anacréon représente Vénus voguant sur la mer, et autour les poissons amoureux qui viennent becqueter le corps de la déesse et la chatouillent pour la faire rire. Théocrite va bien plus loin : dans une complainte sur la mort d’Adonis, il prétend que le sanglier qui le tua d’un coup de croc ne fut coupable que de maladresse ; le pauvre animal voulait donner un baiser à ce beau jeune homme, dans le transport de sa passion il le déchira !…

Quoi de plus ! La sodomie, plus affreuse, dit Plutarque, qu’un sépulcre ouvert, la hideuse sodomie, cas particulier de l’amour idéaliste et panthéistique, longtemps avant Socrate désolait la Grèce. La logique du crime, chez les Syriens, les Babyloniens et autres Orientaux, n’avait pas eu besoin de cette déduction philosophique pour arriver, d’un saut, de la vision de l’idéal à la perpétration du plus grand des forfaits. De bonne heure la religion, commençant par où la théorie devait finir, avait fait de la pédérastie un de ses mystères. Tant il est vrai que l’absolu, sous toutes ses faces, est, par l’idolâtrie qu’il inspire, la cause de toute hypocrisie, de toute dissolution, de toute décadence. Et de quels rangs de la société sortent donc les infâmes que chaque jour une police trop peu sévère défère aux tribunaux ? Sont-ce des paysans, des ouvriers, des hommes de pratique et de travail ? Non, ces gens-là ne sont pas assez avancés dans le culte de l’idéal. Ce sont des raffinés, des artistes, des gens de lettres, des prêtres…. Ô vous tous, jeunes hommes et jeunes filles, qui rêvez d’un amour parfait, sachez-le-bien, votre platonisme est le droit chemin qui conduit à Sodome.

XXVII

J’ai dévoilé le sophisme qui perdit les Grecs. Viennent maintenant les Romains, avec leur débauche titanique, et la société va être engloutie.

Le Romain, esprit positif et sévère, impitoyable comme son épée, n’a pas l’air de s’y connaître. L’Alexis de Virgile, imitation de Théocrite, est un exercice de poëte philhellène, pour l’amusement de la fashion de Rome. Tous les traits de cette églogue sont tirés du lieu commun : c’est un nom de garçon mis à la place d’un nom de jeune fille. Virgile se met à la mode, voilà tout. C’est bien pis du Ligurinus d’Horace ; on dirait le singe de Bathylle. Cicéron se permet quelque part, sur ce honteux sujet, une plaisanterie qui prouve tout juste qu’il n’est point initié à la chose. Ne cherchons pas d’autres citations. Je ne puis dire si Trajan, qui fit faire l’apothéose de son Antinoüs, avait poussé jusqu’au bout la délicatesse de Socrate et d’Épaminondas : je le voudrais pour sa gloire ; ce qui est sûr, c’est que les Césars, à l’exception peut-être de l’imbécile Claude, furent tous, au rapport de Suétone, des infâmes.

À l’exemple des empereurs, sénateurs, chevaliers, plébéiens, tout le monde sodomitisa. Car, dans cette Rome impériale, il fallait que tous, riches et pauvres, jouissent comme César : l’ordre social était à ce prix. Déjà nous savons que la femme, comme la frumentation, le bain, le spectacle, chose de première nécessité, se délivrait à peu près pour rien. Mais ce n’était plus assez que la femme. Un immense commerce de mâles se faisait par tout l’empire pour les joies du peuple-roi, une vraie conscription, dont Sénèque se lamente ni moins ni plus que s’il s’agissait des dîners à cent mille francs par tête, et du vomitoire. Transeo puerorum infelicium greges, aqmina exoletorum per nationes coloresque descripta, quos post transaeta convivia, aliæ cubiculi contumeliæ expectant. C’est ce crime de lèse-humanité que dénonce l’Apocalypse, lorsqu’il montre la nouvelle Babylone sous la figure d’une courtisane qui porte écrit sur le front : « Mère de toutes les fornications et abominations de la terre. » Et c’est en même temps son supplice, comme l’atteste Juvénal :

______________ . . . . . .Sævior armis
Luxuria incubuit, victumque ulciscitur orbem.

Ainsi l’induction est confirmée par l’expérience : la négation du mariage aboutit à la confusion des sexes, c’est l’affirmation de la sodomie.

Et comme la désuétude du mariage a pour causes : 1o l’inintelligence du sacrement, resté à l’état de symbole ; 2o une surexcitation de l’idéalisme érotique, favorisée par le développement des lettres et des arts ; 3o les gênes de l’existence dans une société livrée au luxe et à l’agiotage, dépourvue de balance dans son économie, d’équilibre dans ses pouvoirs, de sincérité dans sa raison ; il s’ensuit que toute nation en qui la Justice, à ces points de vue divers, a défailli, est une nation que dévore la gangrène sodomitique, une congrégation de pédérastes.

Le communisme, ce prétendu antidote de l’inégalité, que Platon oppose à la tyrannie et à la licence comme la véritable forme de la république ; le communisme, je puis le dire maintenant sans passer pour calomniateur, contient dans son principe les mêmes infamies. Par sa négation de la personnalité, de la propriété, de la famille, par son esprit d’église et son dédain de la Justice, il tend à la confusion des sexes ; comme ses contraires, il est, au point de vue des relations amoureuses, fatalement pédérastique.

Les faits prouvent la vérité de ces assertions. La fin lamentable des Romains, des Grecs, des anciens Orientaux, en dit assez ; quant aux faiseurs d’utopies, la promiscuité platonique, l’omnigamie de Fourier, l’androgynie sacerdotale des saint-simoniens, les débauches secrètes qui de tout temps illustrèrent les communautés religieuses, les casernes, les prisons et les bagnes, n’ont pas besoin de commentaire.

Je finis par une citation qui doit frapper toute âme chrétienne. Le peuple de Dieu n’échappa pas à l’anathème ; tous ses prophètes, depuis Moïse, l’accusent. Sans compter qu’il n’eut jamais un sentiment fort élevé du mariage, on le voit, dès le temps de Salomon, livré aux vices qui le devaient conduire aux abominations de Sodome et Gomorrhe : initiation aux mystères de Thammuz ou Adonis, exploitation de la plèbe par l’usure et le servage, la morale remplacée par l’idéalisme esthétique (idolâtrie) ; pour gouvernement, tantôt l’accord, tantôt la lutte de la royauté et du pontificat, double forme du droit divin, double manifestation de l’idéal.

Tout ce qui, après avoir commencé par l’idéal, se poursuit par l’idéal, périra par l’idéal. Là est pour les sociétés le principe de toute déchéance, laquelle se traduit fatalement, pour la famille, le mariage et l’amour, par ce mot à jamais exécré, la pédérastie. Église du Christ, prends garde à toi ! tu as commencé comme la Synagogue, et tu continues comme la Synagogue.


CHAPITRE IV.

Doctrine de l’Église sur le mariage. — Communauté d’amours, concubinat, divorce, confusion des sexes : négation de la femme.

XXVIII

Lorsque le christianisme fit son entrée dans le monde, l’amour et le mariage, l’un par l’autre détruits, sur toute la face de l’empire agonisaient. Pour des réformateurs qui auraient eu l’intelligence des symptômes, la médication était indiquée.

Il fallait, en premier lieu, rétablir le vrai sens de l’amour, qui est le sacrifice et la mort ; définir l’essence du mariage, tant au for intérieur qu’au for extérieur ; déterminer le rôle moral de la femme dans la famille et la société ; éteindre enfin, par la supériorité du nouvel idéal, cette luxure dévorante qui, faisant de l’union des deux sexes un commerce insipide, les poussait à des jouissances contre nature et à leur négation mutuelle.

Ces conditions, toutes de moralité personnelle, supposaient en outre, exigeaient une réforme générale des rapports économiques : division des grandes propriétés foncières, latifundia ; abolition de l’esclavage, rétablissement des libertés locales et politiques. Sans liberté et sans égalité, il n’y a mariage ni famille qui se soutienne : cette vérité est de tous les siècles, et jamais son application ne fût venue plus à propos. L’homme alors redevenu travailleur et citoyen, la femme ménagère et première institutrice des enfants, l’amour rasséréné, le mariage remis en honneur, la prostitution tombait d’elle-même, le concubinat s’anoblissait, l’horreur publique aurait fait justice du reste.

Mais une révolution qui se produisait au nom du ciel ne pouvait procéder avec cette sagesse, et moins que de personne on devait l’attendre des prédicateurs de l’Évangile. Le christianisme réagit contre la dissolution des mœurs païennes de la même manière qu’il réagit contre l’esclavage, l’exorbitance des propriétés et l’autocratie de l’empereur : il changea, avec grand accompagnement d’anathèmes, les termes de la question ; il ne la résolut point. Comparée à la théorie romaine, la théorie chrétienne du mariage fut même un pas rétrograde.

Il faut voir sous quel bizarre aspect les fondateurs commencèrent par envisager la chose.

XXIX

À peine les apôtres, persécutés à Jérusalem, eurent-ils mis le pied sur la terre de la gentilité, qu’il eurent à résoudre, pour la direction des néophytes, cette grave question de morale intime, qui tenait à toutes les habitudes de l’existence païenne :

S’il était permis à des chrétiens de fréquenter les lieux consacrés à l’amour ?

C’est dans les Actes des Apôtres, ch. xv, que se trouve le détail de la consultation.

La proposition, ainsi qu’on peut le voir, se borne aux filles ou prêtresses de Vénus ; elle ne regarde point les hétaires ou concubines, qu’il ne pouvait entrer dans la tête de Juifs, s’adressant à des Gentils, de proscrire ; et elle fait abstraction du mariage. Elle fut solennellement débattue, en même temps que la question de la circoncision, au concile de Jérusalem, tenu par les apôtres, autant que l’on peut conjecturer, vers l’an 56, quatorze ans après la conversion de Paul, vingt-huit après la mort du Christ, que je place, avec Lactance et Gibbon, à l’an 29.

En même temps qu’elle déclara la circoncision inutile, l’auguste assemblée prononça que la fréquentation des femmes consacrées à Aphrodite était interdite ; mais sur quels motifs ?

« Attendu que lesdits lieux d’amour sont placés sous l’invocation d’une divinité païenne, la plus abominable de toutes, d’après Moïse et les prophètes ; qu’il se fait dans lesdits lieux, en l’honneur de la déesse, des libations et des sacrifices, et que le commerce avec les femmes est inséparable de la manducation des mets offerts, idolothyta : toutes choses dont l’ensemble constitue, d’après les Écritures, la fornication… »

Tel est le considérant sous-entendu dans le texte des Actes, mais que le sens du décret suppose. Ce qui choque la religion du collége apostolique, soit faiblesse de sens moral, soit ménagement pour la coutume, c’est, quoi ? la dégradation de la femme ? non ; les licences de la Vénus vulgaire ? ils n’y pensent pas ; c’est la participation à l’idolâtrie, pour eux le plus capital des crimes. D’après le Décalogue et la tradition des prophètes, dont le Christ fermait la série, la défense de l’idolâtrie est absolue ; elle emporte la renonciation aux filles de joie. C’est ce que déclare le concile par son décret :

« Il a plu au Saint-Esprit et à nous, Visum est Spiritui Sancto et nobis, que vous vous absteniez des viandes immolées aux idoles, des boudins, civets (la loi de Moïse défendait de manger le sang, la chair des animaux étouffés ou cuite dans leur sang), et de la fornication : Ut abstineatis vos ab immolatis simulacrorum, et sanguine, et suffocato, et fornicatione. Ce que faisant vous serez sans reproche. Adieu. A quibus custodientes vos bene agetis. Valete. »

Singulier effet du préjugé : ces hommes, qui osaient rompre avec la foi d’Israël et reprendre leur prépuce, s’effrayent d’une vaine cérémonie polythéiste ; dans leur cervelle étroite, c’est la condamnation du boudin bénit qui emporte celle de la fornication. Les idolâtres ne faisaient pas l’amour à jeun ; le temple de Vénus servait aussi de restaurant : c’est par là qu’ils attaquent l’amour libre. Qu’est devenu le prophète de Nazareth ? Qu’aurait pensé sa haute intelligence en voyant ses légats, Pierre, Paul, Jacques, Jean et toute l’Église, gravement occupés de tels scrupules ?

XXX

Du moins, pensez-vous, en vertu de cette décision canonique, la femme va monter d’un grade : plus de courtisanes, plus de mercenaires, plus de ces femmes dont les charmes sont à tous et le cœur à personne ; la femme désormais sera épouse, ou du moins compagnonne.

Doucement, s’il vous plaît ; n’allons pas plus vite que l’histoire. La défense de la fornication ne levait pas, pour la majorité des fidèles, la difficulté économique du concubinat. Aussi, admirez le tour imprévu que prit l’affaire. Puisque, sous le nom de fornication, c’était avant tout le culte des dieux que le concile avait voulu atteindre, le péché, pensait-on, cesserait, si les chrétiens, au lieu de recourir aux saintes du paganisme, s’adressaient à leurs sœurs, c’est-à-dire à des femmes de leur secte, avec lesquelles ils ne couraient aucun risque de manger des viandes défendues. — « Nous sommes tous membres du Saint-Esprit, disaient-ils dans leur jargon ; nous ne pouvons nous unir aux filles de Vénus, à des membres du démon. Mais les sœurs ont reçu comme nous le Saint-Esprit : comment perdrions-nous l’Esprit en nous unissant à elles ? »

Telle fut l’origine des amours libres entre frères et sœurs, c’est-à-dire entre chrétiens et chrétiennes, amours dont la coutume passa jusqu’au quatrième siècle et motiva ces accusations de promiscuité que les églises rivales portaient les unes contre les autres, et qui retentirent tant de fois devant les tribunaux de l’empire. L’église de Pergame, où dominait Nicolaüs ; celle de Thyatire, qui n’était pas encore fondée en 96, sont dénoncées dans l’Apocalypse comme outrepassant la limite posée par le concile, en permettant aux frères non-seulement la jouissance des sœurs, mais la fréquentation des bosquets de Vénus et la participation aux festins des courtisanes, fornicari et manducare de idolothytis. On les compare pour ce fait à Balaam, qui, d’après le livre des Nombres, avait conseillé à Balac, roi de Moab, d’envoyer des filles aux Hébreux pour les initier au culte de Belphégor, et par là irriter contre eux leur dieu Jéhovah. Il paraît même que les Nicolaïtes trouvaient à cette latitude un sens mystique, altitudines, mysteria. Ce fut la grande tentation du premier siècle.

La fornication qui distinguait les disciples de Nicolaüs des autres sectes messianiques était en vérité trop minime pour motiver une déclaration d’hérésie de la part des puritains : aussi l’Apocalypse n’a-t-il pas l’air d’en faire une question de dissidence, habeo adversùm te pauca, bien que, dans son zèle biblique, il menace de mort les prévaricateurs. Ce ne fut que postérieurement que l’interdiction qui frappait les femmes publiques fut étendue à cette promiscuité fraternitaire, devenue en peu de temps pire que la débauche païenne. Pierre, et les autres que l’Église romaine a rangés parmi les vrais apôtres ; Pierre, qui avait frappé de mort Ananias et Saphira pour une infraction légère au droit communiste, fut le premier, si les deux épîtres qu’on lui attribue sont authentiques, à battre en retraite sur la question de l’amour libre : il décida que chacun aurait sa chacune, et donna lui-même l’exemple du concubinat. Mais les partisans de la communauté tinrent bon : l’épître de Jude, quinzième évêque de Jérusalem, publiée entre 117 et 138, et que l’Ëglise a placée dans le canon comme étant de l’apôtre, les dénonce avec fureur ; elle les appelle corrupteurs de la chair, contempteurs de la hiérarchie, blasphémateurs du pouvoir, et les menace du supplice de Sodome et Gomorrhe. Pauvres raisons, vraiment, pour des gens qui faisaient de la communauté des amours une loi de charité, et qui se regardaient tous comme égaux ? Aussi la partie la plus fervente de la chrétienté persista dans la pratique des libres amours jusqu’à ce que l’empereur, embrassant la foi du Christ, vînt nettoyer son bercail ; on voit dans les lettres de Cyprien, évêque de Carthage, décapité en 358, les martyrs recevoir dans leurs cachots la visite des sœurs, et, tout couverts du sang de leurs tortures, les embrasser en Jésus-Christ et Cupidon, au grand scandale du chaste évêque.

Je sais bien que l’Église dite orthodoxe décline la responsabilité de ces aberrations, qu’elle rejette sur l’hérésie. Mais vous avouerez, Monseigneur, que la pensée première de votre Église fut communiste, son idéal communiste, son administration communiste, ses repas, même communistes ; et quand j’ajoute que l’amour y fut aussi communiste, qu’il ne cessa de l’être que lorsque les repas et l’autorité furent sortis de l’indivision, je ne fais que tirer la conséquence du principe qui pendant la première période régit la secte, et rappeler une pratique dont la longue durée accuse l’universalité originelle.

Ainsi, ce n’est pas comme honteux que le christianisme condamne d’abord l’amour libre : le décret du premier concile, l’épître de Jude et l’Apocalypse le prouvent ; c’est uniquement comme incompatible avec la propriété, l’administration ecclésiastique, le respect du gouvernement. Le concile apostolique avait défendu le commerce avec les filles de Vénus en raison des viandes offertes à la déesse ; maintenant le chef de l’apostolat défend la communauté des amours par respect pour les mœurs de l’empire. À travers ces restrictions, on voit que le principe ne change pas : la vraie foi du chrétien est que l’amour, comme le travail et la propriété, doit être commun. Si Pierre et ses successeurs y dérogent, c’est affaire de police et de circonstance, qui ne change rien à l’esprit de l’Évangile et aux tendances de l’Église, n’affecte en rien l’essence du dogme.

XXXI

Avec Pierre et ses acolytes, nous voici donc arrivés au concubinat. Comment les apôtres du Christ, maîtres de morale, ne crurent-ils pas devoir compléter d’emblée la pensée d’Auguste ? Pourquoi, dès le début, au lieu de se tenir dans ce milieu concubinaire, qui n’avait pour lui ni la dignité patricienne ni la franchise de l’amour libre, n’affirmèrent-ils pas exclusivement le mariage ? D’où leur vint cette modération ? Les justes noces étaient-elles réservées pour ce jour terrible, qui faisait le fonds de l’espérance messianique, où, sur les ruines de Rome et de l’univers, devaient se célébrer les noces de l’Agneau ?

C’est un fait que les modernes historiens de l’Église dissimulent tant qu’ils peuvent, mais qui ressort avec évidence d’une lecture attentive des originaux, que jusqu’à une époque avancée le concubinage fut non seulement autorisé, mais d’usage vulgaire dans l’Église. De Potter, Histoire philosophique, politique et critique du Christianisme, cite saint Augustin, disant : « Que les concubines ne sont pas des épouses, non parce que la bénédiction nuptiale leur manque, mais parce qu’il n’y a point d’acte civil constitutif de la dot. » Le même auteur rapporte le concile de Tolède, qui autorise le concubinage, comme supplément du mariage. On cite encore, en faveur de cette opinion, le recueil de Gratien, célèbre canoniste du 12e siècle. De bonne heure, cependant, le concubinat paraît avoir été interdit aux évêques, dont les femmes devaient être épouses légitimes. Le mariage pour les hauts dignitaires, le concubinat pour le commun des fidèles : c’est justement ainsi qu’avait débuté la vieille Rome, avec sa distinction du mariage par confarréation, coemption et usucapion. On sait quelles résistances éprouva le saint Siége, lors de l’institution du célibat ecclésiastique. Le peuple faisait cause commune avec les prêtres : le concubinat étant le mariage populaire, l’interdiction brutale dont on le frappait dans la personne des curés et vicaires devenait une injure à la démocratie. Pour triompher de l’opposition, le pape Grégoire VII, entrant ou feignant d’entrer dans les idées de l’époque, soutint au contraire que le célibat des prêtres avait précisément pour objet d’empêcher l’envahissement de l’Église par la féodalité, en rendant impossible l’appropriation, par les desservants et leurs familles, des fonctions et propriétés ecclésiastiques. Toujours la politique à la place des principes, la discipline à la place de la morale : comme si le droit conjugal était chose variable an gré de la raison d’État, comme si la famille n’était pas la base de toute morale.

Quelle est donc, enfin, sur le mariage, la pensée, la vraie pensée de l’Église ? Où en est-elle aujourd’hui ?

Chose singulière, que personne ne me semble avoir remarquée, mais qui ressort avec éclat de l’histoire de l’Église et de toute sa discipline, l’Église, moins avancée que le paganisme, n’a jamais distingué le mariage du concubinat. Pour elle, c’est tout un. Elle bénit les époux, elle bénit les concubinaires, comme elle bénit toutes choses ; elle bénissait naguères les draps du lit nuptial, que les mariés portaient avec eux à l’Église ; elle bénit autrefois l’amour libre ; si elle l’osait, elle le bénirait encore. Qu’on se marie, ou que l’on se contente de coucher ensemble, de telles distinctions, toutes de tempérament, de convenance ou d’intérêt, ne la regardent point ; qu’on lui demande sa bénédiction seulement, et tout sera pour le mieux. L’Église, en un mot, qui, sur toutes les autres parties de la philosophie sociale, a porté si loin la spéculation théologique, l’Église est restée, sur la question du mariage, dans le pur naturalisme ; elle n’a littéralement pas de religion.

Quoi ! dites-vous, il n’est par vrai que l’Église compte le mariage au nombre de ses sacrements ?… — Un instant, Monseigneur ; les paroles sont les paroles, et les choses sont les choses. Vous avez pour tout de beaux mots, et je ne nie pas qu’on lise dans saint Paul cette phrase magnifique, à propos de l’union de l’homme et de la femme, Sacramentum hoc magnum est. Ceci est un grand sacrement, ou mieux un grand mystère. Sous la pression de la conscience universelle, qui de tout temps fit du mariage l’acte le plus religieux de la vie, l’Église, distancée par le paganisme, dut comprendre qu’elle ne pouvait entièrement abandonner aux définitions de la loi civile ce qu’il y a de plus véritablement sacramentel dans l’humanité. Elle eut donc aussi son sacrement de mariage, le dernier en rang comme en date, sacrement sur lequel, au rapport de Bergier, hésitaient saint Thomas, saint Bonaventure et Scot, et que rejeta plus tard la prétendue Réforme ; elle eut sa messe de fiançailles, sa messe d’épousailles, sa formule de bénédiction nuptiale, tout l’équivalent du rituel de Romulus et de Numa. Mais, vous le savez mieux que moi, la lettre tue, l’esprit vivifie ; et je vous demande : Quel est l’esprit de ce grand sacrement ? Il n’est pas de jeune fille chez laquelle ce mystérieux nom ne réveille un sentiment indéfinissable, bien différent de l’amour : que vous dit, à vous théologien, votre conscience ? Qu’est-ce enfin que le mariage ? Vous êtes embarrassé : « On dispute, dit Bergier, pour savoir quelle est la matière de ce sacrement, quelle en est la forme ; si le prêtre en est le ministre, ou s’il n’en est que le témoin. » Le fond, la forme, le sujet, le ministre, vous ignorez tout. Laissez-moi donc vous dire à vous-même ce que vous pensez ; je vous dirai après ce que pense la Révolution.

XXXII

Les premiers chrétiens, par leur communauté d’amours ; le premier concile de Jérusalem, par son décret touchant les femmes vouées à Vénus ; Pierre, le chef des apôtres, par aa déclaration en faveur du concubinat ; toute l’Église, en un mot, par sa pratique et sa foi, tendaient à l’abaissement du mariage. Il ne manquait à cette tendance que d’être convertie en doctrine : ce fut Saül ou Saul, devenu si célèbre sous le nom de Paul, qui s’en chargea.

Faisons connaissance avec ce personnage.

Saul, de la tribu de Benjamin et de la secte des pharisiens, né à Tarsus en Cilicie, disciple de Gamaliel, inclinant, malgré son éducation hébraïque, vers l’hellénisme, après avoir servi la persécution contre les chrétiens, finit par comprendre, à l’exemple des Simon, des Ménandre et d’une foule d’autres, que c’était fait du mosaïsme, et que le siècle marchait à une rénovation religieuse et sociale qui entraînait tous les peuples, sans distinction de culte ni de langue. Les Hérodiens avaient disparu ; les Sadducéens, les Pharisiens, étaient impopulaires ; le sacerdoce haï ; Theudas, Judas de Galilée et leurs pareils, par le ridicule de leurs entreprises, avaient discrédité le messianisme, tel du moins que, jusqu’à Jésus de Nazareth, l’opinion l’avait généralement compris. Par contre une réaction s’opérait en faveur de ce dernier, exécuté d’un commun accord et malgré sa protestation par le proconsul romain et le pontificat : la disgrâce de Ponce-Pilate, l’exil d’Hérode et d’Hérodias, la fin tragique de Caligula, étaient cités hautement par les chrétiens comme des marques de la vengeance divine. La mort subite d’Agrippa, arrivée l’an 43, quelque temps après le martyre de Jacques, premier évêque de Jérusalem, et regardée par la secte comme une nouvelle marque de la colère d’en haut, acheva d’étonner les esprits et plongea la nation dans le découragement. C’était par la permission de ce prince, dont les États comprenaient avec la Judée, la Samarie, et une partie de la Syrie, et qui désirait plaire aux Juifs, que le pontificat de Jérusalem faisait poursuivre jusqu’à Damas les Nazaréens, contre lesquels Saul lui-même avait obtenu une commission. Agrippa mort, la Judée réduite en province romaine, le peuple, en Asie comme partout, abandonnant les idées nationales en haine de l’aristocratie, que restait-il, pour un génie remuant, dogmatique, aussi propre à jouer le rôle de martyr que celui de bourreau, tel enfin qu’était Saul ? Se faire chrétien : il se fût fait christ si la place n’eût été prise.

Tout à coup il disparaît ; il a des visions, fait une retraite de trois ans en Arabie : celle de Jésus n’avait été que de 40 jours ; puis les frères apprennent, à leur grande surprise, que celui qui jadis les persécutait avec tant de fureur maintenant évangélise la foi de Jésus-Christ. Le moyen de refuser une mission surnaturelle à un homme transfiguré miraculeusement, qui a foulé aux pieds tous les liens de la chair et du sang, non acquievi carni et sanguini ; qui est monté au troisième ciel, d’où il a rapporté des choses extraordinaires ? Aussi Paul rappelle-t-il sans cesse qu’il a été instruit par Jésus-Christ en personne, bien qu’il ne l’ait jamais vu ; quant aux apôtres, il ne leur doit rien. Il a conféré avec Pierre, il est vrai, pendant un séjour de deux semaines qu’il a fait à Jérusalem ; il a aperçu Jacques une fois : qu’est-ce que cela prouve ? Si plus tard il a cru devoir se rendre au concile, en compagnie de Titus et Barnabas, il l’a fait en suite d’une révélation, secundùm revelationem, et afin de confronter les évangiles, mais non pour obéir à une autorité qu’il ne reconnaît pas. Que chacun dirige comme il l’entend sa propre mission : il ne se mêle pas des églises des autres, et il ne souffrira pas qu’on se mêle des siennes. Surtout il revendique l’apostolat des nations comme lui appartenant en propre et ne permet pas que sur ce point on le contredise. C’est en vain que Pierre, au concile de Jérusalem, proteste contre cet accaparement, rappelle sa mission de Césarée, où il convertit le centurion Cornélius ; son voyage à Rome, entrepris alors que Saul n’était pas même baptisé : l’ex-pharisien n’entend pas raison. « À moi, dit-il, l’évangile du prépuce ; à Pierre, celui de la circoncision. » Le prépuce, c’était tout l’empire, 120 millions d’âmes ; la circoncision, c’était la Judée et la Samarie, plus les synagogues répandues par le monde, trois millions d’âmes, peut-être, ce qu’il y avait de plus réfractaire au mouvement.

On lui objecte qu’il n’a pas reçu le ministère des mains de Jésus-Christ.

« Ces hommes, réplique-t-il, parlant de Pierre, Jacques et Jean, ne sont pas chrétiens, car ils transigent avec la circoncision. Mais moi, qui ai renié Israël sans restriction, je suis le vrai représentant du Christ ; je suis cloué sur sa croix ; je ne suis même plus vivant, je ne suis pas moi, je suis le Christ qui vit en moi et qui vous parle par ma bouche : Vivo ego jam non ego, vivit verò in me Christus. »

Une exposition sincère des épîtres de ce maniaque serait l’histoire la plus curieuse des temps apostoliques, et montrerait par quel mirage du fanatisme religieux le plus haïssable des caractères, l’esprit le plus faux, devint la gloire de l’Église et l’oracle de la théologie.

J’ai remarqué déjà, en parlant de l’esclavage, quelles étaient les préoccupations de l’Apôtre. Ce qu’il voulait n’était pas une refonte des mœurs et des institutions : la chose à ses yeux n’en valait pas la peine ; c’était de préparer les fidèles, Juifs et gentils, au retour prochain du Christ, qui devait mettre fin à toutes choses. De là, sa disposition à envisager les questions de morale, d’ordre public et domestique, à travers le prisme de son expectation messiaque. On a vu (Étude V) comment il engageait les esclaves à prendre leur parti de la servitude : c’est dans le même esprit qu’il s’occupe du mariage. Bien petits d’intelligence, pense-t-il, sont ceux qui s’embarrassent de ce détail, comme s’il s’agissait de statuer pour des siècles ! « Le Christ arrive, s’écrie-t-il ; jeûnez, priez, mortifiez-vous ; méritez, par votre pénitence, de participer au nouveau règne. »

Paul est par excellence le docteur de la chute, de la grâce, de la supériorité de la foi sur la Justice et de l’idée millénaire. Sur tous ces points, il se sépare de ses collègues, qui le trouvaient difficile à entendre, faisaient de leur mieux, par leurs concessions, pour conserver l’unité avec le très-cher frère Paul, et, ne mettant pas leurs prévisions palingénésiques à si courte échéance, conciliaient de leur mieux les exigences de leurs ménages avec les devoirs de leur apostolat.

On s’est partagé sur le point de savoir si Paul avait été marié : d’après les passages que je rapporterai de ses lettres, et surtout d’après sa manière de penser sur les femmes, la question ne me semble pas douteuse ; il était, il fut toute sa vie célibataire. Dans l’absorption de son zèle, il ne souffre auprès de lui ni sœur ni concubine ; à plus forte raison ne tolérerait-il pas une épouse. Comment se chargerait-il de ce joug, lui qui oublie même de prendre de la nourriture ?

« N’ai-je pas, s’écrie-t-il, le droit de rompre le jeûne, de boire et de manger, comme les autres apôtres ? N’ai-je pas le droit de traîner partout avec moi une femme, sœur, comme font les frères de Jésus, et Pierre ? Pourquoi donc n’en usé-je pas ? C’est que je suis tout entier à la prédication. Et je n’y ai pas de mérite ; car je suis un homme de prédication, moi. C’est pour moi une seconde nature, une nécessité : Necessitas mihi incumbit. Je suis malade, ni je ne prêche : Væ enim mihi est, si non evangelizavero ! »

Il se vante, l’orgueilleux apôtre. Dans une autre lettre, il fait l’aveu de ses tribulations charnelles : Il m’a été donné un démon de chair qui me colaphise, dit-il en propres termes. J’aime mieux Anacréon demandant un rafraîchissement à l’amour qui le consume : Couronnez de fleurs fraîches, Ô femmes, ma tête brûlante !… Oui, malgré ses naufrages, ses voyages, ses bastonnades, ses jeûnes, ses veilles, malgré sa prédication incessante, Paul ne peut mentir à la lasciveté proverbiale de sa race. Sa continence obstinée le rend malheureux, atrabilaire, cataleptique ; elle lui donne des hallucinations, de la rage. Que ne met-il en pratique sa maxime : Mieux vaut épouser que brûler ? Que ne prend-il une sœur, une concubine, s’il ne veut une femme solennelle ? Pourquoi ce martyre ridicule, indécent, qui trouble sa raison, nuit à sa liberté et fausse sa vertu ?

La théorie de Paul sur le mariage nous fera peut-être pénétrer ce secret. Elle nous intéressse d’autant plus qu’elle fait loi dans l’Église.

XXXIII

Ceux de Corinthe, ville célèbre de temps immémorial pour la beauté et les talents de ses courtisanes ; où la continence, dit naïvement dom Calmet, était d’une pratique plus difficile que nulle part ailleurs, lui avaient écrit sur le sujet qui intéressait si vivement les néophytes, à savoir la fornication, ou, pour mieux dire, l’amour libre. Les choses allaient loin parmi les frères de Corinthe, puisque, dans le pêle-mêle, le fils prenait la maîtresse du père (I Cor., v).

Que répond le terrible prêcheur, l’apôtre humoriste, savant dans les traditions pharisiennes, qui de plus avait étudié les poëtes et les philosophes grecs ?

Ceux de mes lecteurs qui n’ont jamais lu l’Apôtre ne s’y attendent certainement pas : la pensée de Paul sur le mariage est exactement la même que celle des païens qu’il a la prétention de convertir ; c’est la pensée de Métellus Numidicus, déclarant la femme un mal nécessaire ; la pensée de Ménandre, qui dans ces deux vers dit la même chose :

Γαμεῗν, ἑὰν τές αληθείαν,
κακὸν μὲν ἐστι, ἀλλ’ ἀναγκαῒον κακὸν.

C’est le vœu exprimé dans ce vers d’Homère, que tout le monde prenait pour devise :

Αἰθ’ ὄφελον τ’ ἔμεναι, ἀγονος τ’ απολέσθαι
___Vivre sans femme et mourir sans enfants !

Voilà le thème que Paul délaie dans sa première aux Corinthiens, chap. vii.

« En principe, dit-il, il est bien à l’homme de ne pas toucher femme. »

C’est à merveille, très-excellent Paul ! Mais le commun des fidèles ne s’accommode pas de cette haute vertu, qu’il consent à admirer chez les prêtres de Cybèle et les évangélistes de votre trempe ; puis, ce n’est pas avec des boutades qu’on moralise les hommes. À ces conditions, le christianisme est impossible, il ne passe pas. Paul le sent bien : il propose donc, sans autre transition, la monogamie, soit mariage solennel, soit concubinat légalisé de par la loi Julia Poppœa ; il n’y tient pas, il n’en fait aucune distinction.

« Mais à cause des fornications, que chaque homme ait sa femme, et chaque femme son mari. »

La Vulgate dit propter fornicationem ; le grec porte δία τὰς πορνείας, au pluriel. Par ces fornications, l’Apôtre entend, d’abord, la fréquentation des courtisanes païennes, conformément au décret apostolique ; puis, la communauté d’amours entre chrétiens et chrétiennes, introduite par les premiers messianistes, et contre laquelle réagissent Paul et Céphas ; enfin, et surtout, les amours pédérastiques, dont il se faisait un commerce pour les deux sexes, d’après ce que rapporte Paul lui-même (Rom. I, 26 et 27).

Tel est, selon lui, la raison évangélique du mariage : retour à l’usage naturel, tombé en désuétude chez les païens, et renoncement à toutes les prostitutions. La Genèse avait dit, avec infiniment plus de dignité : Il n’est pas bon que l’homme soit seul : donnons-lui une compagne de son espèce. La philosophie de Paul est autre : pour lui, le mariage n’est qu’un remède à l’incontinence. Dom Calmet, qui suit saint Chrysostôme, trouve le motif apostolique plus relevé que celui de la Genèse ; pardonnons au digne bénédictin : il était, comme ses modèles, célibataire.

Loin d’élever l’épouse et d’honorer le mariage, Paul les prend donc, la première comme remplaçante de la courtisane, le second comme supplément de la fornication. Quant à la difficulté économique, si bien mise en lumière de nos jours par Malthus, Paul ne s’en inquiète aucunement ; loin de là, on dirait qu’il s’en applaudit. Le mariage étant une concession regrettable faite à la chair, on ne saurait l’entourer de trop d’épines, le racheter par trop de tribulations. Aussi raisonne-t-il de l’usage du mariage en digne précurseur de Mahomet :

« Que le mari rende le devoir à la femme, et semblablement la femme au mari. »

« Car la femme n’a plus la propriété de son corps, mais le mari ; et l’homme n’a pas non plus la propriété du sien, mais la femme. »

Tout à l’heure on nous disait que le mariage était institué pour empêcher la fornication ; mais n’est-ce pas fornication pure que ce commerce conjugal, à la manière dont l’entend Paul, et toute l’Église après lui ? Que deviennent ici, entre les conjoints, la personnalité, la dignité ? L’épouse, assujettie au devoir, est moins que la concubine, qui, conservant sa liberté, peut du moins exiger de son amant qu’il soit aimable, réservé, même respectueux. Le mari, à son tour, est moins que l’amant libre, à qui son hétaïra, si elle est digne de son nom, ne reprochera jamais sa lassitude et son impuissance.

Après un si beau précepte, il ne manquait plus que de régler les heures et le nombre. Sous la loi du Koran, les crieurs publics, du haut des minarets, rappellent à leur devoir les maris paresseux. Paul se borne à recommander la bonne foi dans l’échange ; il laisse le chiffre ad libitum.

« Ne vous serrez pas l’un l’autre, nolite fraudare invicem, ou, suivant dom Calmet : Ne vous faites pas banqueroute, comme des débiteurs de mauvaise foi, si ce n’est d’un commun accord, et pour vaquer au jeûne et à la prière. »

La Vulgate supprime le mot au jeûne, qui se trouve dans le grec, et qu’exige le sens. Par mesure d’hygiène, l’Apôtre dispense les époux de se rendre le devoir lorsqu’ils jeûnent, d’après l’aphorisme hippocratique : Sine Baccho et Cerere friget Venus.

« Et quand vous avez fini de prier et de jeûner, revenez-y encore, iterùm revertimini in idipsum, de peur que Satan ne vous tente par votre incontinence. »

Il veut dire, de peur que l’ardeur de la chair, vous poussant à la fornication, ne vous fasse retomber dans l’idolâtrie.

L’apôtre Pierre, dans sa première épître, ch. iii, v. 7, recommande la même chose, et pour le même motif, aux maris, mais en donnant à entendre que c’est surtout par charité pour les femmes, dont la nature est plus faible, et qui n’en sont pas moins, avec les hommes, cohéritières de la grâce : Quasi infirmiori vasculo muliebri impertientes honorem, tanquàm et cohœredibus gratiæ vestræ. Le mot muliebri qui dans la Vulgate est adjectif et rend la phrase embarrassée, est substantif dans le grec, τῷ γυναικειῷ, le gynécée, terme honnête, pour indiquer les parties naturelles de la femme. Pauvres femmes ! ce n’est pas assez de les assujettir au devoir, voici qu’on accuse leur tempérament. Que devient l’amour ?

« Il est entendu, continue Paul, que ce que j’en dis est de pure tolérance, secundùm indulgentiam ; je n’en fais pas une loi. »

La loi, suivant lui, serait l’abstension absolue.

« Mais comme tous n’ont pas reçu de Dieu la même grâce dont je jouis (il parle de sa continence !), je répète aux célibataires et aux veuves que, s’ils ne se peuvent tenir et rester ainsi comme je fais, eh bien ! qu’ils se marient : mieux vaut se marier que brûler. »

Que dites-vous, Monseigneur, qui vantez si fort la pudeur évangélique, de ce matérialisme ? C’est pourtant là toute votre vertu : vertu brutale, digne du siècle qui la vit paraître. Comment la délicatesse grecque, comment la gravité romaine, comment la pudeur germanique, ont-elles pu, sans protestation, recevoir cette doctrine avilissante, inspirée par la lasciveté des races phénico-arabes, et dans laquelle viennent se donner la main deux réformateurs partis des extrêmes opposés de l’ascétisme et de la volupté, Paul et Mahomet ?

Chez les Romains, il était de principe non pas juridique, mais moral, que l’honnête femme ne pouvait, en thèse générale, se marier qu’une fois. De quelque manière qu’elle eût perdu son époux, la bienséance lui faisait un devoir de garder sa mémoire ; sa gloire était d’être appelée univira. Paul n’atteint pas à ce degré de convenance conjugale. Il autorise les veuves à se remarier, et si plus tard l’Église latine condamna les secondes noces, nous savons que par ce mot elle entendait le mariage contracté à la suite du divorce, qu’il est dans sa tradition particulière de ne point admettre. Pour ce qui est du remariage après décès, elle permet les secondes et même les quatrièmes noces, et déclare hérétiques ceux qui les blâment : Il vaut mieux se marier que brûler ! Ô saintes Cornélie, Porcie, Agrippine ! trop heureuses d’être nées idolâtres, à l’abri des accommodements de la chasteté chrétienne !

XXXIV

Qu’après cela Paul dise : Ceci est un grand sacrement ou un grand mystère, car le mot sacramentum se prend au sens de mysterium chez les anciens Pères, il n’y a vraiment pas là de quoi établir la religion de l’Église à l’endroit du mariage, d’autant moins que l’Apôtre prend soin d’expliquer lui-même ce qu’il veut dire, quand il qualifie le mariage de mystère :

« Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur :car le mari est le chef de la femme, comme le Christ est le chef de l’Église, dont il a sauvé le corps ; et comme l’Église est soumise au Christ, ainsi les femmes doivent en toutes choses être soumises à leurs maris.

« Maris, à votre tour, aimez vos épouses : comme le Christ a aimé son Église et s’est livré pour elle, afin de la sanctifier, laver et purifier par la parole de vie, et de se faire une Église glorieuse, sans tache, sans ride, pure et immaculée ; ainsi les maris doivent aimer leurs épouses comme leurs propres corps.

« Ceci est un grand mystère : je vous le dis en Christ et en l’Église. » — (Aux Éphésiens, v.)


Tout le monde ne devine pas comment ces banalités sur la soumission des femmes et l’affection des maris couvrent un mystère en Jésus-Christ et en l’Église. Il faut pour cela se reporter aux Écritures dont Paul est rempli, se rappeler que sous l’ancienne loi le pacte de Jéhovah avec la Synagogue était représenté sous l’allégorie d’un mariage ; voir encore, aux chap. xvi et xxiii d’Ézéchiel l’histoire des amours malheureuses de ce Jéhovah, qui se prend de passion pour deux jeunes filles, Jérusalem et Samarie, les tire de la boue et de l’ignominie, en fait ses épouses, puis est payé de son dévouement par la plus abominable infidélité. Ainsi a fait Jésus-Christ : il a aimé l’Église, pauvre et esclave ; il s’est livré pour elle ; il l’a purifiée par son sang ; il la glorifie, la nourrit, la réchauffe (nutrit et fovet), et il attend de notre fidélité sa récompense : tel est le mystère.

Rien de plus clair, à l’aide du rapprochement des deux Alliances, que toute cette allégorie du mariage. La femme, selon l’Apôtre, est un être dégradé, impur, que l’homme qui s’en approche doit, par charité, relever en s’unissant à elle, nettoyer et embellir, comme Jéhovah et le Christ son fils ont fait l’un et l’autre, le premier pour la Synagogue, le second pour l’Église.

À la suite de cette tirade Paul cite aux Éphésiens le passage de la Genèse : L’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair.

Pour comprendre ce texte et n’en pas exagérer la portée, il est indispensable de rappeler l’histoire de la création.

À l’occasion des animaux, la Genèse avait dit que Dieu les créa chacun suivant un type particulier, marquant ainsi l’originalité et l’inconvertibilité des espèces. Quand ce vient à l’homme, elle parle d’une tout autre manière : Dieu ne le crée pas comme il eût fait un nouveau terme de la série animale, suivant un type particulier, conçu selon le bon plaisir de l’entendement divin ; il le fait à son image, de lui créateur. La Vulgate n’a pas rendu cette opposition, que MM. Glaire et Frank, dans leur traduction littérale de la Genèse, ont encore moins entendue, et qu’aucun interprète, que je connaisse, n’a saisie. Maintenant il s’agit de la femme : à l’image de qui sera-t-elle faite ? — « Il n’est pas bon, se dit l’Éternel, que l’homme soit seul : faisons-lui un aide semblable à lui. »

Telle est donc la marche de l’idée génésiaque : en premier lieu les animaux, créés tous d’après des conceptions particulières de l’esprit divin, quadrupèdes, oiseaux, poissons, reptiles, insectes ; l’homme ensuite, fait, par exception, à l’image de Dieu et tiré de la terre ; la femme, enfin, faite à l’image de l’homme, et prise d’une de ses côtes. Dans tout cela qu’a voulu la Genèse ? Marquer la dépendance et l’infériorité de la femme : elle doit être pour l’homme un auxiliaire ; c’est pour cela qu’elle est faite à son image et prise de sa substance. L’Apôtre le rappelle ailleurs en termes singuliers :

Que l’homme se tienne à l’église nu-tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu ; mais que la femme soit voilée, parce qu’elle est la gloire de son mari : sinon qu’on la rase.

Car l’homme n’est pas de la femme, mais la femme de l’homme ; et l’homme n’a point été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. (Première aux Corinthiens, ch. xi.)

Entre ces deux êtres semblables, mais inégaux, quel sera le rapport ? Telle est la question à laquelle va maintenant répondre la Genèse, et saint Paul à sa suite. La femme créée, Dieu ne procède point, à l’égard de cette création dernière, comme il avait fait au sujet des animaux, des plantes et des astres, s’approuvant lui-même et prononçant que c’était bien ! Il présente à Adam tous les animaux pour qu’il les nomme, et la femme en dernier lieu. La revue se passe d’abord avec tranquillité ; puis tout à coup, à la vue de la femme, Adam s’écrie hors de lui : La voilà ! Chair de ma chair, os de mes os, moitié de ma vie !… L’homme quittera son père et sa mère, etc.

La Bible, en faisant ainsi parler le premier amant, rappelle l’androgyne de Platon, dont les deux moitiés séparées tendent avec ardeur à se rejoindre, La dérivation ischah, femme, de isch, homme, sur laquelle insiste en cet endroit la Genèse, témoigne de l’intention : Isch quittera père et mère et s’attachera à Ischah. Les derniers mots font image : Ils seront deux dans une seule chair. Le sens est donc que la création d’Ève, Adam pris pour juge, a réussi, trop bien réussi peut-être, au sens physique et passionnel. C’est l’histoire de la naissance de l’amour ; il n’y a pas un mot qui se rapporte spécialement à l’institution du mariage. L’amour, voilà, selon la Genèse, la destination de la femme : c’est par son amour qu’elle doit aider l’homme ; que si plus tard elle le trompe, si elle tombe dans l’impureté et se montre infidèle, si l’amour qu’elle inspire devient pour la société un fléau, la faute en est au serpent qui a séduit Ève et fait de cette source de vie (Heva, en grec Zôé, vie) un instrument de mort. Dans ces conditions, l’homme qui prend une femme doit se souvenir avant tout qu’il est son rédempteur comme le Christ a été celui de l’Église : telle est, selon l’Apôtre, l’économie du mariage.

Supposons que la Genèse, à propos de la première rencontre d’Adam et d’Ève, au lieu de peindre la fascination que la femme exerce sur l’homme, eût voulu inculquer l’idée du mariage, elle aurait dit, en intervertissant les termes et restant dans la vérité de la nature : La femme quittera son père et sa mère, et s’attachera à son mari ; et ils seront un en deux corps.

L’unanimité dans la dualité corporelle, sous la prépondérance de l’homme : c’était le mariage.

La dualité de volonté dans l’unité couplée des corps, jointe à l’entraînement de l’homme par la femme : voilà le concubinat.

L’expression est claire, et l’intention de l’écrivain n’est pas douteuse : il a voulu représenter, non pas l’union des âmes, ce qui est le propre du mariage, mais leur dualité amoureuse ; pas plus que saint Paul il n’a eu la vraie notion du mariage.

C’est ainsi que l’a entendu l’Apôtre dans sa deuxième aux Corinthiens, chapitre vi, quand, pour détourner ses néophytes de la fréquentation des prostituées, il leur dit :

« Ignorez-vous que celui qui s’accouple à une prostituée fait un avec elle ? Car il est écrit : « Ils seront deux dans une seule chair. »

Lors donc que l’Apôtre se prévaut du même passage de la Genèse, tantôt avec les Éphésiens, pour leur rappeler ce que le mari doit de charité à sa femme ; tantôt avec les Corinthiens, pour les détourner de leurs habitudes de mauvais lieux, il est clair que pour lui l’amour permis ne diffère pas intrinsèquement de l’amour illicite, le mariage ou concubinat de la fornication : à ses yeux ces différents états ne se distinguent que par des circonstances extérieures, comme la continuité des rapports, la communauté d’habitation, et, autant que possible, la participation à la même foi. Dans ces conditions, l’amour conjugal étant accordé seulement comme remède à la fornication, l’œuvre de chair assimilée à un service commutatif, nolite fraudare invicem, l’unité de conscience, d’esprit, de cœur, se trouve de fait exclue ; le mariage se réduit à une tolérance. Le mot est ignominieux, mais il est pris de saint Paul, et il n’y en a pas d’autre pour exprimer la pensée chrétienne.

XXXV

Tous les Pères se sont inspirés, à l’égard du mariage, des sentiments de l’Apôtre. Ils ont dénoncé ce dualisme, si redoutable à la paix de l’âme et au salut, dévoilé cette souillure ineffaçable du lit nuptial, pour laquelle le mari doit demander sans cesse grâce au Christ, la femme grâce à son mari. De là leurs anathèmes, si peu compris, contre la femme, anathèmes qui ne s’adressent point à la personne, participante comme son époux du sang de Jésus-Christ, mais à cette sexualité aux séductions puissantes, cause de tant de douleurs et de tant de crimes.

Souveraine peste que la femme ! s’écrie saint Jean Chrysostôme ; dard aigu du démon ! Par la femme le diable a triomphé d’Adam, et lui a fait perdre le Paradis.

Que de malédictions cette maudite allégorie du fruit défendu a attirées sur le sexe !

La femme, dit saint Augustin, ne peut ni enseigner, ni témoigner, ni compromettre, ni juger, à plus forte raison commander.

Saint Jean de Damas : La femme est une méchante bourrique, un affreux ténia, qui a son siége dans le cœur de l’homme ; fille de mensonge, sentinelle avancée de l’Enfer, qui a chassé Adam du Paradis ; indomptable Bellone, ennemie jurée de la paix.

Saint Jean Chrysologue : Elle est la cause du mal, l’auteur du péché, la pierre du tombeau, la porte de l’Enfer, la fatalité de nos misères.

Saint Antonin : Tête du crime, arme du diable. Quand vous voyez une femme, croyez que vous avez devant vous, non pas un être humain, non pas même une bête féroce, mais le diable en personne. Sa voix est le sifflet du serpent.

Saint Cyprien aimerait mieux entendre le sifflement du basilic que le chant d’une femme.

Saint Bonaventure la compare au scorpion, toujours prit à piquer ; il l’appelle lance du démon. C’est aussi l’avis d’Eusèbe de Césarée, que la femme est la flèche du diable.

Saint Grégoire le Grand : La femme n’a pas le sens du bien.

Saint Jérôme : La femme, livrée à elle-même, ne tarde pas à tomber dans l’impureté. Et encore : Une femme sans reproche est plus rare que le phénix. C’est la porte du démon, le chemin de l’iniquité, le dard du scorpion, au total, une dangereuse espèce.

Nos écrivains damerets affectent une grande colère à la lecture de ces imprécations ; il serait plus simple d’y voir un hommage désespéré rendu au pouvoir de la femme.

Au reste, la méditation du dogme évangélique et la lecture de la Bible étaient peu faites pour inspirer à des âmes ascétiques le respect de la femme et du mariage. Le paganisme, venu au début de la civilisation, plein de joie et d’espérance, avait idéalisé la femme dans ses nymphes, ses muses, ses déesses ; il avait sanctifié le mariage, élevé la famille à la hauteur d’une royauté et d’un sacerdoce.

Le christianisme, provoqué par une corruption sans exemple, vit dans la génération le principe, dans la femme l’instrument de toutes nos souillures. Sans doute, après comme avant la prédication de l’Évangile, l’espèce continua de se reproduire par la voie ordinaire : comme autrefois on fit l’amour et l’on s’épousa ; la femme ne cessa pas d’être la bienvenue auprès de l’homme ; sa condition, son caractère, gagnèrent même quelque chose. Théologiquement le mariage fut sans honneur, la femme sans estime. Le baptême, administré aussitôt après la naissance, n’eut plus d’autre objet que de laver l’impureté génitale. L’influence de la Bible, inspirée, en ce qui touche la femme, des mœurs et traditions du harem, fut désastreuse.

Quels types de femmes que les femmes de la Bible ! Ève, la Pandore hébraïque, dont la curiosité ouvre le monde au péché et à la mort ; les antédiluviennes, qui séduisent les anges et accouchent de géants ; Sara, femme d’Abraham, maussade, incrédule, jalouse et vindicative ; Agar, la favorite insolente ; la femme de Loth, changée en statue de sel ; ses filles, amoureuses de leur père ; Rébecca, qui apprend à son fils Jacob, dont le nom signifie le Filou, à tromper son père et son frère ; Lia, glorieuse et sotte ; Rachel, qui vole les marmousets de son père ; Dina, l’effrontée ; la Putiphar, dont le nom est passé en proverbe ; Marie, sœur de Moïse, qui conspire contre lui ; la femme de Job, qui l’insulte sur son fumier. Que dire d’Abigaïl, de Michol, de Bethsabée, de la reine de Saba, d’une Jahel, d’une Rahab, d’une Dalila, d’une Esther, d’une Judith ?

À l’imitation des Pères, les casuistes ont traité la matière conjugale en vrais Turcs ; ils ont si bien fait que leurs noms sont demeurés infâmes parmi les honnêtes gens. Les honnêtes gens ont tort : accuse-t-on le médecin qui se voue à la guérison des maladies honteuses, alors même que ses remèdes ont pour effet de les aggraver ? Après tout, les dissertations d’un Sanchez et d’un saint Liguori ne font honte qu’à leur religion et à leur siècle ; le traité De Matrimonio est contemporain de l’Aloysia. De pareils livres sont autant de témoignages que, du fait de l’Église et jusqu’au seizième siècle, l’honnêteté n’exista nulle part dans le mariage des chrétiens.

XXXVI

Il est vrai pourtant que l’Église, après une longue et inutile attente, ayant pris le parti d’abandonner l’opinion millénaire, force lui fut de modifier sa théorie du mariage. Le monde ne finissant pas, là où Paul n’avait vu qu’un sédatif aux titillations de la chair, elle finit par découvrir la loi de conservation du genre humain, et, ce qui lui importait davantage, l’instrument de sa propre propagation. Elle condamna donc les hérétiques, qui, sur la foi des premières traditions, comptant toujours sur la venue du Fils de l’homme, et jugeant inutile de faire des enfants, réprouvaient à la fois la génération et le mariage, et elle rétablit l’union conjugale dans son antique et païenne dignité de sacrement.

Mais cette restauration n’eut lieu, au moins de la part des prêtres, que pour la forme. La religion du mariage, abrogée par la foi primitive, se reforma peu à peu dans la conscience des peuples ; le clergé, voué au célibat, à qui l’amour était d’autant plus suspect que sa continence mal entendue lui était plus pénible, continua de regarder le mariage comme un état de pollution habituelle ; et tandis que le calendrier regorge de prétendues vierges, canonisées, comme une Thérèse d’Avila et une Marie Alacoque, pour avoir, pendant une vie de langueur, enduré les soufflets d’Asmodée, c’est à peine si l’on y rencontre une mère de famille.

Au seizième siècle paraît la Réforme. Vous croyez qu’elle va réhabiliter le mariage ! Dieu l’en préserve ! Sur ce point comme sur tous les autres, elle accuse l’Église romaine de superstition, et, revenant à la foi primitive, elle commence par ôter au mariage le titre, que Rome avait fini par lui accorder, de sacrement.

Eh bien ! direz-vous, allez-vous faire un crime aux orthodoxes du sacrilége des protestants ?

Telle n’est pas ma pensée. La réforme accusait l’Église d’avoir, en ce qui touche le mariage, varié dans la foi, ajouté à la tradition apostolique et à l’Évangile : je prétends que l’Église n’a point varié du tout, si ce n’est peut-être dans les mots. Après comme avant le concile de Trente, l’Église de Rome, d’accord avec les chrétiens primitifs comme avec les réformés, nie le mariage, qu’elle confond toujours avec le concubinat.

La société conjugale, disent nos modernes théologiens, peut exister sous trois formes, donner lieu à trois sortes de contrats : le contrat naturel, le contrat civil, le contrat religieux.

Le contrat naturel est l’union spontanément formée par un homme et une femme, antérieurement à l’existence de l’ordre civil, ou en dehors de cet ordre. C’est à proprement parler le concubinat.

Le contrat civil est le même que le précédent, mais accompagné pour les époux de certaines obligations et prérogatives réciproques, exprimées où sous-entendues, et garanties par la société, lesquelles obligations et prérogatives font du concubinat une société civile de biens et de gains, chose que par lui-même le concubinat ne comporte pas nécessairement.

Le contrat religieux consiste dans la bénédiction donnée par le prêtre à deux personnes conjointes, soit seulement de par la nature, soit en outre devant la société : l’Église ne se préoccupe pas plus de l’un que de l’autre.


L’Église, elle le proclame elle-même, ne connaît pas et se soucie encore moins du contrat civil. Elle prétend pouvoir marier nonobstant ce contrat ; rendre époux, par la vertu de sa bénédiction, des concubinaires qui repoussent le mariage civil et l’intervention de la société. Le mariage romain, par coemptio ou usucapio, valait du moins, par sa publicité, pour le for extérieur ; mais le mariage conféré par l’Église, en dehors de la garantie sociale et sans autre motif que de donner absolution du péché, ne vaut en réalité ni pour le dedans ni pour le dehors : c’est la négation même du mariage ?

En deux mots : selon l’esprit de l’Église, le mariage, quel qu’il soit, n’est point chose sacrée ; c’est un acte essentiellement entaché d’impureté, que la bénédiction du prêtre a pour objet de laver, comme une sorte de baptême donné à l’amour.

Jusqu’au concile de Trente, l’Église fut dans l’habitude de donner à tous ceux qui la lui demandaient la bénédiction nuptiale, sans témoins, sans annonce préalable, sans nul souci des familles et des tiers, et c’est encore ainsi qu’elle en use dans les pays de franc catholicisme. Un de mes amis, établi à Valparaiso, se marie. Il fait venir sa fiancée de Paris et l’épouse au débarqué, dans une sacristie, sans publication ni témoins. Le sacrement, en effet, étant un don de Dieu, ne requiert pas l’assistance des hommes. Les unitaires d’Amérique en usent de même, fidèles sur ce point à la tradition de Rome. De là ce fléau des mariages clandestins, auquel le concile de Trente fut obligé, sur la réquisition formelle des souverains, de porter remède, en décrétant qu’à l’avenir tout mariage devait, à peine de nullité, être célébré par le curé des parties ou par son délégué, accompagné de deux ou trois témoins.

Ainsi la distinction, telle qu’on la fait aujourd’hui, entre le mariage et le concubinage, cette distinction, tout imparfaite qu’elle soit encore, ne vient pas de l’Église ; elle appartient à l’autorité civile, qui au seizième siècle imposa à l’Église la publication des bans, l’assistance des témoins, et le ministère ou la délégation de l’ordinaire.

La Révolution a fait plus : ne jugeant pas la sécurité des familles et l’ordre public suffisamment protégés par l’Église, elle a séparé radicalement, pour le fond et pour la forme, le mariage civil et la cérémonie ecclésiastique. Mais l’Église, qui ne renonce pas à ses idées, proteste contre cette séparation outrageuse ; elle revendique pour elle seule le pouvoir de marier, elle devrait dire, pour rester dans l’esprit et la lettre de ses auteurs, le privilége de bénir les concubinaires. À l’heure où j’écris, il est des prêtres qui, malgré le concile et le concordat, poussés par un zèle factieux, s’ingèrent de marier en secret les concubinaires ; d’autres qui administrent le prétendu sacrement sans attendre l’acte civil, et ne s’aperçoivent pas que ce sacrement, donné hors la société, est une consécration du concubinage, un sacrilége.

XXXVII

À ce propos, je ne puis m’empêcher de dire ici quelques mots d’une affaire qui a vivement occupé dans ces derniers temps l’attention publique, je veux parler du procès entre Mme Wéber et les héritiers Pescatore.

Voici le problème :

En France, depuis la Révolution, le mariage civil doit précéder toujours le mariage religieux.

En Espagne, il n’y a pas de mariage civil : le mariage religieux, conformément à la discipline du concile de Trente, tient lieu de tout.

Un concubin français, pour plaire à sa concubine, désire se marier religieusement, mais non pas civilement ; faire, comme l’a dit ironiquement M. Dufaure, un mariage de conscience, non un mariage social et solennel ; surtout éviter la publicité. À cet effet, il obtient la recommandation d’un évêque français auprès d’un curé espagnol, lequel passe d’emblée à la célébration, sans autre formalité en France ni publication. On demande si le mariage religieux ainsi fait à l’étranger emporte, pour la France mariage civil, d’après l’art. 170 du Code ; et si la concubine, lavée, purifiée, épongée par l’Église, peut se dire épouse et commune en biens ?

Cinq consultants, MM. O. Barrot, Bethmont, Marie, Buignet, Demolombe, d’accord avec les évêques de Reims, de Bordeaux, de Paris, de Versailles, répondent : Oui. — Le tribunal, d’accord avec le ministère public et le défenseur des héritiers, M. Dufaure, dit : Non.

Qui est dans la vérité, dans le droit ? J’ajoute : Qui, de MM. Barrot, Bethmont, Marie, Buignet, Demolombe, ou du tribunal, a le mieux saisi l’esprit de la Révolution ?

Après l’exposé qu’on vient de lire, la réponse ne peut être douteuse.

En principe, aux termes de la théologie chrétienne, de la tradition et de la pratique ecclésiastique, le mariage religieux n’est pas un mariage ; c’est une union naturelle, contractée, si vous voulez, devant Dieu, mais non pas devant la société ; union sanctifiée, pour le croyant, par la bénédiction du prêtre et son exorcisme, mais qui n’emporte point par elle-même d’effets civils ; en un mot, un contrat de concubinage.

Le mot déplaît, mais ce n’est pas ma faute. Je voudrais, comme l’empereur Auguste, comme les Apôtres, comme toute l’Église, qu’il pût être rendu honnête ; à ce titre, j’accepterais avec reconnaissance la bénédiction religieuse. Mais que vous vous mariiez devant le Christ, comme H. Pescatore, ou devant le Soleil, comme Marat, qu’importe cette symbolique ? Dès lors que vous écartez votre pays, ne demandez rien à votre pays : vous ne pouvez pas réunir à la fois les franchises du contrat naturel, même sanctifié par le culte, avec les droits du contrat civil que votre intention a été d’esquiver. Peut-être en croirait-on votre protestation, si l’Espagne, encore sous le joug des prêtres, eût été le seul pays où il vous fût possible de vous marier ; mais vous étiez en France, où la régularisation de votre communauté n’eût certes pas été de mauvais exemple : qu’alliez-vous faire en Espagne ?

XXXVIII

J’ai prononcé le mot de divorce.

L’Église, et je parle de toutes les églises, grecque, latine, réformée, sans exception, l’Église, par la manière dont elle a traité le divorce, l’admettant tour à tour et le rejetant, a montré une fois de plus sa pensée secrète sur l’identité du mariage et du concubinage.

D’après la tradition suivie par les rédacteurs des trois premiers Évangiles, le rabbi Jésus s’était exprimé sur le divorce en termes précis, qu’aucune interprétation ne saurait obscurcir :

« Vous savez qu’il a été dit aux anciens : Quiconque voudra renvoyer sa femme lui signifiera l’acte de répudiation.

« Et moi je vous dis que celui qui divorce d’avec sa femme, hors le cas d’adultère, la fait prostituée, et que celui qui épouse une femme divorcée est lui-même adultère. »

Faut-il tant de pénétration pour comprendre la pensée du fondateur ? Il prend en main la défense des femmes, livrées, par le privilége illimité de répudiation que la loi accordait à l’homme, à la brutalité des maris, et il pose une limite à un abus qui faisait dégénérer l’institution en promiscuité. Il restreignait, en un mot, le divorce au cas d’adultère : c’est ainsi que le comprirent les disciples immédiats, qui avaient vu et entendu Jésus, et l’Église grecque est là tout entière pour affirmer la vérité de cette tradition.

Mais Paul a aussi son évangile, plein de choses qui ne se trouvent pas dans l’évangile de Pierre, comme par exemple de rompre toute relation avec la société civile et de s’abstenir de ses tribunaux, malgré le mot si connu du Maître : Mon royaume n’est pas de ce monde. Jésus avait fait profession d’obéissance à l’autorité établie ; Paul prêche la sécession, la sédition. Jésus s’était montré indulgent pour les pécheurs ; Paul tranche du rigoriste. Sur tous les points il aspire à surpasser Jésus dans la morale et dans la gnose, il ne lui laisse que la messianité. À ceux qui lui font des objections sur son enseignement, dont certaines parties ne se trouvaient pas dans celui du Galiléen, il répond avec aigreur :

« Dieu a suscité le Maître, j’en conviens ; mais moi aussi il me suscitera par sa vertu » ; Deus verò et Dominum suscitavit ; et nos suscitabit per virtutem suam. — Tout m’est permis, mais tout ne me convient pas, et je ne relève d’aucune autorité.

« Oui, vous avez été faits membres (enfants) du Christ ; mais quoi ! est-ce qu’en vous reprenant au point où vous a laissés le Christ, je ferai de vous des bâtards ? » Tollens ergo membra Christi faciam membra meretricis ?

Passage qui prouve encore que Paul, à Corinthe aussi bien qu’à Rome, avait été devancé par les autres apôtres.

Après cette verte apostrophe aux Corinthiens réfractaires, il poursuit son exposition ; et c’est alors que, enchérissant sur Jésus comme celui-ci avait enchéri sur Moïse, et singeant jusqu’à sa manière, il prononce cet oracle :

« Vous savez que le Maître a défendu le divorce, hors le cas d’adultère.

« Mais moi je vous dis ceci : Si un frère fidèle a une épouse infidèle, et que celle-ci consente à cohabiter avec lui, il doit la garder ; et réciproquement, si une femme fidèle a un mari infidèle, etle ne le quittera pas. »

Deux mots d’explication sur ce texte. D’après l’ancienne loi, à laquelle Jésus avait fait allusion, le mari seul avait la faculté de signifier le divorce ; la femme maltraitée ne pouvait que s’enfuir et se retirer chez ses parents.

D’autre part, par le mot infidélité il faut entendre tout à la fois : 1o l’idolâtrie, le plus grand des crimes d’après le Pentateuque, et qui constituait entre les Juifs et les races proscrites un empêchement absolu au mariage ; 2o la fornication, et conséquemment l’infidélité conjugale, ainsi que je l’ai expliqué plus haut.

Paul, embrassant dans sa définition la retraite de la femme chez ses parents et la répudiation du mari, les prohibe toutes deux, même dans le cas d’idolâtrie, à plus forte raison dans le cas d’adultère. « Le fidèle, dit-il, devra rester, quand même, avec l’infidèle. » Et la raison, divin Apôtre ?

« C’est que l’honorabilité de l’époux fidèle couvre la fornication de l’infidèle, et que par là les enfants, qui sans cela seraient bâtards, sont rendus légitimes. » Sanctificatus est vir infidelis per mulierem fidelem, et sanctificata est mulier infidelis per virum fidelem : alioquin filii vestri immundi essent, nunc autem sancti sunt.

D’après le style des prophètes, dont Paul affecte de se servir, il est évident que les mots fidèle et infidèle se rapportent à deux ordres d’idées, le culte et le mariage : le parallèle qu’il établit entre la doctrine de Jésus et la sienne le prouve d’ailleurs.

Ne voilà-t-il pas une belle raison en faveur du cocuage ? Comment ! c’est pour annuler la bâtardise que vous, réprouvez le divorce et passez l’éponge sur l’adultère ? Vraiment, les adultérins vous auront obligation. Mais que devient la foi conjugale ? que devient la sainteté du mariage ? que deviennent l’amour et le respect ?

Bagatelles ! Est-ce que le mariage n’est pas institué, d’après Paul, simplement pour remédier à la fornication ? Est-ce qu’un homme sérieux, un esprit grave, un vrai chrétien, peut se soucier de l’amour de sa femme ? Qu’importe, en vérité, de quel père sortent les enfants, pourvu qu’ils soient baptisés ! Passe encore si le mari qui demande le divorce, si la femme qui se sépare, alléguait le refus du debitum : alors il y aurait lieu à rupture, le service pour lequel le mariage est octroyé n’étant pas rempli ; mais si le mari infidèle, si la femme infidèle, consent à la cohabitation, plus le moindre sujet de plainte : c’est à l’époux fidèle à ramener, par la raison et la douceur, l’infidèle.

C’est d’après cette solution, logiquement déduite de l’épître aux Corinthiens, que l’Église latine, qui repousse le divorce, même pour cause d’adultère, autorise l’annulation du mariage pour cause d’impuissance : Si impos. Tout le monde ici se rappelle l’édifiante formalité du congrès, imaginé, sous l’influence de cette casuistique orthodoxe, pour constater les cas d’impuissance, si un mari naturait ou s’il ne naturait pas ; formalité qui ne fut abrogée que sous le règne de Louis XIV.

L’impuissance dans le mariage jugée moins excusable que l’idolâtrie, moins excusable que l’adultère !… Ne trouvez-vous pas, Monseigneur, qu’après cet enfantement Paul a le droit de s’écrier avec un légitime orgueil :

Certes, je crois que moi aussi j’ai l’esprit de Dieu ; Puto autem quòd et ego Spiritum Dei habeam ?

XXXIX

Que la théologie chrétienne ait fait descendre le mariage de la hauteur où l’inspiration polythéiste l’avait placé, c’est un fait que l’histoire de l’Église, que ses Écritures, ses définitions, sa pratique et toutes ses autorités démontrent avec la dernière évidence.

Mais on voudrait savoir encore quelle a été la raison supérieure de ce mouvement rétrograde, que n’expliquerait pas suffisamment la grossièreté primitive de la secte, ni l’esprit oriental de ses missionnaires. Indiquer cette raison, ce sera compléter ma critique.

Le polythéisme, avec ses dieux mâles et femelles, couplés, mariés, l’un de l’autre engendrés, avait donc idéalisé la famille et le mariage ; il avait fait de cet idéal le sommet de Justice et d’honneur auquel il conviait toutes les races humaines, toutes les conditions sociales. Hercule, après sa mort, reçu dans le ciel et devenant l’époux d’Hébé, était l’emblème de la barbarie qui s’élève des violences de l’amour à la sainteté du mariage. On a vu ensuite par quelle dégradation du sentiment religieux et quel concours de circonstances la famille païenne déchut de cet idéal ; comment, enfin, par les raffinements de son érotisme, la société grecque et latine s’abîma dans la volupté unisexuelle.

Que va faire le christianisme ?

C’est une loi de l’histoire, qui a son principe dans le mouvement évolutif des idées, que toute révolution, en même temps qu’elle nie et abroge l’état antérieur, ne fait pourtant que le continuer : nous en avons vu un exemple, à propos du travail, dans la succession des lois qui le régissent tour à tour : Loi d’égoïsme, Loi d’amour, Loi de Justice.

Ainsi le christianisme devait reprendre les choses au point où les avait laissées le polythéisme, faire pour le mariage ce qu’il faisait pour l’esclavage, ce qu’il avait fait pour toute sa théologie. Ce fut en effet ce qui arriva.

Témoin de la dégradation des mœurs domestiques, de l’hypocrisie du mariage, de l’insociabilité de la famille, des misères de la prostitution, des horreurs de l’amour pédérastique ; frappé en même temps de la logique, au moins apparente, du concubinat, si commode, si populaire ; convaincu, du reste, par la théorie platonicienne autant que par ses monstrueux résultats, que le véritable amour n’est pas de ce monde, n’appartient point à des natures mortelles, le christianisme condamna la chair, nia, du point de vue religieux, la sexualité ; quant à la vie terrestre, affirma en principe la communauté des femmes, mais se contenta, dans l’application et par forme de tolérance, du concubinat.

Le christianisme, en un mot, prit pour point de départ le terme où s’étaient arrêtés les philosophes de l’école de Socrate et d’Épaminondas, l’unisexualité spirituelle.

Au fond, tandis que le polythéisme, en instituant le mariage, s’était borné à appeler la Justice au secours de l’amour, le christianisme, faisant un pas de plus, prononça la subordination de celui-ci : en cela il servit le progrès, et prépara la formule supérieure de l’institution. Dans la forme et d’après la lettre, le christianisme fit plus que subalterniser l’amour, il le réputa à péché et le condamna : toute sa discipline fut inspirée de cette condamnation.

J’ai cité déjà le mot du Christ, à qui l’on demandait lequel, de sept maris auxquels une femme avait successivement appartenu, lui resterait après la résurrection : Dans le ciel, répondit-il, il n’y a plus ni époux ni épouses ; tous sont comme des anges devant la face de Dieu. Saint Paul, aux Galates, iii, 28, professe la même doctrine : En Christ il n’y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre, ni mâle, ni femelle. Il pouvait dire encore : Il n’y a ni frère ni sœur, comme Chateaubriand l’a si bien fait voir dans son René. — Je vous ai fiancés au Christ, dit-il ailleurs, comme une vierge chaste… Toute la théorie du célibat religieux est fondée sur ce principe d’une noce spirituelle, où le sexe n’est plus de rien.

Niée dans le ciel, la sexualité, ainsi le veut la logique transcendantale, est condamnée sur la terre ; la femme, pour mieux dire, aux yeux du chrétien, du vrai spirituel, n’existe pas. Erreur ou accident de la nature, tourment de l’homme, image fausse de l’amour, elle ne vaut, comme personne, qu’autant que, se dépouillant de son sexe, elle revêt l’individualité chrétienne, suivant la formule : Ni hommes ni femmes ; tous anges devant l’Absolu.

De là cette conséquence qui anéantit le mariage, que, l’union de l’homme et de la femme n’ayant de valeur que pour la procréation des enfants, tout au plus comme préservatif de la fornication, les personnes conjointes demeurent, quant à la conscience, indépendantes l’une de l’autre, ne relevant que de leur foi, c’est-à-dire de l’Église.

Le concubinat, prenez-y garde, est, à défaut de la communauté des amours, la seule forme d’union que puisse accorder une autorité religieuse à ses membres des deux sexes, et moins qu’une autre l’Église du Christ pouvait déroger à cette loi. Il y a dans le mariage ce fait redoutable pour toute Église, qu’il se forme entre de justes époux une conscience commune, religion de famille, justice domestique, incompatible avec la souveraineté du dehors.

Le concubinat, qui rapproche les personnes, mais ne les identifie pas ; qui unit les corps, en laissant le libre arbitre aux cœurs ; le concubinat, sans Justice propre et sans idéal moral, était tout ce que pouvait supporter la nouvelle religion.

De là aussi l’introduction dans le ménage chrétien d’une tierce influence, qui témoigne énergiquement de sa nature concubinaire.

Chez les anciens, nul ne pouvait pénétrer dans la famille : le gynécée était muré ; ni prêtre ni magistrat n’avait à y voir.

Dans le christianisme, c’est tout autre chose : le prêtre confesse la femme ; il est son époux spirituel ; à lui l’âme, la conscience, le cœur ; au mari, géniteur, le corps. Ils ne sont plus unanimes, c’est-à-dire ils ne font pas un esprit dans deux corps séparés ; ils sont deux, au contraire, comme dit la Genèse, dans une seule chair.

Ainsi l’Église, après avoir flétri l’amour et déshonoré, sans le comprendre, le culte de Vénus, sépare l’épouse de l’époux, malgré l’ordre de Dieu. Au lieu d’initier la femme à la Justice par le mari, le père ou le frère, comme le voulait le mariage romain et comme le veut la nature, elle prétend l’instruire elle-même, par le directeur. Comme dans le ménage fouriériste, le mari, amant charnel, emplira le ventre de la femme ; le prêtre, amant spirituel, emplira l’esprit. De sorte que le mariage chrétien pourrait se définir un cocuage mystique : Hoc est magnum sacramentum !

Partout où le catholicisme a conservé sa puissance, le prêtre est maître de la maison. Que d’incestes spirituels et d’adultères ! Que de maris désespérés par cette aliénation de leurs femmes !

Et toute religion fera de même, j’en atteste Platon et le père Enfantin. Dès lors que la société, au lieu de reposer directement sur la Justice, prend sa base sur une foi, un dogme, un respect transcendantal, il faut qu’elle rompe entre l’homme et la femme le serment matrimonial, ou tout est perdu. De même qu’en leur qualité de citoyens ils relèvent de l’autorité publique, ils doivent en relever en qualité d’époux. Ainsi en usaient avec leurs néophytes les jésuites du Paraguay. Ou la communauté des amours, comme la voulurent Platon et les premiers chrétiens ; ou la subordination du mariage au prêtre, c’est-à-dire le concubinage. Hors de là, point d’Église, point de religion.


CHAPITRE V.

Corruption de l’amour et du mariage chez les chrétiens : Caractère de la lubricité moderne.

XL

À l’idéal d’amour qu’avaient rêvé l’une après l’autre, de la diversité de leur point de vue, l’école spiritualiste de Socrate et l’école sensualiste d’Épicure, le christianisme ne fit donc que substituer, de son point de vue particulier, un autre idéal, l’amour mystique. Des réformateurs judicieux n’eussent eu à faire qu’une chose, c’était, en interprétant le symbole sacramentel, de rétablir le sens juridique du mariage. Fidèles à leur haine de la nature et de l’humanité, les missionnaires du Christ enchérirent sur tous les raffinements de la philosophie païenne. La même cause qui avait perdu la famille antique devait perdre aussi la famille nouvelle : de quelque manière que vous absorbiez le poison, en poudre, en liquide ou en vapeur, il vous tue.

Qu’est-ce d’abord que cet amour mystique ?

L’amour mystique, variété de l’amour platonique, consiste à rapporter à Dieu, beauté éternelle, amour créateur, le sentiment que la nature a établi entre l’homme et la femme, et que les Grecs indiscrets avaient étendu à la nature entière, sans distinction de règne, d’espèce ni de sexe. Du reste, de même que l’amour platonique, et bien plus encore que l’amour platonique, l’amour mystique tend à une continence absolue, à la castration mentale : ce qui emporte toujours la négation de la sexualité, et finalement de l’amour même.

L’origine de ce mysticisme se confond avec celle des religions. Sans parler des mystères aphrodisiaques, qui y conduisaient, on sait que chaque cité se regardait comme unie conjugalement à un dieu, qui la prenait sous sa protection et à qui elle se dévouait par un culte spécial. Les prophètes sont pleins de cette idée : Jéhovah a trouvé la cité israélite nue et proscrite ; il l’a recueillie, épousée, chargée de parures et d’or ; la Loi est son contrat de mariage, le fameux Cantique son épithalame.

« La poésie mystique de l’Inde a pour texte habituel l’amour passionné et extatique de l’âme pour son créateur. Cet amour, le plus éthéré et le plus saint que l’homme puisse sentir, s’y exprime par les images sensuelles du Cantique des cantiques, mais avec une candeur d’expression que l’hébreu lui-même n’atteint pas. On y sent la nudité innocente de l’homme et de la femme dans la pureté sans tache et sans ombre d’un autre Éden. » (Cours familier de littérature, par M. de Lamartine, citation du baron d’Ekstein.)

Le christianisme, condamnant la chair et tout attachement à la créature, devait porter au plus haut degré l’amour mystique, le développer, l’enseigner sous toutes les formes, en faire un précepte et une condition de saint. — « Je vous ai fiancés tous à un seul époux, dit Paul aux Corinthiens, au Christ, comme une vierge chaste. Le Nouveau Testament, les Pères, les mystiques, les sermonaires, ne parlent que des noces du Christ avec son Église, du mariage de l’âme avec son Créateur, de l’union des vierges avec Jésus, leur divin époux. De même que le paganisme, on peut dire que le christianisme se résout tout entier dans une idée, l’amour.

On comprend que dans ce système le mariage soit regardé comme une espèce d’infidélité, dont l’auteur de tout bien, de toute beauté et de tout amour, Dieu, est jaloux, et qu’il ne permet que par un excès de miséricorde.

Celui qui est sans femme, dit l’Apôtre, ne songe qu’à plaire à Dieu, tandis que l’homme marié doit contenter encore son épouse. Pareillement la vierge qui se garde pure de cœur et de corps, ne songe à plaire qu’au Seigneur ; au lieu que la femme mariée doit s’occuper encore du monde et plaire à son mari.

De fait et de droit le mariage chrétien, accordé par tolérance, réservant à Dieu, à l’Église, au prêtre, les préférences intimes du cœur, est un concubinage, pis que cela, un adultère.

Suivons, dans ses conséquences logiques et pratiques, cette nouvelle théorie de l’amour.

XLI

La contradiction apparaît d’abord dans le langage des mystiques. Il leur est impossible de parler de l’amour divin sans employer continuellement les images de l’amour charnel :

« On peut dire, avec Denys le Chartreux, que le divin Époux, voyant l’âme tout éprise de son amour, se communique à elle, se présente à elle, l’embrasse, l’attire au dedans de lui-même, la baise, la serre étroitement avec une complaisance merveilleuse…

« On peut dire, avec saint Bernard, que cet embrassement, ce baiser, cette touche, cette union, n’est point dans l’imagination ni dans les sens, mais dans la partie la plus spirituelle de notre être, dans le plus intime de notre cœur, où l’âme, par une singulière prérogative, reçoit son bien-aimé, non par figure, mais par infusion, non par image, mais par impression… (Bossuet, Sur l’union de Jésus-Christ avec son épouse.)


Peut-être ce matérialisme d’expression, dont les exemples rempliraient des volumes, fut-il nécessaire au commencement pour enlever les cœurs égarés au matérialisme de la débauche, et c’est pourquoi je ne saurais faire de semblables textes un motif d’accusation contre les mystiques. Quelle puissance de chasteté n’a-t-il pas fallu à ces hommes, un saint Bernard, un Fénelon, un Bossuet, pour faire passer un langage qui, appliqué à son objet légitime, serait presque obscène ! Je ne le redouterais même pas, si les conséquences devaient s’arrêter là, pour des enfants. Ce n’est pas dans les paroles que gît le mal ; il est dans l’idée, qui fait de Dieu l’objet d’un amour dont l’union conjugale est déclarée, par article de foi, indigne.

« Adam, notre premier père, s’étant élevé contre Dieu, perdit aussitôt l’empire naturel qu’il avait sur ses appétits. Sa désobéissance fut vengée par une autre désobéissance. Il sentit une rébellion à laquelle il ne s’attendait pas, et la partie inférieure s’étant inopinément soulevée contre la raison, il resta tout confus de ce qu’il ne pouvait la réduire. Mais ce qu’il y a de plus déplorable, c’est que ces convoitises brutales qui s’élèvent dans nos sens, à la confusion de l’esprit, aient si grande part à notre naissance. De là vient qu’elle a je ne sais quoi de honteux, à cause que nous venons tous de ces appétits déréglés qui firent rougir notre premier père. Comprenez, s’il vous plaît, ces vérités, et épargnez-moi la pudeur de repasser encore une fois sur des choses si pleines d’ignominie, et toutefois sans lesquelles il est impossible que vous entendiez ce que c’est que le péché d’origine : car c’est par ces canaux que le venin et la peste découlent dans notre nature. Qui nous engendre nous tue. Nous recevons en même temps, et de la même racine, et la vie du corps et la mort de l’âme. La masse dont nous sommes formés étant infectée dans sa source, elle empoisonne notre âme par sa funeste contagion… » (Bossuet, Sermon sur la fête de la Conception de la sainte Vierge.)

Quelle âme de boue pourrait se scandaliser d’un pareil langage ? Bossuet est aussi chaste que sublime lorsqu’il parle de l’amour et de tout ce qui lui appartient : Milton seul peut lui être comparé. N’est-ce pas une belle et noble chose d’avoir su, par la force du mysticisme, faire oublier le sens matériel des mots, pour ne faire penser qu’au sentiment ? Nos romanciers font juste le contraire : sous des paroles honnêtes, leur talent et leur but est de faire penser aux choses qui le sont le moins. Cherchez, dans toutes les littératures du monde, quelque chose qui approche de cet autre passage :

« Il est un endroit, ô Seigneur, où le diable se vante d’être invincible ; il dit qu’on ne l’en peut chasser : c’est le moment de la conception, dans lequel il brave votre pouvoir…

« Quand je vois mon Libérateur dans cette étroite et volontaire prison (du sein maternel), je dis quelquefois à part moi : Se pourrait-il bien faire que Dieu eût voulu abandonner au diable, quand ce n’aurait été qu’un moment, ce temple sacré qu’il destinait à son fils, ce saint tabernacle où il prendra un si long et si admirable repos, ce lit tout virginal où il célébrera des noces toutes spirituelles avec notre nature ? C’est ainsi que je me parle à moi-même. Puis, retournant au Sauveur : Béni enfant, lui dis-je, ne le souffrez pas, ne permettez pas que votre mère suit violée ! Ah ! que si Satan osait l’aborder pendant que, demeurant en elle, vous y faites un paradis, que de foudres vous feriez éclater sur sa tête ! Avec quelle jalousie vous défendriez l’honneur et l’innocence de votre mère !…


Et il conclut, comme Pie IX et toute l’Église viennent de conclure :

« Si donc nous voyons en Marie un enfantement sans douleur, une chair sans fragilité, des sens sans rébellion, une vie sans tache, une mort sans peine ; si son époux n’est que son gardien, son mariage le voile sacré qui protége et qui couvre sa virginité, son fils bien-aimé une fleur que son intégrité a poussée ; si, lorsqu’elle le conçut, la nature, étonnée et confuse, crut que toutes ses lois allaient être à jamais abolies ; si le Saint-Esprit tint sa place, et les délices de la virginité celle qui est ordinairement occupée par la convoitise, qui pourra croire qu’il n’y ait rien eu de surnaturel dans la conception de cette princesse, et que ce soit le seul endroit de sa vie qui ne soit point marqué de quelque insigne miracle ? » (Ibid.)

Pour moi, je me prosterne devant ce style, j’adore cette pureté incomparable. Ce contraste de l’enfance innocente et sainte reposant sur un trône maculé ; cette suite de prérogatives virginales dont se compose la vie de la femme modèle, et qui ne saurait prendre son commencement dans la souillure des conceptions vulgaires ; ces images de temple, de tabernacle, de lit nuptial, de maternité, tout cela me ravit, et je dis, après Bossuet, mais en généralisant sa pensée : Non, il n’est pas possible que la conception humaine soit souillée, que la véritable épouse cesse d’être vierge en devenant mère, et que cet amour, qui sert de fondement à la famille et à la société, soit livré aux transports de la concupiscence. Tout cela, dis-je, est de la bête, non de l’homme. Si le christianisme s’est trompé, c’est en faisant de la règle l’exception, c’est en restreignant au Christ et à la Vierge ce qui doit être le privilége de toute naissance légitime.

Bossuet et les mystiques doivent donc être tenus pour innocents, et ma critique ne s’adresse point à leurs expressions, pas plus qu’à leurs mœurs. C’est leur foi, c’est leur dogme que je considère.

Le christianisme a beau élever son idéal, protester que son langage est pure métaphore : la parole implique l’idée, et par son idée le christianisme, malgré qu’il en ait, rend hommage à l’amour ; il en reconnaît la condition essentielle, qui est la distinction et l’union des sexes ; et plus il s’exalte dans sa contemplation érotico-théologique, plus il rend chez le mystique l’union amoureuse souhaitable, irrésistible, instante.

Je comprends, jusqu’à certain point, qu’on prenne pour une allégorie la noce mystique de l’âme avec Dieu ; mais le Christ proposé pour époux à la religieuse, mais la Vierge immaculée qu’adorent à l’envi carmes et franciscains, mais le mariage de Marie et Joseph, qui leur sert de modèle, sont-ce là des métaphores ? Et ne sommes-nous pas sur la pente d’une corruption d’autant plus profonde, qu’elle aura enfoncé plus avant ses racines dans l’idéal ?

Au reste, c’est par leurs fruits que se jugent les doctrines, dit l’Évangile : A fructibus corum cognoscetis eos. Descendons de ce ciel de l’amour chrétien, et voyons ce que sa semence a produit sur la terre.

XLII

Soit que le christianisme se bornât à abolir la prostitution, plus ou moins sacrée, en élevant les saintes de Vénus au rang des concubines ; soit, ce qui eût été plus démocratique et plus décisif, qu’il fît disparaître d’un seul coup les deux modes inférieurs de l’union des sexes en décidant que tout amour serait élevé à la dignité du mariage, il fallait, pour cette réforme, assurer préalablement à tout homme les moyens d’entretenir femme et enfants, ce qui impliquait, comme je l’ai dit, la reconstitution économique de la société. Loin de rebuter les réformateurs, une telle perspective était faite pour exciter de plus en plus leur enthousiasme. Le socialisme de 1848 l’avait compris ; il ne recula pas devant l’idée. Tous tant que nous étions alors, nous affirmions avec une égale énergie le droit au travail et le droit au mariage, le premier comme gage et condition du second : c’est dans la combinaison de ce double droit de l’homme et du citoyen qu’est toute l’émancipation de la femme.

Le christianisme, avec son dogme de la chute, avec sa légende désespérée du travail, avec ses concessions à l’endroit du servage, avec ses préventions contre le commerce et l’industrie, avec son ignorance absolue des lois de la production et de la circulation de la richesse, avec son esprit d’autorité, de hiérarchie et de patriciat, était au-dessous de l’entreprise.

La famille et la société désorganisées, il se trouva donc impuissant à rien rétablir ; il n’eut d’énergie que pour flétrir l’homme et la nature, détruire les monuments de l’ancien culte, persécuter ses ministres, s’emparer de ses biens et dotations, et se déchirer lui-même pour la définition de ses dogmes. De même qu’il ne sut sauver l’empire de la dissolution et de l’invasion, il ne sut pas davantage préserver le mariage et la famille de la lèpre qui les rongeait. Le mal ne fut pas guéri ; il changea de caractère. Comme une éruption répercutée, il passa à l’état chronique, et la constitution tout entière fut ébranlée.

Et d’abord, l’idolâtrie interdite, les sectes communistes exterminées, la femme qui jadis, sous la protection du culte public, se vouait à l’amour libre, fut jetée sans forme de procès aux gémonies… Regretterons-nous la prostitution religieuse ? À Dieu ne plaise ; mais il est permis de regretter que des créatures humaines qu’on n’a pas su pourvoir, dont on est forcé de tolérer, de protéger le commerce, n’aient gagné à la réforme évangélique qu’un degré de plus d’avilissement. La prostitution ne finit pas avec le polythéisme, comme nous savons tous : mariée à la misère, proscrite devant les dieux et devant les hommes, écrasée sous l’infamie, elle devint plus abominable, plus hideuse. Plus de consécration qui demande grâce pour la courtisane, plus de poésie ni de chant, pas le moindre idéal qui la relève. Pendant un temps, à Rome, à Venise, l’imitation de l’antique sembla la ressusciter : ce scandale a disparu. La fille de joie est telle à peu près partout que l’exige son baptême, un être voisin de la guenon, pouvant servir de modèle au péché d’origine. Si la police s’en occupe, c’est pour arrêter à temps l’infection dont la bête immonde menace la population honnête. Encore la pudeur chrétienne a-t-elle protesté contre cet encouragement donné à la débauche : M. Benjamin Delessert fut blâmé par les dévots pour avoir créé le Dispensaire, et tenté d’étouffer dans son antre la syphilis. Malédiction aux victimes de la Vénus vulgaire ! Que l’homme pourrisse, et que le chancre le ronge, avant qu’on appelle la science au secours de l’incontinence. Quant aux malheureuses, nous avons lu tous l’histoire de Manon Lescaut : le gouvernement, s’il n’écoutait que sa conscience chrétienne, en ferait de temps à autre des fournées pour la Guyane et Noukahiva.

XLIII

L’état moyen du concubinat, expression exacte de l’idée chrétienne, semblait devoir obtenir grâce : il n’en fut rien. Son nom était impur : il dut opter entre la bénédiction du prêtre et la déclaration d’infamie. On alla plus loin : les femmes des prêtres, au moyen âge, furent assimilées aux concubines, et quand le célibat eut été déclaré obligatoire pour tout le clergé séculier, il fut question, dans un concile de Tolède, d’accorder à ces concubines, à titre d’indemnité, les galères. Point de théocratie sans célibat, et sans théocratie point d’Église, point de religion, point d’obéissance. Si le mariage laïc est déjà une menace pour l’autorité, à combien plus forte raison le mariage du prêtre ?

Ici encore, tout en formant des vœux sincères pour l’extinction du concubinat, je ne puis m’empêcher de dire que le christianisme, qui l’a flétri sans pouvoir le faire cesser, au lieu de servir la morale y a porté une nouvelle atteinte.

Le 10 juillet 1855, la cour d’assises de la Seine condamnait à deux ans de prison une femme convaincue de bigamie dans les circonstances suivantes :

Abandonnée par son mari, elle avait trouvé un amant qui, l’ayant emmenée dans son pays et voulant honorer son union, l’épousa. Tout poussait au mariage l’infortunée : l’abandon du premier mari, le vœu de l’amant et de sa famille, les convenances de la société, qui n’accepte plus, grâce au christianisme, le concubinat, la pudeur même. Il y a mieux : cette femme qu’on accuse de bigamie est en réalité monogame, et plus, pour la convaincre, on insiste sur les circonstances qui l’ont déterminée à célébrer des secondes noces, plus, en dépit de l’Église et de la loi qui l’imite, je la proclame innocente et digne de respect.

Qu’est-ce donc qui fait son crime ? A-t-elle vécu simultanément avec deux maris ? Non : abandonnée du premier, elle s’est attachée au second par un engagement loyal, sinon légal. C’est contre la légalité, non contre l’amour, la Justice, la raison, la pudeur, qu’elle a péché. Or, qu’est-ce que cette légalité ? Un état violent, créé par la spéculation théologique, qui ne laisse pas de moyen terme à la femme abandonnée entre la bigamie, déclarée crime, et le libertinage, qui emporte l’exclusion de la société. Comme si la Justice consistait à créer des situations impossibles, au lieu de s’emparer de celles qu’a faites la raison des temps et des choses, pour les relever peu à peu par l’application du droit !

Supposez, cependant, à défaut du divorce, que nos lois repoussent et que je ne réclame point, le concubinat reconnu, entouré d’un caractère légal, tel à peu près que l’avait fait l’empereur Auguste et que l’Église l’admit si longtemps : que serait-il arrivé de cette femme ? C’est qu’elle eût trouvé avec un compagnon honnête homme une famille d’adoption, des enfants, une part dans la considération publique, les égards du magistrat ; la société, la morale, la raison, la Justice, étaient satisfaites. Au lieu de cela, parce qu’elle a voulu trancher un nœud qui ne se pouvait défaire, la même femme est déclarée, de par la religion et les lois, d’un côté, pour ses nouvelles amours, libertine, adultère, prostituée ; de l’autre, pour sa tentative de remariage, bigame, faussaire, sacrilége. Sur quoi, deux années de prison, rupture des secondes comme des premières noces, abandon universel, flétrissure. À sa sortie de prison il ne lui reste qu’à se jeter à l’eau.

Au surplus, il est arrivé du concubinage comme de la prostitution : il n’a jamais cessé d’exister ; il grandit tous les jours parmi le peuple, qui ne comprenant du lien légitime que la dot, l’abandonne aux riches. On dirait que le cœur humain, trompé par sa religion, trompé par ses légistes, cherche dans les joies économiques de l’union concubinaire la restauration du mariage.

XLIV

L’Église, pudibonde et sévère, n’a donc voulu conserver que le sacrement : on a vu au chapitre précédent ce qu’entre ses mains le sacrement est devenu.

De même, selon l’Évangile, que la Justice, la liberté, la richesse, la science et la paix ne peuvent s’obtenir ici-bas et doivent être regardées comme des prérogatives de l’autre vie ; de même le pur et parfait amour est promis seulement pour le Ciel, là où l’on ne se marie plus, dit le Christ, puisqu’il n’y a plus de sexes, mais où l’on s’aime sans s’unir, à la manière des anges. Sur cette terre, où le démon plus encore que la nature nous a faits mâles et femelles, l’amour est essentiellement impur ; et si le mariage, nécessaire à la conservation de l’espèce, jouit à cet effet d’une dispense de l’Église, il n’y faut voir toujours, comme dans l’eau du baptême et l’huile de la confirmation, qu’un signe physique, une figure creuse, qui ne contient de l’amour que le nom et n’en donne que l’ombre.

Sur ce point, les casuistes sont d’accord, et ils sont logiques. Plus le prêtre, voué par état à l’amour mystique, endure de gêne, plus il aime à ravaler des jouissances que sa religion lui interdit. Ce que le vulgaire prend pour l’inspiration d’une pudeur céleste n’est que l’outrage fait à la nature par le mysticisme. Maris dont les femmes vont à confesse, chacune de vos caresses est comptée au saint Tribunal. Le voile d’ignominie s’est étendu sur vous ; les soufflets que le démon de la chair donne au prêtre, le prêtre les rend à sa pénitente, qui les rend à son mari. — « Toute femme mariée, dit l’évêque de Milan, Ambroise, sait qu’elle a de quoi rougir. » — Cache-toi, femme ; j’aperçois sur ton visage la trace des baisers de ton époux.

Tout cela n’eût été qu’impertinence de pédants et de cafards, si les laïcs avaient pris le sage parti de se moquer des clercs ; mais on n’est pas religieux à moitié. Ce que la théologie avait séparé, la pratique séculière le sépara à son tour ; et s’il est un trait qui distingue les mœurs chrétiennes, c’est cette idée étrange, passée en aphorisme, que, l’amour étant une chose, le mariage une autre, il est contre toute bienséance de les réunir.

Quelques-uns font honneur au christianisme de la galanterie chevaleresque et du respect dont elle entoura la femme. D’autres l’attribuent aux races du Nord, et ne manquent pas à ce propos de citer le fameux passage du livre de Tacite sur les mœurs des Germains. D’autres encore sont allés chercher les origines de la chevalerie chez les Maures ; quelques-uns enfin la trouvent chez les Celtes.

« La femme, dit un écrivain de la Revue des Deux-Mondes (février 1854), la femme, telle que l’a conçue la chevalerie, idéal de douceur et de beauté, posé comme but suprême de la vie, n’est une création ni classique, ni chrétienne, ni germanique, mais bien réellement celtique. »

Pour moi, qui n’ai pas grande foi à la délicatesse barbare, surtout lorsque cette barbarie s’est mise de la veille en contact avec une civilisation raffinée, je crois que c’est faire tort à nos ancêtres goths, ostrogoths, visigoths, longobards, sarrasins, normands et celtes, et les calomnier, que de leur attribuer cette chevalerie qui n’exista jamais que dans des romans relativement modernes, que connurent peu ou point les troubadours, et dont on cite à peine quelques rares exemples, tels que ceux de Pétrarque et de Bayard.

L’amour chevaleresque n’est autre chose que la transformation chrétienne de l’amour platonique, avec ce caractère nouveau qui suffit à en déceler l’origine et qu’on oublie trop, c’est que, d’après la théorie des cours d’amour, l’ami de cœur d’une dame ne pouvait plus devenir son mari, et que, si par aventure ils s’épousaient, elle devait chercher un autre chevalier. N’est-ce pas ainsi qu’en usent encore les dames italiennes ?

Ainsi, selon l’idéal chrétien, idéal théologique, féodal, romanesque ou chevaleresque, comme il plaira de l’appeler, mais idéal le plus faux qui se puisse concevoir, le mariage n’a rien de commun avec l’amour : c’est une fonction où tout est réglé en vue de la lignée, de la succession, de l’alliance, des intérêts, mais dans lequel la suprême bienséance pour les conjoints est de rester, quant à l’amour, et nonobstant la cohabitation et la génération, aussi étrangers l’un à l’autre que s’ils ne s’étaient vus jamais.

Sans doute, ici comme partout, la nature a fait fléchir la doctrine ; le cœur humain, plus puissant, plus haut que la théologie, a réparé de son mieux la brèche faite à la morale par une sotte idéalité. Mais puisque toute société se forme sur sa religion, j’ai le droit de juger la religion et son idéal d’après les mœurs que cet idéal engendre : or, je le demande maintenant à mes lecteurs, le christianisme, qui a balayé, mais dans ses catéchismes seulement, la fornication, et frappé sans succès le concubinage ; qui a popularisé et mis à la mode, sous le sobriquet de chevalerie, son amour mystique, chanté, célébré par tous ses orateurs et ses poëtes ; qui, enfin, par ce raffinement absurde, séparant l’amour de l’hyménée, a séparé autant qu’il était en lui l’époux de l’épouse, et rendu le divorce, qu’il condamnait, universel, le christianisme peut-il se vanter d’avoir purifié l’amour et relevé le mariage ?

XLV

Mais peut-être qu’au total cette confiscation dogmatique de l’amour parfait au profit des eunuques spirituels, peut-être que cette pratique non moins étrange qui fait du mariage deux parts, l’une, celle du cœur, pour le chevalier, l’autre, celle des sens, pour le mari ; peut-être que cette honte versée à pleine coupe sur toutes les variétés de l’amour sexuel, libre ou conjugué, auront rendu les mœurs meilleures, et, sinon extirpé, au moins diminué notablement les vices enfantés par l’idéalisme païen : la masturbation solitaire, l’odieux inceste, le stupre pire que l’infanticide, et le lâche adultère, et l’amour unisexuel.

Non, l’Hercule chrétien n’a terrassé aucun de ces monstres ; d’ailleurs, en supposant que depuis la propagation de l’Évangile il y ait eu dans la luxure générale une diminution d’intensité, ce léger avantage est plus que compensé par la bassesse et l’hypocrisie que le christianisme, par son idéal, devait faire naître dans les nouvelles mœurs.

Pour commencer par le mariage, je doute qu’il ait été déshonoré jamais, par l’incontinence des époux, autant que chez les chrétiens. Si les Romains de la République étaient envers leurs femmes d’une tendresse médiocre, ce que nul ne saurait dire, du moins ils étaient graves dans les témoignages qu’ils leur en donnaient, et, comme la fornication ne leur était pas imputée à péché mortel, ils réservaient à d’autres les fantaisies érotiques que repoussait la dignité de leurs matrones. Le chrétien a pris au pied de la lettre le précepte de l’Apôtre : Afin de prévenir les fornications, que chacun ait sa chacune ; que tous deux se rendent le devoir et ne se fassent faute. Consultez tous les auteurs de théologie morale, tous les manuels du confesseur, où se trouvent révélés, avec de si amples détails et une expérience consommée, les privautés du lit nuptial : se peut-il rien de plus ignoble que l’amour marital entre chrétiens ? Tallemant des Réaux raconte dans ses Histoires, à propos du fameux Arnaud d’Andilly, le chef de cette race bigote qui peupla Port-Royal et remplit le monde de son rigorisme :

« Cet homme était un des plus grands abatteurs de bois qu’on pût trouver ; mais il faisait cela de la façon la plus incommode du monde. Il poussait la nuit sa femme : Cataut ! Cataut ! la réveillait en lui disant : C’est pour l’acquit de ma conscience. Puis, avant que d’en venir plus avant, il faisait une prière à Dieu pour sanctifier l’œuvre de chair ; et cela lui prenait quelquefois cinq ou six fois en une nuit. »

Voir encore, sur cet édifiant sujet, les histoires de Bussi et de Brantôme, les Contes de Boccace, de la reine de Navarre et de La Fontaine, les dialogues latins de Chorier, les bouffonneries conjugales de Rabelais, et toute la littérature amoureuse, avant et depuis la Réforme. Ou je me trompe fort, ou l’on se convaincra que sous l’influence de la dévotion chrétienne les mœurs du mariage ne furent véritablement autres que celles du concubinage, avec la bégueulerie de plus. C’est au dix-septième siècle que la réaction commence, et qui en donne le signal ? Je le regrette pour Molière autant que pour l’Église, cette réaction a pour auteurs les Précieuses.

Les prêtres, fascinés par leur mysticisme, en sont encore à savoir ce que sait toute honnête femme, qu’un homme qui a décidé de se marier a dit adieu à la passion ; que d’amant fougueux il devient aussitôt, par le fait de sa résolution, fiancé plein de réserve, de tendresse et de calme ; que le mariage, loin d’être une union pour le plaisir, est une société de continence mutuelle, et que ce mystère d’une génération sans tache, imaginé pour la gloire du Christ et de sa mère, se réalise à toute conception qu’un vrai mariage enveloppe de ses ombres.

Voici l’exorde d’un sermon prononcé il y a quelques années à Marseille, par un jésuite, dans une conférence de femmes :

« En ouvrant ces conférences, mes très-chères sœurs, je crois devoir vous féliciter sur le zèle que vous mettez à nous seconder dans notre sainte mission. Grâce aux efforts de quelques-unes d’entre vous, des brebis égarées ont été ramenées au bercail. Persévérez dans cette voie. Employez tout ce que vous avez de moyens de persuasion auprès de vos pères, auprès de vos frères, auprès de vos époux, auprès de ceux qui pourraient vous être chers à d’autres titres. Que jamais votre travail de conversion ne se ralentisse. Travaillez à la vigne du Seigneur à tous les instants de votre vie ; travaillez-y le jour, travaillez-y le soir, travaillez-y la nuit, la nuit surtout, mes très-chères sœurs : la nuit, c’est votre force !… »

Le malheureux ! Il assimilait dans sa pensée la condition du mari à celle du moine qui demande à son supérieur une permission de tolérance : Domine, ut eam ad lupanar. Mais, plus sévère envers le mari que l’abbé envers ses moines, il exige des chères sœurs qu’au préalable elles s’assurent que les maris vont à confesse : pas de billet de confession, pas de tolérance.

Tout manque de respect envers soi-même entraîne la perte du respect des autres : comment le mariage serait-il sacré, quand la profanation a pour premiers auteurs les époux eux-mêmes ?

C’est surtout depuis rétablissement du christianisme, et grâce au développement des mœurs chevaleresques, que l’adultère, un des plus grands crimes aux yeux des anciens, a perdu sa gravité et s’est multiplié d’une si déplorable manière. Je n’ai pas besoin d’en expliquer la raison : elle est toute dans ce mot fatal, le devoir. Dès lors que l’amour, dans son idéalité, a été séparé du mariage, et que, d’autre part, l’un des conjoints, par impuissance ou autrement, néglige son devoir, l’infidélité devient pour l’autre excusable, Si impos. De là le ridicule qui s’attache au mari trompé, le blâme réservé au jaloux, la réprobation qui tombe sur le vindicatif. Le cocuage devient le corollaire du mariage ; sous ce rapport, on peut dire qu’il est d’institution catholique et apostolique. Il fait partie du pacte conjugal, il entre avec les mariés à l’église, il en revient avec eux, il s’assied à la table, il veille au foyer ; c’est le dieu Lare qu’apporte, parmi ses hardes, toute épousée. Toute la littérature érotique et badine le chante ; les sages en prennent leur parti : il est le patron d’une confrérie qui embrasse tous ceux sur lesquels l’Église a prononcé le conjungo, la doublure de l’Hyménée, son bon génie, sa fortune. Si le mari peut se vanter de quelque avantage, ce sera, tout au plus, d’une vaine et douteuse priorité.

J’ai connu un jeune marié qui, sur les exhortations de son confesseur et l’avis des commères, s’étant avisé de passer blanches les trois premières nuits de ses noces, fut dans l’intervalle coiffé par sa femme, dont un galant avait surpris le secret, et qui ne put soutenir le ridicule de sa position. N’eût-il pas mieux valu pour cet imbécile, pour sa femme, pour l’avenir du jeune ménage, qu’il fît dès le premier jour une libation à la déesse Pertunda, au lieu de méditer sur l’amour mystique et les gloires de l’Immaculée ?

XLVI

L’amour a son principe dans l’organisme et vit d’idéal : à ce double titre, il est soustrait au libre arbitre. Puis donc que la loyauté, l’honnêteté, sont absentes du commerce permis, se trouveraient-elles par hasard dans la contrebande ? Ces hommes à bonnes fortunes, ces femmes galantes, ces petites filles coquines, toute cette chevalerie errante, en pleine révolte contre la loi, comment est-elle dans ses amours clandestins ? Sans doute nous retrouverons chez de libres amants cette vertu, cette honorabilité si rare entre époux légitimes. Nous avons vu le mariage, considérons le libertinage.

Le sentiment le plus ordinaire qu’éprouve le chrétien pour la femme qui, hors mariage, s’est donnée à lui, est un mépris indéfinissable doublé d’aversion ; et ce mépris, cette aversion, la chrétienne les rend à son complice, dont elle n’attend ni estime ni miséricorde. La promesse ou le regret du mariage étant le prétexte, exprimé ou sous-entendu, de toute aventure, c’est à qui des deux trompera l’autre par une plus adroite hypocrisie. Jamais, chez les anciens, hommes et femmes, garçons et filles, ne se firent un tel jeu de la dignité personnelle et de l’honneur des familles. Le magistrat, à défaut du père, du fils, du père ou du mari, aurait sévi d’office : faire descendre, par une amourette, la femme libre au-dessous de la courtisane, était presque un crime de lèse-majesté. Maintenant, grâce à notre galanterie prétendue chevaleresque, nous avons appris à nous traiter les uns les autres en affranchis. Encore si nous avions la passion pour excuse, nous pourrions être coupables, nous ne serions pas dépravés ; mais ce n’est que libertinage, passe-temps, mode. Vitia ridemus, et corrumpere aut corrumpi sæculum vocatur ! Plus de considération ni de rang, ni d’âge, ni d’amitié, ni de morale publique, devant une débauche érigée en une sorte de mutualité, et dont les risques sont acceptés par l’opinion. Pas de famille qui ne paye, par quelqu’une de ses femelles, sa part contributive de chair à plaisir ; mais pas de famille non plus qui, par ses mâles, ne perçoive sa part du revenu. Gardez vos poules, disait devant moi une honnête bourgeoise, mère de trois garçons ; mes coqs sont lâchés !.. À l’amour comme à la guerre : Chacun chez soi, chacun pour soi ! Tant pis pour qui ne se tient pas sur ses gardes. J’ai joui de vous, madame, mademoiselle ; mais je vous ai fait jouir aussi : partant quittes, promesses nulles. Vous n’avez rien à me reprocher ; votre mari, votre père, vos frères, pas davantage. Leurs amours, à eux, couvrent les miennes.

Par malheur, l’éducation n’est nullement en rapport avec cette morale, qui demande une initiation particulière. On prêche tant qu’on peut à la jeune fille la pudeur et la vertu, on la berce de chevalerie et d’amours héroïques, on fait si bien que jusqu’à ce qu’elle ait reçu la première façon elle ne soupçonne rien de la réalité. Si plus tard elle devient perfide et scélérate, il faut avouer qu’elle a commencé par une excessive crédulité. Aussi, que de trahisons et de désespoirs ! que de suicides !… Et nous sommes si avilis, nous avons si bien la conscience de notre solidarité dans ce carnaval d’infamie, que si, par extraordinaire, il se produit un fait de répression de la part d’un père ou d’un frère outragé, d’un mari déshonoré, et que mort s’ensuive, le magistrat s’empare de l’affaire, la Justice accuse, la famille de l’insulteur puni demande vengeance, et le meurtrier sera heureux si, par la divulgation judiciaire de sa honte, il obtient enfin un acquittement.

Ce qu’il y a de plus odieux est de voir l’irresponsabilité des suites assurée à l’homme et le risque incomber tout entier à la femme : c’est le bouquet de l’amour chrétien, la fleur de notre chevalerie. Malheur à la jeune fille surprise et devenue mère ! Pour elle, toute maison se ferme ; la pitié détourne la tête, l’aumône serre ses cordons. Honte à la pécheresse ! malédiction sur son fruit ! Le lâche qui l’a rendue mère est indemne de par la loi : La recherche de la paternité est interdite.

XLVII

Si du moins le prêtre qui s’est donné la mission de nous initier à l’amour des séraphins pouvait en fournir de sa personne un exemple authentique et de bon aloi, le miracle de cette vertu céleste accordée par grâce spéciale aux instituteurs des nations fermerait la bouche à l’incrédulité. À la vue de cet élu, heureux dès cette vie de la privation du bien qu’il laisse aux autres, nous reconnaîtrions la présence de l’Esprit de pureté dans un sacerdoce sans souillure.

Mais vous savez mieux que moi, Monseigneur, combien vous êtes loin de cet idéal. Quelle incontinence afflige le clergé, à tous les siècles de son histoire ! Quelle paillardise sacrilége ! Prenez le siècle des agapes ou celui de la gnose ; prenez celui des martyrs ou des solitaires ; celui de Théodora, de Grégoire VII ou des Turlupins ; descendez au schisme d’Avignon, au concile de Constance, à celui de Trente ; poussez, si vous voulez, jusqu’aux jésuites : c’est toujours le même fond de débauche secrète, hypocrite et athée ; toujours la même félonie du prêtre vis-à-vis de la femme, de l’enfant, de la famille, de l’humanité.

En raison de son caractère et de l’autorité qui lui est confiée, le crime du prêtre est un composé de l’inceste, de l’adultère et du viol ; tout ce que l’imagination peut enfanter de plus horrible se trouve réuni dans le prêtre libidineux. Oh ! vous parlez de l’incontinence des philosophes, dont les plus osés ne dépassent guère la limite de ce concubinat que vous bénissiez autrefois ! mais vous, n’avez-vous donc pas de scandales parmi vos lévites et jusque dans le chœur de vos cathédrales !…

Soyez tranquille, Monseigneur ; je connais vos chagrins, et ce n’est pas moi qui ferai retomber sur le corps entier de l’Église le crime de quelques monstres. Je n’irai donc pas, remontant le cours des âges, rappeler çà et là les vieilles turpitudes des cloîtres, le commerce de castrats de la nouvelle Rome, ni la bougrerie de ses cardinaux et de ses papes. Je passe sous silence les gaillardises des révérends Pères du Paraguay, et le concubinage des prêtres dans toute l’Amérique espagnole ; je ne vous citerai même pas, de ce côté de l’Atlantique, ni cet évêque, mort depuis peu, devenu père à lui tout seul d’une compagnie de gardes nationaux ; ni ce curé qui, au vu et au su de ses paroissiens, possède de ses trois filles dix enfants vivants ; ni cet autre, dont vous pourriez dire l’histoire, qui fut forcé naguère de quitter le pays et mourut en prison après avoir gâté, m’a-t-on dit, plus de cent cinquante enfants des deux sexes. Je laisse dans mon dossier ces histoires de curés, vicaires, aumôniers, religieuses et sœurs de charité, dont fourmille la chronique contemporaine : tirons le rideau sur ces fringales de sacristie, sur cette luxure d’hôpital. Tout cela est usé, et ce n’est plus le temps de rire. Les hontes du césarisme ont été égalées par celles de la théocratie ; les deux puissances n’ont rien à se reprocher : la sainteté profanée du mariage les condamne par un même jugement.

Ce que je tiens à faire voir, c’est que l’incontinence qui vous désole et qui vous rend si dignes de pitié a sa source dans votre mysticisme, et que plus vous exaltez votre cœur par le rêve de l’amour divin, plus, par l’inévitable réaction du moral sur le physique, vous allumez en vous la concupiscence.

XLVIII

Écoutez d’abord ce témoignage d’une de vos victimes ; c’est le même dont j’ai cité les paroles dans ma IVe Étude, à propos du gouvernement épiscopal :

« Nos supérieurs, vieux séminaristes et rien de plus, placés en dehors du monde, sans expérience de la vie réelle, nous poussent dans le sanctuaire, semblables à des aveugles conduisant d’autres aveugles ; et parce que, dans les exercices du séminaire, ils parviennent à triompher des premiers troubles de notre jeunesse, ils croient la victoire assurée pour le reste de nos jours.

« La vie dure, régime sévère, travail pénible et assidu, surveillance continuelle, existence en commun, assujettissement à la discipline ; esclavage de l’esprit, des yeux, des oreilles, de l’imagination, du cœur ; privation de boissons spiritueuses, de café, de bonne chère ; exaltation de l’âme, de la pensée, par la méditation, l’oraison, le jeûne, les conférences, etc.

Le corps succombe : par compensation l’esprit s’enivre, l’imagination s’allume, le cerveau s’embrase ; nous nous croyons dépouillés du vieil homme, revêtus de la perfection angélique. Le moment des vœux arrive ; il nous surprend ravis en extase au troisième ciel, et dominés par la persuasion que

Le corps est un esclave et ne doit qu’obéir.

« Sortis de là, aisance comparative, liberté, loisir, bonne chère, fréquentation des femmes !… »


Voilà bien, n’est-il pas vrai ? l’histoire des vertus du jeune prêtre, de ce sage de vingt-quatre ans, que ses supérieurs et lui-même prennent pour un ange, et qui, rendu à l’air libre, respire Vénus tout entière. Voici maintenant l’histoire de sa chute, on dirait l’original du Jocelyn de Lamartine :

« J’ai vécu au collège avec un jeune élève doué de toutes les qualités imaginables. Sa figure angélique, où se reflétaient sa candeur, son amabilité, ses talents, lui gagnèrent l’estime et l’affection de ses condisciples et de ses maîtres. Jamais candidat ne réunit à un degré plus éminent les conditions requises pour l’admission au sacerdoce. Aussi les supérieurs, selon l’usage, mirent-ils tout en œuvre pour s’assurer un sujet si précieux. Comme tous les enfants soumis à une pression forte et habilement dirigée, Charles B. céda sans résistance. Il connut les joies, les extases du noviciat et des ordinations ; prêtre avant vingt-trois ans, grâce à une dispense d’âge, il devint vicaire à F…

« Dès son arrivée, une immense considération s’attache à sa personne et à son ministère. C’était merveille de le voir célébrer la messe, merveille de l’ouïr annoncer la parole de Dieu, et tonner contre les vices et la corruption du siècle. Mais ses plus glorieux triomphes, il les obtenait au tribunal de la pénitence. Autour de son confessionnal, toujours foule compacte et avide. À vingt-trois ans, directeur de femmes, de jeunes filles, qui s’adressent avec tant de charme aux jeunes confesseurs !… Quelle créature n’a senti ces courants électriques ?… La jeunesse attire invinciblement la jeunesse.

« Parmi ses philothées les plus assidues, brillait au premier rang Mlle J. L., ancienne élève de Saint-Denis, fille d’un officier en retraite. Les rapports du ministère amènent entre eux des relations sociales. Le cœur de M. le Vicaire sort tout à coup de sa léthargie, éveillé par une soudaine commotion. Toujours l’éternelle histoire d’Adam et d’Ève, d’Héloïse et d’Abailard ; toujours la réalisation du rêve de Platon, les deux moitiés de l’être humain séparées par un dieu jaloux, et tendant invinciblement à s’unir.

« Ils s’aimèrent, comme on s’aime d’un premier amour…

« La mort enleva successivement à Mlle J. L., son père et sa mère, et elle se retira en qualité de pensionnaire dans une communauté de femmes. Dans sa solitude, loin de son amant, les remords l’assaillent. Elle acheta la paix de la conscience, comme il arrive presque toujours, par la confession de son sacrilége au directeur de la maison. L’homme de Dieu, scrupuleux observateur des règles canoniques, lui arracha le nom de son séducteur et le livra à l’évêque. Celui-ci mande le coupable, lui lance un interdit sans autre forme de procès. L’affaire s’ébruita, et l’ange déchu s’en fut cacher son crime à la Trappe, où il expia longtemps le crime d’avoir aimé. »


Il raconte d’un autre prêtre :

« Quelques mots échappés de la bouche d’un de mes amis donneront une idée de nos tortures. Lui aussi, victime des influences de famille et des recruteurs de la milice cléricale, se réveilla à trente-cinq ans dans son linceul, comme la Vestale qu’on enterrait vivante chez les Romains. Sa mère s’efforçait d’endormir ses regrets : Ah ! lui répondit-il, sachez bien que malgré tout mon amour pour vous, il ne se passe pas de jour que je ne sois tenté de vous maudire ! »

« J’affirme hardiment, conclut mon narrateur, que peu de prêtres résistent aux lois de la nature et de l’amour… Pour moi, j’approche de la soixantaine, et je commence à goûter un peu de calme. S’il me fallait recommencer ma vie sacerdotale et revenir à vingt-cinq ans, j’aimerais mieux être fusillé sur l’heure ! »


Infortunés ! J’en ai connu un, cœur de héros, d’une charité à toute épreuve, d’une sincérité d’enfant, qui avait fini par tomber comme les autres, et que je plaisantais quelquefois. Qu’il me le pardonne ! J’ai soutenu, le mieux que j’ai pu, dans ma carrière d’ouvrier, l’honneur de mon célibat ; mais je le déclare à la décharge de ces malheureux ecclésiastiques, les tentations de l’homme qui sent sa liberté, qui a devant lui l’avenir, avec lui le travail, qui peut aimer au grand jour et regarder en face la jeune fille en attendant qu’il la possède, ne sont rien auprès de cette torture du prêtre que consume l’amour mystique, et qui se dit tout bas en regardant une femme à la dérobée : Jamais !

Eh bien ! n’est-ce pas là l’histoire de tous vos ascètes ? d’un Antoine, qui jusqu’à plus de quatre-vingts ans voyait, dans ses hallucinations érotiques, sa Thébaïde peuplée de courtisanes ? d’un Jérôme, qui, dans sa tombe de Bethléem, épuisé d’ans, de jeûnes et de veilles, était sans cesse transporté en esprit dans les salons des dames de Rome ? de celui-ci, dont j’ai oublié le nom, qui pour dompter sa chair se roulait tout nu sur les épines ? de cet autre, qui se jetait jusqu’au cou dans un étang glacé ?… L’exténuation du corps, l’abolition du cœur, l’abêtissement de l’esprit : voilà par quelles recettes les héros du christianisme s’élèvent à la sainte vertu de continence. Une décoction de nénuphar et une forte saignée sont pour vous, comme le foie du poisson de Tobie, d’un effet assuré contre le malin. Il ne vous vient pas seulement à la pensée que ces prétendus remèdes d’amour, comme ceux recommandés par Ovide, au lieu de guérir le mal ne font que l’irriter. Et vous appelez cela de la chasteté ! La médecine, Monseigneur, le nommerait satyriasis ; et si Votre Jurisprudence voulait y regarder encore de plus près, elle verrait que ce restreint moral auquel, sous prétexte de chasteté, vous soumettez la jeunesse de vos séminaires, tombe juste dans la catégorie des délits sans nom prévus par les articles 334 et 335 du Code pénal.

Au reste, tous ne poussent pas le sacrifice à ces extrémités. Dans un siècle de scepticisme libertin, où le public ne tient compte d’aucune conviction, d’aucun effort, on a bientôt pris son parti ; on se dit qu’on a été trompé ; on ne veut pas davantage être dupe, et, pourvu que les bienséances soient sauves, on se regarde comme suffisamment en règle avec le public et avec sa conscience. — Évitez le scandale, disait un vieux magistrat à ses jeunes confrères, le reste n’est rien. — Cela ne se dit pas sans doute entre ecclésiastiques ; mais cela se pense, et, si bien prises que soient les précautions, tout le monde sait que cela se pratique. « Mon vœu de pauvreté, racontait un prélat du dernier siècle, m’a valu 200,000 livres de rente ; mon vœu d’obéissance m’a fait prince de l’Église. — Et votre vœu de chasteté, Monseigneur ?… » Il baissait les yeux et se taisait, par respect pour les mœurs.

XLIX

Puisque je suis en cause, qu’il s’agit ici beaucoup moins de religion que de psychologie, et qu’après tout, en attaquant l’amour mystique, je plaide en faveur de malheureux prêtres les circonstances atténuantes, qu’on me permette de rapporter une observation faite sur moi-même, et dans laquelle plus d’un lecteur se reconnaîtra.

Comme il arrive à beaucoup d’autres, ma jeunesse débuta par un amour platonique qui me rendit bien sot et bien triste, mais auquel je dus, par compensation, de rester pendant dix ans après ma puberté à l’état d’agnus castus. Ce qui détermina en moi cette affection mentale, sur laquelle les parents devraient veiller avec autant de soin que sur les plus honteuses habitudes, fut la lecture de Paul et Virginie, pastorale prétendue innocente et qui devrait être à l’index de toutes les familles.

Tout écart produit par l’amour, en quelque sens que ce soit, est mauvais, et selon moi immoral. Il trouble l’âme, amollit le caractère, fait perdre la liberté ; c’est une offense envers soi-même, envers le sexe et envers la société. Pour toutes ces raisons, je ne fais pas de différence entre les romans honnêtes et les ouvrages obscènes ; je les réprouve tous également. Et l’homme qui, sous prétexte d’innocence, inspire un amour de ce genre à une jeune personne, est aussi coupable à mes yeux que celui qui abuse de l’enivrement de ses sens : pour l’un comme pour l’autre, je voudrais que la loi déclarât qu’il y a rapt de séduction…

Cette longue crise finie, je me crus libre ; mais c’est alors que je fus assailli par le diable qui taquinait saint Paul, et, je puis le dire, à mon extrême déplaisir. Le diable, qui si longtemps m’avait brûlé du côté du cœur, maintenant me rôtissait du côté du foie, sans que ni travail, ni lectures, ni promenades, ni réfrigérants d’aucune sorte, pussent me rendre la tranquillité. J’étais victime de la réaction des sens contre l’esprit. Mes principes, je prenais mon platonisme pour des principes, ayant eu le temps de se fixer, une scission douloureuse s’opérait en moi entre la volonté et la nature. La chair disait : Je veux ; la conscience : Je ne veux pas. Allais-je me démentir, ou me consumer à nouveau dans cette mystification à laquelle je ne voyais pas de terme ? Combattre l’amour physique par l’amour platonique, cela ne se fait pas à commandement ; celui-ci épuisé, l’autre éclatait dans toute sa violence. J’ai lu depuis l’histoire d’Abailard : le pauvre homme en était arrivé là quand il fit la connaissance d’Héloïse.

Chez le séminariste, la religieuse, le zèle de la religion et la ferveur du mysticisme produisent le même effet que l’amour platonique, l’embrasement du cerveau absorbe les étincelles qui partent des sens ; mais, la fièvre passée, vous n’avez plus que de lamentables martyrs de la continence, d’enragés luxurieux que la fatigue du cœur livre sans défense à la tyrannie de l’hypocondre.

C’est le cas, direz-vous, de suivre le précepte de l’Apôtre, Mieux vaut se marier que brûler. Le conseil est fort sage : mais remarquez que l’Apôtre, qui prêche si bien les autres, ne se marie point ; il repousse l’amour, légitime et non légitime ; il se macère, il insulte à la femme, qui seule cependant peut lui rendre le repos. D’où vient cette contradiction ?

Reconnaissons ici le péril de ce platonisme qu’une vaine littérature voudrait ériger en vertu.

Celui qu’une passion idéale a saisi de bonne heure et conduit fort avant dans la virilité est devenu, par son idéalisme même, gauche et maladroit avec le sexe, dédaigneux de la galanterie, où il ne réussit pas, brusque et sarcastique avec les jolies personnes, intraitable à l’endroit des positions mitoyennes, qu’il qualifie, non sans raison, d’immorales. Bref, il regimbe, malgré son appétit et ses dents, contre l’amour qui le pique, l’irrite, le fait rugir comme un lion. Si parfois, l’occasion et le diable aidant, il se laisse aller, il ne rencontre que dégoût, déplaisance, remords ; il se sent extravagant, ridicule ; il reconnaît avec dépit la justesse de ce mot si joli : Laisse les femmes, Jean-Jacques, et étudie les mathématiques.

Alors, comme l’Apôtre, il prend en aversion et l’amour, et le mariage, et la femme. Mais méfiez-vous de ce vertueux célibataire ; plus il vieillit, plus il tourne au satyre. Nulle chasteté véritable ne commence par l’amour : les vrais types de pureté, Kant, Leibnitz, Newton, n’aimèrent jamais. Éloignez du vieil amoureux vos enfants, vos jeunes filles : rien que son odeur les déflorerait.

Le phénomène que je viens de décrire peut se produire en sens inverse : il n’est pas rare qu’un voluptueux finisse par un exclusif et solide attachement, et ce qui arrive pour l’amour peut arriver aussi pour la religion ; l’abbé de Rancé, fondateur de la Trappe, en est un illustre exemple.

L

Terminons par un dernier trait cette critique de l’amour et du mariage chrétiens, et résumons toute cette Étude.

Qu’est-ce que l’amour ? se demandèrent les anciens. — C’est Dieu, répondirent d’une voix unanime poëtes et philosophes. Et nous avons vu la société antique, en vertu de cette définition sublime, tomber, comme le Malade de Molière, du mariage dans le concubinage, du concubinage dans la promiscuité, de la promiscuité dans la pédérastie, de la pédérastie dans l’omnigamie et la mort.

Qu’est-ce que l’amour ? se demandèrent à leur tour les chrétiens. — C’est Dieu, répondirent d’une voix unanime les missionnaires de l’Évangile. Et depuis le premier jusqu’au dix-neuvième siècle, la chrétienté a vu tour à tour gnostiques, nicolaïtes, adamites, carpocratiens, condormans, manichéens, etc., maudire la génération et le mariage ; tenir la fornication, l’adultère, l’inceste, pour choses insignifiantes ; se mettre tout nus, femmes et hommes, dans leurs assemblées ; s’accoupler au hasard des ténèbres et donner de leur mieux contentement à la chair, afin de vaquer ensuite, sans distraction du malin, à la contemplation de l’amour pur. Elle a vu la chevalerie déshonorer systématiquement la société conjugale ; le cocuage s’élever, par l’universalité du libertinage, à la hauteur d’une mutuelle tolérance ; le stupre et l’inceste souiller la famille, et le prêtre, après avoir répudié sa concubine, entrée dans son lit avec la bénédiction de l’Église, chercher dans des réalités sacriléges un soulagement au mysticisme qui le dévore.

Plût à Dieu que ce fût tout ! Comme les anciens, nous sommes arrivés aux dernières aberrations de l’idéalisme ; et si le crime de sodomie est poursuivi par nos lois, le commerce n’en est pas moins florissant, et comme chez les anciens il a trouvé des apologistes. De la naissance à la mort nous voguons sur le fleuve de Tendre entre les deux extrêmes de l’amour divin et de l’amour unisexuel, le premier enseigné aux petites filles à leur première communion, le second révélé aux adolescentes par les romans.

Les extraits suivants sont pris dans un livre de prières approuvé par Mgr l’archevêque de Rouen et imposé aux enfants des deux sexes par les curés du diocèse ; ce n’est pas le style de Bossuet, mais c’en est l’idée :

« Acte de désir. — Oh ! venez, le bien-aimé de mon cœur, chair adorable, ma joie, mes délices, mon amour, mon Dieu, mon tout !

« Mon âme impatiente languit vers vous, soupire après vous, vous souhaite avec ardeur, mon trésor, mon bonheur, ma vie, mon tout.

« Acte d’amour. — J’ai donc enfin le bonheur de vous posséder ! Embrasez-moi, brûlez, consumez mon cœur de votre amour. Mon bien-aimé est à moi ! Jésus se donne à moi ! Je vous aime de toute mon âme ; je vous aime pour l’amour de vous.


Après les actes viennent les cantiques, composés la plupart sur des airs mondains, que l’eucologe a soin d’indiquer.

Air : Te bien aimer, ô ma chère Zélie !

Cédons, mon âme, à Jésus qui me presse :
En ce moment, il vient combler mes vœux.
Il me reçoit, m’embrasse, me caresse ;
S’unit à moi par d’ineffables nœuds.
Douce union, mélange incomparable !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Déjà mon cœur, plein d’un amour extrême.
Boit à longs traits les célestes douceurs,
Et, reposant dans le sein de Dieu même,
Y goûte en paix les plus rares faveurs.


Air : Dans un verger, Colinette.

J’ai péché dès mon enfance,
J’ai chassé Dieu de mon cœur ;
J’ai perdu mon innocence :
Quelle perte ! ah ! quel malheur !

Innocence inestimable.
Que je te connaissais peu,
Quand d’un bien si désirable
La perte m’était un jeu !


Air : Un inconnu pour vos charmes soupire.

_____Cœur adorable (de Jésus),
_____Bonheur des cieux !
C’est lui, je sens, je reconnais ses feux !
Cédons, mon cœur, à son empire aimable.

. . . . . . . . . . . . . . . . .Combien à ta présence
Naissent en moi de mouvements secrets !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il m’est offert ce baiser si divin !
Ne puis-je donc reposer sur ton sein,
De mon amour y parler sans contrainte ?


Autre cantique :

 
Vous, épouses fidèles
Du plus fidèle époux,
Pour des ardeurs si belles
Quels plaisirs goûtez-vous ?

Tout cela, dans la pensée de l’Église, est innocent : qui le nie ? Mais c’est justement ce que je vous reproche, Monseigneur : vous ne vous connaissez pas ; vous ne savez pas plus, dans votre funeste innocence, ce qu’il y a au fond de votre mysticisme que vous ne connaissez l’amour. Tous ressemblez à des enfants qui se poursuivent avec des bougies allumées dans un magasin à poudre. Et quand arrivent parmi vous ces éruptions furieuses qui, dans un Mingrat, un Léotade, épouvantent le monde, vous êtes les premiers à témoigner de votre affliction et de votre étonnement.

Voulez-vous savoir maintenant quel fruit les fillettes que vous catéchisez tirent de vos leçons ? Lisez ce morceau, que j’extrais de Lélia.

« Écoutez, ma sœur… C’est dans vos bras innocents, c’est sur votre sein virginal que pour la première fois Dieu m’a révélé la puissance de la vie… Ne vous éloignez pas ainsi ; écoutez-moi sans préjugé !

« Eh bien ! nous dormions paisiblement sur l’herbe moite et chaude ; les cèdres exhalaient leur exquise senteur de baume, et le vent du midi passait son aile brûlante sur nos fronts humides. Jusqu’alors, insouciante et rieuse, j’accueillais chaque jour de ma vie comme un bienfait nouveau. Quelquefois des sensations brusques et pénétrantes faisaient bouillonner mon sang ; une ardeur inconnue s’emparait de mon imagination ; la nature m’apparaissait sous des couleurs plus étincelantes ; la jeunesse palpitait plus vivace et plus riante dans mon sein ; et si je me regardais au miroir, je me trouvais dans ces instants-là plus vermeille et plus belle. Alors j’avais envie de m’embrasser dans cette glace qui me reflétait, et qui m’inspirait un amour insensé…

« Ce jour-là, un rêve étrange, délirant, inouï, me révéla le mystère jusque-là impénétrable, et jusque-là tranquillement respecté. Ô ma sœur ! niez l’influence du ciel, niez la sainteté du plaisir ! Vous eussiez dit, si cette extase vous eût été donnée, qu’un ange envoyé vers vous du sein de Dieu se chargeait de vous initier aux épreuves sacrées de la vie humaine. Moi, je rêvai tout simplement d’un homme aux cheveux noirs qui se penchait vers moi pour effleurer mes lèvres de ses lèvres chaudes et vermeilles ; et je m’éveillai oppressée, palpitante, heureuse plus que je ne m’étais imaginé devoir l’être jamais. Je regardai autour de moi : le soleil semait ses reflets sur les profondeurs du bois ; l’air était bon et suave, et les cèdres élevaient avec splendeur leurs grands rameaux digités, semblables à des bras immenses et à de longues mains tendues vers le ciel. Je vous regardai alors. Ô ma sœur, que vous étiez belle !Je ne vous avais jamais trouvée belle avant ce jour-là. Dans ma complaisante vanité de jeune fille, je me préférais à vous ; il me semblait que mes joues brillantes, que mes épaules arrondies, que mes cheveux dorés, me faisaient plus belle que vous. Mais en cet instant le sens de la beauté se révélait à moi dans une autre créature. Je ne m’aimai plus seule : j’avais besoin de trouver hors de moi un objet d’admiration et d’amour. Je me soulevai doucement, et je vous contemplai avec une singulière curiosité, avec un étrange plaisir. Vos épais cheveux noirs se collaient à votre front, et leurs boucles serrées se roulaient sur elles-mêmes comme si un sentiment de vie les eût crispées auprès de votre cou velouté d’ombre et de sueur. J’y passai mes doigts ; il me sembla que vos cheveux me les serraient et m’attiraient vers vous. Votre chemise, blanche et fine, serrée sur votre sein, faisait paraître votre peau, hâlée par le soleil, plus brune encore qu’à l’ordinaire ; et vos longues paupières, appesanties par le sommeil, se dessinaient sur vos joues, alors animées d’un ton plus solide qu’aujourd’hui. Oh ! vous étiez belle, Lélia ! mais belle autrement que moi, et cela me troublait étrangement. Vos bras, plus maigres que les miens, étaient couverts d’un imperceptible duvet noir que les soins du luxe ont fait depuis disparaître. Vos pieds, si parfaitement beaux, baignaient dans le ruisseau, et de longues veines bleues s’y dessinaient. Votre respiration soulevait votre poitrine avec une régularité qui semblait annoncer le calme et la force ; et dans tous vos traits, dans votre attitude, dans vos formes plus arrêtées que les miennes, dans la teinte plus sombre de votre peau, surtout dans cette expression fière et froide de votre visage endormi, il y avait je ne sais quoi de masculin et de fort qui m’empêchait presque de vous reconnaître. Je trouvais que vous ressembliez à ce bel enfant aux cheveux noirs dont je venais de rêver, et je baisai votre bras en tremblant. Alors vous ouvrîtes les yeux, et votre regard me pénétra d’une honte inconnue ; je me détournai comme si j’avais fait une action coupable. Pourtant aucune pensée impure ne s’était présentée à mon esprit. Comment cela serait-il arrivé ? Je ne savais rien ; je recevais de la nature et de Dieu, mon créateur et mon maître, ma première leçon d’amour, ma première sensation de désir… »


Reconnaissez-vous, à cet agaçant partage, tout rempli de ciel, de Dieu, d’anges, d’extases, de mystères sacrés, de nature, de pudeur, reconnaissez-vous le style de vos mystiques ? Mme Sand a été dévote, et les jésuites ont conservé son estime : elle le raconte dans ses Mémoires. Que dites-vous de cette combinaison érotique, où la fornication, l’inceste, le viol, la tribadie, se trouvent cumulées tout simplement ? Il y a beaucoup de ces simplicités-là dans les romans de George Sand.

Deux femmes, deux sœurs, l’une blonde et joyeuse courtisane, l’autre platonicienne désespérée, ayant je ne sais quoi de masculin, se rendent compte de leur vie. La première soutient la théorie du plaisir comme fin de l’existence ; l’autre, dégoûtée de la chair, ne croit plus à rien, pas même au plaisir. C’est dans le cours de cette conversation que la prostituée raconte de quelle manière elle a perdu son pucelage. La chosette, dirait Tallemant des Réaux, est arrivée ainsi : Pulchérie était couchée auprès de sa sœur… Tenons-la quitte du reste ; donnons-lui même acte qu’aucune pensée impure ne s’était présentée à son esprit.

Mais je vous le demande, pour combien pensez-vous que l’Église soit dans cette description ? Tout se tient, dans la littérature et dans l’histoire, et vous ne pouvez pas plus répudier la Lélia de George Sand que le René de Chateaubriand.

La France très-chrétienne n’a plus rien à envier à la Rome et à la Grèce idolâtres. En toutes choses nous avons surpassé nos modèles : nous les avons surpassés par la philosophie et la science, surpassés par le droit et l’industrie, surpassés par la profondeur de notre idéal et l’héroïsme de notre Révolution ; nous les surpassons encore par la bassesse et l’hypocrisie de notre débauche.

C’est l’impudicité qui a perdu la noblesse française et qui perd aujourd’hui bourgeoisie et plèbe. Les mœurs chevalières et galantes qui distinguèrent nos aïeux ont disparu ; le mariage devenu une affaire, le concubinage dédaigné, nous sommes en pleine promiscuité, tant la paillardise est devenue universelle, tant elle est pour nous chose légère. Nous voilà parvenus à l’amour unisexuel : on parle de parties fines où la fashion féminine se livre, comme les Romaines de Juvénal, à des combats tribadiques,

Ipsa Medullinœ frictum crissantis odorat ;

et l’on m’assure que l’usage commence à s’en répandre dans les pensionnats de demoiselles et parmi les ouvrières.

Dernier mot d’une société qui se meurt en appelant l’amour, et qui ne retrouvera l’amour, la vie, l’honneur, que le jour où s’échappera de sa conscience le cri de salut : Justice !