De la ville au moulin/8

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Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle (p. 115-124).
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VIII


C’est aujourd’hui le dernier jour de septembre. C’est aussi le dernier dimanche qui doit nous réunir tous au moulin. Firmin s’en va faire son temps dans une ville de la Marne, et Valère Chatellier s’est assuré un emploi à Bordeaux où je dois le rejoindre à la fin de la semaine.

Tous trois nous sommes assis dans la maison avec la porte grande ouverte. Il fait beau comme en été. Manine berce et chante sous le gros noyer, et les enfants sont partis à la récolte des premières châtaignes.

Nous nous taisons ; tout a été dit entre nous et le moment d’agir est venu.

À nos pieds un carré de soleil fait luire les dalles fraîchement lavées. Des fourmis s’en approchent et n’y trouvant rien à glaner se hâtent d’aller plus loin. À leur tour, des mouches en quête de chaleur viennent s’y poser confiantes. Elles n’y restent pas longtemps non plus, car une énorme guêpe les pourchasse et les emporte entre ses pattes. Deux déjà ont été saisies, et lorsque la méchante revient pour la troisième fois, j’éloigne les mouches d’un léger coup de baguette. La guêpe irritée les cherche, et se lance après son ombre qu’elle prend pour une proie, et parce que son ombre lui échappe, elle tourne sur elle-même et bourdonne furieusement.

— Êtes-vous bien sûrs de ne rien regretter ? nous demande tout à coup Firmin.

Valère chasse rudement la guêpe en répondant :

— L’heure est à l’espoir et s’il y a des regrets ils viendront à leur temps.

Firmin approche son visage du mien et me regarde dans les yeux :

— Mais toi, toi, Annette Beaubois, as-tu longuement pensé à ceux que tu vas laisser derrière toi ?

Ainsi que Valère Chatellier je suis toute à l’espoir ; mon amour me paraît plus puissant que tout, et la vie s’allonge devant moi si pleine de bonheur que le plus petit regret ne peut y trouver sa place.

Firmin voit tout cela dans mes yeux lorsque je dis :

— Avec les jumeaux j’ai fini ma tâche ici.

— C’est vrai, fit-il.

Et il se détourna pour ajouter :

— Il s’agit maintenant de laisser vivre en paix Annette Beaubois.

Il nous quitta pour aller courir la campagne voulant emporter à la caserne, disait-il, un souvenir frais de tout ce qu’il aimait dans le pays.

Je restais seule avec Valère Chatellier dans le carré de soleil. Une grande douceur était sur moi malgré les paroles inquiétantes de Firmin.

À ceux que je vais laisser derrière moi je ne suis plus nécessaire. Les jumeaux ont déjà commencé le métier qu’ils ont choisi, et de plus, l’amour fraternel qui les unit les rend presque insensibles à toute autre affection.

Pourquoi regretterais-je Angèle ? Elle m’est plus étrangère que la plus étrangère. Seule l’idée de me séparer de la petite Reine m’est pénible. La douce Manine qui le sait bien s’est empressée de me rassurer : « Je ferai en sorte qu’elle t’aime quand même. »

Mme Lapierre est toute heureuse de mon départ. Bien droite sur sa chaise à haut dossier elle m’a longuement parlé de l’union des âmes, union que rien ne pouvait rompre et qui donnait le vrai bonheur.

En la quittant, comme je passais son seuil, elle lança vers moi d’une voix très haute :

— Que le destin qui vous a uni vous garde !

Reste encore oncle meunier. Jusqu’ici le courage m’a manqué pour lui dire la vérité. Un tourment secret m’avertit qu’à lui je suis encore nécessaire. Ne suis-je pas sa fille ? Sa très grande fille, comme il aime à le dire. Mais lui-même ne m’a-t-il pas conseillé le mariage avec Valère ? Il m’eût bien fallu alors me séparer de lui.

Je n’ai pas non plus à regretter les visites de mon ami le chemineau. Il a fini de chanter, le vieux poète, et jamais plus je n’entendrai sa voix faite des sons les plus purs qu’il semblait avoir recueillis à toutes Les aubes et à tous les crépuscules.

Il n’est pas mort au fond des bois selon son désir. Il est mort sur le chemin selon qu’il a toujours vécu.

An retour d’une promenade, par une belle et chaude soirée, les enfants l’ont aperçu couché au bord d’un fossé. Tout d’abord ils le crurent endormi, puis son immobilité les effraya, et ils nous appelèrent. Il avait dû s’étendre là pour se reposer un moment et sa vie s’en était allée pendant son sommeil. Je restais auprès de lui avec Firmin et Valère tandis que les enfants portaient la nouvelle au moulin. Tous trois nous le regardions sans pouvoir en détacher nos yeux.

— Qu’il est beau ! disait Firmin.

Oui, il était beau le vieux poète, quoique étendu de travers et les membres à l’abandon ; des insectes de toutes couleurs volaient autour de son visage et sur ses cheveux en broussailles, juste au bord de son front sillonné comme une terre fraîchement labourée, un grand papillon vint se poser un instant.

La nuit nous surprit ainsi. À regarder le vieux chemineau couché parmi les herbes, je me souvenais de la nuit passée en sa compagnie contre la barrière du pré. Je me souvenais de la chaleur de ses mains sur mes pieds nus et soudain il me sembla l’entendre chanter :

Alors je m’en allais sur les routes de France
Le long des buissons noirs et des fossés boueux.

Et voici qu’à l’heure de sa mort, il était étendu le long d’un fossé où coulait une eau fraîche et limpide. À ses pieds un rayon de lune faisait briller la rosée sur les menthes sauvages, et tout au creux du buisson proche, des vers luisants luisaient comme de petites étoiles tombées dans les ronces.

Maintenant il dort dans le cimetière du village et Manine lui porte des fleurs comme à un ami.

À remuer ces souvenirs, ma tête avait fléchi. En la relevant, je rencontrai le regard inquiet de Valère :

— Eh bien ? fit-il.

Je répondis sans hésiter :

— Je les emporterai tous dans mon cœur.

Valère Chatellier se renversa en arrière et ses lèvres s’ouvrirent.

Pour ce dernier jour toute la famille voulut accompagner les deux amis à la gare. Le train parti, tandis que tante Rude et les autres disaient leurs regrets de perdre deux aimables compagnons, j’écoutai cette résonance des rails que je connaissais si bien.

Mais ce soir, au lieu d’une chaîne grinçante, cela sonnait comme une cloche d’argent. Une claire et joyeuse cloche d’argent, nulle part attachée et sonnant à sa fantaisie.

Deux jours plus tard Valère m’annonçait qu’il venait de louer pour nous une petite maison dans la banlieue de Bordeaux, et je décidai enfin de parler à oncle meunier.

Sous prétexte d’une haie à réparer je l’entraînai assez loin du moulin. Comme nous passions auprès d’un puits, un gros lézard y grimpa, fit précipitamment le tour de la margelle et s’arrêta la tête en bas comme s’il regardait attentivement au fond.

Oncle meunier s’y pencha derrière lui en disant :

— Que voit-il ce lézard au fond du puits ?

Toute à mon idée je répondis sans réfléchir :

— Il interroge le destin.

Oncle meunier se releva en riant :

— Le destin qui est là-dedans est bien noir, fit-il.

Ces mots m’impressionnèrent désagréablement et je n’osais plus parler. Cependant il le fallait ; je comprenais bien que si je ne parlais pas aujourd’hui je ne parlerais pas davantage demain, et je me sentais incapable de quitter le cher oncle en fille ingrate. Brusquement je commençais. Sans ménagement aucun, j’annonçais ma volonté de vivre avec Valère Chatellier en dehors du mariage, j’en donnais les raisons, et j’avouais l’accord fait à ce sujet entre Valère, Firmin et moi.

Oncle meunier m’écoutait en silence, je sentais son bras trembler sous le mien et j’entendais les contractions de sa gorge qui refusait de laisser passer sa salive.

Il dit enfin :

— Tu abandonnerais les jumeaux ?

J’affirmai ma décision :

Il faut que je parte oncle meunier. J’aime Valère plus que les jumeaux, plus que Firmin, plus que moi même…

Une pudeur m’empêchait de tout dire et je me tus, car il ne me venait plus que des mots inutiles. Lui aussi avait une pudeur qui l’empêchait de se renseigner plus amplement. L’air embarrassé il disait :

— Au moins, tu n’es pas ?… Dis-moi, est-ce que ?…

Je songeais que la vérité valait mieux que tout et pour lui épargner la question qu’il ne savait comment poser je répondis avec franchise :

— Oui, oncle meunier, je suis sa femme.

Ce fut comme une catastrophe qui arrivait. Oncle meunier lâcha mon bras pour me faire face :

— Sa femme ! toi ? sa femme !

Et cet homme que j’avais toujours connu si doux leva le poing. Je ne reculai pas sous la menace. Quelque chose en moi se révoltait et grondait, et je me sentis capable de lever le poing aussi.

— Oui, sa femme, ai-je commis un crime ?

Oncle meunier ne songeait pas à frapper, il abaissa son poing, s’assit rudement par terre, et la tête dans ses mains il eut un accent plein de détresse :

— Annette ! ma grande Annette ! toi que je croyais si pure et si courageuse.

Humiliée je courbais le front.

Il m’attira et m’obligea de m’asseoir à terre auprès de lui :

— Pardon Annette, pardon ma grande fille, disait-il.

Et doucement il lissa mes cheveux.

La voix plus ferme il reprit :

— Je n’ai guère le droit de t’adresser des reproches.

Et rapidement, comme s’il se débarrassait d’un fardeau pénible, il m’apprit que tante Rude et lui s’étaient unis bien avant leur mariage. Tante Rude, fille de fermiers aisés n’avait pas manqué de prétendants plus riches et aussi bien tournés qu’oncle meunier, mais c’était lui qu’elle avait choisi, lui imposant son amour un soir comme Valère Chatellier m’avait imposé le sien. Il rêvait alors d’une compagne douce et faible, et le caractère autoritaire de tante Rude, son incompréhension des êtres, l’avait tout de suite choqué comme une tare physique. Cependant, lorsqu’elle avait annoncé à tous leur prochain mariage, il ne l’avait pas désavouée comprenant qu’il n’échapperait jamais plus à cet amour que son cœur avait fini par accepter.

Lorsqu’il cessa de parler, un mélange de honte et de résignation me fit dire :

— Oh ! oncle, pourquoi sommes-nous faits ainsi ?

Il laissa passer un silence avant de répondre :

— C’est peut-être ainsi que c’est bien puisque nous ne pouvons faire autrement.

Il se leva et tout en marchant il me rendait justice.

— Crois-tu donc que je ne voyais pas la lutte que tu soutenais ? Elle vaincra, me disais-je. Et j’étais fier comme si ce fût moi le vainqueur.

Il mit sur mes tempes le tendre baiser auquel j’étais accoutumée, et il dit encore :

— À l’âge où les jeunes filles rêvent d’amour joli tu ne pensais, toi, qu’à travailler pour assurer l’existence des enfants des autres, et ainsi que tu as connu la peine des mères avant d’être femme, la passion t’a surprise avant l’amour.

Il serra plus fort mon bras sous le sien :

— Aie confiance en ton amour Annette, Valère a une âme toute pareille à la tienne.

Le jour baissait à notre retour. En sortant d’un chemin creux, le soleil rouge et terne nous apparut comme une grosse boule venue d’en haut et qui roulait lentement au revers du coteau.

Oncle meunier retrouva toute sa gaieté pour me dire :

— Tu vois, Annette, tout tombe, au ciel comme sur la terre.

À partir de ce moment les rires ne s’arrêtèrent plus entre nous. Et derrière le moulin, alors que nous étions seuls encore, il m’arrêta :

— Puisque tu pars, emporte au moins quelques conseils de ton vieil oncle.

Et, la tête inclinée drôlement, les yeux clos et deux doigts collés contre son nez, il dit en nasillant :

— Ne fais tort à personne… Plains les méchants.

Il rouvrit tout grands ses yeux moqueurs :

— Et surtout donne la main aux petits enfants.

Dans la cour du moulin tante Rude fit quelques pas à notre rencontre. Se doutait-elle de la vérité ? Elle mêla sans raison son rire au nôtre. Et cette fois je vis bien que c’était l’espèce de brasier qui couvait toujours au fond de ses yeux qui lui faisait des prunelles si magnifiques.


Le jour de mon départ un vent violent s’éleva dès le matin. Les arbres si calmes la veille se tordaient et gémissaient comme s’ils craignaient de mourir. Le gros noyer lui-même était balancé en tous sens. Ses branches, comme prises de peur, se détachaient de lui et sautaient en sifflant sur le toit de notre maison.

Reine que le vent inquiétait presque autant que mon départ, vint prendre sa pose habituelle sur mes genoux. À la tenir ainsi une voix infiniment tendre chanta tout de suite en moi :

« Reine, petite Reine, chère petite fille que j’ai vue naître, de qui j’ai entendu le premier cri de souffrance, et vu les beaux yeux s’ouvrir à la lumière du jour ; Reine, petite Reine, qui as si cruellement meurtri mon sein de fillette en y cherchant ta vie, un soir, tu es là, sur mes genoux, et tu poses sur moi ton regard plus bleu que les papillons bleus d’août. Je t’aime, petite Reine, je t’aime d’un amour profond, et cependant je vais te quitter, et qui sait si je te reverrai jamais ? »

Comme si Reine entendait parfaitement cette chanson de mon cœur, elle demanda :

— C’est pour gagner plus d’argent, que tu t’en vas d’ici ?

— Oui, petite Reine.

Les papillons bleus quittèrent mon visage pour s’envoler au dehors :

— Oh ! regarde, Annette les hirondelles s’en vont aussi.

C’était vrai, malgré le vent, les jolis oiseaux s’appelaient et se groupaient pour le départ.

Les papillons bleus rentrèrent et se posèrent de nouveau sur mon visage tandis que Reine disait :

— Les hirondelles reviendront. Et toi ?

— Moi aussi.

— Quand ?

— Je ne sais pas petite Reine…

— Ah ! tu vois !

Les beaux cils battirent et les papillons bleus laissèrent échapper deux perles brillantes que je recueillis avec mes lèvres.

— Elles sont trop belles pour les laisser perdre, dis-je en m’efforçant de sourire.

Reine rit franchement et sa gaîté refoula d’autres perles qui s’apprêtaient à suivre.

Dans le même instant la vieille horloge toussa comme pour m’avertir que le temps de partir était venu.

Je posai l’enfant à terre, et une demi-heure plus tard, Manine et oncle meunier, grimpés sur le marchepied du train, me donnaient chacun à leur tour, un solide et chaud baiser d’adieu.