De sire Hain et dame Anieuse

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De sire Hain et dame Anieuse


Qui a mauvaise femme nourrit chez lui mauvaise bête. C’est ce qu’a entrepris de prouver dans son fabliau Hugues Piaucele, et ce dont va vous convaincre l’aventure de sire Hain et de sa femme Anieuse.

Sire Hain était un homme qui avait un bon métier, car il excellait à raccommoder les cottes et les manteaux ; mais il avait aussi pour femme la plus contrariante et la plus méchante créature qui fût au monde. Demandait-il de la purée ? Anieuse lui donnait des pois ; voulait-il des pois ? elle lui faisait de la purée. Pour tous les autres objets, c’était la même chose, et du matin au soir on n’entendait dans cette maison que des querelles.

Un jour qu’il était arrivé à la halle beaucoup de poisson, Hain, dans l’espérance qu’il serait à bon marché, dit à sa femme d’aller lui en acheter un plat. « Quelle sorte de poisson voulez-vous ? demanda-t-elle ; est-ce de mer ou d’eau douce ? — De mer, douce amie. » Là-dessus Anieuse prend une assiette sous son manteau, elle sort et rapporte au logis des épinards.

« Parbleu, notre femme vous n’avez pas été longtemps, dit Hain en la voyant rentrer ; çà, de quoi m’allez-vous régaler ? voyons. Est-ce du chien de mer ou de la raie ? — Fi donc, l’horreur, avec votre vilaine marée pourrie. Vous croyez que je veux vous empoisonner, apparemment ! La pluie d’hier a fait tourner le poisson, beau sire ; c’est une infection et j’ai manqué de me trouver mal. — Comment, une infection ! Eh ! j’en ai vu passer ce matin, qui était frais comme au sortir de l’eau. — J’aurais été bien étonnée si j’avais réussi une fois à te contenter. Non, jamais on n’a vu un homme comme celui-là pour toujours gronder et ne jamais rien trouver à sa guise. À la fin je perds patience. Tiens, gueux, va donc acheter ton dîner toi-même, et accommode-le ; moi, j’y renonce. » En disant cela elle jette dans la cour et les épinards et l’assiette.

Ceci, comme vous l’imaginez, occasionna encore une querelle ; mais sire Hain, après avoir un peu crié, réfléchit un instant et parla ainsi : « Anieuse, écoute. Tu veux être la maîtresse, n’est-ce pas ? Moi je veux être le maître ; or, tant que nous ne céderons ni l’un ni l’autre, il ne sera jamais possible de nous accorder. Il faut donc, une bonne fois pour toutes, prendre un parti, et puisque la raison n’y fait rien, se décider autrement. » Alors il prit une culotte qu’il porta dans sa cour, et proposa à la dame de la lui disputer, mais à condition que celui qui en resterait le maître le deviendrait aussi pour toujours du ménage. Elle y consentit très volontiers ; et, afin que la victoire et les droits qui en devaient être les suites fussent bien constatés, tous deux convinrent de choisir pour témoins de leur combat, l’une la commère Aupais, l’autre le voisin Simon.

Anieuse était si pressée de terminer le différend, qu’elle alla aussitôt les chercher elle-même. Ils vinrent, on leur expliqua le sujet de la dispute. En vain Simon voulut s’y opposer et remettre la paix dans la maison : « Le champ est pris, dit la mégère, il n’y a plus moyen de s’en défendre ; nous allons faire notre devoir, faites le vôtre. »

Quand Simon vit que les paroles de paix ne pouvaient rien, il se revêtit de l’office de juge. Il interdit aux deux champions toute autre arme que les mains ; et, avec la commère Aupais, alla s’asseoir dans un coin de la cour, pour veiller sur les combattants et prononcer le vainqueur.

La cour était grande et offrait de quoi s’ébattre. Anieuse, plus mutine, ainsi que plus traître, commença l’attaque par des injures et quelques coups de poing qui lui furent complètement rendus. Elle saisit ensuite la culotte, sire Hain l’empoigne de son côté ; chacun tire à soi et bientôt elle se déchire. On se dispute les deux morceaux qui ne tardent guère à être déchirés en plusieurs autres.

Les lambeaux volent par toute la cour, on se jette sur le plus considérable, on se le reprend, on se l’arrache, et au milieu de tout ceci, ongles et poings jouaient leur jeu.

Anieuse cependant trouve moyen de saisir sire Hain par la crinière, et déjà elle le tiraillait si fort qu’elle était sur le point de le renverser et de gagner la bataille. La commère Aupais, pour l’animer, lui criait courage ; mais Simon, imposant silence à celle-ci la menaça, si elle parlait davantage, de la faire aussi entrer en danse. Hain, pendant ce temps, était venu à bout de se dépêtrer des mains de sa femme, et, animé par la colère, il l’avait à son tour poussée si vigoureusement, qu’il venait de la rencogner contre le mur.

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Derrière elle se trouvait par hasard un baquet qui, comme il avait plu la veille, était plein d’eau. En reculant, ses talons le rencontrent et elle tombe dedans à la renverse. Hain la quitte aussitôt pour aller ramasser les débris de la culotte, qu’il étale aux deux juges comme les témoignages de son triomphe. Anieuse cependant se débattait dans le baquet et n’en pouvait sortir. Après bien des efforts inutiles, elle fut obligée d’appeler à son secours le voisin Simon. Celui-ci, avant de la retirer, lui demanda si elle s’avouait vaincue, et si elle voulait promettre d’être désormais soumise à son mari, de lui obéir en tout, et de ne jamais faire ce qu’il aurait défendu. D’abord elle refusa, mais ayant consulte la commère, et celle-ci lui représentant que, selon les lois des combats, elle ne pouvait sortir du lieu où elle était sans la permission de son vainqueur, elle donna enfin sa parole. Alors on la releva et on la ramena dans sa chambre, où la paix se fit.

Pendant plusieurs jours, elle ressentit quelque douleur des suites de la correction un peu appuyée qu’elle avait reçue ; mais, avec l’aide de Dieu, tout cela se passa. Du reste, elle fut fidèle au traité ; et, depuis ce moment, non seulement elle ne contredit jamais son seigneur, mais elle lui obéit encore dans tout ce qu’il lui plut d’ordonner.

Quant à vous, Messieurs, qui venez d’entendre mon fabliau, si vous avez des femmes comme celle de sire Hain, faites comme lui, mais n’attendez pas aussi longtemps.