Description de la Chine (La Haye)/De la secte des Tao sseë

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Scheuerlee (3p. 19-22).




De la secte des Tao sseë[1]


Lao kiun est le nom du philosophe, qui inventa cette nouvelle secte. Sa naissance, si l’on croit ce qu’en racontent ses disciples, fut des plus extraordinaires ; et, selon le rapport fabuleux qu’ils en font, il demeura pendant quatre-vingt ans dans les flancs de sa mère ; ce fut par son coté gauche qu’il s’ouvrit lui-même un passage, et qu’il vit le jour. Un si prodigieux enfantement causa peu après la mort à celle dont il avait reçu la vie.

On a encore ses livres, mais qui ont été, à ce qu’on croit, fort défigurés par ses disciples ; quoiqu’on ne laisse pas d’y trouver des maximes et des sentiments dignes d’un philosophe sur les vertus, sur la suite des honneurs, sur le mépris des richesses, et sur cette heureuse sollicitude d’une âme, qui s’élevant au-dessus de toutes les choses humaines, croit pouvoir se suffire à elle-même.

Parmi ces sentences, il y en a une qu’il répétait souvent, surtout lorsqu’il parlait de la production de cet univers. Le Tao, disait-il, ou la raison a produit un, un a produit deux, deux ont produit trois, et trois ont produit toutes choses. Il semble par là qu’il ait eu quelque connaissance de la divinité ; mais c’était une connaissance bien grossière.

La morale de ce philosophe et de ses disciples est assez semblable à sa morale, celle de nos Épicuriens. Elle consiste à écarter les désirs véhéments, et les passions capables de troubler la paix et la tranquillité de l’âme. Selon eux l’attention de tout homme sage est de passer sa vie sans chagrin et sans sollicitude, et pour cela de bannir tout retour sur le passé, toute recherche inutile de l’avenir.

Ils prétendent que de s’agiter de soins inquiets, que de s’occuper de grands projets, que de se livrer à l’ambition, à l’avarice, et aux autres passions, c’est travailler plus pour ses descendants, que pour soi-même ; et que c’est être insensé que d’acheter le bonheur des autres, aux dépens de son propre repos et de sa félicité ; que s’il s’agit même de son propre bonheur, il ne faut se le procurer qu’avec des soins modérés, et ne pas s’abandonner à des désirs trop violents ; parce que ce qu’on regarde comme bonheur, cesse de l’être, s’il est accompagné de troubles, de dégoûts, et d’inquiétude, et si la paix de l’âme en est tant soit peu altérée.

C’est pourquoi ceux qui faisaient profession de cette secte, affectaient un repos, qui suspendait, disaient-ils, toutes les fonctions de l’âme. Et comme ce repos ne pouvait manquer d’être troublé par la pensée de la mort, ils se flattèrent de trouver un breuvage, par le moyen duquel on pourrait devenir immortel. Ils s’adonnèrent à la chimie, et s’entêtèrent de la pierre philosophale : ils eurent pareillement recours à la magie, et ils se persuadèrent que, par le ministère des démons qu’ils invoquaient, ils pourraient réussir dans leur dessein.

L’espérance d’éviter la mort, porta un grand nombre de mandarins à étudier cet art diabolique : les femmes surtout naturellement curieuses, et encore plus attachées à la vie, donnèrent avec fureur dans ces extravagances. Enfin quelques empereurs crédules et superstitieux, mirent en vogue cette doctrine impie, et multiplièrent beaucoup le nombre de ses sectateurs.

L’empereur Tsin chi hoang ti, cet ennemi juré des lettres et des savants, dont nous avons déjà parlé, se laissa persuader par ces imposteurs, qu’il se trouvait effectivement un breuvage qui rendait les hommes immortels, et qui s’appelait Tchang seng yo[2]. Il fit chercher cette ambroisie dans plusieurs îles.

Vou ti sixième empereur de la dynastie des Han, se livra tout entier à l’étude des livres magiques, sous un maître de cette secte, nommé Li chao kiun. Il y en a qui prétendent que ce fut un effet de sa complaisance pour l’impératrice, qui s’était attachée à cette nouvelle philosophie, comme étant plus favorable à ses passions, au mépris de la doctrine moins commode des anciens livres, et de Confucius, qu’elle détestait.

On ne fut pas longtemps à être informé dans les provinces de l’inclination de l’empereur, et de la protection ouverte, qu’il accordait à une secte qu’il avait embrassée lui-même. La cour se remplit aussitôt d’une foule innombrable de ces faux docteurs, qui s’étaient rendus célèbres par la science magique.

Ce prince perdit vers ce temps-là une des reines qu’il aimait éperdument, et il était inconsolable de sa perte. Un de ces imposteurs, par ses prestiges et ses enchantements, fit paraître aux yeux du prince la reine défunte ; et cette apparition, dont il fut surpris et effrayé, l’attacha encore plus fortement aux impiétés de la nouvelle secte. Il prit plusieurs fois le breuvage d’immortalité : mais enfin il s’aperçut qu’il n’en était pas moins mortel ; et se voyant sur le point d’expirer, il déplora trop tard sa folle crédulité.

La nouvelle secte ne souffrit aucun préjudice de la mort de l’empereur : elle trouva des protecteurs dans les princes de la même dynastie. Deux des docteurs les plus célèbres, furent autorisés à maintenir le culte, qui se rendait au Démon dans ce grand nombre de temples, déjà répandus par tout l’empire. Ces faux docteurs distribuaient de tous côtés, et vendaient bien cher de petites images, où étaient représentés cette foule d’esprits et d’hommes, qu’ils avaient placés au rang des dieux, et qu’ils nommaient sien gin, c’est-à-dire, immortels.

La superstition s’accrut de telle sorte, que sous les empereurs de la dynastie des Tang, on donna aux ministres de la secte, le titre honorable de Tien sseë c’est-à-dire, de docteurs célestes. Le fondateur de cette race, éleva un temple superbe à Lao kiun ; et Hiuen tsong, sixième empereur de la même dynastie, fit porter avec pompe sa statue dans son palais.

Les successeurs de ce chef de la secte, sont honorés pour toujours de la dignité de grands mandarins ; et ils résident dans une bourgade de la province de Kiang si, où ils ont un palais magnifique. On y voit un grand concours de peuples, qui s’y rendent des provinces voisines, pour demander des remèdes à leurs maux, ou pour apprendre leur destinée, et ce qui doit leur arriver dans la suite de leur vie. Ils reçoivent du Tien sseë un billet rempli de caractères magiques, et ils s’en retournent bien contents, sans plaindre l’argent que leur coûte cette faveur singulière.

Mais ce fut principalement sous l’empire des Song, que les docteurs de cette secte se fortifièrent davantage. Tchin tsong, troisième empereur de cette dynastie, se laissa ridiculement surprendre à leurs fourberies et à leurs prestiges. Ces imposteurs avaient, pendant une nuit obscure, suspendu à la principale porte de la ville impériale, un livre rempli de caractères et de formules magiques, par lesquelles ils invoquent les démons ; et ils publièrent que ce livre était tombé du ciel. Le prince crédule alla par vénération le chercher à pied ; et après l’avoir reçu avec le plus profond respect, il le porta en triomphe dans son palais, et l’enferma dans un coffre d’or, où il le conserva précieusement.

Ce furent ces tao sseë qui introduisirent dans l’empire cette multitude d’esprits jusqu’alors inconnus, qu’ils honorèrent comme des divinités indépendantes de l’Être suprême, et à qui ils donnèrent le nom de Chang ti. Ils érigèrent même des anciens rois en autant de dieux qu’ils invoquèrent.

Hoei tsong huitième empereur de la dix-neuvième race des Song, porta la superstition jusqu’à donner le nom de Chang ti, ou de maître suprême, à un docteur de cette secte nommé Chang y, qui s’était fait une grande réputation sous la dynastie des Han. Jusque-là les idolâtres mêmes avaient toujours distingué le Chang ti des autres divinités. Aussi un colao célèbre, qui a imprimé sur cette matière, attribue-t-il à cette impiété, l’extinction et la ruine entière des Song.

Cette secte abominable se fortifia de plus en plus avec le temps, et par la protection des princes que je viens de nommer, et par les passions des Grands qu’elle flattait, et par les impressions d’admiration ou de terreur, qu’elle faisait sur les peuples. Les pactes de leurs ministres avec le démon, les sorts qu’ils jetaient, les surprenants effets de leur art magique, infatuèrent la plupart des esprits ; et on les voit encore aujourd’hui extrêmement prévenus en leur faveur. On appelle assez ordinairement ces imposteurs, pour guérir les maladies, et pour chasser les démons.

Ils sacrifient à cet esprit de ténèbres trois sortes de victimes ; un cochon, un poisson, et une volaille : ils enfoncent un pieu en terre, et c’est souvent un sortilège : ils tracent sur du papier des figures bizarres, accompagnant les traits de leur pinceau de grimaces et de cris horribles : ils font un tintamarre affreux de chaudrons et de petits tambours : quelquefois, pour punir la vie criminelle des Chinois, Dieu permet qu’ils réussissent : quelquefois aussi tout leur fracas ne produit nul effet. Ils savent néanmoins se concilier du respect et de l’autorité par leurs enchantements, et par le secours que le démon leur prête, pour tromper et séduire ces pauvres aveugles.

On voit à la Chine un grand nombre de scélérats vendus à ces ministres d’iniquité, qui font le métier de devins. Bien qu’ils n’aient jamais vu celui qui les consulte, ils lui disent son nom, et tout le détail de sa famille ; comment sa maison est située ; combien il a d’enfants, leurs noms, et leur âge ; et cent autres particularités, que le démon peut savoir naturellement, mais qui surprennent étrangement des esprits faibles et crédules, tels qu’est souvent le peuple chinois.

On voit ces devins, après avoir invoqué les démons, faire paraître en l’air les figures du chef de leur secte et de leurs idoles : d’autrefois ils font écrire un pinceau de lui-même, sans qu’on le touche ; et ce que le pinceau trace sur le papier, ou sur du sable, est la réponse à ce qu’on souhaite de savoir : ou bien ils font passer en revue tous les gens d’une maison dans un chaudron plein d’eau, et ils y font voir les changements qui doivent arriver dans l’empire, et les dignités imaginaires où seront élevés ceux qui embrassent leur secte ; enfin ils prononcent des paroles mystérieuses, et qui n’ont aucun sens : ils jettent des sortilèges sur les maisons et sur les personnes ; et rien n’est plus fréquent que d’entendre de ces sortes d’histoires. Il est vraisemblable que la meilleure partie n’est qu’illusion ; mais aussi il n’est guère croyable que tout le soit, et qu’il n’y ait réellement plusieurs effets, qu’on ne doive attribuer à la puissance du démon[3].




  1. Ce terme signifie, Docteur de la loi.
  2. Voici l’étymologie et la composition de ce mot : Yo signifie médecine. Tchang, éternelle. Seng, vie.
  3. Les personnes sages parmi les Chinois, disent que ce sont de faux bruits qu’on fait courir, et qu’il n’y a rien de réel.