Description de la Chine (La Haye)/Du culte des anciens Chinois

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Scheuerlee (3p. 2-18).


Du culte des anciens Chinois.


C’est une opinion commune, et universellement reçue parmi ceux qui ont tâché d’approfondir l’origine d’un empire aussi ancien que celui de la Chine, que les fils de Noé se répandirent dans l’Asie orientale ; que quelques-uns des descendants de ce patriarche pénétrèrent dans la Chine environ deux cents ans après le déluge, et y fondèrent cette grande monarchie ; qu’instruits par une tradition si peu éloignée, de la grandeur et de la puissance du premier Être, ils apprirent à leurs enfants, et par eux à leur nombreuse postérité, à craindre, à honorer ce souverain maître de l’univers, et à vivre selon les principes de la loi naturelle, qu’il avait gravée dans leurs cœurs.

C’est de quoi l’on trouve des vestiges dans ces livres si anciens et si respectés, que les Chinois appellent par excellence les cinq volumes, les livres canoniques ou classiques de la première classe, qu’ils regardent comme la source de toute leur science et de leur morale.

Cependant ces livres ne font point des traités de religion faits exprès, et à dessein de l’enseigner aux peuples ; ils ne contiennent qu’une partie de leur histoire. Les auteurs ne s’arrêtent pas à prouver ce qu’ils avancent, ils ne font que tirer les conséquences naturelles de principes déjà connus de la nation ; et ils supposent ces dogmes comme des premières vérités, qui font la base et le fondement de toutes les autres.

C’est par la doctrine renfermée dans ces livres, qu’on peut le mieux connaître quel est le système de religion, que les anciens Chinois ont suivi, et quel a été le véritable objet de leur culte.

A parler d’abord en général, il paraît que le but de la doctrine des livres classiques, a été de maintenir la paix et la tranquillité de l’État, par le règlement des mœurs et l’exacte observation des lois ; et que, pour y parvenir, les premiers Chinois jugèrent que deux choses étaient nécessaires à observer ; savoir, les devoirs de la religion, et les règles du bon gouvernement.

Leur culte avait pour premier objet un Être suprême, seigneur et souverain principe de toutes choses, qu’ils honoraient sous le nom de Chang ti, c’est-à-dire, suprême empereur, ou de Tien, qui selon les Chinois signifie la même chose. Tien, disent les interprètes, c’est l’esprit qui préside au ciel, parce que le Ciel est le plus excellent ouvrage produit par ce premier principe : il se prend aussi pour le ciel matériel, et cela dépend du sujet où on l’applique. Les Chinois disent que le Père est le Tien de la famille, le vice-roi le Tien de la province, et l’empereur le Tien du royaume, etc. Ils honoraient encore, mais d’un culte subordonné, des esprits subalternes, et dépendants du premier Être, qui, selon eux, présidaient aux villes, aux rivières, aux montagnes, etc.

Si dès le commencement de la monarchie ils se sont appliqués à l’astronomie, ils ne s’étudiaient à observer les astres, que pour en connaître les mouvements, et expliquer les phénomènes du Tien visible, ou du Ciel. On ne voit point d’ailleurs que dans ces premiers temps, ils aient cherché à approfondir la conduite et les secrets de la nature : ces recherches trop curieuses étaient même expressément défendues, de crainte que parmi une nation spirituelle et polie, on ne vît éclore trop aisément des opinions dangereuses, et des systèmes pernicieux au repos du gouvernement, et à la tranquillité publique.

Pour ce qui est de leur politique, qui consistait à entretenir l’ordre et l’honnêteté des mœurs, elle se réduisait à ce principe très simple ; savoir, que ceux qui commandent, doivent imiter la conduite du Tien, en traitant leurs inférieurs comme leurs enfants ; et que ceux qui obéissent, doivent regarder leurs supérieurs comme leurs pères.

Mais ce Chang ti, ou ce Tien, qui était l’objet de leur culte, le regardaient-ils comme un Être intelligent, comme le seigneur et l’auteur du ciel, de la terre, et de toutes choses ? Et n’est-il pas vraisemblable que leurs vœux et leurs hommages s’adressaient au ciel visible et matériel, ou du moins à une certaine vertu céleste destituée d’intelligence, et inséparable de la matière identifiée au ciel ? J’en laisse le jugement au lecteur, et je me contente de rapporter ce que les livres classiques nous apprennent.

On y voit surtout dans un de leurs livres canoniques nommé Chu king, que ce Tien, ce premier Être, l’objet du culte public, est le principe de toutes choses, le père des peuples, le seul indépendant, qui peut tout, qui n’ignore rien de ce qui est le plus caché, pas même le secret des cœurs ; qu’il veille à la conduite de l’univers ; que les divers événements n’arrivent que par ses ordres ; qu’il est saint, sans partialité, uniquement touché de la vertu des hommes, souverainement juste, punissant avec éclat le crime jusque sur le trône qu’il renverse, et sur lequel il place celui qui lui plaît ; que les calamités publiques sont des avertissements qu’il donne pour la réformation des mœurs ; que la fin de ces maux sont des traits d’une justice miséricordieuse, comme, par exemple, lorsqu’il arrête les grands dégâts causés sur les moissons et sur les arbres par un furieux ouragan, aussitôt qu’un illustre innocent, un prince Tcheou kong est rappelé de son exil, justifié de la calomnie, et rétabli dans sa première dignité.

On y voit des vœux solennels qu’on fait à ce maître suprême, pour obtenir de la pluie dans une longue sécheresse, ou pour la guérison d’un digne empereur, dont la vie est désespérée ; et ces vœux, à ce que rapporte l’histoire, sont exaucés. On y reconnaît que ce n’est pas par un effet du hasard qu’un empereur impie a été écrasé de la foudre, mais que c’est une punition visible du Ciel, et tout à fait extraordinaire pour les circonstances.

Les divers événements ne s’attribuent pas seulement au Tien, lorsqu’ils arrivent ; on n’en parle pas seulement dans les occasions où le vice est abattu et puni ; mais on compte qu’il le sera un jour, on en menace dans le temps même que le crime prospère. On voit par les discours de ces premiers sages de la nation, qu’ils ont cette persuasion intime, vraie ou fausse, peu importe, que le Tien par des prodiges, ou par des phénomènes extraordinaires, avertit des malheurs prochains, dont l’État est menacé, afin qu’on travaille à réformer ses mœurs ; parce que c’est le plus sûr moyen d’arrêter la colère du Ciel prête à éclater.

Il est dit de l’empereur Tcheou, qu’il a rejeté toutes les bonnes pensées que le Tien lui a données ; qu’il n’a fait nul cas des prodiges, par lesquels le Tien l’avertissait de sa ruine, s’il ne réformait ses mœurs : et lorsqu’il est fait mention de l’empereur Kié ; s’il eût changé de conduite, dit-on, après les calamités envoyées d’en haut, le Ciel ne l’aurait pas dépouillé de l’empire.

On y rapporte que deux grands empereurs, fondateurs de deux puissantes dynasties, respectés l’un et l’autre de la postérité pour leurs rares vertus, ont eu de grands combats intérieurs, lorsqu’il a été question de monter sur le trône. D’un côté ils y étaient sollicités par les Grands de l’empire et par le peuple, et peut-être même par des raisons secrètes d’ambition, difficiles à démêler d’avec les autres motifs spécieux. D’un autre côté, ils étaient retenus par le devoir et la fidélité qu’un sujet doit à son prince, quoique très haï, et très haïssable.

Ces combats intérieurs, cette incertitude qui troublait leur conscience, étaient l’effet de la crainte qu’ils avaient de déplaire au Chang ti, soit en prenant les armes, comme on les en pressait ; soit en refusant de les prendre, pour délivrer le peuple de l’oppression sous laquelle il gémissait, et pour arrêter l’affreux débordement des crimes ; et ils reconnaissaient par là qu’ils dépendaient d’un maître, qui défend l’infidélité, qui hait la tyrannie, qui aime les peuples en père, et qui est le protecteur des opprimés.

Presque à toutes les pages des livres classiques, et surtout du Chu king, on ne cesse d’inspirer cette juste crainte, comme le frein le plus propre à retenir les passions, et le remède le plus sûr au vice. On y voit encore quelle idée ces princes s’étaient formés de la justice, de la sainteté, et de la bonté du maître souverain. Dans des temps de calamité publique, ils ne se contentaient pas d’adresser des vœux au Tien, et de lui offrir des sacrifices ; ils s’appliquaient encore à rechercher avec soin les défauts secrets et imperceptibles, qui avaient pu attirer ce châtiment du Tien ; ils examinaient s’il n’y avait point trop de luxe dans leurs habits, trop de délicatesse dans leur table, trop de magnificence dans leur train et dans leur palais, et ils songeaient à se réformer.

Un de ces princes avoue de bonne foi, qu’il n’a pas suivi les pensées salutaires que le Tien lui a données. Un empereur se reproche vivement quelque inapplication aux affaires, et trop d’ardeur pour des amusements d’eux-mêmes innocents, et il regarde ces défauts comme capables de lui attirer la colère du Tien. Il reconnaît humblement que c’est là la source des malheurs publics.

Dans le livre canonique appelé Tchun tsiou, on parle des malheurs d’un prince, comme d’autant de punitions du Tien, qui pour comble de châtiment le rendait insensible à ses disgrâces.

Le Chu king parle souvent d’un maître qui préside au gouvernement des États, qui a un empire parfait sur les volontés des hommes pour les amener à ses fins de sagesse et de justice, qui punit et récompense les hommes par d’autres hommes, sans blesser leur liberté.

Cette persuasion était si commune, que des princes naturellement jaloux de leur propre gloire, ne s’attribuaient en rien le succès de leur sage gouvernement, mais le rapportaient à ce souverain maître, qui gouverne l’univers ; c’est ce que fait voir l’aveu simple de l’empereur Siuen vang. Il disait aux Grands de sa cour, que tous les sages ministres, qui ont été si utiles à l’État, depuis le commencement de la monarchie, étaient autant de précieux dons accordés par le Tien, en vue de la vertu des princes et des besoins des peuples.

Presque dès le commencement de la monarchie, il fut réglé que l’empereur, peu après son élévation, s’abaisserait jusqu’à labourer quelques sillons, et que les grains que produirait la terre cultivée par ses mains royales, seraient offerts dans le sacrifice qu’il ferait ensuite au Tien. On trouve dans le Chu king que ce même empereur, dont je viens de parler, ayant négligé cette cérémonie, attribue les calamités publiques à cette négligence ; et tous les Grands de sa cour lui tiennent le même langage. On parle très souvent dans les livres classiques de ces anciens empereurs Yao, Chun, Tching tang, etc. comme de modèles que l’on doit imiter ; et c’est une maxime répétée sans cesse, que le plus méchant des hommes, s’il veut se servir du secours que lui offre le Tien, peut atteindre à la vertu de ces héros.

On représente dans le Chu king ces sages empereurs en posture de suppliants devant le Chang ti, pour détourner les malheurs donc leurs descendants font menacés. Un empereur de leur race, déclare que ses illustres ancêtres, n’auraient pu avec tous leurs talents gouverner l’empire, comme ils ont fait, sans le secours des sages ministres, que le Tien leur avait donnés.

Ce qui est encore à remarquer, c’est qu’ils n’attribuent rien au Chang ti, qui ne soit de la décence, et qui ne convienne au souverain maître de l’univers. Ils lui attribuent la puissance, la providence, la science, la justice, la bonté, la clémence : ils l’appellent leur Père, leur seigneur : ils ne l’honorent que par un culte et des sacrifices dignes de la majesté suprême, et par la pratique des vertus ; ils assurent que tout culte extérieur ne peut plaire au Tien, s’il ne part du cœur, et s’il n’est animé des sentiments intérieurs.

Il est dit dans le Chu king, que le Chang ti est infiniment éclairé ; qu’il voit du haut du ciel tout ce qui se fait ici-bas ; qu’il s’est servi de nos parents pour nous transmettre par le mélange du sang, ce qu’il y a en nous d’animal et de matériel ; mais qu’il nous a donné lui-même une âme intelligente et capable de penser, qui nous distingue des bêtes ; qu’il aime tellement la vertu, que, pour lui offrir des sacrifices, il ne suffit pas que l’empereur, à qui appartient cette fonction, joigne le sacerdoce à la royauté ; qu’il faut de plus qu’il soit ou vertueux, ou pénitent ; et qu’avant le sacrifice, il ait expié ses fautes par le jeûne et les larmes ; que nous ne pouvons atteindre à la hauteur de ses pensées et de ses conseils ; qu’on ne doit pas croire néanmoins qu’il soit trop élevé, pour penser aux choses d’ici-bas ; qu’il examine par lui-même toutes nos actions ; et qu’il a établi au fond de nos consciences son tribunal, pour nous y juger.

Les empereurs ont toujours regardé comme leur principale obligation, celle d’observer les rits primitifs, dont les fonctions solennelles n’appartiennent qu’à eux seuls, comme étant les chefs de la nation. Ils sont empereurs pour gouverner, maîtres pour enseigner, pontifes pour sacrifier ; et cela, afin que la majesté impériale s’humiliant en présence de sa cour, dans les sacrifices qu’elle offre au nom de l’empire au maître de l’univers, la suprême souveraineté de ce premier Être brille davantage, et qu’on soit par là plus éloigné de lui rien égaler. C’est ce qu’on lit dans l’Y king, et dans le Chu king.

L’empereur, y est-il dit, est le seul à qui il soit permis de rendre publiquement cet hommage solennel au Chang ti : le Chang ti l’a adopté pour son fils ; il l’a établi sur la terre le principal héritier de sa grandeur ; il l’arme de son autorité ; il le charge de ses ordres ; il le comble de ses bienfaits. Pour sacrifier au premier Être de l’univers, il ne faut pas moins que la personne la plus élevée de l’empire. Il faut qu’il descende de son trône, qu’il s’humilie en la présence du Chang ti, qu’il attire ainsi les


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bénédictions du Ciel sur son peuple, et qu’il fasse monter les vœux de son peuple jusqu’au Ciel.

Ce culte et ces sacrifices se perpétuèrent durant plusieurs siècles ; et l’histoire chinoise ne laisse point ignorer, avec quel zèle les empereurs de chaque dynastie honoraient le souverain maître de l’univers. Je continuerai de rapporter ici ce que nous en apprennent les livres classiques.

Fo hi, qu’on croit avoir été contemporain de Phaleg, fut un de ces chefs de colonie, qui vint s’établir à cette extrémité de l’orient, et qui est reconnu pour le fondateur de la monarchie chinoise[1]. Il n’eut rien plus à cœur que de donner des marques publiques de son respect religieux pour le premier Être. Il nourrissait dans un parc domestique six sortes d’animaux, pour servir de victimes dans les sacrifices, qu’il offrait solennellement deux fois l’année, aux deux solstices. Alors les tribunaux vaquaient, et les boutiques étaient fermées : il n’était pas même permis d’entreprendre ces jours-là aucun voyage. On ne devait songer qu’à s’unir en esprit au prince, pour honorer le Chang ti. Le livre intitulé Li ki, appelle ces deux solennités, les fêtes de la reconnaissance envers le Tien.

Chin nong, qui succéda à Fo hi, enchérit sur sa piété : il ne se contenta pas des sacrifices des deux solstices ; il en institua deux autres aux équinoxes. L’un à l’équinoxe du printemps, pour intéresser le Chang ti en faveur de la culture des terres : l’autre à l’équinoxe de l’automne après la récolte des fruits, dont il faisait recueillir la dîme, et en offrait les prémices au Chang ti. Et comme Fo hi avait nourri six sortes d’animaux aux usages des sacrifices, Chin nong, par une pieuse émulation, voulut cultiver de ses propres mains le champ, d’où l’on tirait le blé et les fruits pour ces mêmes sacrifices.

Hoang ti, qui monta sur le trône après la mort de Chin nong, fit encore paraître plus de zèle que son prédécesseur. Dans la crainte que le mauvais temps n’empêchât de faire les sacrifices ordinaires à l’air et sur un gazon champêtre, comme c’était la coutume, il fit bâtir un grand édifice, afin qu’on pût y offrir à couvert les sacrifices dans toutes les saisons, et instruire le peuple de ses principaux devoirs.

L’impératrice Loui tsou, femme de Hoang ti, se chargea de nourrir des vers à soie, et de travailler les étoffes propres aux ornements qui convenaient dans ces solennités. Hors de la porte du Sud était un vaste enclos de terres labourables, où se recueillaient le blé, le riz, et les autres fruits destinés aux sacrifices, et hors de la porte du Nord on trouvait un autre grand enclos rempli de mûriers, où l’on nourrissait quantité de vers à soie. Au jour que l’empereur allait labourer son champ avec ses principaux courtisans, la princesse allait à son bocage de mûriers avec les dames de sa cour, les animant par son exemple à faire les ouvrages de soie et de broderie, qu’elle destinait au culte religieux.

L’empire étant devenu électif, on n’élevait au trône impérial que des fils de rois, qui se distinguaient par leur sagesse, ou des sages que les rois avaient associés au gouvernement : mais le choix ne tombait que sur ceux qui remplissaient avec le plus de respect les devoirs de la religion. Il est de l’honneur du trône, dit-on dans le Chu king, que celui que le Chang ti s’associe pour gouverner les hommes, représente ses vertus sur la terre, et qu’il en soit la plus parfaite image.

C’est ce seul motif qui fit consentir Hoang ti à avoir son fils pour successeur, avec le titre de Chao hao, c’est-à-dire, de jeune Fo hi ; parce que dès sa tendre jeunesse, il avait été le fidèle imitateur des vertus du premier fondateur de l’empire, Tai hao fo hi.

La suite fit voir qu’on ne s’était point trompé dans ce choix. Il augmenta la pompe et la célébrité des sacrifices offerts au Chang ti, par la symphonie et les concerts de musique. Son règne fut paisible et tranquille : mais les dernières années furent troublées par le complot de neuf tchu heou, ou princes feudataires, qui tâchèrent de déranger dans le culte religieux, et dans le gouvernement de l’État, ce beau système de subordination établi par les premiers rois.

A la crainte du Chang ti ils voulurent substituer la crainte des esprits : ils eurent recours à la magie et aux enchantements ; ils infestèrent les maisons de malins esprits, et effrayèrent les peuples par leurs prestiges. Le peuple assemblé dans le temple aux jours solennels que l’empereur y venait sacrifier, le faisait retentir de ses clameurs, en demandant tumultuairement qu’on sacrifiât pareillement à ces esprits. La mort surprit l’empereur dans ces temps de troubles ; et quoiqu’il eût laissé quatre fils, on leur préféra Tchuen hio, neveu de Hoang ti, qui fut déclaré empereur.

Ce prince commença par exterminer la race de ces neuf enchanteurs, qui avaient été les principaux auteurs du tumulte : il remit le calme dans l’esprit des peuples, et rétablit l’ordre des sacrifices.

Ayant réfléchi sur l’inconvénient qu’il y avait d’assembler un peuple actif et remuant, dans le lieu même où l’empereur venait sacrifier, il sépara le lieu de l’instruction, de celui des sacrifices. Il établit deux grands mandarins pour y présider, et il les choisit parmi les enfants du défunt empereur. L’un était chargé de tout le cérémonial ; et l’autre veillait à l’instruction du peuple.

Il régla pareillement le choix qui se ferait des victimes : il ordonna qu’elles ne fussent ni mutilées, ni estropiées ; qu’elles fussent de l’espèce des six animaux marqués par Fo hi ; qu’elles fussent bien engraissées, et d’une couleur propre aux quatre saisons, où l’on faisait ces quatre sortes de sacrifices : enfin il régla jusqu’à leur âge, et leur grandeur.

Ti ko neveu de Tchuen hio fut de même élevé à l’empire par les suffrages de tous les ordres de l’État. Il ne s’appliqua pas moins que son oncle, au culte du Chang ti, et à l’observation religieuse des cérémonies. On trouve dans les fastes de ce prince, et dans la tradition autorisée par


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les King, que l’impératrice Yuen kiang, qui était stérile, accompagnant l’empereur à un sacrifice solennel, demanda des enfants au Chang ti avec tant de ferveur, qu’elle conçut presqu’au même temps ; et que dix mois après sa prière, elle mit au monde un fils nommé Heou tsie, qui fut la tige d’une glorieuse postérité, et célèbre par un grand nombre d’empereurs, que sa famille donna à la Chine.

Il y eut lieu de s’étonner qu’un prince aussi sage que Ti ko, ne choisît point pour son successeur à l’empire, ni cet enfant de prières, ni Yao qu’il avait eu de la seconde reine Kin tou, ni Ki lié fils de la troisième reine Kien tié et qu’il préféra à de jeunes princes déjà si estimables par leur vertu, son autre fils nommé Tchi, qu’il avait eu de la quatrième reine Tchang y, en qui l’on ne remarquait aucune qualité digne du trône : aussi ne l’occupa-t-il pas longtemps.

On lit dans le livre intitulé Cang kien[2], que la providence du Chang ti veillait au bien de l’État, et que ce fut par ses ordres, que le suffrage unanime des peuples déposa ce mauvais prince, pour mettre le vertueux Yao en sa place, qui joignit à la qualité d’empereur celle de législateur, et qui devint le modèle de tous les princes ses successeurs. L’Y king rapporte que pendant les soixante premières années de son règne, il n’aurait jamais pu porter, comme il faut, les sciences au plus haut point de perfection, sans l’assistance extraordinaire du Tien.

A la soixante-unième année le peuple se multipliant, et les plus belles campagnes étant toutes couvertes d’eaux qui s’y étaient ramassées, et que quelques-uns croient être des restes du déluge, le grand Yu s’appliqua à faire écouler les eaux dans la mer, à aplanir les terres éboulées, et à les partager entre les peuples.

Neuf ans après ce grand empereur songea à s’associer au gouvernement de l’empire, un sage qu’il pût faire son successeur. « Je ne trouve aucun mérite dans mes neuf enfants, dit-il à ses ministres : cherchez-moi quelqu’un, n’importe en quelle famille, pourvu qu’il soit véritablement sage, et d’une vertu éprouvée. »

On lui suggéra un jeune homme de la campagne nommé Chun, qui étant continuellement en butte aux mauvais traitements d’un père, d’une mère, et de son frère aîné, n’en était que plus respectueux envers ses parents, et souffrait toutes leurs injures et leurs mauvais traitements, avec une douceur et une patience, que rien ne pouvait altérer.

« Voilà l’homme que je cherche, dit Yao ; lui seul est capable de maintenir l’ordre et la paix dans la famille impériale, et de régler sur ce modèle toutes les familles de ce vaste empire. » Il éprouva encore pendant trois ans sa vertu, et ensuite il le fit son gendre, son associé à l’empire, et son unique héritier, à l’exclusion de tous les princes de son sang, et même malgré les représentations de Chun, qui ne se croyait pas les qualités nécessaires pour être à la tête d’un si grand empire.

Dès qu’il fut en possession du trône, sa première fonction, dit le Chu king, fut d’en aller rendre un hommage solennel au Chang ti ; après quoi il dressa ces sages lois, qui sont le fondement, sur lequel est appuyé le gouvernement de l’empire. Il créa des mandarins, il donna de beaux préceptes sur les cinq principaux devoirs du roi et des sujets, du père et de ses enfants, du mari et de sa femme, des aînés et des cadets, et des amis entr’eux, en sorte que depuis le plus grand jusqu’au plus petit, chacun savait à qui immédiatement il devait commander ou obéir.

Son exemple donna un grand poids à ses préceptes. A voir sa respectueuse soumission envers Yao, qu’il regardait comme son père et son maître, il n’y avait personne qui ne se sentît porté à exécuter ses sages lois. Il semblait, dit le Chu king, que le Chang ti s’était fait lui-même collègue de Chun ; et que, pour faire réussir ses desseins, il lui eût laissé diriger à son gré sa toute puissance.

Yao ne mourut que vingt-huit ans après l’adoption de Chun. Le regret d’avoir perdu un si grand prince, fut universel dans tout l’empire. Chun se trouvant seul maître, partagea les emplois entre plusieurs sages, dont il voulut éprouver les talents. A l’exemple d’Yao, il ne choisit point un successeur dans sa famille : son choix tomba sur le sage Yu, et eût l’approbation générale.

O l’aimable Chun ! s’écrie le Li ki, vit-on jamais un meilleur prince ? Pendant sa vie, il n’eut à cœur que le bien public ; et à sa mort, loin de consulter la chair et le sang, et de placer son fils sur le trône, comme l’amour paternel l’en sollicitait, il ne songea qu’aux intérêts de son peuple : il fait voir qu’il en est le vrai père, en lui donnant dans la personne du sage Yu, un autre lui-même, et un digne héritier de son affection pour les peuples.

Le grand Yu n’eut garde d’oublier un devoir qu’il regardait comme capital ; le culte du Chang ti ne fut jamais plus florissant que sous son règne : il songea même à prévenir la négligence, qui pourrait refroidir le zèle de sa postérité : il établit des mandarins à la cour et dans les provinces, comme autant de sages, qui seraient chargés de représenter aux empereurs l’obligation qu’ils ont d’honorer le Chang ti, et de leur donner, lorsqu’il serait nécessaire, d’utiles enseignements sur la pratique des neuf vertus royales.

Cette liberté qu’avaient les sages de l’empire, de représenter au prince quels étaient ses principaux devoirs, fut interrompue dans la suite des temps sous le tyran Kié, prince impie et voluptueux. Il n’admit dans les conseils que de jeunes libertins, qui fomentaient son irréligion, et le flattaient dans ses crimes.

Tous les ordres de l’État ne purent souffrir plus longtemps sa cruauté, et le scandale de ses pernicieux exemples ; ils le déposèrent de la dignité impériale ; et ce fut par lui que finit la dynastie des Hia. Ils mirent sur le trône Tching tang petit-fils de Hoang ti ; et toute la raison qu’on allégua de la chute de celui-là, et de l’élévation de celui-ci ; c’est que Kié était devenu un impie, qui avait oublié le serment qu’il avait prêté en montant sur le trône, de continuer le culte suprême au Chang ti.

La religion fut comme la base et le fondement de l’élévation de la dynastie des Chang ; aussi Tching tang porta-t-il encore plus loin que ses prédécesseurs le culte et la crainte respectueuse du Chang ti. Il rétablit les mandarins de la cour et des provinces, dans le droit de lui faire des remontrances, s’il venait à s’écarter tant soit peu de ce principal devoir.

Sept années d’une stérilité générale avaient réduit le peuple à la plus grande disette. L’empereur, après avoir offert inutilement plusieurs sacrifices pour apaiser la colère du Ciel, résolut de s’offrir lui-même comme une victime d’expiation : il se dépouilla des ornements de sa dignité, et partit avec les Grands de sa cour, pour se rendre à une montagne assez éloignée de la ville, où, les pieds et la tête nue, en posture de criminel, il se prosterna neuf fois devant le souverain maître de l’univers.

« Seigneur, dit-il, tous les sacrifices que je vous ai offerts pour implorer votre clémence, ont été inutiles : c’est moi sans doute qui ai attiré tant de malheurs sur mon peuple. Oserais-je vous demander ce qui a pu vous déplaire en ma personne ? Est-ce la magnificence de mon palais ? Est-ce la délicatesse de ma table ? Est-ce le nombre de mes concubines, que les lois néanmoins me permettent ? Je vais réparer toutes ces fautes par ma modestie, par ma frugalité, par ma tempérance. Si cela ne suffit pas, je m’offre à votre justice, punissez-moi, pourvu que vous épargniez mon peuple : faites tomber la foudre sur ma tête, pourvu qu’en même temps vous fiassiez tomber la pluie sur les campagnes, et que vous soulagiez sa misère. » Sa prière fut exaucée, l’air se chargea de nuages ; une pluie féconde arrosa les campagnes, et donna une abondante récolte.

Ce fut un bonheur pour cette famille, que le grand nombre de sages qui parurent en ce temps-là : leur principal emploi était d’accompagner l’empereur aux sacrifices du Chang ti. Le colao[3] Y yn se distingua parmi ces sages sous le règne de Tching tang, et de son fils Tai kia.

Ce ne fut que sous le tyran Tcheou, que ces sages ne furent plus écoutés. Leurs remontrances et leurs avis étaient récompensés par les plus cruels supplices, et souvent par la mort. On admirait en ce temps-là la vertu et la sagesse de l’incomparable Ven vang, et de son fils Vou vang. Tous les Grands de l’empire se réunirent pour détrôner Tcheou, et mettre Ven vang à sa place : celui-ci résista constamment à leurs pressantes sollicitations : il se contenta d’avoir les vertus, qui font les grands monarques, sans avoir l’ambition de le devenir. Il profita même de la disposition des esprits à son égard, pour les ramener à l’obéissance, qu’il croyait être due au tyran.

Durant neuf ans des plus grands troubles de l’État, ce fut par le canal de ce vertueux prince, que Tcheou faisait passer ses ordres, pour être obéi de ses sujets : ce fut aussi par les mains de Ven vang, qu’il offrait les sacrifices au Chang ti ; sans cela les princes feudataires auraient refusé d’y assister. Sur quoi le livre intitulé Y king, dit élégamment dans son style énigmatique, que tous les bœufs égorgés par Tcheou, ne valaient pas les plus viles offrandes de Ven vang ; parce que celui-là offrait des sacrifices avec un cœur souillé de crimes, au lieu que celui-ci faisait consister la meilleure partie de son offrande dans la pureté de son cœur.

Après la mort de Ven vang, il fut conclu d’une voix unanime dans une assemblée générale des tchu heou[4], qu’on détrônerait le tyran, et qu’on mettrait Vou vang à la tête de cette expédition. Le seul Vou vang parut s’opposer à cette résolution : du moins il demanda du temps, pour examiner si c’était effectivement l’ordre du Tien. Il passa deux ans entiers à délibérer ; et son cœur fut agité de continuelles inquiétudes, ne sachant quel parti prendre, et craignant de s’attirer la colère du Tien, soit qu’il acceptât, soit qu’il refusât cette commission.

Enfin, après bien des combats intérieurs qu’il eût à soutenir, il se rendit aux prières et aux sollicitations de tout l’empire. Vou vang ne se fâcha qu’une fois, dit Confucius : dès le premier combat, le tyran mis en déroute, et abandonné des siens, courut à son palais, dressa un bûcher de ce qu’il avait de plus précieux, et s’ensevelit sous les ruines de son palais tout en feu. Ainsi finit la dynastie des Chang. Tous les suffrages mirent aussitôt Vou vang sur le trône, et il rétablit bientôt le gouvernement dans son premier état.

Il est vrai que l’ordre prétendu du Ciel, et le prétexte du zèle pour le bien public, qui servaient à colorer cette usurpation, n’ont pas justifié ce prince dans l’esprit de quelques écrivains postérieurs. Quoique Tching tang et Vou vang aient toujours été regardés comme de grands empereurs et des modèles de vertu, le célèbre Tchao can tsie prononce nettement, que la manière dont ils ont monté sur le trône, est une tache à leur gloire ; et il exalte bien davantage les princes Chun, Yu, Ven vang, Tcheou kong, qui ayant été collègues d’empereurs, n’ont pris pour eux que ce qu’il y avait de pénible dans le gouvernement.

Quoi qu’il en soit, il paraît par toute cette doctrine tirée des livres classiques, que depuis la fondation de l’empire par Fo hi, et pendant une longue suite de siècles, l’Être suprême, connu plus communément sous le nom de Chang ti, ou de Tien, était l’objet du culte public, et comme l’âme, et le premier mobile du gouvernement de la nation ; que ce premier Être était craint, honoré, respecté ; et que non seulement les peuples, mais les Grands de l’empire, les empereurs mêmes sentaient qu’ils avaient au-dessus d’eux un maître et un juge, qui sait récompenser ceux qui lui obéissent, et punir ceux qui l’offensent. C’était au Chang ti que tout se rapportait.

De tous les êtres naturels, disait Confucius à son disciple Tseng tse, il n’y en a point de plus estimable que l’homme, de toutes les actions des hommes, il n’y en a point de plus louable que la piété filiale ; entre les devoirs de la piété filiale, le plus indispensable c’est d’obéir avec respect aux ordres de son père : mais pour lui rendre cette obéissance, rien de plus efficace que de l’associer au Chang ti : c’est-à-dire, de le représenter comme revêtu de la majesté et de l’autorité du Très Haut.

Tcheou kong frère de Vou vang, reconnut bien cette dépendance absolue, dans laquelle les empereurs, de même que leurs sujets, sont à l’égard du Chang ti. Il aimait tendrement l’empereur son frère ; et le voyant prêt de mourir à la seconde année de son règne, il se prosterna devant la majesté suprême, pour lui demander la guérison d’un prince, dont la vie était si nécessaire à l’État. « C’est vous, seigneur, lui dit-il, qui l’avez placé sur le trône, et qui l’avez établi le père des peuples ; voudriez-vous nous punir par sa perte ? S’il vous faut une victime, agréez ma vie, je vous l’offre en sacrifice, pourvu que vous conserviez mon maître, mon roi, et mon frère. »

Tching vang imita la piété de son père, et porta sur le trône le même respect pour le souverain maître de l’univers. « Quelque élevé que je sois au-dessus du reste des hommes, dit-il dans le Chu king, je ne suis pourtant qu’un des petits sujets du Chang ti : puis-je me dispenser de lui rendre mes hommages ? »

Tcheou kong était son oncle, et avait été son tuteur. L’autorité d’un si sage ministre causa des ombrages : l’envie et la malignité de quelques Grands, montèrent à un tel excès, qu’ils l’obligèrent de se retirer de la cour, et de s’exiler lui-même dans la province de Chan tong. Un affreux orage, qui s’éleva alors peu de temps avant la moisson, ravagea tous les biens de la campagne. Tching vang ne douta pas que le Tien ne fût irrité, et ne vengeât l’innocence opprimée. A l’instant il donna ses ordres pour le rappel de Tcheou kong : il alla même au-devant de lui, pour honorer son retour : mais il s’arrêta sur la route, pour faire sa prière au Chang ti, et lui représenter les besoins des peuples. Presque au même moment, un vent contraire à celui qui avait abattu jusqu’aux plus grands arbres, les redressa, les rétablit dans leur situation naturelle, et la récolte fut abondante.

Il est rapporté encore dans le Chu king, que trois princes du sang, qui s’étaient emparés de la régence durant la minorité de Tching vang, s’étant révoltés, parce qu’on l’avait rendue à Tcheou kong, l’empereur prit les armes pour les réduire, mais qu’auparavant il consulta le Chang ti. Le Tien, dit-il, ne favorise les armes des princes, que lorsqu’ils font la guerre par amour de la paix.

Le même esprit de religion anima le prince Kang vang. Il semblait, dit le Chi king, qu’il n’y avait point d’autre empereur à la Chine, que le Chang ti. La crainte du premier Être suffisait pour contenir les peuples dans le devoir. Il régna tant de bonne foi sous le gouvernement de ce prince, et sous celui de son père, à qui il succéda immédiatement, qu’ils n’avaient pas besoin d’intimider leurs sujets par la terreur des supplices : la prison était la seule peine qu’on imposait aux coupables : on en ouvrait la porte dès le matin : les prisonniers en sortaient pour aller à leur travail ; et ils y rentraient le soir d’eux-mêmes, pour y passer la nuit.

Un seul texte du Chi king fait connaître avec quels sentiments de confiance et de gratitude Tchao vang avait coutume de s’adresser au Chang ti. « Réjouissez-vous, mon peuple, dit-il un jour aux laboureurs, vous n’êtes encore qu’à la fin du printemps, et vous êtes sur le point de recueillir les fruits de l’automne : nos champs nouvellement ensemencés, sont déjà chargés de la plus riche moisson. Grâces soient rendues au Chang ti qui nous met si tôt en état de jouir de ses dons. C’est pourquoi je ne veux pas attendre jusqu’à la fin de l’automne, pour me présenter à lui, et le remercier d’une si prompte fertilité. »

Mo vang son fils imita ses prédécesseurs dès qu’il fut sur le trône. Et comme les peuples n’étaient plus retenus par la crainte de l’Être suprême, de même que sous les règnes de Tching vang, et de son fils, il se regarda comme le ministre de la justice du Chang ti, et il étala aux yeux de ses sujets les supplices, dont leurs crimes devaient être punis, il dit dans le Chu king, qu’il n’est que le ministre du Très Haut, pour défendre l’innocent de l’oppression, et pour empêcher que le fort ne dépouille le faible.

La religion conserva son culte extérieur sous les quatre empereurs suivants, qui furent Kong vang, Ye vang, Hiao vang, et Y vang : mais ces princes dégénérèrent beaucoup de la vertu de leurs ancêtres ; semblables, dit le Chi king, à ces arbres qui conservent encore un beau feuillage, mais qui, faute de culture, ne portent plus de fruits, et commencent à dégénérer de leur espèce. Aussi devinrent-ils des objets de mépris, et le sujet de mille chansons satyriques. L’un d’eux (c’est Hiao vang) avait tant de passion pour ses chevaux, que pour récompenser le chef de son écurie, il l’éleva à la dignité de prince de Tsin : il ne prévoyait pas sans doute qu’un des descendants de ce nouveau prince, fonderait la famille suivante des Tsin, sur la ruine de celle des Tcheou.

Li vang, qui lui succéda, fut un prince détesté à cause de son orgueil et de sa tyrannie. Le silence du Chang ti, dit le Chi king, fut une énigme : on eût dit qu’il était endormi contre sa coutume : tout prospérait à ce prince vicieux, les peuples n’osaient souffler ; les censeurs mêmes de l’empire, obligés par le devoir de leurs charges de lui donner les avis convenables, étaient les premiers à l’entretenir dans ses crimes par de lâches adulations. Quoi donc, s’écrie l’auteur du Chi king, est-ce qu’il n’y a plus de justice au ciel ? L’impie jouirait-il paisiblement du fruit de ses crimes ? Attendez, poursuit-il, et vous verrez bientôt que le Chang ti ne suspend les efforts de son bras tout-puissant, que pour lancer de plus rudes coups.

En effet, les peuples se soulevèrent contre Li vang, ses parents et ses proches furent mis en pièces : le tyran ne se déroba à leur fureur que par la fuite, en s’exilant lui-même. Son fils Suen vang aurait éprouvé le même sort, si le fidèle Tchao kong, colao de l’empire, n’avait substitué son propre fils à sa place, sous le faux nom de Suen vang, et ne l’avait ainsi sacrifié, pour conserver la vie de l’héritier du trône.

Sur quoi le Chi king fait cette réflexion. On a beau s’envelopper de ténèbres, rien n’est caché au Chang ti : la nuit est pour lui aussi claire que le jour : il perce dans les réduits les plus secrets, où la malignité du cœur humain voudrait se dérober à sa vue : il est présent partout, et il porte sa lumière dans les détours les plus obscurs du labyrinthe impénétrable, où l’on essaierait de se cacher.

C’est à cette occasion qu’un vénérable vieillard, âgé de quatre-vingt-quinze ans, nommé Oei vou kong, fit une ode qu’il se faisait chanter tous les jours à la porte intérieure de son palais. En vain, dit-il, la force humaine prétend-elle établir un État, si le seigneur du ciel n’y met la main pour l’affermir. Il s’écroule à la première secousse : c’est une eau, qui non loin de sa source va se perdre et se tarir dans le premier sable de la plaine : c’est une fleur qui s’épanouit le matin, et qui se flétrit le soir. Tout un peuple se corrompt à l’exemple d’un méchant roi.

Suen vang fut plus religieux que son père Li vang. Cependant son règne fut traversé par des calamités publiques : une année de sécheresse désola l’empire. Ce prince s’en plaint amèrement dans le Chi king : « A la vue de ces campagnes desséchées, dit-il, comment un cœur ne serait-il pas desséché de tristesse ? Si le Chang ti qui peut tout, ne daigne pas jeter un regard de compassion sur moi, tandis que je lui fais le grand sacrifice pour la pluie, hélas ! que deviendra mon pauvre peuple ? Il faut qu’il périsse de faim. Ne vaudrait-il pas mieux que la colère du Ciel tombât sur moi seul, et que mon peuple fût soulagé ? »

Je ne pousserai pas plus loin cette énumération. Il suffit de voir, par ce que rapportent les livres classiques, que, pendant plusieurs siècles consécutifs, c’est-à-dire, durant plus de deux mille ans, la nation chinoise a connu, respecté, et honoré par des sacrifices un Être suprême, souverain maître de l’univers, sous le nom de Chang ti, ou de Tien.

Si l’on compare ces anciens maîtres de la doctrine chinoise, avec les anciens sages du paganisme, on y trouvera une grande différence : ceux-ci semblaient ne prêcher la vertu, que pour se donner sur le reste du genre humain une supériorité, qu’ils n’avaient pas du côté de la fortune : d’ailleurs ils dogmatisaient d’une manière fastueuse et pleine d’ostentation ; et l’on s’apercevait qu’ils cherchaient moins à découvrir la vérité, qu’à faire briller leur esprit : au lieu que les maîtres de la doctrine inculquée dans les King[5], ce sont des empereurs, des premiers ministres dont la vertu donnait un grand poids à leurs instructions, qui observaient les premiers les lois gênantes qu’ils imposaient, et qui débitaient leur morale, sans user de détours et de subtilités, mais d’un air simple et naïf, d’une manière pratique, et qui tendait à la réformation des mœurs par la voie la plus courte.

Il semble que ce serait faire injure à ces premiers Chinois, qui ont suivi la loi de la nature, qu’ils avaient reçue de leurs pères, que de les taxer d’irréligion, parce qu’ils n’avaient pas une connaissance aussi nette, et aussi distincte de la divinité, qu’on l’a eue depuis dans le monde chrétien. Ne serait-ce pas trop exiger de ces anciens peuples, que de prétendre qu’ils auraient dû être aussi instruits que nous le sommes, nous qui avons été éclairés des plus vives lumières, que Jésus-Christ, le vrai soleil de justice, est venu répandre sur la terre ?

Aussi est-il vrai de dire, que, quoique les livres classiques, et surtout le Chu king, exhortent souvent à craindre le Tien, quoiqu’ils placent les âmes des hommes vertueux auprès du Chang ti, on ne voit pas qu’ils aient parlé clairement des peines éternelles de l’autre vie ; de même, quoiqu’ils assurent que le premier Être a produit toutes choses, on ne trouve point qu’ils s’expliquent assez clairement, pour juger qu’ils aient entendu par là une vraie création, une production précédée du néant. Mais aussi il faut avouer que s’ils ont gardé sur cela le silence, ils ne l’ont pas niée, ils ne l’ont pas donnée comme impossible ; ils n’ont pas avancé, comme ont fait certains philosophes Grecs, que la matière, dont les êtres corporels sont composés, est éternelle.

On ne trouve pas non plus qu’ils aient parlé nettement sur l’état de l’âme ; et il paraît qu’ils en avaient une idée peu exacte, et peu conforme à la vérité. Néanmoins on ne peut douter qu’ils ne crussent que les âmes subsistent, lorsqu’elles cessent d’être unies au corps : certainement ils croyaient de véritables apparitions, témoin celle que rapporte Confucius.

Ce philosophe racontait à ses disciples les plus familiers, que pendant plusieurs années, il avait vu très souvent en songe le célèbre Tcheou kong fils de Ven vang, à qui l’empire était redevable de tant de belles instructions sur les mœurs et sur la doctrine. Et il est à remarquer que le savant Tchu hi, si distingué sous la dynastie des Song, étant interrogé si Confucius voulait parler d’un songe, ou d’une vraie apparition, répond sans hésiter, qu’il s’agissait d’une vraie apparition. Cependant il y avait six cents ans que Tcheou kong était mort, lorsqu’il apparût à Confucius.

A cette occasion je rapporterai deux autres faits à peu près de même nature, dont parle l’histoire chinoise, qui ne sont pas moins extraordinaires.

On lit dans le Chu king, que l’empereur Kao tsong ayant fait d’instantes prières au Tien[6], pour obtenir un digne ministre d’État, qui réformât les mœurs de ses sujets ; le Chang ti lui apparût en songe, et lui fit voir distinctement le portrait de celui qu’il lui donnait ; qu’aux traits marqués dans le songe, il le fit chercher, et qu’on découvrit dans la foule du petit peuple, cet homme destiné à être premier ministre, ou plutôt à être maître de l’empereur et de l’empire ; que Fou yué (c’était son nom) tiré de l’obscurité et de la poussière, parla d’abord selon les maximes des anciens sages ; d’où il est aisé de juger que la doctrine qu’il enseignait était commune et répandue dans tous les États de la nation.

Des historiens postérieurs à Confucius, ont recueilli une tradition constante sur la ruine du royaume de Tsao, arrivée à la troisième année de l’empereur King vang. Un Grand de la cour de ce prince vit en songe les ancêtres de cette famille, qui, après avoir gémi sur ce que leurs descendants dégénéraient si fort de leurs vertus, disaient entr’eux : c’en est fait, notre race va perdre la couronne, et le pays Tsao ne sera plus un État particulier, comme il l’a été pendant l’espace de six cent trente-six ans. Un homme de tel nom assassinera le prince, et causera ce renversement.

Ce seigneur fut trop frappé de cette apparition, pour la traiter de simple songe. N’ayant pu découvrir personne à la cour de Tsao, qui portât le nom du traître désigné, il se contenta d’avertir le prince de se défier d’un tel homme, s’il se présentait à ses yeux. Le prince profita du conseil ; mais dans la suite il négligea, et oublia peut-être un avis si important : et en effet, il arriva qu’un homme de ce nom tua le dernier des rois de Tsao, et que ce pays fit ensuite partie du royaume de Song.

Il est à remarquer, que si l’on trouve dans ces anciens livres, des preuves de la connaissance, que les premiers Chinois ont eue de l’Être suprême, et du culte religieux, qu’ils lui ont rendu pendant une longue suite de siècles, on n’y aperçoit aucun vestige d’un culte idolâtrique. Cela paraît moins surprenant, lorsqu’on fait réflexion que l’idolâtrie ne s’est répandue que lentement dans le monde ; que, selon Eusèbe, elle a pris naissance dans l’Assyrie, où il ne parût des idoles que longtemps après Belus, qui les y a introduites ; que la Chine n’avait aucun commerce avec les autres nations ; qu’entre ce vaste empire et l’Assyrie, se trouvent les Indes, qui rendaient encore la communication plus difficile.

D’ailleurs l’histoire chinoise n’aurait pas manqué d’en parler, comme elle a marqué le temps où l’idole Fo fut transportée à la Chine, plusieurs siècles après Confucius. Il est vrai que du temps même de ce philosophe, la magie et diverses erreurs avaient infecté plusieurs esprits. Il se peut faire même qu’avant lui il se trouva parmi le peuple, et en quelques provinces, des idoles, et un culte superstitieux : mais c’est ce qui ne peut s’assurer sur des preuves tirées de l’histoire ; et il paraît que les savants attachés à la doctrine, qu’ils avaient reçue par tradition de leurs pères, n’y avaient aucune part.

Ce qui a beaucoup contribué à maintenir à la Chine le culte des premiers temps, et à empêcher qu’il n’y ait été tout à fait éteint, c’est que l’empire, parmi ses tribunaux souverains, en a établi un presque dès son origine, qui a une pleine autorité, pour condamner et réprimer les superstitions qui pourraient se glisser, et qui s’appelle le Tribunal des rits.

Cette précaution de la politique chinoise eût été bonne, si l’esprit humain était moins borné, et moins sujet à la séduction. Les plus fortes digues n’étant que l’ouvrage des hommes, ne tiennent point contre de violentes inondations. On a vu ailleurs qu’à la Chine, presque tout le corps des philosophes idolâtres contre ses propres lumières, par la crainte d’un peuple amateur des idoles, qui était sans frein, et trop maître dans l’État. L’ancienne doctrine des Chinois a toujours trouvé son appui dans ce tribunal, dont je viens de parler ; et c’est à la faveur de ses arrêts, qu’elle est restée la secte dominante.

Les missionnaires qui lisaient leurs arrêts, ont remarqué que les mandarins qui composent ce tribunal, et qui dans le particulier suivaient quelquefois certaines pratiques superstitieuses, lorsqu’ils étaient assemblés en corps pour en délibérer, les condamnaient hautement.

Ce peut bien être aussi par ce moyen que l’idée d’un premier et souverain Être s’est conservée si longtemps à la Chine, telle qu’on la voit dans les livres classiques : et il est certain qu’elle n’a point été défigurée, comme chez les Grecs et les Latins, par les fictions de la poésie. On ne voit point à la Chine pendant plusieurs siècles, ce qu’on a vu chez des nations entières, qui n’ayant de la divinité qu’une idée grossière et imparfaite, en sont venues peu à peu jusqu’à honorer du nom de dieux les héros de leur pays.

Quelque vénération que la nation chinoise ait eue pour ses plus grands empereurs, toujours constante dans son ancien culte, elle ne l’a rendu qu’au premier Être : et quoiqu’elle marquât son estime et son respect pour la mémoire des grands hommes, qui se sont rendus recommandables par leur rang, par leur vertu, et par leurs services, elle aimait mieux se rappeler leur souvenir par des tablettes, que par des statues, ou par des figures ressemblantes. On s’est donc contenté d’une tablette où étaient leurs noms, avec un court éloge, pour tenir là leur place ; de même que quelquefois une semblable tablette tient dans un lieu honorable la place du magistrat, qui a fini, à la satisfaction du peuple, l’exercice de son emploi, et qui passe à un autre gouvernement.

Cependant les troubles qui arrivèrent dans l’empire, les guerres intestines qui le divisèrent, et la corruption des mœurs, qui devint presque générale, n’étaient que trop capables de faire entièrement oublier l’ancienne doctrine. Confucius la fit revivre en donnant un nouveau crédit aux anciens livres, surtout au Chu king, qu’il proposa comme la véritable règle des mœurs.

J’ai déjà parlé de l’estime que s’acquit ce philosophe, qu’on regarde encore à présent comme le docteur de l’empire, et pour les ouvrages duquel on conserve la plus profonde vénération. Cependant ce fut de son temps que s’éleva la secte des Tao sseë.

L’auteur de cette secte ne vint au monde qu’environ cinquante-deux ans avant Confucius. La doctrine superstitieuse que ce nouveau maître enseigna, plût par sa nouveauté ; et quelqu’extravagante qu’elle dût paraître aux esprits raisonnables, elle trouva de l’appui auprès de quelques empereurs, et un grand nombre de sectateurs qui la mirent en crédit.


  1. Les Chinois mêmes n’ont rien de fort certain sur le temps auquel vivait ce Prince. L’Histoire Canonique commence par l’empereur Yao.
  2. C'est-à-dire, Histoire générale.
  3. Nom commun aux ministres de l'empire. Le nombre n'est point limité à quatre, il y en a quelquefois six ou sept.
  4. Nom sous lequel on désigne les princes feudataires.
  5. On nomme ainsi les livres canoniques.
  6. Tien se prend pour Chang ti, et Chang ti pour Tien, quand il s'agit du souverain Être qui a créé et qui gouverne le ciel et la terre.