Description de la Chine (La Haye)/De quelques Règles de conduite

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Scheuerlee (3p. 193-197).


De quelques règles de conduite auxquelles on ne fait pas assez d’attention.


Il y a des gens qui n’aiment que les vertus tranquilles, et qui écartent tout ce qui est pénible : pour justifier leur paresse, ils la couvrent du beau prétexte de soumission aux ordres du Ciel. Ignorent-ils que le Ciel leur ayant donné de l’esprit et des talents, il veut qu’ils les mettent en œuvre, et qu’ils le secondent, en faisant tout ce qui dépend de leurs soins et de leur vigilance ?

Je blâme également ces désirs inquiets de s’enrichir et de faire fortune. Jouissez paisiblement de la récompense que le Ciel a accordé à votre travail, et ne portez pas plus loin vos vues. Voici un proverbe assez connu, et dont vous devez vous appliquer le sens : que les voyageurs hâtent le pas, ou qu’ils aillent le train ordinaire, la journée étant fixée, ils n’ont que tant de chemin à faire. De même contentez-vous de la condition conforme aux talents que vous avez reçus du Ciel.

Le printemps donne des fleurs, et l’automne des fruits ; c’est là l’ordre des saisons. De même la science ne s’acquiert que par le travail. Nos lumières et nos connaissances se multiplient à proportion de nos efforts et de notre application. Une action passagère peut n’être pas remarquée : mais quand une passion est enracinée dans un cœur, il ne faut pas l’observer de bien près pour l’apercevoir.

Combien en voit-on qui ne cherchent rien moins que ce qu’ils paraissent chercher ? Ils auraient la passion qui les domine, quand même ils sauraient ne devoir jamais obtenir ce qu’ils semblent poursuivre avec le plus d’ardeur.

Si un jeune homme va dans les places, ou dans les lieux où l’on s’assemble en foule, comme, par exemple, au spectacle des lanternes, ou aux comédies qui se donnent en public, il faut qu’il soit accompagné d’un ami sage, ou qu’il soit suivi d’un vieux domestique : encore doit-il être très attentif sur lui-même, et veiller à la garde de ses yeux, pour ne pas jeter inconsidérément des regards, qui seraient remarqués, et feraient naître des soupçons injurieux à sa réputation.

Un homme vain de son prétendu mérite, et qui recherche avec trop d’empressement l’estime des hommes, ne s’attirera que du mépris. Il faut pareillement éviter ces airs empressés, par lesquels on prétend marquer son affection à un ami, et encore plus l’usage des visites trop fréquentes : la familiarité fait naître le mépris : quand on se voit moins souvent, on se porte plus de respect, et les amitiés durent plus longtemps.

Faire du bien, parce qu’on espère d’en recevoir, c’est une conduite qui finit d’ordinaire par des inimitiés. Si vous ne faites une bonne œuvre, que pour en instruire aussitôt le public, vous verrez vos défauts les plus secrets attaqués par la médisance.

Avoir beaucoup d’esprit, et négliger l’étude, sans songer à se rendre utile au public ; être dans une grande place, et avoir l’autorité en main, sans soulager les misères du peuple, ni laisser aucun monument de son zèle pour le bien commun ; c’est contredire les vues bienfaisantes du Ciel, qui ne vous a élevé que pour l’utilité publique.

Quand on est né dans une fortune médiocre, on ne s’occupe guère de grands projets : ainsi l’on est dans la disposition la plus propre à aimer l’étude. Quand on est né dans l’éclat et dans l’opulence, il coûte peu de répandre des bienfaits, et c’est le temps de secourir les malheureux. S’il se trouve des gens qui, jusque dans l’indigence, conservent un désir sincère de secourir les misères d’autrui, ou qui, au milieu des richesses et des honneurs, s’appliquent sérieusement à l’étude de la sagesse, ce sont là des âmes du premier ordre, et qu’on ne saurait assez estimer.

On en voit parmi les heureux du siècle qui se plaisent à accorder des grâces ; mais ils les accompagnent souvent de certains airs de fierté et de hauteur, qui choquent quiconque se voit obligé d’implorer leur protection. D’un autre côté, la plupart de ceux qui se trouvent dans une fortune vile et abjecte, deviennent si timides et si réservés, qu’ils paraissent comme abîmés dans leurs disgrâces : ils sont inaccessibles et insociables. Double défaut à éviter.

Celui qui n’a pas essuyé de grandes traverses, ne connaît pas les douceurs d’une vie paisible. Celui qui n’a pas eu affaire avec des gens fâcheux et intéressés, n’estime pas assez le bonheur de vivre avec des amis fidèles et complaisants. Celui qui ne s’est pas trouvé dans certains pas glissants, ignorera avec quelle adresse on doit s’en tirer.

Un homme qui a été éprouvé par des revers de fortune et par la malice de ses ennemis, sans y succomber, sort de ces sortes d’épreuves plein de courage et de confiance. Il lui arrive la même chose qu’à ceux qui mangent du fruit kan lan[1], qui fait sentir son amertume et son âpreté, mais qui laisse dans la bouche un goût exquis, et une fraîcheur admirable.

Si l’occasion se présente de tirer un homme d’un danger, en lui tendant la main, ou de calmer des personnes en colère, ne perdez pas cette occasion de faire du bien : si cependant vous ne cherchez alors que votre intérêt, ne croyez pas agir en vrai sage ; un homme du commun en fera autant.

Il dépend de moi de ne point donner lieu à la médisance, mais non pas d’empêcher les médisants de parler. Si je marche la nuit dans les rues, j’ai beau me répondre que je n’ai nul mauvais dessein sur la maison de personne, les chiens ne laisseront pas d’aboyer contre moi.

Une passion dont on ne se délivre point, ressemble à un papillon qui voltige autour de la lampe, jusqu’à ce que la flamme l’ait brûlé.

Un voyageur prudent et avisé ne fréquente que les grandes routes : il ne cherche point, pour abréger, des sentiers peu battus, lesquels le conduiraient ou à un précipice, ou dans des bois impénétrables, ou dans des gorges de montagnes qui n’ont point d’issue : c’est le grand chemin qu’il faut tenir, le terme se trouve au bout.

Ceux qui subtilisent, et dont la finesse supplée à l’habileté, ne réussissent jamais : l’attachement à un petit intérêt cause souvent de grosses pertes. Faisons donc en sorte que notre candeur et notre droiture éclatent dans toutes nos entreprises.

Celui dont les démarches sont droites et sincères, s’il réussit, a la consolation de ne s’être pas fatigué en vaines recherches : s’il ne réussit pas, il a celle de n’avoir rien fait dont il doive se repentir.

Le laboureur qui aspire à une abondante récolte, ne jette point sa semence dans une terre inculte et au milieu des ronces. Si vous parlez en vue d’obtenir une grâce, que vos paroles n’aient rien que de doux et d’honnête. Si vous donnez des ordres que vous vouliez être observés, qu’ils ne soient pas trop sévères. Si vous voulez qu’un commerce de présents mutuels continue entre vous et vos amis, n’en faites pas de trop précieux.

Il arrive souvent que dans les palais des Grands, le maître est honnête, civil, et exempt de toute fierté ; tandis que ses domestiques ont des airs hautains et dédaigneux. Un sage, jaloux de sa réputation, ne doit aller chez eux que quand la nécessité l’y oblige : il vaut mieux qu’un Grand se plaigne de la rareté de vos visites, que de vous faire sentir qu’il en est fatigué.

Les enfants qui font paraître trop d’esprit, sont semblables à ces arbres, dont les fleurs sont doubles ; elles ne laissent après elles aucun fruit.

Quand la fortune nous devient contraire, retirons-nous tout doucement, et ne croyons pas la rapprocher de nous par les mouvements extraordinaires que nous nous donnerons. S’obstiner à aller contre vent et marée, c’est presque toujours s’exposer au naufrage.

La vie est longue pour les uns, et courte pour les autres : qui peut savoir quelle sera la durée de la sienne ? Anciennement, lorsqu’un homme avait à passer une rivière un peu large, il réglait auparavant avec sa femme tout ce qui concernait sa famille et ses biens. Ce trait renferme une grande leçon ; on a voulu nous dire, que dès qu’on est arrivé au moyen âge de la vie, on doit à chaque instant songer à la mort.

Le sage ne dit point : rien ne presse de mettre ordre à mes affaires ; en voici une en particulier qui est personnelle, et dont on ne doit pas se décharger sur autrui ; c’est le choix de sa sépulture. Ce n’est pas que j’ajoute foi aux fables et aux rêveries du Fong choui[2] : les richesses, les honneurs, et tout ce qui arrive aux hommes, est réglé par les ordres du Ciel. Il n’y a point d’autre cause de la félicité, comme il n’y a point de secret de parvenir aux degrés, sans entrer dans la salle des examens. Ainsi ce n’est point les contes fabuleux du fong choui, qui me touchent : mais enfin en quittant le monde à la mort, j’y laisse mon corps, et il doit m’être cher. Convient-il de laisser à une veuve affligée, ou à un orphelin désolé, le soin de chercher un endroit propre à le conserver ?

Presque tous ceux qui font un long voyage, se fournissent de différentes sortes d’armes, que peut-être ils ne savent pas manier. On voit de jeunes lettrés du nord, d’un teint blanc, fluets, et délicats, passer dans les provinces méridionales, armés de sabres et de flèches, pour faire parade de bravoure. Ils ne savent pas que des gens sans armes, s’ils tombent entre les mains des voleurs, ne perdent que leur argent : comme on ne les craint pas, on n’a garde d’attenter à leur vie : trop de précaution l’expose.

Voyez ces vieux routiers de marchands, lorsqu’ils sont en voyage, ils affectent de porter des habits amples : ils n’ont presque point d’argent dans leur bourse : ils ne s’avisent point de faire de grandes journées : ils logent dans les hôtelleries ordinaires. S’ils voyagent par eau, ils examinent le caractère des maîtres de barque, auxquels ils se fient : ils écartent d’eux les personnes débauchées : ils s’interdisent le jeu : ils sont sobres, surtout pour le vin, et réglés pour le sommeil ; aussi est-il rare qu’il leur arrive le moindre accident.

Dès l’enfance jusqu’à la vieillesse, le cœur de l’homme, de quelque condition et de quelque caractère qu’on l’imagine, n’est jamais exempt de crainte : on craint le juste Tien, on craint les esprits, on craint un père et une mère, on craint un maître, on craint les lois, on craint le prince, on craint les dérèglements des saisons, on craint des mauvaises affaires, toute la vie se passe ainsi dans la crainte.

Aimer la propreté et l’arrangement, rien de plus louable et de plus digne d’un honnête homme : mais porter l’un et l’autre jusqu’à l’excès, c’est une vraie folie. On trouve des gens, qui dans le temps même qu’il leur survient une affaire importante, prennent froidement un miroir pour s’y considérer, ou se mettent à frotter un vase de parfums, ou bien à secouer doucement la poussière de leurs habits. Enfin ils feront précéder cent occupations frivoles à l’affaire dont ils devraient uniquement s’occuper. Ils s’attirent d’ordinaire l’indignation de tous ceux qui sont témoins de leur lenteur. Excès d’arrangement pardonnable à des gens d’une vie unie et désoccupée, mais qui n’est pas supportable dans un homme dévoué par ses emplois à l’utilité publique.

Si lorsque vous êtes prêt d’intenter un procès, vous songiez à tout ce que la partie adverse ne manquera pas de dire à votre déshonneur, vous jetteriez sur-le-champ au feu tous vos papiers.

Vivre sans s’embarrasser de mille soins inutiles, c’est le moyen d’être heureux ; être heureux dans sa condition, c’est le moyen de jouir d’une longue vie. L’un perd par trop d’activité, ce qu’un autre gagne en se possédant lui-même.

Le secret est l’âme des grandes entreprises. Un ancien traçait la minute d’un projet sur les cendres, afin qu’il ne restât aucun vestige de ce qu’il avait écrit.


  1. Espèce d'olive.
  2. Par ces mots les Chinois entendent l'exposition d'une sépulture, ou d'une maison.