Description de la Chine (La Haye)/Des devoirs des parents

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Scheuerlee (3p. 175-177).


Des devoirs des parents.


Porter l’indifférence à l’égard de ses parents jusqu’à les méconnaître, c’est l’effet d’un grand orgueil et d’une lâche ingratitude : les protéger lorsqu’ils ont besoin de votre secours, les soulager dans leur misère, c’est l’effet d’une grande vertu. Si vous souffrez vos parents dans de vils emplois, s’ils en sont réduits à être domestiques ou esclaves, la honte n’en retombe-t-elle pas sur vous ? Et de plus, n’êtes-vous pas coupables à l’égard de vos ancêtres, qui sont aussi les leurs ?

Un pauvre parent vient me voir pour me communiquer une affaire : j’aperçois à son air qu’il est embarrassé, qu’il voudrait bien s’expliquer, mais qu’il n’ose, et qu’il ne peut pas trouver des termes propres à s’énoncer. Il est de mon devoir de pénétrer dans sa pensée, de la deviner, s’il est possible, de le mettre sur les voies, afin qu’il ait moins de peine à se déclarer : et si je suis en état de lui accorder le secours qu’il attend de moi, je dois le faire généreusement, et assaisonner mon bienfait des manières les plus obligeantes.

Quand une extrême misère oblige de pauvres parents à implorer votre assistance, consultez votre cœur et vos forces ; et fallût-il vous incommoder, faites un effort pour les aider ; ne leur dites point : voilà ce que je vous prête : ce mot de prêter leur ferait sentir l’obligation de rendre, et les affligerait. Surtout ne promettez rien que vous ne deviez tenir.

Les hommes sont faits de telle sorte, qu’il n’est pas possible qu’entre parents et voisins il ne survienne quelque sujet de plainte ou de mécontentement. Comment parer à ces premières semences de division ? C’est de se supporter les uns les autres, et de se souvenir que si un parent à des défauts incommodes, nous en avons de même qu’il faut bien qu’il nous pardonne. Que si l’on ne peut digérer le moindre chagrin ; si l’on fait du bruit ; si, fier de sa qualité et de ses richesses, ou de son savoir, on prétend l’emporter dans tous les petits démêlés qu’on a, sans jamais vouloir céder, c’est le moyen de perpétuer les procès et les inimitiés.

Il y a différents degrés de parenté ; et selon ces degrés, il y a diverses marques de respect, auquel il n’est pas permis de manquer : cependant combien en trouve-t-on qui n’ont égard qu’à la fortune ? Si dans une compagnie le discours tombe sur un parent qui soit riche et revêtu de quelque dignité, on fait gloire de lui appartenir : mon honorable oncle, dit-on, etc. Au contraire s’il s’agit d’un parent pauvre, méprisé, et couvert de haillons, on en parle avec mépris : mon vil parent, dit-on, etc. On veut ce semble, désavouer un pauvre parent, parce qu’il est dans la misère : quelle indignité !

Il n’est pas permis, même aux personnes du premier rang, de négliger ce qu’ils doivent à leurs parents, à leurs alliés, à leurs amis, à leurs voisins, et à leurs compatriotes. Les empereurs et les princes ne se dispensent pas de ces devoirs ; et en cela ils ressemblent au ciel, qui répand ses influences jusque dans les lieux les plus vils. Peut-on ne pas suivre l’exemple de nos maîtres ; et est-il permis aux gens du commun de croire que c’est s’avilir, que d’assister indifféremment ceux de leur famille ?

Cependant combien en voit-on qui font bâtir des temples superbes en l’honneur des idoles ; ou qui, pour leur plaisir, entretiennent chez eux une troupe de comédiens et de comédiennes[1] ; qui n’épargnent rien pour le jeu et la bonne chère, tandis qu’ils auront regret à la plus légère somme, dont un pauvre parent aura besoin ? Quoi donc ! ne sortent-ils pas tous de la même tige ? Les richesses qui se trouvent entre leurs mains, ne les ont-ils pas reçues de leurs communs ancêtres ? Ces ancêtres, en laissant leur bien, ont-ils prétendu qu’on en refusât une petite partie à ceux de leurs descendants, qui tomberaient dans l’indigence ? Ont-ils pu croire qu’il se trouverait parmi leurs héritiers des âmes assez dures, pour laisser mourir leurs parents de froid, de faim, et de misère ?

Mais faites une autre réflexion, la roue de la fortune tourne sans cesse : pouvez-vous vous répondre d’être longtemps heureux ? Ces pauvres parents que vous méprisez, seront-ils toujours dans la misère ? Ne peuvent-ils pas s’élever à leur tour, parvenir aux charges, aux dignités ? Vos enfants ou petits-fils ne peuvent-ils pas après votre mort avoir besoin de leurs secours ? Quelle assistance recevront-ils de ceux pour qui vous aurez eu tant d’indifférence ?

J’ai souvent remarqué que dans de nombreuses familles, les riches et les pauvres ne se réunissent pas une seule fois pendant l’année. Il n’y a que certaines occasions, encore sont-elles rares, où les pauvres parents hasardent une visite. Quand, par exemple, il meurt quelqu’un de la famille, ils se rendent à la maison où est le deuil, avec des habits assez mal en ordre, ou trop longs, ou trop courts : mais comme ils n’ont rien à offrir, on les voit qui se présentent à la porte d’un air embarrassé, ne sachant s’ils doivent entrer, ou s’il est plus à propos qu’ils se retirent. Enfin ils s’enhardissent, ils entrent, mais d’un pas chancelant et peu assuré : leur embarras augmente quand ils veulent faire leur compliment en présence des domestiques, qui les reçoivent d’un air glaçant. Enfin le maître de la maison paraît, mais c’est avec des manières fières et dédaigneuses : tout cela ne sert qu’à éloigner davantage de la maison ces malheureux parents, qui y ont été si mal reçus. Ceux qui sortent d’une même tige, ne devraient-ils pas se ressentir du bonheur qui se trouve dans la famille !


  1. L’empereur régnant a défendu sous de grièves peines à tous ses officiers de quelque qualité qu’ils soient, de nourrir dans leurs maisons des comédiens. Il ne l’a permis qu’aux princes.