Description de la Chine (La Haye)/Extrait d’un Traité sur le même sujet fait par Tchu hi

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Scheuerleer (2p. 319-322).


Extrait d’un traité sur le même sujet fait par Tchu hi, l’un des plus célèbres docteurs de la Chine, qui florissait sous la dix neuvième dynastie nommée Song.


Tchu hi marque d’abord la vraie fin de l’étude, qui est la vertu ; c’est à quoi, dit-il, un écolier doit tendre de toutes ses forces, de même que celui qui tire de l’arc vise droit au but, et ne craint rien tant que de s’en écarter. Apprendre aux enfants des caractères, faire qu’ils récitent des livres entiers, et qu’ils aient au-dehors quelque air de politesse, sans les gêner pour la réforme des mœurs ; on appelle cela avoir pour eux de l’affection. Dans le fond, c’est les haïr ; les parents seront peut-être contents d’un tel maître ; mais les esprits ne tiennent-ils pas, sans qu’on s’en aperçoive, un compte exact d’une négligence si criminelle, pour la punir en son temps ?

Le fameux Hiu étant petit écolier, demanda un jour à son maître quelle était la fin des études ; celui-ci lui répondit que par là on parvenait au degré honorable de sieou tsai, et de docteur. Hé ! quoi ? reprit le jeune Hiu, ne se propose-t-on rien davantage ? Le maître comprit les vues relevées de cet enfant. Il alla sur l’heure trouver ses parents : Votre fils, leur dit-il, a de l’esprit au dessus du commun ; un écolier de si grande espérance demande un maître plus habile que je ne le suis ; ayez soin de le lui procurer.

Aujourd’hui, quand nous disons qu’on peut, si on le veut, devenir aussi vertueux que nos premiers empereurs Yao et Chun, on regarde cela comme un paradoxe ; le travail rebute. Cependant renonce-t-on aux biens de la fortune, pour la peine qu’on a à les acquérir ?

Si l’on entretenait ordinairement les jeunes gens des exemples de nos anciens sages, et qu’on les y fît souvent penser, ils parviendraient à être ce que ces grands hommes ont été. C’est en vertu d’une semblable éducation, qu’on dit qu’un maître est un second père ; mais un maître doit songer qu’on emploie un ouvrier, parce qu’on le croit habile ; au lieu qu’on reçoit un disciple pour le former, ce qui demande des soins et de l’application.

Ce serait une belle leçon à donner que celle que fit en mourant un empereur, au jeune prince qu’il laissait héritier de la couronne. Ne dites jamais : cette faute est légère, je puis me la permettre ; cet acte de vertu est peu considérable, omettons-le.

La jeunesse est ennemie de la contrainte ; il faut donc l’instruire d’une manière qui ne la rebute pas. Si un faisceau d’épines, dont on entoure un jeune arbre pour le défendre des bestiaux, est trop épais, et le serre de trop près, il l’étouffe. Il faut que les instructions et les réprimandes viennent comme les pluies et les vents du printemps, qui étant proportionnés aux besoins des plantes, les font pousser à l’aise.

Autrefois les leçons et les préceptes étaient en vers, et en forme de chansons, afin qu’ils entrassent plus agréablement dans l’esprit des enfants, et qu’ils leur tinssent lieu de jeux propres de leur âge : par là ils ne sentaient pas la difficulté de l’étude. Nos anciens rois avaient introduit cette méthode d’enseigner. Il nous semble que cette adresse n’est rien ; cependant ce rien a de grandes suites. On a changé de méthode ; les choses en vont-elles mieux ?

Tchu hi descend dans différents petits détails. Quand les enfants, dit-il, récitent leurs leçons, faites que ce soit de telle manière, qu’ils pensent dans l’âme à ce qu’ils prononcent des lèvres : ne leur dites rien qui ait rapport aux fausses sectes[1] : ayez soin de les prémunir contre un tel poison. Il exhorte à donner des récompenses ; c’est ce qui se fait le 1 et le 15 de chaque mois : ces prix consistent en des pinceaux pour écrire, et du papier.

Tchu hi parle ensuite des grandes vacances, qui commencent vers le vingtième du dernier mois de l’année chinoise, jusqu’au vingtième ou environ du premier mois[2]. Ces grandes vacances sont immédiatement précédées du grand examen des écoliers. Outre les grandes vacances, il y en a, mais peu dans le cours de l’année, aux fêtes, ou aux réjouissances chinoises en différents mois. Le jour de la naissance du sien feng, ou professeur, est encore une fête pour les écoliers, qui doivent ce jour-là lui faire leurs présents de conjouissance. La classe du soir finit tous les jours par une courte histoire ; cette pratique est fort recommandée. Enfin, avant que d’envoyer les écoliers, on expose une petite planche vernissée, sur laquelle sont quatre petits vers, qui renferment une instruction d’usage dans le commerce de la vie. Chacun transcrit ces vers, et tous les lisent à haute voix jusqu’à trois fois. Ainsi se termine l’école de chaque jour.

Tchu hi a un chapitre entier, où il montre avec quel soin les jeunes étudiants doivent éviter, 1° Le trop de liaisons, 2° Le jeu, 3° Le vin, 4° La galanterie, 5° Enfin une vie molle et oisive.

Il passe ensuite à plusieurs co si, c’est à-dire, à plusieurs sujets de gémir sur la négligence qu’on apporte à l’étude.

1° L’histoire nous apprend qu’autrefois la passion pour l’étude était si grande, qu’un pauvre homme réduit à fouir la terre pour vivre, portait son livre, afin d’étudier par intervalle, et au milieu d’un si rude travail. Quel sujet de honte pour ceux, qui étant à leur aise, et ayant la commodité d’étudier, vivent sans ardeur pour l’étude !

2° Autrefois il fallait aller bien loin chercher un maître, et l’on ne plaignait point ses pas : aujourd’hui on a des maîtres à sa porte, et l’on néglige d’en profiter.

3° Autrefois il fallait transcrire les livres pour s’en fournir ; quel travail ! On le dévorait pourtant ce travail. Aujourd’hui qu’on a trouvé le bel art de l’imprimerie, que les boutiques et les bibliothèques regorgent de livres, on néglige de s’en servir.

4° Faute d’interprètes, il fallait autrefois passer trois ans à lire, et à entendre un seul de nos livres ; trente ans se passaient à apprendre les seuls livres canoniques : aujourd’hui avec le secours et les lumières de tant de savants, on peut à la fleur de l’âge acquérir toutes ces connaissances et l’on passe les beaux jours dans l’indolence et l’oisiveté !

5° Combien de malheureux naissent sourds et aveugles ! On plaint leur disgrâce, et l’on a raison ; et de jeunes gens, qui ont avec le libre usage des sens un esprit vif et pénétrant, abusent de ces précieux dons, en négligeant de s’instruire dans les livres : s’ils étaient sans yeux, et sans oreilles, que leur arriverait-il de pis ?

6° Dans la vie, quel est l’âge et l’état qui n’ait ses peines ? Et un jeune homme, qui se voit exempt de tout soin, et de tout embarras, fuit une peine légère, telle que celle de lire des livres ; tandis peut-être que son père, pour le faire subsister, s’occupe d’un travail pénible et passe sa vie à labourer des champs.

7° Combien de gens nés pour les conditions laborieuses et humiliantes, ont le malheur d’ignorer jusqu’aux noms de nos livres canoniques, Chi et Li ! Et vous jeunes gens, fils de lettrés, et de docteurs, vous mettez la gloire d’un homme de lettres, non à savoir les livres en marchant sur les traces de vos pères, mais à être vêtus de soie, et à vous donner de grands airs sans songer que vous ferez tomber votre famille en roture par votre ignorance !

8° Dans les premiers temps on manquait de lieux, où l’on pût à l’écart, loin du bruit et du tumulte, lire et composer : aujourd’hui il y a des édifices bâtis exprès, soit dans les villes, soit à la campagne, où des maîtres invitent et attendent des disciples ; et l’on fait peu de cas de ces moyens ; l’on s’occupe de bagatelles ; on s’entête comme des femmes, de parures, d’un habit, d’un bonnet ! on veut néanmoins avoir le nom de lettré ; et peut-être se laisse-t-on donner sans rougir, le nom de docteur.

9° On a tous les devoirs de la vie civile, si bien circonstanciés dans les livres ; la jeunesse néglige de les apprendre : elle n’a de goût et d’ardeur, que pour de vains amusements ; et par là ces belles leçons de morale tombent et se perdent. Au reste l’homme ignorant, quoiqu’il ne s’inquiète point de son ignorance, n’en est pas moins au rang des bêtes les plus stupides.


REMARQUE.


On a dit qu’on devrait chaque jour lire et expliquer aux enfants qui commencent à étudier, une histoire propre à les porter à l’étude, à leur ouvrir l’esprit, et à les animer à la vertu. Je vais rapporter quelques-unes de ces histoires, qui feront connaître quel est le goût, le génie, et l’industrie des Chinois, pour former la jeunesse. Ces différents traits d’histoire sont recueillis dans un livre fait exprès ; quelques-uns sont des premiers temps de l’empire ; le grand nombre est des anciennes dynasties ; il n’y en a point des trois derniers siècles. Au haut de chaque page du livre, on trouve une espèce d’estampe, où est représentée l’histoire, sans doute afin de fixer l’imagination des enfants, et d’aider leur mémoire. On a soin d’écrire le nom et le surnom de celui dont on parle, le lieu de sa naissance, et sous quel règne il a vécu.



  1. Tchu hi sous le règne des Song, a été le grand ennemi des sectes idolâtres, contraires à la première secte littéraire.
  2. Le commencement de l'an est le temps de grandes réjouissances qui finissent quelques jours après la fête des Lanternes, laquelle se célèbre surtout le quinzième de la première lune.