Description de la Chine (La Haye)/Extraits d’une compilation faite sous la Dynastie Ming

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Scheuerleer (2p. 739-804).


EXTRAITS
D’UNE COMPILATION
FAITE SOUS LA DYNASTIE MING,


par un lettré célèbre de cette dynastie nommé
TANG KING TCHUEN.



Un auteur parlant du jeu des échecs qui est le beau jeu de Chine, dit ce qui suit.


Quelques gens ont dit que le jeu des échecs venait de l’empereur Yao, et que ce prince l’avait inventé pour instruire son fils dans l’art de gouverner les peuples, et de faire la guerre : mais rien de moins vraisemblable. Le grand art de Yao consistait dans la pratique continuelle des cinq vertus principales, dont l’exercice lui était aussi familier, que l’est à tous les hommes l’usage des pieds et des mains. Ce fut la vertu et non les armes qu’il employa pour réduire les peuples les plus barbares.

L’art de la guerre, dont le jeu des échecs est comme une image, est l’art de se nuire les uns aux autres. Yao était bien éloigné de donner à son fils de pareilles leçons. Le jeu des échecs n’a sans doute commencé que depuis ces temps malheureux, où tout l’empire fut désolé par les guerres. C’est une invention très peu digne du grand Yao.


D’un autre auteur qui s’élève contre l’acharnement à ce jeu.


Un homme qui a le cœur bien placé, doit avoir honte à un certain âge de n’avoir ni réputation, ni mérite. Pour s’épargner cette confusion, il s’applique dès sa jeunesse et fait des efforts continuels : a-t-il réussi, et obtenu les degrés qu’il se proposait pour fin de son travail ? Bien loin de se relâcher, la crainte où il est que la suite ne réponde pas aux commencements, lui fait redoubler son application. C’est ainsi qu’en ont usé tant de grands hommes des siècles passés : ils ont persévéré avec une constance invincible, dans l’étude de nos King, jusque dans un âge très avancé. Par ce moyen les uns ont toujours vécu dans l’honneur ; les autres après bien des années de travail, en ont enfin recueilli les fruits, et sont parvenus aux premiers emplois.

Dans notre siècle, hélas ! combien de gens laissant là l’étude des King, se font une occupation des échecs ; on s’y livre avec un si grand acharnement, qu’on néglige tout le reste, même le boire et le manger. Le jour vient-il à manquer ? On fait allumer les chandelles. L’on continue ; et quelquefois le jour revient, qu’on n’a pas fini. On épuise à cet amusement le corps et l’esprit, sans penser à rien autre chose. A-t-on des affaires ? On les néglige. Vient-il des hôtes ? On les éconduit. Vous n’obtiendriez pas de ces joueurs, que pour le plus grand repas de cérémonie, ou pour la plus solennelle et la plus exquise musique, ils interrompissent leurs combats frivoles. Enfin, à ce jeu, comme à tout autre, on peut perdre jusqu’à ses habits : du moins on se trouble, on se chagrine, on s’irrite ; et pourquoi ? Pour demeurer maître d’un champ de bataille, qui dans le fond n’est qu’une planche, et pour remporter une espèce de victoire, par laquelle jamais vainqueur n’a obtenu ni titres ni appointements ni terres.

Il y a de l’habileté, je le veux croire ; mais c’est une habileté également inutile à l’État en général, et aux familles en particulier. Ce chemin n’aboutit à rien. Car si j’examine à fond ce jeu par rapport à l’art de la guerre, je n’y trouve point de conformité avec les leçons que nous en ont laissé les plus fameux maîtres. Si je l’examine par rapport au gouvernement civil, j’y reconnais encore moins les maximes de nos sages. L’habileté de ce jeu consiste à surprendre son adversaire, à lui tendre des embûches, à profiter des fautes qu’il fait ; est-ce ainsi qu’on inspire la bonne foi, et la droiture ? Piller, tuer, et d’autres termes semblables, sont le langage de ces joueurs. Est-ce ainsi que l’on inspire la bonté et la clémence ? Enfin, le moins qu’on puisse dire de ce jeu, comme des autres, c’est que cet amusement frivole, détourne des occupations utiles. C’est comme si vous éleviez un morceau de bois ou une pierre, pour vous amuser à frapper dessus, ou à vous escrimer contre : je n’y mets pas de différence.

Tout homme sage, s’il est particulier, doit s’occuper de son domestique, pour bien pourvoir aux besoins de sa famille ; s’il est à la cour et au service de son prince, son attention doit être de donner des preuves de son zèle. Il doit souvent négliger pour cela jusqu’à ses besoins particuliers. Combien doit-il être plus éloigné de s’amuser au jeu des échecs ? Ces maximes, qui sont de tous les temps, ne furent jamais plus de saison qu’aujourd’hui : c’est une nouvelle dynastie qui commence. L’empire se ressent encore des troubles passés. La principale occupation de notre grand empereur est de chercher de grands capitaines, et de bons ministres. Pour peu qu’il trouve un homme capable, il lui donne de l’emploi, et le met en état de parvenir à la plus haute fortune. Cela devrait animer quiconque a un peu de cœur : au lieu de perdre ses forces et son temps en de vains amusements, chacun devrait s’efforcer de servir l’État, et de mériter par là une place dans l’histoire. Voilà ce qui peut piquer un cœur bien placé.

Une inutile habileté vous fait gagner aux échecs, et vous rend maître de l’échiquier. Quelle comparaison entre ce puéril avantage, et les titres, les terres, et les appointements, dont l’empereur, si vous vouliez, récompenserait vos services ! Lequel vaut mieux, à votre avis, ou de promener sur un échiquier plusieurs méchants morceaux de bois, ou de commander plusieurs mille hommes ? Quel gain pouvez-vous faire aux échecs, comparable à l’honneur et au profit d’une grande charge ? Si tel avait donné à l’étude de nos King le temps qu’il a perdu à ce jeu, il serait aujourd’hui un autre Yen tse[1]. Si tel autre également entêté de ce jeu frivole, au lieu d’y perdre son temps, était entré dans le gouvernement, nous aurions en lui un Leang ping[2]. Enfin, si tel avait autant fatigué dans le commerce, qu’il a fait au jeu, ses richesses égaleraient celles d’Y nu[3]. Du moins s’il avait changé cet amusement en un continuel exercice des armes, il aurait pu par ce moyen là se rendre utile à l’État. Qu’il y a loin de ce qu’ils sont ces joueurs, à ce qu’ils pouvaient être !




DES PRINCES SOUVERAINS.


Yue yuen rapporte que Pin kong, roi de Tsin demanda un jour à Se kuang quelles devaient être les qualités d’un souverain ; et que Se kuang répondit :

Un souverain doit être pur et tranquille, tant au dedans de lui-même, qu’au dehors ; il doit avoir pour ses peuples un amour de père ; faire toutes les diligences possibles, pour ne mettre en place que des gens vertueux et éclairés, et avoir une attention continuelle à ce qui se passe dans l’univers[4] ; il doit éviter de donner trop de liberté aux abus du siècle où il vit, et de se rendre trop dépendant de ses favoris ou de ses ministres. Il fait un rang à part ; il le doit tenir et de là étendre ses vues le plus loin qu’il peut ; surtout examiner avec soin, et peser avec équité les services qu’on lui rend, afin de n’en point laisser sans une récompense proportionnée. Voilà l’idée que je me suis formée d’un prince.


Suen ouang, roi de Tsi demanda un jour à Yun ouen, quelle est la règle la plus essentielle que doive suivre un souverain. Yun ouen répondit : La principale, à mon sens, est d’agir peu et toujours sans empressement. Un prince qui n’ordonne point trop de choses, est obéi dans tout ce qu’il ordonne. Quand il y a peu de lois, on les garde mieux, et cela épargne aux sujets beaucoup de fautes. Laisser un peu le monde au large, et compatir à la faiblesse de ceux qu’on gouverne, ce sont des maximes d’une vraie sagesse et d’une éminente vertu. Le prince parfait n’agit presque point, et tout son État est dans l’ordre. C’est l’idée que le Chi king et le Chu King[5] nous en donnent.

L’empereur Tching vang donnant à Pe kiu la principauté de Lou, le fit venir en sa présence, et lui fit l’instruction suivante. Vous voilà prince, lui dit-il ; mais savez-vous les devoirs et les maximes d’un prince ? En voici une de la dernière importance. D’un côté il lui faut de la majesté, pour tenir dans le respect ceux au-dessus de qui son rang l’élève. D’un autre côté il faut dans les sujets de la liberté à donner à propos des avis aux princes, cela peut lui épargner bien des fautes. Pour concilier ces deux choses, admettez avec facilité les remontrances ; écoutez-les ; lisez-les tranquillement. Ne rebutez, ni ne menacez jamais ceux qui les font, mais aussi ne vous y rendez pas trop facilement : pesez-en bien les paroles, pour en tirer avec choix ce qu’il y aura d’utile ; le tout avec gravité, pour qu’on ne vous perde pas le respect ; mais en même temps avec douceur, pour gagner le cœur de vos officiers. Voilà ce que j’appelle savoir régner.


DES MINISTRES D’ÉTAT
ET
DES GÉNÉRAUX D’ARMÉE.


Il y a eu de tout temps, dit Li te yn[6], une grande différence entre le prince et son ministre. Celui-ci a toujours été au-dessous de celui-là ; mais anciennement il n’y avait pas de l’un à l’autre cette énorme distance qu’on voit aujourd’hui. Si nous remontons jusqu’aux trois fameuses dynasties, nous y trouvons des ministres, à qui jamais le prince n’envoyait ordre de venir chez lui. Tching tang avait cet égard pour Y yn ; Kao tsong pour Fou yué ; Vou vang, pour Tchao kong. Ces princes traitaient d’abord ces sages, ou comme des amis, ou comme des maîtres ; puis ils les traitaient en ministres.

Dans l’antiquité moins reculée, les choses changèrent, mais ce changement après tout ne fut pas extrême. Les princes traitaient encore avec civilité leurs ministres : il y avait pour cela des cérémonies réglées qui s’observaient. Ce que nous lisons de Kien tchin et de Pi kong dans le Chu king, ce que le Chi king rapporte de Chin pé, de Tchong chan fou, et de quelques autres, nous fait connaître qu’en ces temps-là les ministres étaient encore sur un bon pied. Dans ces anciens temps, le prince et les ministres étaient comme la tête et le bras du même corps, comme le père et le fils, ou comme les frères dans une même famille. Tous leurs soins et tous leurs secrets étaient communs. Ils étaient également sensibles aux maux et aux avantages de l’État ; et certainement s’il y a une voie sûre et facile à un souverain, pour réussir dans les plus grandes entreprises, et pour se distinguer du commun des princes, c’est d’en user ainsi avec un premier ministre dont il a fait choix.

C’est proprement sous Tsin chi hoang, que s’est perdue cette utile et louable coutume. Il voulut seul être respecté : bien loin de faire aussi respecter les premiers ministres, il se fit comme une maxime de les traiter avec hauteur. Il alla jusqu’à les faire juger comme des criminels, et les faire mourir dans les supplices : chose inouïe avant ce prince ! Sous lui les ministres se virent comme confondus avec les officiers du plus bas ordre : il les traita toujours avec fierté. Mais si l’on cessa de voir dans le prince ces manières honnêtes et obligeantes, dont usaient nos anciens rois envers leurs ministres, par estime pour la sagesse et pour la vertu on ne vit plus guère aussi dans les ministres le même attachement et le même zèle.

Dans cet éloignement comme infini où les tenait la fierté du prince, ils ne voyaient en lui qu’un maître redoutable, qu’ils n’osaient aimer. Ils portaient encore le nom de ministres : mais la frayeur continuelle où ils vivaient, et le soin de pourvoir à leur sûreté, ne leur laissait plus la liberté nécessaire pour en bien remplir les devoirs. On vit Li sé le matin être fait ministre ; et le soir du même jour, pour une parole qui déplut au prince, perdre la vie dans les supplices. Qui n’aurait tremblé après cet exemple ? Aussi ceux qui étaient dans les emplois, en touchaient les appointements, s’étudiaient à ne pas déplaire (fallût-il pour cela tromper le prince) et s’embarrassaient peu du reste.

Sous la dynastie Han, du temps du règne de Kao tsou, prince d’ailleurs d’un grand mérite, on vit Siao ho ministre d’État mis aux fers. Sous Ven ti, prince qui était cependant la bonté même, Tcheou pou ministre d’État, fut cité aux tribunaux, pour y être confronté avec un officier du plus bas étage. King ti fit mourir Tcheou yu son premier ministre. Vou ti en fit mourir plus d’un, et dans les règnes suivants la même chose arriva plus d’une fois. Tristes événements qu’on peut regarder comme autant de suites du méchant exemple de Tsin chi hoang.

A la vérité, il s’est trouvé depuis quelques princes bien différents à l’égard de leurs ministres ; mais il y a toujours eu entre l’un et les autres une distance si énorme, qu’elle rendait l’accès du prince trop difficile ; et cela se sent encore du malheureux changement, qui commença sous Chi hoang. Comme il n’est pas à croire que les princes se déterminent à remettre les choses sur le même pied, aussi grand nombre de gens de mérite, qui seraient capables des premiers emplois, s’éloignent au lieu de se produire ; et ceux qui ont été quelque temps en place pensent bientôt à se retirer. Par là le chemin demeure ouvert à des gens, dont tout le mérite est la flatterie ; et le commun des princes s’en accommodent. Le moyen de faire revenir ces heureux règnes, que la sagesse et la vertu de nos anciens ont rendus si florissants et si célèbres.

Après la mort de Vou vang premier empereur de la dynastie Tcheou, Tching vang son fils étant trop jeune, Tcheou kong cadet de Vou vang, gouverna pour son neveu. Hong yu fameux lettré de la dynastie Tang, propose Tcheou kong pour modèle à ceux qui gouvernaient de son temps.

On dit de Tcheou kong, qu’étant à table, il lui était assez ordinaire d’interrompre son repas jusqu’à trois fois, pour faire honneur à un sage, et lui servir à manger. Si lorsqu’il était aux bains, il y voyait venir quelques sages, il n’achevait point de se baigner : il quittait aussitôt le bain, pour leur aller faire honneur et leur accommoder lui-même les cheveux. On le vit, dit-on, en user ainsi jusqu’à treize fois en un seul jour. Ce qui est constant, c’est que pendant tout le temps qu’il gouverna, son soin principal et son plus grand empressement, fut de faire honneur aux sages. Il n’y avait alors en place que des gens vertueux et capables. L’artifice et la flatterie n’avaient point de lieu, encore moins le vice ou le crime. Aussi tout l’empire était tranquille ; il n’y avait pas le moindre trouble. Les plus barbares de nos voisins étaient volontairement soumis : les étrangers apportaient exactement leurs tributs ; ce qu’on appelle rits, musique, judicature, gouvernement, ces grands ressorts dont dépend le règlement et le bonheur des États, étaient dans leur dernière perfection ; et l’on voyait régner partout l’innocence et la candeur. Il ne paraissait alors ni dérèglement dans les maisons, ni monstres dans la nature : les vents et les pluies étaient réglés ; les animaux et les plantes en profitaient : toutes les campagnes étaient fertiles.

Dans ce haut point de gloire et de bonheur, où la sagesse de Tcheou kong maintenait l’empire, jamais ce grand homme ne se relâcha de son attention à chercher des sages. Est-ce que ces sages qu’il cherchait le surpassaient en sagesse ? Non sans doute. Est-ce qu’il avait de la peine à en trouver ? Il en avait en grand nombre dans les emplois. Que pouvaient donc faire quelques-uns de plus ? Pourquoi en cherchait-il encore ? C’est qu’il craignait que quelque chose n’échappât à son attention. Il s’était chargé pour son neveu de rendre l’empire heureux ; il ne voulait rien avoir à se reprocher.

Hong yu fait ensuite une opposition de son temps avec celui de Tcheou kong. Je ne la traduis pas, parce qu’il ne fait que répéter les mêmes termes, en y ajoutant une négation. Ces répétitions ont leur grâce dans la langue chinoise ; mais elle n’en auraient aucune dans notre langue. li conclut qu’on a plus besoin que n’avait Tcheou kong, de chercher des sages, pour les avancer. Il exhorte ceux qui gouvernent à imiter en ce point l’attention de Tcheou kong.


Que les ministres, et les officiers de guerre, lorsqu’il s’agit du bien de l’État, doivent oublier toute injure et toute inimitié particulière.


Siao ho et Tsao tsan tous deux gens d’un grand mérite, conçurent de la jalousie l’un contre l’autre, et vécurent toujours assez mal ensemble. Siao ho avait pris le dessus. Il était premier ministre, et Tsao tsan s’était retiré. Siao ho tomba dangereusement malade. L’empereur lui demanda sur qui il jugeait qu’on dût jeter les yeux, pour le remplacer, en cas de mort. Siao ho répondit sans hésiter. Tsao tsan est sans contredit le plus capable de cet emploi ; il ne faut point penser à d’autres. Tsao tsan connaissait si bien Siao ho, que sur la nouvelle de sa maladie, il avait pris congé de sa famille, et avait tout préparé pour se rendre à la cour, tant il était persuadé que Siao ho le proposerait, quoiqu’ils fussent mal ensemble. En effet Siao ho mourut. Tsao tsan lui succéda, suivit ses vues et ses mémoires, et maintint les choses sur un bon pied. Cette conduite fut fort remarquée, et louée de tout le monde : le peuple même fit sur cela des chansons.

Kuo tsey et Li kuang pi, tous deux officiers de guerre, et tous deux naturellement fiers, vivaient mal ensemble, et pouvaient passer pour ennemis. Vint la révolte de Ngan lou chan ; Tsey, malgré sa fierté naturelle, et son aversion pour Kuang pi, va le trouver le premier, le prie les larmes aux yeux, de lui aider à sauver l’État, lui donne un détachement de son armée, écrit en cour pour qu’on l’avance, et qu’on le lui donne en second contre les rebelles. La cour y consentit. Les rebelles furent battus. Kuo tsey mourut peu après. Li kuang pi eut en sa place le commandement des troupes du nord, et ne changea pas la moindre chose à ce qu’avait établi Kuo tsey.

En tout état, les gens d’une capacité extraordinaire ne se trouvent que rarement : mais surtout rien n’est moins commun qu’un excellent général d’armée. Ce n’est pas qu’il manque de gens qui aient du talent pour la guerre ; mais c’est qu’on ne les connaît que par occasion. Ce fut la révolte de Ngan lou chan, qui fournit à Kuo tsey et à Li kuang pi le moyen de se faire connaître en sauvant l’État. Ce fut dans la guerre de Leao tong, que Tchin tcho parut ce qu’il était, très habile général.

Quoique dans[7] ces derniers temps, les occasions n’aient pas manqué, déjà bien des règnes se sont écoulés, sans qu’on ait vu un général de réputation. Autrefois on voyait jusqu’à de simples soldats, même des esclaves, devenir de grands capitaines. Aujourd’hui la cour et l’empire entier n’en fournissent pas un seul. D’où vient cela ? Ne serait-ce point que les officiers de guerre sont trop à l’étroit, et qu’on leur fournit trop peu ? Ne serait-ce point aussi qu’on les gêne trop ? Le roi de Tchao fit Li mou général sur les frontières. Mais il le mit au large pour la dépense. Non seulement il avait de quoi bien payer et entretenir ses troupes, mais de quoi donner au-delà des gratifications et des récompenses. Aussi Li mou, fit-il des merveilles. Pour moi, je crois que si l’on épargnait moins la dépense, et si les officiers moins gênés n’avaient à répondre que du succès de leur commission, bientôt il y aurait de bons généraux.

Il y a de certains braves, dit Li te yu, dont les princes peuvent tirer de grands avantages : mais on ne les gouverne pas comme le commun des hommes. Quand un prince veut s’en servir, il doit surtout observer deux choses, l’une de les traiter un peu cavalièrement ; l’autre de se les attacher par des bienfaits. S’il a trop d’égard pour eux, ils deviennent fiers, et se font valoir. Dès lors il est dangereux de les employer. Si au lieu de bienfaits réels, ils ne reçoivent de la part du prince, que des honneurs de cérémonie, il est rare qu’ils s’en contentent : ils se négligent, on n’en tire pas de grands services.

Kao tsou le premier de la dynastie des Han est de tous nos empereurs celui qui a le mieux pratiqué ce que je conseille. Quand le fameux King pou demanda à le saluer pour lui offrir ses services, et se ranger de son parti, Kao tsou s’assit négligemment sur un lit, affecta de se laver le visage, et reçut King pou, sans lui faire beaucoup d’accueil et sans aucune cérémonie. King pou en frémissait de rage intérieurement, et se repentant du parti qu’il avait pris, il pensait à se tuer. Il sort cependant sans rien dire. En sortant, il fut conduit, suivant les ordres que le prince avait donnés, dans une belle et grande maison. Là il se trouva chaque jour régalé splendidement, au milieu d’une foule de gens destinés à le servir, accompagné par des officiers de tous les rangs, chargés de lui faire honneur. Voilà King pou très content, et d’autant plus prêt à bien servir Kao tsou, que celui-ci, dans la réception qu’il lui avait faite, avait moins fait paraître d’empressement.

Rien de plus important, dit Sao siuen, que de bien choisir ses ministres et les généraux d’armée. Rien aussi de plus difficile pour un prince, que de remplir dignement ces postes, et de tirer des talents de ceux qu’il y met, les avantages qu’il a droit d’en attendre. L’embarras après tout est beaucoup plus grand par rapport aux gens de guerre ; et il croît encore de moitié, si ceux qui sont sur les rangs, sont gens qui n’étant que braves, n’ont ni sagesse ni vertu. Au regard des premiers ministres, c’est pour le prince une règle assez sûre, d’en user avec eux fort honnêtement, et de les traiter selon les rits. Pour les premiers officiers de guerre, il n’y a pas de règle bien certaine. A l’égard de ceux qu’on connaît également sages et braves, vertueux et habiles, la meilleure est d’avoir en eux de la confiance, et de les en bien persuader. Quant à ceux qui n’ont que de la bravoure et du talent pour la guerre, c’est un art que de savoir les gagner, et cet art demande certainement beaucoup de prudence et d’attention.

Les six espèces d’animaux qu’on appelle domestiques, étaient autrefois sauvages de même que les autres. Comme le tigre et le léopard déchirent et mordent, le cheval et se bœuf frappent, l’un du pied, l’autre des cornes. Si nos premiers rois avaient ordonné que sans distinction on s’efforçât de détruire toutes ces espèces, nous n’aurions ni chevaux, ni bœufs : leur sagesse leur fit distinguer, entre ces animaux sauvages, ceux dont on pouvait tirer du service, et prendre les moyens convenables pour les dompter et les apprivoiser. S’ils en usaient ainsi par rapport aux bêtes, ils le faisaient à plus forte raison par rapport aux hommes. S’ils voyaient quelque talent dans un de leurs sujets, à moins qu’il ne fût d’une méchanceté plus incorrigible, que n’est la férocité d’un tigre : ils usaient de tous les moyens possibles pour perfectionner ce talent et le rendre utile. Un prince ne doit pas renoncer aux soins de se pourvoir de bons généraux, quelque difficulté qu’il y trouve.

Parmi les officiers de guerre, il s’en peut trouver, comme j’ai dit, de deux espèces : les uns qui aient autant de vertu et de sagesse, que de bravoure et d’habileté. Tels furent Ouei ho, et Tchao tchong koué, sous les Han ; Li tsing et Li tse, sous les Tang ; les autres, qui ne soient que braves et habiles dans le métier de la guerre. Tels furent Han sing, King pou et Pong yué, du temps des Han ; Su ue Ouan tche, Heou king tsi et Ching yen se, du temps des Tang. Comme ceux de la première espèce ne se trouvent pas en grand nombre, il faut bien, à leur défaut, employer ceux de la seconde : et quoi qu’il y ait de l’embarras pour un prince, il le peut faire avec succès, s’il s’y prend bien. Il faut gagner ces sortes de gens par des libéralités, leur parler à cœur ouvert, lorsqu’on leur donne des avis, sans trop les ménager ; d’un côté augmenter leurs biens et leurs terres, faire qu’il ne leur manque ni régals, ni concerts, ni autre chose de leur goût ; d’un autre côté les tenir dans le respect par une gravité majestueuse. Nos anciens princes en usaient ainsi, et ils réussissaient.

Quelque politique moderne dira peut-être que c’est uniquement l’espérance qui anime les officiers, qui les rend inventifs, infatigables, et intrépides dans les dangers ; qu’il est par conséquent de la sagesse de ne les pas traiter si bien par avance, et de les laisser attendre la récompense, pour les animer à la mériter par leurs services. Je réponds à cela, qu’il n’est pas toujours vrai que l’espérance soit la seule chose qui anime les officiers. Parmi ceux qui n’ont que du talent pour la guerre, il s’en trouve encore de deux sortes : les uns qui ne se distinguent que du commun, et dont le talent est assez médiocre ; les autres, qui s’élèvent bien plus haut, qui ont un talent rare, et une habileté extraordinaire. Les uns et les autres ont communément des inclinations et des vues proportionnées à leur talent. C’est sur cela, et non sur une maxime souvent fautive, que le prince se doit régler, et les traiter différemment, suivant leur différente disposition. On a un cheval excellent d’une vigueur et d’une vitesse extraordinaire. On le nourrit avec soin : tout ce qu’on lui donne à manger est bien choisi ; on tient nette son écurie : il n’y a pas jusqu’à l’eau où il se baigne, qu’on veut être vive et pure. Arrive-t-il quelque cas pressant ? On fait faire à ce cheval cent lieues d’une traite. Il sent qu’on veut cela de lui, il le fait sans regimber : ce n’est pas l’espérance qui l’anime. On ne peut guère après sa course le mieux panser, qu’on n’a fait devant.

Au contraire on nourrit un oiseau de chasse. S’il prend un faisan, on lui donne aussitôt un moineau pour récompense ; s’il prend un lièvre, on lui donne un rat. Il connaît par-là, qu’on ne lui donnera qu’à proportion qu’il chassera bien, il en fait mieux son devoir, et prend plus de gibier qu’il ne ferait, s’il n’espérait rien. Les gens d’un talent rare, et qui répondent à leurs talents par de grandes vues et de nobles projets, je les compare à l’excellent coureur. Ne leur pas faire beaucoup de bien par avance, c’est comme si faisant jeûner longtemps ce cheval, vous exigiez de lui cent lieues d’une traite, sauf à lui bien donner ensuite à manger. Pour les autres, dont le talent n’est que médiocre, et qui conséquemment ont aussi le cœur tout autrement disposé, je les compare à l’oiseau de chasse, qui, quand il est rassasié, ne rend plus de service. C’est au prince à bien étudier les dispositions et les talents de ceux qu’il emploie, pour y proportionner sa conduite.

Han sing ne se fut pas plus tôt rangé du côté de Kao ti[8], que celui-ci le fit généralissime de ses armées. King pou, en sortant de saluer pour la première fois ce même prince, se trouva honoré du titre de vang, et fut traité comme tel. Pong yué fut d’abord élevé par ce même prince au rang de ministre. Ces trois hommes cependant n’avaient point encore suivi son parti. Ils le servirent très bien dans la suite, et poussèrent fortement le parti contraire : mais ils étaient puissants et riches des libéralités de Kao ti, lorsque ce parti subsistait encore. Ils moururent même avant que les Han fussent absolument maîtres de l’empire. Pourquoi Kao ti en usa-t-il ainsi à leur égard ? C’est qu’il connaissait leur capacité et leur génie. Il vit bien qu’ils n’étaient pas gens à s’attacher pour peu de chose, ou à se relâcher quand leur fortune serait faite. Il en use tout autrement avec Fan hoei, Tun kong, et Koan yng. Prenaient-ils sur ses ennemis une ville ? Remportaient-ils quelque léger avantage ? A proportion de leurs services, il les élevait de quelques degrés, et augmentait leurs appointements. Ne faisaient-ils rien ? Il les laissait tels qu’ils étaient. De sorte que quand Kao ti, par la mort de son ennemi, se trouva seul maître de tout l’empire, ces trois hommes comptaient chacun quelques centaines de victoires. Alors Kao ti les fit heou[9]. Pourquoi ce prince leur donna-t-il pendant longtemps des récompenses modiques, lui qui dans l’occasion donnait avec tant de facilité un domaine de cent lieues ? C’est qu’il les traitait suivant leur portée, qui, de même que leur talent, était médiocre. Il les connaissait gens à tout entreprendre, dans l’espérance d’être avancés, et capables d’être gâtés par des récompenses anticipées.

Quand on met une armée sur pied, le plus sage parti est de lui donner un seul général, qui en dispose à son gré, et qui soit seul chargé du succès. Le meilleur cheval du monde, si on lui embarrasse les jambes, sera devancé par une mazette. Un homme, fût-il un second Mong puen, si on lui lie les bras et les jambes, pourra être insulté par une femme. De même gêner un général, c’est mettre obstacle à ses succès, et s’ôter le droit de juger qu’il soit capable de rien de grand. On gêne un général en trois manières. La première, est de l’astreindre aux ordres de la cour. La seconde, de diviser l’armée, et de nommer deux généraux d’une égale autorité. La troisième, de donner pour inspecteurs et pour conseillers, des personnes sans autorité sur les troupes, et d’assujettir néanmoins le général à suivre leur avis et leur direction. Dans le premier cas, le général, à proprement parler, n’est plus général : c’est un ressort dont l’action dépend d’une puissance assez éloignée ; d’où il arrive qu’agissant trop tard, c’est presque toujours sans succès. Dans le second et troisième cas, tout aboutit communément à ce qu’on s’en revient sans avoir rien fait. Car, outre qu’il naît des soupçons et des défiances, la seule diversité d’idées et de sentiments, tient en suspens, fait perdre le temps et l’occasion.

Cependant, de l’aveu de tout le monde, deux choses principalement peuvent rendre un général redoutable à l’ennemi ; une extrême activité, et un caractère décisif : par son activité, il est toujours en état de soutenir ou d’attaquer : par son esprit décisif, il sait prendre son parti, dès que l’occasion se présente. Ne vaut-il donc pas bien mieux laisser libre un général, que de le gêner ainsi ? Le proverbe dit fort bien : plusieurs bergers pour un troupeau, ne servent qu’à l’inquiéter ; qu’un seul berger le conduise, il marchera sans se débander. Anciennement le prince lorsqu’il nommait un général, lui disait, en touchant de la main son char : Allez, vous voilà chargé de mes troupes hors de la cour, c’est à vous seul de les commander. Suen vang ayant fait Sun tse général de ses armées, fit mourir Ki, quoiqu’il l’aimât fort, pour avoir voulu troubler Sun tse dans l’exercice de sa charge. Le roi de Ouei, pour soutenir Yang tsin qui commandait ses troupes, sacrifia le plus grand favori qu’il eut. Quelle autorité ne donna point Kao tsou à Hoai yn, et à ses autres généraux ? S’il s’était avisé de les gêner, jamais il n’eût détruit le parti contraire, ni possédé l’empire en paix.

Les rois de Yen et de Tchao en usèrent autrement. L’un gêna Lo y par Ki kié. L’autre, sur l’avis de Tchao ko, négligea celui de Li mou. Il en coûta cher à ces deux princes. Le meilleur parti est donc, à mon sens, que le prince qui veut réussir, laisse toute liberté à son général, et se réserve uniquement à juger de ses services ; que tous les officiers des troupes sachent bien qu’ils ont au-dessus d’eux un seul général qu’ils doivent suivre ; et que ce général sache également qu’il a au-dessus de lui un prince. Le gêner de manière ou d’autre, c’est empêcher qu’il ne réussisse : c’est lui ôter, s’il réussit, une partie de sa gloire : cependant, s’il ne réussit pas, on lui attribue toute la faute. A qui cette condition pourra-t-elle plaire ?

Il faut dans un général une grande bravoure et une grande capacité, qui le faisant estimer et respecter, lui rende officiers et soldats parfaitement soumis. Mais il faudrait aussi pour bien faire, qu’il sût par sa bonté gagner leurs cœurs. Quand le général a tout cela, une armée est alors un corps, dont tous les membres font naturellement effort pour sauver la tête : ou bien c’est une famille, dont le général est le père, les officiers sont autant de frères qu’une commune inclination fait agir. Alors, point de danger qui l’arrête, point de difficulté qu’il ne surmonte : le succès lui est comme assuré en tout ce qu’il entreprend. Mais aussi faut-il avouer que d’en venir là, ce n’est pas pour un général l’affaire d’un jour. Il y en a peu de semblables. Tels ont été cependant divers grands hommes des temps passés. Tel était, par exemple, Yang tsin général de l’armée de Tsi. Tout général qu’il était, s’agissait-il de loger ses gens, de les pourvoir d’eau, de leur préparer les vivres ? Souvent il mettait le premier la main à l’œuvre ; tantôt pour creuser un puits, ou faire un fourneau ; tantôt pour élever des baraques. Quelqu’un avait-il besoin de remèdes ? Il les lui portait lui-même. Enfin il vivait comme les soldats : aussi voulait-il que chacun fût alerte et brave : s’il en voyait parmi eux de lâches ou de paresseux, il leur donnait seulement trois jours de répit, au bout desquels, s’ils ne changeaient, il les cassait sans rémission. Il arrivait de là, que tous ses soldats, même les malades, non seulement étaient toujours prêts, mais toujours ardents à combattre. Bientôt les troupes de Yen et de Tsin, qui de concert attaquaient Tsi, pensèrent à se retirer, et Tsi demeura paisible.

Tel était encore dans le royaume de Hoei, le fameux Ou ki ; ayant été fait général de l’armée, il mangeait sans façon avec le moindre officier, et même avec le simple soldat. Fallait dormir ? Il ne faisait pas même étendre une toile. Il vivait comme les soldats ; et ce qu’il avait de plus qu’eux, il le partageait avec les premiers venus. Aussi ses gens, fussent-ils accablés de maladies[10], se faisaient un plaisir d’aller combattre : bien que Tsing, sous qui tout pliait alors, n’osa jamais attaquer Ou ki. Pourquoi au reste croyez-vous, que Yang tsin et Ou ki en usaient ainsi ? C’est qu’ils étaient persuadés que, pour tirer des officiers et des soldats tout ce qu’ils sont capables de faire, il faut se les attacher ; et que pour en venir à bout, le moyen le plus infaillible, est d’être bon à leur égard et bienfaisant. Si un général n’a que des troupes ramassées du soir au matin, desquelles il n’est ni connu, ni aimé, il arrive communément, que quand il en faut venir aux mains, ces troupes n’ont pas plus tôt aperçu les étendards déployés, ou entendu le bruit des tambours, qu’elles se troublent et se débandent.

Hang sing à la tête d’une armée semblable, remporta une victoire : mais il avait eu soin de prendre un poste, où il avait à dos une rivière large et profonde. Quelques officiers après la bataille, s’entretenant avec le général, lui dirent : jusqu’ici on nous a donné pour règle de bien camper, d’avoir à dos et à la droite quelques montagnes ou hauteurs ; à gauche et devant des eaux. Vous en avez usé tout autrement, et cependant nous voilà vainqueurs. La règle ne vaut donc rien ? Elle est fort bonne, reprit Han sing, et communément on doit la suivre ; mais elle n’en détruit pas une autre que vous avez pu voir aussi dans les livres. Il ne faut quelquefois pour nous sauver, qu’un grand danger de périr. Mon armée n’est pas composée de troupes aguerries, que j’ai formées de longue main et qui me soient attachées ; ce sont des troupes ramassées. Dans la nécessité où l’on s’est vu de vaincre ou bien de périr chacun a combattu pour sa vie. Elles auraient apparemment lâché le pied si je les avais autrement postées.

Han sing, tout Han sing qu’il était, n’espérait rien que par force d’une armée qu’il n’avait pas eu le temps de s’attacher. Que pourra s’en promettre un autre ? Mong chu, Hoei chang, et tant d’autres en ont toujours jugé de même. Généralement estimés des officiers et des soldats pour leur capacité et leur bravoure, ils jugèrent encore nécessaire de se les attacher par leurs bienfaits. C’est par là qu’ils ont réussi. Aujourd’hui[11] non seulement on met du soir au matin à la tête d’une armée un officier qui ne connaît point les troupes, et qui n’en est guère plus connu ; mais encore si ce général suivant la méthode de ces grands hommes du temps passé, s’applique à gagner ses gens, au lieu de lui en savoir gré on le rend suspect au prince : cela étant, le moyen d’avoir de grands généraux, et d’en tirer de grands services ?


DE LA POLITIQUE.


Il faut distinguer, dit Lieou hiang[12], deux sortes de politiques : l’une qui n’a rien que d’honnête et de bon ; l’autre qui est basse et blâmable. La première a principalement en vue le bien des peuples ; l’autre cherche à se procurer quelque avantage particulier, ou à satisfaire quelque passion. La première agit toujours avec droiture et sincérité : l’autre emploie fort fréquemment la fourberie et le mensonge. C’est sur cette règle, que le sage empereur Yao examinant treize de ses officiers, en retint neuf qu’il employa, et en rejeta quatre qu’il fit mourir. C’est le sort ordinaire du fourbe de se perdre enfin lui-même, et de mourir sans postérité ; au lieu que l’homme droit et sincère, laisse à une nombreuse postérité l’exemple et le souvenir de sa droiture. Voilà donc le premier principe en matière de politique : se proposer le bien de l’État, le chercher par des voies droites ; principe dont il n’est jamais permis de s’éloigner, fût-ce pour devenir maître d’un empire, ou pour agrandir de beaucoup celui qu’on possède.

Outre cette première maxime, qui est la plus importante, en voici encore quelques autres, qu’un prince bon politique ne doit pas non plus négliger. Dans la plus grande prospérité être modeste, modéré, savoir céder à propos, penser aux revers qui peuvent arriver, remédier promptement aux moindres désordres qu’on aperçoit, veiller sans cesse, dans la crainte de ne pas remplir tous ses devoirs.

Du temps que Hoen kong régnait dans les États de Tsi, il y avait entre les fleuves Hiang et Hoai deux autres petits États, dont l’un se nommait Kiang, l’autre Hoang. Le roi de Tsou voisin le plus puissant, cherchait à les envahir. Ils le savaient, et cela leur donnait pour le roi de Tsou une extrême antipathie. Il arriva que Hoen kong roi de Tsi, pour soutenir la maison Tcheou, qui était presque tombée, s’unit avec divers princes. Cette ligue se traita d’abord à Yang ko, et fut enfin conclue à Koan tze, où il fut résolu d’attaquer Tsou. Les petits États Kiang et Hoang, soit par estime pour Hoen kong, soit par animosité contre Tsou, envoyèrent leurs députés, et demandèrent à entrer dans la ligue. La chose ayant été mise en délibération, Hoan tchong ministre de Hoen Kong, soutint qu’il ne fallait point les admettre. Ces deux royaumes, dit-il, sont loin de Tsi, voisins de Tsou, et tout à fait à sa bienséance. Il peut les attaquer si brusquement, qu’il ne vous sera pas possible de les sauver. Cela ne vous fera pas honneur, et Tsou d’ailleurs en deviendra plus puissant et plus à craindre. Hoen kong, malgré l’avis de son ministre, admit Kiang et Hoang. Pendant que Hoan tchong vécut, il n’en arriva point de mal ; il y pourvut avec sagesse ; mais après sa mort, Tsou envahit aussitôt Kiang et Hoang, Hoen kong ne put les sauver ; il passa, quoique sans raison, pour ne l’avoir pas bien voulu, et leur avoir manqué de fidélité. C’est ce qui diminua beaucoup la confiance qu’on avait en sa droiture, et en sa bonne politique. Les princes ligués se refroidirent : par là il devint beaucoup plus faible ; et Tsi fut bientôt hors d’état de se soutenir lui-même. Le premier principe de sa décadence fut d’avoir admis dans la ligue les deux petits États Hiang et Hoang. Hoan tchong, en bon politique, en prévoyait les fâcheuses suites. Hoen kong aurait dû l’en croire.

Du temps de l’empereur Yang vang, Tai chou son cadet se révolta. Après avoir fait beaucoup de peine à l’empereur, il se retira dans les États de Tchin. L’empereur voulait y pénétrer pour l’y surprendre ; mais son armée était trop faible, et ne pouvait tenter cette expédition elle seule. Tsing et Tsin avaient alors des troupes en campagne. L’empereur s’adressa à ces deux princes, pour en avoir du secours. Le prince de Tsing, qui était sans comparaison le plus fort et le plus puissant des deux, au lieu de secourir l’empereur, pensa à profiter de son embarras. Dès que le printemps fût venu, il vint camper au bord du fleuve Jaune, et serra l’empereur de si près, qu’il pensa le prendre. Alors le petit prince de Tsin ne sachant que faire, consulta Kou yen son ministre. Prince, lui dit Kou yen, il vaut mieux soutenir votre empereur, que de vous livrer à un prince qui est tributaire aussi bien que vous. Joignez-vous à l’empereur, outre qu’il est de la justice et de votre honneur d’en user ainsi, il est aussi de votre intérêt. Les empereurs traitent bien ceux qui leur sont soumis ; et quand cette règle ne serait pas infaillible, en cette occasion elle me paraît sûre.

Le prince qui avait jusqu’alors bien vécu avec Tsing, et qui craignait de se brouiller avec lui, avait peine à suivre ce conseil. Il voulut que son ministre l’examinât sur les koua et sur l’herbe chi. Kou yen le fit, et tout s’étant trouvé favorable, Tsin fait avancer son aile gauche, pour joindre l’armée de l’empereur, et avec son aile droite investit Ouen, où était le fugitif Tai chou. Tout cela se fit si promptement, que Tsing n’y pût mettre obstacle. A la quatrième lune, Tai chou fut puni de sa révolte. Le prince de Tsin vint en cour saluer l’empereur. Celui-ci le fit manger à sa table, lui donna les terres de Yang fou, de Ouen yuen, et de San mao, qui augmentèrent son État de la moitié. Cela mit ce prince en crédit, si bien que trois ans après il engagea plusieurs autres princes à venir en cour avec lui rendre à l’empereur leurs hommages. L’empereur lui fit alors présent d’un arc et d’un carquois garni de flèches, et l’honora du titre de . Quand le prince de Tsing eut avis que Tsin aidait l’empereur et que Ouen était investi : voilà, dit-il, un trait de Kou yen : ô l’habile politique ! En effet, ce fut le conseil de ce ministre, lequel fit du territoire de Tsin, qui était très peu de chose, un État considérable.

Yu et Hou étaient deux petits États d’un assez grand royaume : tous petits qu’ils étaient, ils se conservèrent du temps, parce que dans un endroit où se joignaient leurs frontières, il y avait entre eux et Tsin une gorge étroite, qu’il n’était pas aisé de pénétrer ; Hien kong prince de Tsin souhaitant fort d’absorber ces deux États, en raisonnait avec Siun si, son ministre, et lui demandait comment il devait s’y prendre. Prince, répondit Siun si, je n’y vois qu’un seul moyen ; mais je crois qu’il réussira, si vous le prenez. Cette gorge impénétrable qui met à couvert ces deux États, est uniquement sur les terres de Yu. Quand vous aurez pris querelle avec Hou, envoyez vers Yu un ambassadeur pour lui demander passage. Mais il faut, 1° Que l’ambassadeur soit un homme bien choisi, dont les manières soient engageantes. 2° Qu’il aille avec un équipage humble et modeste. 3° Qu’il porte de votre part un beau présent, et surtout cette pierre précieuse, d’une grosseur si extraordinaire, et que vous estimez tant.

Cette pierre, répondit Hien kong, est d’un très grand prix ; c’est le plus beau, et le plus précieux bijou que j’aie. Si j’étais bien assuré d’obtenir à ce prix ce que je prétends, à la bonne heure. Mais si le prince de Yu, après avoir reçu mon présent, se moquait de moi, et me refusait. Ne craignez rien, prince, reprit Siun si : Ou l’on vous accordera passage, ou votre présent ne s’acceptera pas ; Yu n’oserait en user autrement : s’il vous accorde passage, il le recevra ; mais en ce cas là votre présent sera bien payé. D’ailleurs envoyer à Yu votre beau bijou, ce n’est, à proprement parler, que le tirer de votre cabinet, et le placer pour quelque temps dans une galerie extérieure.

Du moins, dit encore Hien kong, la démarche sera inutile. Le prince de Yu a auprès de soi Kong tchi ki ; il verra où nous visons, et persuadera au prince de refuser mon présent. Kong tchi voit clair, il est vrai, dit Siun si ; mais outre qu’il est homme comme un autre, et peut se laisser tenter du moins une fois, il est naturellement moins ferme, que complaisant et beaucoup plus jeune que son prince. Sa complaisance peut faire qu’il ne dise rien en cette occasion, ou que peu de chose : du moins y a-t-il lieu d’espérer qu’il n’aura pas la fermeté de faire une opposition bien forte. Enfin quand il la ferait, le prince plus âgé que lui, et tenté par votre présent, pourrait bien le recevoir contre l’avis de son ministre ; Ce n’est pas qu’il faille être fort éclairé pour pénétrer dans nos vues : mais je connais le prince de Yu ; ses lumières sont bornées.

Hien kong suivant l’avis de Siun si envoie l’ambassadeur et le présent. Le Prince de Yu fort content d’une telle ambassade, et encore plus charmé du présent, ayant pris intérieurement son parti, ne laissa pas de consulter Kong tchi du moins pour la forme. Prince, lui dit Kong tchi ki, rien de plus obligeant, je l’avoue, que ce que vous a dit l’ambassadeur de Tsin : son présent d’ailleurs est très riche ; mais tout cela dans le fond est dangereux pour votre État. Le proverbe dit fort bien : quand les lèvres[13] sont rongées, les dents infailliblement souffrent du froid. Yu et Hou sont deux petits États, qui, en se soutenant bien l’un l’autre, sont difficiles à entamer ; mais le moyen qu’ils subsistent, s’ils s’abandonnent et se trahissent. Hou périra le premier : mais Yu aura dans peu le même sort.

Le prince laissa dire son ministre, reçut le présent de Tsin, et accorda le passage. Hou fut d’abord envahi, et quatre ans après on tomba sur Yu : Siun si alla en personne à cette expédition contre Yu ; il se saisit du trésor du prince : il y reprit le précieux bijou ; puis s’en revenant à toute bride, et le présentant à Hien kong : Prince, lui dit-il, reconnaissez-vous ce bijou ? Me suis-je trompé dans mes vues ? Non certainement, répondit Hien kong. Voilà mon bijou revenu, et mon cheval est bien engraissé. L’avis de Siun si fut suivi, et valut à son prince deux royaumes. L’avis de Kong tchi fut négligé, et par là devint inutile. Malgré ce différent succès, voici ma pensée sur l’un et sur l’autre. Tous deux furent gens très éclairés. Kong tchi fut un ministre sans reproche. Siun si l’aurait été dans de plus heureux siècles. C’est dommage qu’il se trouva dans un temps, où l’usurpation devenue commune n’avait presque plus rien d’odieux.


Tsing et Tchao[14] s’étant brouillés, et ayant assemblé chacun son armée, l’on en vint aux mains. Tchao perdit la bataille ; et Tsing vainqueur assiégea Kan tou. Mais ses troupes étant épuisées de fatigues, il leva peu après le siège. Le roi de Tchao étant rentré dans la capitale, pensait à envoyer vers son ennemi pour traiter d’accommodement, et lui offrir pour cela six de ses villes. Il prenait cette résolution par le conseil de Tchao ho ; et c’était Tchao ho lui-même, qui devait aller traiter. Yu King l’ayant su, va trouver le prince pour l’en dissuader. Permettez-moi, prince, lui dit-il, de vous demander pourquoi Tsing a levé le siège de Kan tou, et s’est retiré ? Est-ce que tout à coup il a pris d’autres sentiments à votre égard, et que pouvant vous détrôner, il vous a épargné par amitié ? Ou n’est-ce pas plutôt parce que ses troupes quoique victorieuses, ont beaucoup souffert ? La victoire leur a coûté cher, et je ne doute point que l’état où elles se trouvent, ne soit la cause de cette retraite. Tsing attaque une de vos villes, ne peut la prendre, se retire, et vous travaillant pour lui contre vous-même, vous voulez lui en donner six. Il n’a qu’à vous attaquer ainsi les années suivantes, et vous n’avez qu’à en user aussi de la sorte ; vous voilà bientôt sans villes. Le roi ayant rapporté le tout à Tchao : Yu king, répondit-il, d’un ton moqueur, a-t-il mesuré les forces de Tsing ? Comment sait-il s’il s’est retiré par pure fatigue ? Mais je le veux : si en lui refusant un terrain de peu d’importance, vous le faites revenir l’année prochaine, ce sera bien autre chose : vous n’en serez pas quitte pour si peu. Il faudra peut-être entamer jusqu’au cœur de votre royaume. Cédons ce terrain, j’y consens, dit le roi : mais me répondez-vous, moyennant cela, que Tsing ne m’attaquera point les années suivantes ? Moi, en répondre, dit Tchao ho ? Non, je ne le puis ; et je l’ose d’autant moins, que les autres États voisins, par exemple Hou et Hoei, ont eu soin de gagner Tsing par des cessions considérables. Mais il me paraît important de nous procurer quelque repos, et d’ouvrir le chemin à des traités. C’est à quoi je m’offrais de travailler. Du reste, comme Hao et Hoei ont fait depuis du temps leur traité avec Tsing ; et que d’ailleurs les six villes que je proposais de lui offrir, ne sont rien en comparaison de ce que ces États lui ont cédé, il est à croire qu’il les épargnera plus que nous : ainsi je ne garantis rien pour la suite.

Yu king instruit de tout par le roi : n’avais-je pas raison, prince, lui dit-il ? Ho lui-même reconnaît que si Tsing revient, il faudra peut-être entamer jusqu’au cœur de votre royaume. Il reconnaît en même temps, que ces six villes cédées, on ne peut répondre que Tsing nous laisse en repos. Quel avantage y a-t-il donc à les céder ? Que réellement l’année prochaine il revienne ; et que pour avoir quelque repos, on lui en cède encore autant ; voilà bientôt vos États réduits à rien. Si Votre Majesté veut m’en croire, point de repos à ce prix. Quelque vivement que Tsing nous attaque, et quelque faiblement que nous nous défendions, ses conquêtes et nos pertes ne sauraient en un an aller à six villes. Pourquoi les céder sans coup férir ? C’est fortifier notre ennemi, en nous affaiblissant nous-mêmes.

J’ajoute que c’est augmenter son insatiable cupidité, et l’inviter à revenir. Quand il reviendra, ou vous lui céderez encore du terrain, ou non. Si vous lui en cédez, je l’ai déjà dit, vous voilà bientôt roi sans royaume. Si vous refusez alors de lui céder ce qu’il voudra, bien loin de vous tenir compte de ce que vous voulez aujourd’hui céder, il se tiendra pour offensé, et vous le fera sentir, s’il peut.

Le roi étant incertain et flottant entre l’avis de Yu et celui de Tchao ho, Leou ouan, qui avait eu une commission vers Tsing, revint en cour. Le roi lui exposa toute chose, et lui demanda son sentiment. Leou ouan, que Tsing avait corrompu, répondit que tout bien considéré, le meilleur parti était de céder à Tsing ces six villes. Croyez-moi, prince, ajouta-t-il, Yu king, qui soutient le contraire, ne regarde les choses que par un côté : Tsing est vainqueur, vous le savez : chacun applaudit à ses victoires, et recherche son amitié. Si vous l’irritez, les États voisins profiteront de sa colère contre vous, ne fût-ce que pour faire leur cour à vos dépens : ils vous attaqueront d’un côté, pendant qu’il vous attaquera de l’autre. Le moyen de résister. Au contraire si vous cédez à Tsing ces six villes, chacun conclura, que vous êtes bien ensemble, et personne ne remuera. Céder est donc le meilleur. Il n’y a pas à balancer.

Yu king fut averti de tout : aussitôt demandant audience, prenez garde, prince, dit-il : Leou ouan est sans doute gagné par Tsing. Céder six villes, c’est, prétend-t-il, adoucir Tsing, et tromper sagement les autres princes ; et moi je dis : c’est irriter la cupidité de Tsing, et publier votre faiblesse par tout l’empire. Au reste, si je m’oppose si fortement à la cession qu’on propose, ce n’est pas que je ne sache qu’il est quelquefois de la sagesse de céder une partie de ses États, pour conserver le reste ; mais dans la situation où nous sommes, cette conduite ne peut avoir lieu ; je soutiens qu’il est contre vos vrais intérêts de céder ces six villes à Tsing : que ne les cédez-vous plutôt à Tsi son ennemi capital ? Par là vous mettrez Tsi en état d’attaquer Tsing du côté de l’ouest à peu près à forces égales. Tsi acceptera sans hésiter les propositions que vous lui ferez : vous pourrez tous deux vous venger de Tsing, et tout l’empire dira que vous êtes habile. Quand Hou et Hoei verront qu’au lieu de céder comme eux lâchement vos terres à Tsing, vous vous êtes mis en état de ne le pas craindre, ils vous regarderont comme un prince capable qui peut leur devenir nécessaire : ils vous aideront du moins secrètement pour secouer eux-mêmes, s’ils peuvent, le joug de Tsing. Ainsi vous vous attachez d’un seul coup du moins trois royaumes. Tsing alors changera de ton. Le roi goûta ce dernier avis. Il envoya Yu king lui-même négocier à la cour de Tsi. La négociation réussit, et les desseins de Tsing sur Tchao s’en allèrent en fumée : tant il importe à un prince d’avoir à consulter dans l’occasion un homme, qui soit en même temps et sûrement fidèle, et bon politique.




DES PRINCES HÉRITIERS.


Tchang tse fang voyant la dynastie Han bien établie, et l’empire en paix, se trouvant d’ailleurs assez infirme, tout heou[15] qu’il était, se retira, ferma sa porte à tout le monde, et ne sortit presque plus. L’empereur pensa à dégrader le prince héritier, pour mettre en la place un autre de ses fils, qu’il avait eu d’une de ses secondes femmes nommée Tsi. Il y avait bien des oppositions à vaincre et des mesures à garder. Ainsi la chose n’étant pas encore conclue, l’impératrice chercha quelqu’un qui pût, par ses conseils ou autrement, lui aider à conserver l’empire à son fils. On lui indiqua Tchang tse fang comme un homme fort éclairé, et d’ailleurs de grand crédit. La reine envoya aussitôt vers lui Liu tse heou, et Kien tching, pour lui apprendre ce qui se passait, et lui demander conseil dans une occasion si importante au bien de l’empire.

Dans l’état où vous me rapportez que sont les choses, dit Tchang tse fang, aller haranguer l’empereur, ce serait peut-être le presser de finir l’affaire : du moins ce serait chose inutile. Mais voici un expédient qui me vient, qu’on peut tenter, et qui peut réussir. Car je connais Kao ti, il ne veut pas troubler l’empire. Je connais quatre hommes qui n’ont rien à craindre : il les nomma. Ce sont quatre vénérables vieillards, ajouta-t-il, qui voyant le peu de cas qu’on faisait des gens de lettres, se sont retirés à leur campagne, et n’ont jamais voulu prendre d’emploi. Sa Majesté les connaît de réputation, fait cas de leur intégrité et de leur droiture, et sait qu’il n’y a point de trésors capables de les corrompre. Il faut que le prince héritier leur écrive d’une manière humble et modeste ; qu’il leur envoie des chariots, et dépêche vers eux quelque homme intelligent, qui les engage à se rendre auprès du prince. Quand ils seront arrivés, il faut que le prince héritier les traite comme des hôtes, et qu’il les garde assidûment auprès de sa personne, en sorte que l’empereur s’en aperçoive, et conçoive que ces gens-là, et tous ceux qui leur ressemblent, sont attachés à ce prince.

L’impératrice eut soin de faire tout exécuter à la lettre. L’arrivée de ces quatre vieillards en attira d’autres : et l’on voyait tous les jours avec le prince héritier grand nombre de personnes graves et vénérables par leurs cheveux blancs. L’empereur qui s’en aperçut, et qui en remarqua surtout quatre, que les autres respectaient, leur demanda un jour par occasion, qui ils étaient ? Chacun des quatre ayant dit son nom, Comment c’est vous, dit l’empereur, j’ai souvent ouï parler de votre mérite : j’ai voulu plusieurs fois vous mettre en charge ; vous vous êtes opiniâtré à la retraite : aujourd’hui, sans qu’on vous recherche, vous voici à la suite de mon fils : d’où peut venir ce changement ? Nous vous le dirons, prince, avec franchise : car pourquoi le dissimuler ? Nous nous sommes tenus dans la retraite, pour ne pas nous exposer au mépris qu’on faisait des gens de lettres ; mais ayant su que votre héritier est un prince d’une piété vraiment filiale d’une bonté universelle, d’une bienveillance particulière pour les gens de lettres ; un prince enfin, pour lequel il n’y a point d’homme de mérite, et de vertu, qui ne présentât volontiers sa tête à couper, nous avons quitté nos campagnes, pour venir passer auprès de lui le temps qui nous reste à vivre. Cela est bien, dit l’empereur donnez-vous la peine de continuer à bien instruire mon héritier. Ces quatre vieillards, après les cérémonies ordinaires, se levèrent et se retirèrent. L’empereur les conduisant des yeux, fit venir Tsi sa concubine, et lui montrant du doigt ces vieillards, vous savez ce que je voulais faire, lui dit-il, en faveur de votre fils ; c’était tout de bon. Mais le prince héritier ayant pour lui ces sages vieillards, il ne faut pas y penser. Ainsi réussit le conseil que Tchang tse fang avait donné à l’impératrice, en faveur du prince héritier.


Hoai fils de l’empereur Hoei ti, et désigné son successeur, perdit sa mère de bonne heure. Quand il fut en âge de pouvoir entrer dans les affaires, Kia mié fit à l’impératrice régnante, un rapport fâcheux de ce jeune prince. L’impératrice, qui n’aimait point le prince héritier, crut facilement le mal qu’on disait de lui ; mais comme il n’y avait pas de quoi le faire dégrader, elle fit semblant de soupçonner que ce fut un faux rapport. Elle retint longtemps Kia mié pour le questionner, et partie par artifice, partie par force, elle l’enivra, et lui fit mettre par écrit d’un tour malin qu’elle suggéra, le rapport qu’il lui avait fait : puis elle porta cet écrit à l’empereur. L’artifice dans le fond était assez grossier, et facile à découvrir : car quel est l’homme assez étourdi, pour donner librement, en une occasion pareille, un écrit signé de sa propre main ? D’ailleurs, en supposant que Kia mié n’eût pas été forcé à donner cet écrit, on devait encore examiner, si ce qu’il contenait était fondé sur quelque démarche réelle du prince héritier, ou seulement sur quelque rapport.

L’empereur, prince sans lumières, ne fit point ces réflexions : la plupart des gens qui étaient alors en place, ne furent pas plus clairvoyants à cet égard. Fei kou fut le seul qui pénétra le fond de l’affaire : et ce Fei kou par crainte ou par intérêt, négligea de la mettre dans tout son jour. Hoei ti n’ouvrit point les yeux : le prince héritier fut dégradé, et mourut sans avoir pu se justifier. Est-il rien de plus déplorable ? Ceci fait voir que quoiqu’en matière d’affaires, il n’y a guère de meilleures preuves que les écrits et les signatures ; ces preuves après tout ne sont pas entièrement infaillibles. L’histoire nous en fournit d’autres exemples.


Yng tsong fut à peine monté sur le trône, qu’un grand officier en faveur, voulant perdre Tsai yang qu’il haïssait, rapporta au nouvel empereur, que Tsai yang avait fait tout l’imaginable, pour empêcher que Gin tsing ne le choisît pour son successeur. Yng tsong transporté de colère contre Tsai yang, allait le perdre : Ngeou yang qui était en place, l’en empêcha par une remontrance faite à propos. — D’où savez-vous, prince, lui dit-il, que Tsai yang vous a été contraire ? est-ce par ouï-dire seulement ? Ou bien avez-vous de lui quelque écrit qui vous le persuade ? Quand vous en auriez des preuves par un écrit signé de sa main, je conseillerais encore à Votre Majesté de n’y pas donner facilement une entière créance. Les histoires des dynasties précédentes nous apprennent que des eunuques en faveur, ont abusé plus d’une fois de la crédulité des princes, pour perdre des gens de bien, par des écritures contrefaites. Combien moins faut-il compter sur de simples bruits et sur des ouï-dire ? Yng tsong sur cette remontrance, s’apaisa, et négligea l’accusation.


Sous un autre règne, Yuen fou ennemi de Tseou hao, dans le dessein de le perdre plus sûrement, composa sous le nom de Tseou hao, une remontrance insolente, capable d’irriter extrêmement le prince, et la fit passer à l’empereur. Sous notre dynastie même[16], Ché kiai ayant fait des vers à la louange de Fou pi, où il laissa échapper quelque raillerie, qui tombait sur certain Hia tsou ; celui-ci, pour se venger, dressa une jeune esclave à contrefaire l’écriture de Che kiai. Quand cette esclave l’eut bien imitée, Hia tsou lui fit écrire sous le nom de Ché kiai certaines lettres, suivant lesquelles on eût dit que Fou pi et Ché kiai tramaient une révolte générale à la cour et dans les provinces. Bien en prit à ces deux grands hommes d’avoir un prince éclairé comme Yng tsong : sans cela ils périssaient par les plus infâmes supplices. Hélas ! plus nous avançons, plus le monde se corrompt ; et ce détestable artifice de contrefaire les écritures, devient aussi plus commun. On en use aujourd’hui assez souvent, jusque dans les affaires les plus ordinaires, où il s’agit d’assez peu de chose. Combien plus est-il à craindre que l’ambition, que l’envie, que la vengeance n’y aient recours pour perdre des innocents ? A l’occasion de Hoai dégradé, j’ai été bien aise de rapporter ces faits, pour inspirer sur un point si délicat toute la précaution possible.


Hien kong roi de Tsin avait une concubine nommée Li ki qu’il aimait éperdument, et dont il avait un fils nommé Y you. Li ki conçut le dessein de faire succéder son fils, et pour cela de faire périr le fils aîné de la reine, nommé Chin seng, prince déjà âgé, et déclaré héritier de la couronne depuis bien des années. Comme Hien kong aimait tendrement Chin seng, lequel de son côté s’acquittait parfaitement de tous les devoirs d’un bon fils, Li ki jugea que pendant qu’il serait à la cour auprès du roi son père, elle ne pourrait jamais réussir dans son dessein. Elle pensa donc aux moyens de les séparer. Elle s’en ouvrit à Eul ou, qu’elle avait eu soin de s’attacher de longue main. Li ki et Eul ou connaissaient Hien kong pour un prince avide de gloire, ambitieux, et entreprenant. Ils conclurent de lui proposer des conquêtes et des établissements à faire pour les princes ses enfants. Eul ou se chargea d’en faire au roi la proposition : et avant que le roi eût pris sur cela sa dernière résolution, la mère d’Eul ou fit courir des chansons, où l’on applaudissait à ces projets, en célébrant par avance les conquêtes des jeunes princes.

Hien kong, dont on flattait la passion, donna dans le piège. Il mit des troupes en campagne, et envoya le prince héritier, comme pour prendre possession des terres qu’il comptait déjà avoir acquises. Li ki dès lors ne douta plus du succès de son projet. Elle conféra avec Yeou chi qui était sa créature, des moyens de perdre Chin seng. Si vous le voulez, dit Yeou chi, une calomnie en fera l’affaire : les choses les plus propres et les plus nettes sont les plus aisées à gâter ; et les personnes les plus innocentes sont les moins habiles à se justifier. Chin seng, dont la réputation a toujours été si nette, ne sera point à l’épreuve d’une calomnie : sûrement il se donnera la mort. Li ki goûta ce conseil ; mais craignant que sur une calomnie qu’on ferait d’abord courir au-dehors, Hien Kong ne fût pas si prompt à prendre feu, elle jugea plus à propos de commencer par calomnier Chin seng immédiatement auprès de son père. Li ki vient donc un soir fondant en larmes, dire avec empressement à Hien Kong, qu’elle a des avis certains que Chin sing trame une révolte ; que les bontés du roi pour elle lui servent de prétexte pour animer son parti ; qu’ainsi elle lui demande en grâce de lui permettre de mourir, ou du moins de se retirer, pour ôter ce prétexte à la rébellion. Hien kong, prince naturellement fier, et que d’ailleurs l’amour aveuglait, bien loin de plier ainsi, résolut sur-le-champ de perdre son fils Chin seng, et en assura Li ki, pour la consoler.

Comme Chin seng dans le fond ne donnait aucune prise, Hien kong exprès pour le faire périr, abandonna ses autres projets, déclara la guerre à Yo, et fit Chin seng général. L’expédition, disait Hien kong à Li ki, est très périlleuse : selon les apparences il y périra, et nous en serons délivrés sans bruit. Si par hasard il venait à bout de vaincre, il sera toujours temps de le punir de sa révolte contre son roi et son père, et je saurai bien le faire. Li ki ravie du succès de ses artifices, en fit part à ses confidents, leur témoignant cependant qu’elle craignait encore deux choses. La première, que le roi ne se ravisât ; la seconde, que Chin seng venant à périr, les Grands ne fissent nommer héritier quelque autre que son fils Y you. Pour parer à ce second inconvénient, on convint qu’il fallait gagner quelque grand officier de guerre. On jeta les yeux sur Li ké homme aussi méchant que hardi. Yeou chi, qui fut chargé de le sonder, lui fit entendre qu’il savait de bonne part que Chin seng était perdu dans l’esprit du roi son père, et qu’il périrait infailliblement de manière ou d’autre ; qu’il était question de voir en ce cas à qui on devait penser pour être prince héritier ; que vu la passion du roi pour Li ki, il n’y avait guère lieu de douter, que si le choix lui était tout à fait libre, il ne nommât Y you ; que s’il voulait bien appuyer ce choix, au cas que quelqu’un s’y opposât, le roi sans doute lui saurait gré de favoriser ses inclinations ; et Li ki de son côté l’assurait que si la chose réussissait, il serait en grand crédit auprès de son fils. Li ké donna sa parole, que si Chin seng périssait, à quoi il voyait peu d’apparence, il serait pour Y you, et saurait bien le soutenir ; il n’y avait plus qu’à presser la perte de Chin seng, pour ne pas laisser à Hien le temps de se repentir, ou de découvrir l’intrigue. On fit donc aussitôt courir au dehors le bruit de la prétendue révolte tramée par Chin seng mais heureusement découverte. On y répandit en même temps des chansons, qui supposant la chose certaine, la faisaient croire à tout le peuple, et confirmaient le roi même dans son erreur. Chin seng ne put soutenir la calomnie : il se donna lui-même la mort. Tchong Eul, frère utérin de Chin seng, craignit pour soi un sort semblable : il sortit hors du royaume, et se retira dans les États de Tsi. Hien kong sur ces entrefaites mourut sans avoir nommé son successeur. Ki tsi fils de Chin seng, et encore enfant, fut déclaré roi par les Grands du royaume. Li ké et son parti s’en défirent. Tcho tse frère de Ki tsi eut le même sort. Y you fils de Li ki fut mis sur le trône, mais il ne régna jamais en paix. Le royaume de Tsin fut toujours dans le trouble jusqu’à ce qu’enfin Tchong Eul frère de Chin seng y remonta après une absence de vingt ans, et fut reconnu pour roi légitime. Concluons que dans un État, il n’est rien de plus dangereux qu’une femme, pour qui le prince a une passion trop forte.




DES REMONTRANCES


Les fautes des souverains, dit Lieou hiang, tirent presque toutes à conséquence : ce sont comme autant de pas qu’ils font vers leur perte. Voir ces fautes, et se taire, quand on est en place, c’est avoir peu à cœur le salut du prince, et n’être pas sujet fidèle et zélé. Mais aussi ce zèle a des bornes. La plus commune règle en ce genre, est que quand on a fait jusqu’à trois fois sur un même point des remontrances inutiles, le meilleur parti est de quitter la place, et de se retirer. Sans cela on expose sa propre vie, malheur qu’un juste amour de soi-même doit prévenir. Se taire, quand le prince fait des fautes, c’est exposer le prince et l’État ; parler ferme, c’est souvent s’exposer soi-même à périr. N’importe, un vrai zèle doit plutôt nous faire exposer nos vies que de laisser en danger le prince et l’État, faute d’un avis salutaire. Mais quand on a parlé plusieurs fois, et toujours sans fruit, c’est assez[17]. L’habileté consiste à bien connaître le prince, à peser mûrement les conjonctures plus ou moins pressantes, et à profiter de tout, pour se mettre à couvert, s’il est possible, sans manquer à ce qu’on doit au souverain et à l’État.

Le même Lieou hiang rapporte l’histoire suivante. Lin kong régnant dans l’État de Ouei, employait fort Mi tse toan, homme sans mérite et sans vertu : au lieu qu’il ne donnait aucune part dans le gouvernement au sage et vertueux Kiu pé you. Su tsiou qui était en place, fit pendant sa vie tous ses efforts auprès du prince, pour faire éloigner le premier, et avancer l’autre ; mais ce fut inutilement. Se voyant prêt de mourir, il appelle son fils, et lui dit : Je vous ordonne, quand je serai mort, de ne point faire les cérémonies du deuil dans le lieu ordinaire. Je ne mérite pas cet honneur. Je n’ai pas eu l’habileté de rendre à mon prince l’important service de faire éloigner Mi tse toan, et d’avancer Kiu pé you. Prenez la salle du nord pour le lieu des cérémonies : c’est encore bien assez pour moi. Su tsiou étant mort, le prince vint au tiao[18]. Trouvant qu’on avait choisi une salle au nord pour le lieu de la cérémonie, il en demanda la raison. Le fils de Su tsiou rapporta mot à mot au prince ce que son père lui avait dit, en lui déclarant ses dernières volontés. Ling kong frappant la terre du pied, changeant de visage, et comme se réveillant d’un profond sommeil, dit alors en soupirant : Mon[19] maître a fait inutilement ce qu’il a pu pendant sa vie, pour me donner un bon ministre, et m’engager à en éloigner un méchant. Il ne s’est point rebuté ; et il a trouvé moyen de me réitérer après sa mort les remontrances qu’il m’a faites sur cela inutilement pendant sa vie. Voilà ce qui s’appelle un zèle constant. Aussitôt Ling kong fait changer la salle du deuil suivant les rits, renvoie Mi tse toan et prend Kiu pé you : tout le royaume applaudit à ce changement, et s’en trouva bien. Su tsiou avait pour seigneurie Tse yu, et c’est sur lui que tombe cette exclamation de Confucius dans le livre Yu[20] : O que Tse yu était un homme d’une admirable droiture.


Kin kong roi de Tsi avait un beau cheval, qu’il aimait. Ce cheval mourut par la faute du palefrenier. Le prince en grosse colère, prit une lance, et allait le percer. Mais Yen tse qui était présent, détourna le coup ; et prenant promptement la parole, Prince, dit-il, peu s’en est fallu que cet homme ne soit mort sans être bien instruit de la grièveté de sa faute. Instruisez-le, j’y consens, dit Kin kong. Alors Yen tse prenant la lance, et s’adressant au coupable : malheureux, lui dit-il, voici tes crimes, écoute-les bien. Premièrement, tu es cause de la mort de ce cheval, toi que le prince avait chargé de le bien soigner : dès là tu mérites de mourir. En second lieu, tu es cause que mon prince, pour avoir perdu son cheval, s’est irrité jusqu’à te vouloir tuer de sa main. Voilà un second crime capital, plus grief que le premier. Enfin tous les princes, et tous les États voisins vont savoir que mon prince a fait mourir un homme, pour venger la mort d’un cheval. Le voilà perdu de réputation : et c’est ta faute, malheureux, qui traîne après soi toutes ces suites. La conçois-tu bien cette faute ? — Laissez-le aller, dit alors le prince, laissez-le aller, ne faisons point de brèche à ma bonté. Je lui pardonne.


Le même prince ayant un jour un peu bu, quitta son bonnet et la ceinture, se mit négligemment, et prenant un instrument de musique, il demanda à ceux qui étaient présents, si un homme vertueux pouvait se divertir de la sorte. Chacun répondit : oui sans doute, hé pourquoi non ? Puisque cela est ainsi, dit Kin kong, qu’on mette les chevaux à un char, et qu’on aille inviter Yen tse. Yen tse vint aussitôt qu’il fut averti, mais en habit de cérémonie à son ordinaire. Kin kong voyant Yen tse entrer : nous sommes ici, dit-il, à la négligence et nous nous divertissons. Je vous ai envoyé chercher pour vous divertir avec nous. Yen tse aussitôt répliqua : pardon, prince, je n’ai garde : je serais contre les rits. Or je crains infiniment de les enfreindre. On regarde comme une maxime assez certaine, qu’un empereur qui s’oublie en ce genre, ne peut conserver longtemps l’empire. Il faut dire le même à proportion des rois, de tous les princes, des grands officiers, des pères de famille ; jusque-là que le Chi king dit de l’homme en général, qu’il lui est plus avantageux de mourir jeune, que de vivre dans l’oubli des rits. Kin kong à ces mots rougit, se leva ; et remerciant Yen tse : je suis, lui dit-il, un homme sans vertu, je le reconnais ; mais aussi n’ai-je à ma suite que des canailles. Tous ces gens que vous voyez, ont bonne part à ma faute : je veux les faire mourir pour la réparer. Prince, reprit aussitôt Yen tse, la part qu’ils peuvent y avoir est, à mon sens, peu considérable. Quand un souverain a de l’attachement pour les rits, ceux qui en ont comme lui, l’approchent ; les autres, se retirent bientôt. Le contraire arrive aussi naturellement, quand le souverain s’oublie. Ne vous en prenez point à eux. Vous avez raison, dit Kin kong. Aussitôt il prend des vêtements convenables, boit trois coups avec Yen tse, et le reconduit.


Le roi de Ou s’étant déterminé à attaquer les États de King, déclara publiquement sa résolution. Il ajouta qu’elle était tellement prise, que quiconque lui ferait sur cela des remontrances, serait aussitôt puni de mort. Un officier de sa maison, nommé Chao y tse, persuadé du danger de cette expédition, cherchait un moyen de le faire concevoir au prince : mais comme il y allait de la vie à le faire ouvertement, il s’y prit d’une autre manière. Le matin il allait dans le parc avec son arc, il y souffrait les incommodités de la rosée ; et quand l’heure ordinaire était venue, il paraissait comme les autres devant le prince. Au troisième jour, le prince y fit attention, lui demanda d’où il venait ainsi tout mouillé. Prince, répondit-il, je viens du parc : il y avait sur un arbre une cigale perchée bien haut, qui après s’être rassasiée de rosée, chantait fort tranquillement. Un tang lang[21] était derrière, mais elle ne le voyait pas ; si elle l’avait aperçu, elle aurait bien changé de note. Je le voyais moi ce tang lang, qui se glissait à la dérobée, qui s’approchait de la cigale, et comptait déjà la tenir. Il ne voyait pas sur le même arbre assez près de lui un oiseau[22] jaune, qui était prêt de se jeter sur lui. Je le voyais moi cet oiseau, qui tout attentif à la proie, allongeait le col vers elle, sans apercevoir que j’étais en bas et que je le regardais. En considérant tout cela, je disais en moi-même : pauvres animaux ! Vous vous occupez de l’espérance d’une proie qui se présente, et vous la croyez comme sûre ; un danger est encore plus proche, et vous n’y faites pas attention : si vous vous en aperceviez, la proie n’aurait plus pour vous d’attraits, vous partiriez vite, heureux de vous sauver sans elle. J’entends, dit alors le roi : laissons King, et pensons à nous.


Tchuang vang roi de Tsou, entreprit de faire une vaste terrasse à plusieurs étages. Cet ouvrage très inutile demandait bien de la dépense, et l’on fatiguait pour cela et les soldats et le peuple. Les grands officiers du royaume firent sur cette entreprise de fortes représentations au prince, mais ce zèle leur coûta la vie : le prince en fit mourir jusqu’à soixante-douze l’un après l’autre. Tchu yu ki, homme habile, qui s’était retiré à la campagne, apprit ce qui se passait, et en labourant son champ, il s’entretenait avec sa charrue, et disait : Je veux aller voir le roi. Il se répondait ensuite lui-même au nom de la charrue : quoi donc, es-tu las de vivre ? Plusieurs gens de considération et de mérite, qui ont donné des avis au roi, n’y ont gagné qu’une prompte mort : que peux-tu prétendre toi, pauvre villageois ? Il répondait ensuite, et disait : si ces messieurs de la cour s’étaient mis à labourer, ils l’auraient peut-être fait mieux que moi. Si je me mets à donner des avis au roi, peut-être le ferai-je aussi mieux qu’eux. Il laisse donc sa charrue, et va se présenter au roi. Tchuang vang le voyant entrer, dit en lui adressant la parole : sans doute que Tchu yu ki vient aussi me faire une remontrance ? Moi, prince, point du tout, je n’ai garde. Il est bien vrai que je n’ignore pas ce qu’on dit ; que les souverains doivent être cléments et justes. Il est vrai encore qu’on dit communément, que comme une bonne terre reçoit avec profit l’eau dont on l’arrose, et qu’il n’y a qu’un bois bien uni, qui souffre la règle et le compas ; de même les princes sages et vertueux reçoivent avec fruit les remontrances. Il est vrai encore, que tout le monde dit que vous avez entrepris un ouvrage, qui foule beaucoup votre peuple. Mais, qui suis-je moi, pour oser vous venir faire sur cela des remontrances ? Non, encore une fois, je n’ai garde : aussitôt se tournant vers les officiers qui étaient présents, et continuant à parler : tout ignorant que je suis, dit-il, j’ai ouï dire que le roi de Yu perdit ses États, pour n’avoir pas déféré au conseil de Kong tchi ki. Tchin devint la proie de Tsou par la même voie. Song n’aurait pas subjugué Tsao, si celui-ci avait cru Hi fou. Tsi s’empara des États de Liu, parce que Liu négligea les salutaires conseils de Tse mong. Ou se serait soutenu contre Yué, si le prince avait cru Tse si. A quoi attribuer la perte de Tsing, sinon au peu de cas qu’on fit des bons avis de Kien chou ? Enfin, pour remonter encore plus haut, Kié fit mourir Koang hoang pong, qui lui faisait des remontrances. Bientôt Kié périt lui-même, et Tang prit sa place. Ouang tse si pour la même raison, eut le même sort sous Tcheou : mais aussi Tcheou peu après perdit l’empire et la vie, et eut pour successeur Vou vang. Sous un des descendants de Vou vang, Tou pé ministre zélé ne fut payé de son zèle, que par une cruelle mort : aussi cette illustre dynastie commença dès lors à tomber. Voilà donc trois empereurs, et six autres princes, qui pour n’avoir pas fait cas de la vertu, ni profité des remontrances, ont tout perdu et se sont perdus eux-mêmes.

En finissant ces paroles, Tchu yu ki sortit promptement pour éviter la colère du prince : mais Tchuang vang fit courir après lui : et quand il le vit revenir : approchez sans crainte, lui dit-il, vos avis ont fait impression sur mon esprit. Tous ceux qui se sont mêlés jusqu’ici de me faire des remontrances, sans me rien dire de touchant, n’ont travaillé qu’à m’irriter ; aussi leur en a-t-il coûté la vie. Vous tout au contraire, vous ne m’avez rien dit de choquant, et vous m’avez rapporté des exemples également sensibles et frappants : aussi je me rends. L’ordre fut aussitôt donné de laisser la terrasse où elle en était. De plus, Tchuang vang fit publier partout, qu’il regarderait désormais comme ses frères, ceux qui lui donneraient d’utiles avis. Cette conversion opérée par un laboureur fut fort célèbre ; le peuple de Tsou la mit en chansons.


Ce qui fait que communément les princes n’aiment point les remontrances, c’est ou l’amour de leur réputation, ou quelque attachement trop grand, qu’ils ne veulent pas quitter : ou ces deux causes jointes ensemble. Il n’est point de prince assez méchant, pour renoncer entièrement au soin de sa réputation, Ceux qui s’abandonnent aux plus grands désordres, seraient bien aises qu’on l’ignorât. Les remontrances leur font connaître qu’ils passent pour ce qu’ils sont : c’est pourquoi ils les haïssent. C’est ce qui se vit anciennement dans Kié et Tcheou, et ce qui s’est vu depuis dans d’autres. Quelquefois un prince a un attachement qu’il ne se sent pas disposé à rompre ; quoiqu’il n’ignore pas qu’on le connaît, et ce qu’on en pense, il ne veut pas qu’on le lui dise ; cette vérité l’importune. Tel fut Hien kong prince de Tsin, qui ne pouvait vivre sans Li ki sa seconde femme. Tel fut aussi Hoen kong prince de Tsi, qui ne trouvait nul mets à son goût, s’il ne lui venait d’Y yn. Quant aux faiseurs de remontrances, il y en a aussi de deux sortes. Les uns se proposent tellement de corriger le prince, qu’ils prennent garde en même temps à ne point troubler l’État, et à ne point se perdre eux-mêmes. Dans cette vue ils ont soin de prendre leurs temps et leurs mesures, d’user d’expressions et d’employer des tours, qui n’aient rien de trop fort. Ainsi en use Kao chou, pour réconcilier Tchuang kong[23] avec la reine sa mère ; Tchang tang, pour inspirer à Ouen cheou[24] de l’affection pour ses proches. Tchang tse fang, pour maintenir le prince héritier contre les intrigues de la concubine Tsi[25] et pour épargner à Kao ti[26] deux autres fautes.

D’autres faiseurs de remontrances, sans s’embarrasser des suites, soit par rapport à l’État, soit par rapport à leur personne, ne songent qu’à se faire un nom et ne gardent aucun ménagement : s’ils étudient leurs termes et leurs tours, ce n’est que pour choisir les plus forts et les plus frappants. Ainsi en usèrent en leur temps Li hien yun[27], et le grand censeur Lieou. Quiconque imite ces derniers, peut bien compter à la vérité d’avoir un nom dans l’histoire, mais il ne peut guère espérer d’autre fruit de ses remontrances, que de s’attirer la colère et l’indignation du prince.


DU GOUVERNEMENT


Tse tsan ministre de Tchin étant malade de la maladie dont il mourut, dit à Tai chou : vous me succéderez infailliblement. Je suis bien aise avant ma mort, de vous donner un avis. La douceur et l’indulgence peut quelquefois réussir ; mais c’est quand elle est soutenue d’une vertu éminente et reconnue, sans cela il est plus sûr d’user de quelque sévérité. Le feu est un élément actif et violent : chacun le craint ; et pour cela même il fait périr peu de gens ; au lieu qu’il en périt une infinité dans l’eau, qui paraît céder aisément, et n’avoir rien de si redoutable. Prenez-y garde. Ne gouverner que par la douceur, c’est une chose bien difficile. Au bout de quelques mois, Tse tsan étant mort, on mit en sa place Tai chou : celui-ci n’eut pas d’abord le courage de vaincre son naturel, et d’user de sévérité. Mais bientôt il vit lui-même que sa douceur seule avait tout gâté. Alors se rappelant l’avis de Tse tsan, et reconnaissant sa faute. Mon maître, s’écria-t-il, si j’avais d’abord profité de vos conseils, les choses n’en seraient pas venues là. Mais il y a encore du remède : il changea donc de conduite, et ce changement lui réussit.

En effet, dit sur cela Confucius, un gouvernement de pure bonté rend souvent les peuples insolents : il faut de la rigueur pour les réprimer : la sévérité toute pure les accable et les irrite ; la bonté doit aussi avoir son lieu. C’est le juste tempérament de l’une et de l’autre, qui fait un gouvernement heureux et tranquille. Les deux grands ressorts du gouvernement sont la vertu et la fermeté. Les princes du premier ordre n’emploient guère que le premier. Ils usent peu du second : d’autres moins parfaits usent à peu près également de l’un et de l’autre. Enfin il y a des princes, qui font leur fort de la rigueur, et comptent peu sur la vertu.

Quelque différence qu’il y ait entre ces trois espèces de gouvernement, il est vrai de dire en général, qu’aucun ne réussit sans employer ces deux ressorts. Le premier soutient les peuples dans la pratique du bien. Le second punit leurs fautes, et empêche d’y retomber. Les princes, pour animer à la vertu, outre l’exemple qu’ils en donnent, ont divers moyens de faire connaître à leurs sujets le cas qu’ils en font. De là naissent les récompenses, dont il y a bien des espèces. De même ils ont différentes manières de témoigner de l’horreur du vice. De là naissent les châtiments. Rien de plus important pour un État, que ce sage tempérament de châtiments et de récompenses. Les fautes du prince en ce genre ont ordinairement de grandes suites. Le Chu king dit : Je l’ai souvent ouï répéter, que ces deux points importants doivent entièrement occuper un souverain.

Avez-vous vu toucher le nu kin[28] ? Faites-vous attention, que si l’on donne trop de mouvement aux grandes cordes, les petites sont inutiles, et l’harmonie n’est plus si belle ? C’est ainsi qu’il en arrive dans le gouvernement d’un État.

Une réputation trop subite et trop brillante en matière de gouvernement, ne s’étend pas loin, et dure peu. Tel a depuis longtemps dans tout l’empire une réputation constante : c’est sans beaucoup de bruit, et peu à peu qu’il se l’est acquise. Aussi est-ce ce que le proverbe dit : ce cheval prompt à galoper au sortir de l’écurie, n’est pas de ceux qui font cent lieues d’une traite. Avoir plus de réputation que de mérite, obtenir du prince des récompenses bien au-dessus des services qu’on a rendus, ce sont deux choses plus à craindre, ce me semble, qu’à souhaiter.


Hoen kong, roi de Tsi ayant pris Koan tchong pour ministre, lui dit un jour : mon ambition serait de voir mon gouvernement établi de telle sorte, qu’il n’y eût personne, même parmi le plus petit peuple, qui ne fût content, et qui ne dît que tout va bien. Croyez-vous qu’on en puisse venir là ? Oui, dit Koan tchong, je crois que cela se peut ; mais ce n’est pas en gouvernant suivant les règles d’une véritable sagesse. Pourquoi ?, demanda le roi. Par la raison, dit Koan tchong, qu’un petit bout de corde ne peut suffire pour tirer de l’eau d’un puits profond. Même entre les gens éclairés il y a différents ordres, dont les uns sont beaucoup au dessous des autres. A plus forte raison, la multitude ne peut atteindre aux sublimes vues du vrai sage. Aussi n’est-il pas nécessaire qu’elle aille jusqu’à ce degré de perfection. Il suffit, et même il est à propos qu’elle sente que ceux qui gouvernent, ont des vues infiniment supérieures. Elle en est plus docile et plus soumise. Vouloir conduire le peuple comme par la main, et lui porter, pour ainsi dire, le morceau jusqu’à la bouche, c’est le gâter. Il faut seulement le tenir dans l’ordre, veiller à sa sûreté, et le faire paître, comme un berger fait paître son troupeau. Il ne faut à l’égard des peuples ni tyrannie, ni dureté : mais aussi ne faut-il pas craindre de le conduire, et de le faire agir. Avant que de publier une ordonnance, la faire courir de porte en porte, pour mendier des approbations, ce serait une méthode dangereuse. On examine ce qui convient : on l’ordonne en général à tout le monde : les sages l’approuvent, les autres le suivent. Cela suffit, et c’est ce qu’il y a de mieux.


Le même Hoen kong étant un jour à la chasse, et suivant seul loin de sa suite un cerf qu’on avait lancé, fit rencontre d’un bon vieillard dans une vallée assez agréable. Il demanda au vieillard, comment ce lieu s’appelle-t-il ? On l’appelle, dit le bon homme en souriant, la vallée du benêt vieillard. D’où lui vient ce nom ? reprit le roi. De moi-même, dit le vieillard. Comment donc, reprit le prince, vous avez la physionomie spirituelle, et vous ne paraissez rien moins que benêt. Voici l’histoire, dit le vieillard, puisque vous la voulez savoir. Ma vache avait fait un veau : quand il fut grand je le vendis, et j’en achetai un poulain. Certaines gens du voisinage dirent, comme en se moquant de moi : cela est impertinent, jamais vache n’a produit poulain, il faut exterminer ce monstre. Ils le saisirent, et l’emmenèrent, et moi je pris patience, et les laissai faire. On sut cette histoire dans tout le hameau, et chacun dit, ô le benêt ! Voilà pourquoi ce lieu s’appelle la vallée du benêt vieillard. Tu l’es certainement, dit Hoen kong : pourquoi céder ainsi ton poulain ?

Le lendemain Hoen kong étant de retour, et Koan tchong étant venu à l’audience, il lui raconta cette aventure, comme pour s’en divertir avec lui. Mais Koan tchong d’un air sérieux et même un peu triste, prit la chose tout autrement. Croyez-moi, prince, dit-il, il n’y a point ici à rire ; le récit du villageois est une leçon pour vous et pour moi. Si Yao régnait ici, la raison et la justice y règneraient : on ne se ferait point un jeu d’enlever ainsi le bien d’autrui ; si ce vieillard a pris patience, et a laissé voler son poulain, sans s’en plaindre, comptez que ce n’est point par bêtise. Il faut qu’il sache qu’aux tribunaux on ne peut obtenir justice. Retirons-nous, prince, pour quelque temps, et pensons sérieusement à examiner jusqu’où va le mal, pour y remédier efficacement. Confucius trouvait beau ce trait de Koan tchong, et recommandait à ses disciples de ne le pas oublier.


Kang tse régnant dans la principauté de Lou, un père et son fils s’accusèrent mutuellement en justice. L’affaire étant allée jusqu’au prince, il prononça qu’il fallait faire mourir le fils. Confucius s’y opposa, disant qu’il n’était pas temps de punir ainsi les fautes avec la dernière rigueur. Ces pauvres gens, ajouta-t-il, sont depuis longtemps sans instruction, et par conséquent peu éclairés sur leurs devoirs. Ce fils n’a sans doute point conçu tout ce qu’il y a de mal à venir accuser son père. C’est au prince et à ceux qui le gouvernent, qu’il faut s’en prendre : s’ils faisaient bien leur devoir, et surtout s’ils étaient tous vertueux, on ne tomberait point dans de semblables fautes. Quoi donc, dit Kang tse pour appuyer son jugement, la piété filiale étant, de l’aveu de tout le monde, le point fondamental du gouvernement, arrêter par la mort d’un homme les désordres contraires à cette vertu, n’est-ce pas une chose permise, et même nécessaire ? Je dis, prince, répondit Confucius, que dans les circonstances présentes, il y aurait de la cruauté. Procurez à votre peuple l’instruction dont il a besoin. Ajoutez à cela le bon exemple. Vous punirez ensuite avec rigueur ; et ceux que vous punirez, sauront bien qu’ils le méritent. Cette muraille n’a qu’un gin[29] de haut : cependant dans tout votre royaume il ne se trouvera pas un seul homme, qui puisse tout à coup et sans échelle, monter dessus. Au contraire il n’y en a presque point qui ne puisse peu à peu arriver au sommet de cette montagne, cent fois plus haute que la muraille. Dans l’état où est votre peuple, la charité, la justice, ces deux vertus principales, et conséquemment les autres sont par rapport à lui comme une muraille escarpée. Est-il temps de faire un crime à quiconque n’y monte pas ? Donnez le temps aux peuples, dit le Chi king, et procurez-leur les moyens de reconnaître leur aveuglement, et leurs méchantes coutumes.


Le roi de Chang s’entretenant avec Confucius, lui dit : voici quels sont mes désirs. Je voudrais être à la tête de plusieurs princes, voir ma cour en bon ordre et fournie de bons officiers ; tenir mon peuple toujours tranquille et content, voir les gens de lettres s’appliquer à être utiles à l’État, et les saisons bien réglées. Si vous croyez que réellement tout cela soit possible, que pourrais-je faire pour y parvenir ? Confucius répondit : j’ai paru devant divers princes : ils m’ont tous fait des questions, mais aucun ne m’en a tant fait que vous. Je réponds cependant qu’à mon avis, tout cela est assez possible. Voici comment. Pour le premier article il suffit, dans l’état où je vois les choses, de contracter alliance avec vos voisins, sincèrement et de bonne foi. Pour le second, il faut être bon et libéral à l’égard de ceux qui vous approchent. Pour le troisième, ne maltraiter jamais un innocent, et punir sans rémission les coupables. Pour le quatrième, avancer les lettrés qui ont du mérite, et en laisser peu sans emploi. Pour le cinquième, honorer Tien, et respecter les esprits. Vous avez raison dit le roi, il n’y a rien en cela qui ne soit faisable.


Tong ngan yu étant nommé intendant du territoire de Tsin yang, pria Kien lao de lui donner en peu de mots quelque importante leçon sur le gouvernement des peuples. Kien lao répondit par ces trois mots : zèle, bonne foi, courage. Tong ngan yu le pria de s’expliquer un peu plus. Kien lao répondit : zèle et attachement pour le prince que vous servez ; bonne foi et droiture à soutenir les ordres que vous aurez donnés, et les personnes que vous aurez employées : courage et fermeté contre les méchants, de quelque rang qu’ils puissent être. Cela est net, dit Tong ngan yu, et j’en conçois l’importance.


Mi tse hien intendant du territoire de Tan fou, passait une partie de son temps à toucher son kin[30], et ne se donnait en apparence aucun mouvement. Cependant tout était dans l’ordre, et jamais les choses n’allèrent mieux. Ou ma ki lui succéda. Il maintint assez bien le bon ordre mais ce fut en se donnant jour et nuit beaucoup de peine. Ils se rencontrèrent ensuite tous deux. Ou ma ki dit à Mi tse hien : quand vous étiez à Tan fou, vous vous divertissiez presque tout le jour, et vous vous faisiez un jeu de votre intendance. Cependant à votre départ j’y trouvai tout en très bon ordre. Pour moi, je me suis donné bien des peines ; et tout ce que j’ai pu faire, a été de ne rien gâter. D’où vient je vous prie, cette différence ? C’est que moi, dit Mi tse hien en souriant, j’usais modérément de mes forces, et je faisais agir celles d’autrui ; vous, vous ne faisiez agir que les vôtres. En effet, les gens du pays les comparant l’un à l’autre, disaient, Mi tse hien est ce qui s’appelle un habile homme ; Ou ma ki n’en approche pas.


Tse kong nommé magistrat de Sin yang, avant que de partir pour s’y rendre, vint prendre congé de son maître Confucius. Celui-ci lui dit assez gravement : Prenez garde qu’étant en charge, il ne vous échappe ni violence, ni oppression, ni cruauté, ni larcin. Moi ? répondit Tse kong tout surpris, moi qui vous ai pour maître dès ma plus tendre jeunesse, je serais capable de pareils excès ? Serait-il donc bien possible que vous eussiez de moi une si méchante opinion ? — Vous n’avez pas bien pris ma pensée, dit alors Confucius d’un air plus ouvert. Il y a plus d’une espèce de violence et d’oppression, de cruauté, et de larcin. Les emplois qui dépendront de vous, donnez-les à des gens habiles et vertueux : les en priver en y mettant ou en y laissant les méchants et les gens qui y sont peu propres, ce serait violence. Permettre que des gens qui ont quelque habileté et même quelque vertu, s’en prévalent, pour accabler ceux qui en manquent ; ou bien vous-même en user ainsi, ce serait oppression. Être peu exact et peu attentif à instruire et à diriger vos subalternes, et être cependant sujet à la colère, et très prompt à les punir, ce serait cruauté. Vous attribuer ce qu’un autre aurait fait de bien et lui en enlever la gloire, ce serait larcin et ce larcin même n’est pas si rare parmi ceux qui passent pour honnêtes gens. Croyez-vous donc que, pour être coupable de larcin, il faille avoir pris les habits ou l’argent d’autrui ? Souvenez-vous bien de ce qu’on dit : un bon magistrat respecte les lois, et les doit garder à l’avantage des peuples. Un méchant fait servir ces lois à l’oppression de ces mêmes peuples. Rien n’est plus vrai. De là tant de murmures et d’imprécations. Équité, désintéressement, deux points essentiels. Ils sont du devoir du magistrat, et ils sont aussi sa sûreté. Laisser tomber ce que les autres font de bien, ou le cacher, c’est mal fait. Mais découvrir et publier leurs défauts, c’est encore faire plus mal. Jamais on ne perd à faire valoir ce que chacun a de bon, et communément on y gagne. Au contraire on ne gagne rien à publier les défauts d’autrui, et presque toujours on s’en trouve mal. Aussi le sage ne parle-t-il qu’avec beaucoup de circonspection. Faites y attention, et soyez bien persuadé qu’en préjudiciant à un autre, on ne gagne rien pour soi-même.


Yang tchu étant un jour avec le roi de Leang, discourait sur le gouvernement des États. Il avança et soutint que c’était une chose fort facile. Mon maître, lui dit le roi, vous n’avez qu’une femme et une concubine, et je sais que vous ne sauriez les gouverner. Cependant, à vous entendre, le gouvernement d’un État serait pour vous une bagatelle. Prince, répondit Yang chu, tout cela est vrai, et ne se contredit point. Un seul berger, la houlette en main, conduit avec succès cent brebis : que deux bergers veuillent en conduire une[31], ils auront de la peine à y réussir. Mais ne savez-vous pas ce qu’on dit si communément : les grands instruments de musique ne valent rien pour des vaudevilles ; les grands poissons nagent en grande eau. Tel qui échoue dans de petites choses, peut réussir dans les plus grandes.


Hoen kong demanda un jour à son ministre Koan tchong, ce qui était le plus à craindre dans un État. Koan tchong répondit : Prince, à mon avis, rien de plus à craindre que ce qu’on appelle rat de statue. Hoen kong n’entendant pas l’allégorie, Koan tchong la lui expliqua. Vous savez qu’en bien des endroits on érige des statues à l’esprit du lieu. Ces statues de bois sont creusées en dedans et colorées en dehors. Un rat a-t-il pénétré dedans, on ne sait comment l’en chasser. On n’ose y employer le feu, de peur qu’il ne prenne au bois. On n’ose mettre la statue dans l’eau, de peur de détremper les couleurs. Ainsi le respect qu’on a pour la statue, met à couvert le rat. Tels sont à peu près dans un État les gens sans mérite et sans vertu, qui ont la faveur du prince. Ils gâtent tout : on le voit, et on en gémit ; mais on ne sait comment s’y prendre pour y apporter remède.


Ki tse dans un de ses voyages, passa par le royaume de Tsin ; à peine y eût-il mis le pied, qu’il s’écria en soupirant : O que l’oppression est grande en ce royaume ? Entrant ensuite dans la capitale, il s’écria du même ton : O que ce royaume est épuisé ! Enfin ayant vu le roi et la cour : O que le trouble et la révolte, dit-il, ne sont guère éloignés ! Alors ceux qui étaient à sa suite, lui dirent : vous ne faites que d’arriver dans le royaume de Tsin ; comment prononcez-vous sur tout cela d’une manière si décisive ? Voici pourquoi, répondit Ki tse : en entrant sur les terres de Tsin, j’ai remarqué bien des champs en friche, le reste est assez mal cultivé : j’ai vu en même temps qu’on travaillait en divers endroits à des ouvrages fort inutiles. De là j’ai conclu que les peuples sont opprimés par des corvées. Entrant dans la ville capitale, j’ai pris garde que tout ce qui était bâti de nouveau était chancelant, au lieu que les anciens édifices sont très solides. C’est sur cela que j’ai dit : le royaume est épuisé. Étant allé à la cour, j’ai vu un prince qui n’a des yeux que pour regarder çà et là, et qui n’ouvre pas la bouche pour faire la moindre question. J’ai remarqué aussi dans ses ministres et ses grands officiers beaucoup de hauteur et d’orgueil. Cependant ils sont tous muets sur ce qui regarde le bien commun, et il n’y en a pas un d’eux qui donne au prince le moindre conseil. C’est ce qui me fait conclure que le trouble et la révolte ne sont pas loin.


Dans cette compilation de Tang king tchuen après le titre du gouvernement, il y a un titre des reines. Il comprend sous ce nom les épouses et les concubines des empereurs ou des rois. En parcourant les histoires, il prétend que les femmes ont eu grande part à la décadence ou à la ruine de presque toutes les dynasties. Ce Tang king tchuen emploie sous ce titre trente bonnes pages ; mais chaque trait d’histoire n’y est qu’indiqué : c’est pourquoi l’on n’en a rien traduit.

Sur la fin il dit que Tai tsong second empereur de la dynastie Tang, partie pour épargner la dépense, partie aussi par compassion, après avoir fait le choix de quelques femmes de son palais, fit sortir toutes les autres, et permit qu’on les mariât. Il diminua à proportion le nombre des eunuques du palais, de sorte qu’il en sortit en tout trois mille personnes et davantage.

Tang king tchuen cite Tchang pong ki, lequel ayant recherché en quel temps ont commencé les petits souliers et les petits pieds, tels que les ont les femmes chinoises, prétend que cet usage n’est point de la première antiquité ; il tire sa principale preuve de ce qu’il n’est fait nulle mention des petits pieds des femmes, ni de leurs petits souliers recourbés, dans des recueils de vers et de chansons, qui sont du temps qu’on appelle les six dynasties, quoiqu’on y trouve dans le dernier détail tout ce qui était censé donner de la grâce au sexe.




DES FILLES DES EMPEREURS.


Tai tsong, second empereur de la dynastie Tang, donna une de ses filles en mariage au fils de Ouang kouei, alors président de la cour des rits. Ouang kouei recevant chez lui cette princesse, lui dit : les rits prescrivent à une bru la manière de se présenter devant un beau-père et sa belle mère. A la vérité dans ces derniers temps, où les plus louables coutumes s’abolissent insensiblement, on n’a pas fait observer cet usage aux princesses en les mariant ; mais nous avons aujourd’hui un empereur très éclairé, qui sait de quelle importance il est que les rits soient en vigueur, et qui souhaite qu’on les observe. Ainsi, princesse, trouvez bon que nous vous recevions comme une bru doit être reçue : ce n’est point par esprit de vanité, ni pour notre honneur particulier que nous agissons de la sorte, c’est par zèle pour les rits, et parce que de leur observation dépend le bien des familles et des États. Aussitôt lui et sa femme prirent le haut de la salle, et s’étant tous deux assis, la princesse, nouvelle bru, la serviette sur le bras, leur donna d’abord à laver, puis leur servit à manger : après quoi ils se retirèrent. La chose ayant été rapportée à Tai tsong, il l’approuva fort, et régla que dans la suite, les princesses qu’on marierait, en feraient autant.


Hiao vou, un des empereurs de la dynastie Song, sachant que les princesses qu’on mariait, se rendaient insupportables dans les familles où elles entraient, chercha les moyens d’y remédier. Il en prit un entr’autres assez singulier. Ayant destiné une de ses filles à Kiang min, fils de Kiong chin, que sa vertu et ses services avaient élevé aux plus grands honneurs, il ordonna secrètement qu’on dressât au nom de Kiong chin une forte représentation, où l’on mît dans tout son jour la conduite de ces princesses, et dont la conclusion fût qu’il s’excuserait de recevoir pour épouse celle qu’on lui présentait. L’écrit en effet fut dressé et présenté à l’empereur. Le voici tel qu’il est rapporté dans Tang king tchuen.

Prince, Votre Majesté a eu la bonté de me destiner la princesse Ling hai[32]. C’est une grâce peu commune, et que je n’avais aucun lieu d’attendre. Cependant je ne puis dissimuler que j’ai reçu cet ordre avec autant de trouble et de tristesse, que de reconnaissance et de respect. Mon indignité personnelle, encore plus que ma naissance, m’éloigne d’une si haute alliance. Ce qui me convient, c’est une personne du commun, et non pas une princesse. Les gens de ma sorte, quoique peu riches, ont à peine pris le bonnet, qu’ils sont mariés. Ils en sont quittes pour quelques présents de peu de valeur, et l’on n’en voit point de si pauvres, qu’ils aient peine à contracter une alliance honnête et proportionnée, dans laquelle ils vivent heureux et contents. Au contraire je fais réflexion que ceux qui ont épousé des princesses, ont vécu, du moins la plupart, dans le chagrin et dans l’amertume. C’est pourquoi, bien que je sache estimer comme je dois, l’honneur que me fait Votre Majesté, je suis si éloigné de m’en applaudir, que si je ne pouvais m’en défendre, je crois que je cesserais de vivre. Pardonnez, Grand roi, à ma simplicité et à ma franchise. Je suis fondé à penser et à parler ainsi sur bien des exemples, que notre histoire me fournit. Sous les Tsin on vit Ouang tun, Hoen ouen, et Tchin tchang, épouser chacun une princesse. C’étaient gens issus de familles très anciennes, également illustres et puissantes. Ces trois hommes avaient aussi de très belles qualités et un mérite reconnu. Cependant quel fut le fruit de ces alliances ? Ouang tun et Hoen ouen, auparavant les plus braves et les plus estimés de tous les jeunes seigneurs de la cour, s’abâtardirent à l’abri de la faveur que leur procurait ce mariage, ils vécurent dans une indolence peu séante à leur rang, et moururent dans le mépris. Pour Tching tchang le joug lui parut si pesant, qu’il contrefit le fol pour s’en délivrer. Depuis on a vu Tse king se brûler les pieds, pour éviter une pareille alliance ; Ouang yen, tout délicat qu’il était, se jeter tout nu au travers des neiges, et fuir celle à laquelle on l’avait lié ; Holi, qui égalait en beauté Long kong, se précipiter de désespoir dans un puits ; Lie tchuang, se frotter exprès les yeux, jusqu’à devenir presque aveugle ; Yn tchong, s’exposer aux derniers supplices, et ne les éviter qu’avec peine. Ce n’est pas que ces derniers manquassent de sens et de résolution : mais la qualité et l’autorité de leurs princesses les accablait : ils ne pouvaient porter leurs plaintes à l’empereur, la porte leur était fermée : ils avaient à dévorer seuls les derniers chagrins : et leur condition était bien pire que celle des derniers esclaves.

Pouvoir aller et venir, visiter ses amis et les recevoir chez soi, c’est une liberté commune à tout honnête homme. A-t-on épousé une princesse ? C’est madame qui va et vient à sa fantaisie : point de temps marqué pour son retour : plus de règle dans la maison. Il faut que le mari renonce à traiter jamais ses amis, et presque à tout commerce avec ses parents. Si quelquefois la princesse de bonne humeur, s’avise de le traiter un peu moins mal, d’abord une vieille nourrice fronce les sourcils, une bonzesse la seconde, toutes deux représentant à madame, qu’elle ne sait pas tenir son rang, et qu’elle gâte tout. Elle a de plus à sa suite une vile troupe d’eunuques, qui n’ont ni esprit, ni dextérité, ni politesse, qui font tout au hasard, et sans raison, qui parlent à tort et à travers, sans examiner ce qu’ils disent. Voilà le conseil de la dame. La nourrice prétend que son âge lui donne droit de haïr à mort quiconque entamera son crédit. La bonzesse fait la savante, et dit tant de choses sur l’avenir, qu’il est impossible que le hasard n’en vérifie une partie. A ces deux compagnes ordinaires, survient quelquefois une vieille diseuse de bonne aventure, surtout à la fin des repas, pour en attraper les restes. C’est au pauvre mari de prendre patience : encore heureux s’il n’avait rien de plus fâcheux à souffrir.

Un de ses grands embarras, c’est de prendre son parti pour voir madame, ou souvent, ou rarement. Il ne sait comment s’y prendre pour contenter en ce point les caprices de sa princesse. Se présente-t-il souvent ? on refuse de l’admettre : l’admet-on ? il ne sort pas quand il veut. Laisse-t-il madame là ? Elle se croit méprisée et devient furieuse. Prend-il congé après l’avoir vue ? Il va, dit-elle, voir quelque autre. Pour madame, elle sort à son gré, et revient quand il lui plaît, quelquefois bien avant dans la nuit, quelquefois même au point du jour. Tantôt elle passe la nuit à jouer des instruments : tantôt elle est tout le jour les bras croisés devant un livre. Sa vie à proprement parler n’est qu’une suite de caprices. Nos rits ne défendent point d’avoir quelques concubines. On n’est point censé par là faire injure à son épouse. Si cette épouse est une princesse, il ne faut pas y penser, elle se croirait outragée, et ne le pourrait souffrir. Au moindre bruit, à la moindre apparence, au moindre soupçon, on voit sortir de l’appartement de madame quelque jeune esclave effrontée, qui vient espionner le mari. S’il reçoit une visite, et que la conversation dure un peu de temps, les vieilles viennent écouter pour tout redire à madame. Ce sont des soupçons étranges.

Enfin, ce qui rend encore plus insupportables ces princesses mariées çà et là, c’est qu’elles se vont voir souvent. L’entretien dans ces visites roule toujours sur les maris. Son extraction, ses manières, sa conduite, tout y est mis sur le tapis. Elles se donnent mutuellement des leçons de fierté et de jalousie : et quand quelqu’une de son fond serait raisonnable, et aurait un bon naturel, elle devient bientôt semblable aux autres. Aussi ceux qui jusqu’ici ont épousé des princesses, auraient bien voulu s’en dispenser. Ceux qui n’ont pu l’éviter, s’en sont presque tous fort mal trouvés. Le pauvre Ouang tsao surtout, en a été un triste exemple. Quoique ce fût un grand homme, également savant et brave, il fut pour une bagatelle indignement livré aux tribunaux, et mourut honteusement. Ton noan mourut de pur chagrin et dans la fleur de l’âge. Tant d’autres ont eu à peu près le même sort, qu’il serait trop long de les rapporter.

De plus, quand nous prenons une femme, ce que nous nous proposons principalement, c’est d’en avoir des enfants. Rien de plus contraire à cette fin, qu’une jalousie outrée : et l’on a vu par expérience, que ceux qui ont épousé des princesses, outre tous leurs autres chagrins, ont eu la plupart celui de mourir sans postérité. Qui suis-je moi, pour me flatter de pouvoir éviter toutes ces disgrâces ? Je n’ai donc garde d’y exposer et ma personne et ma famille. Ceux qui ont subi ce joug, y ont presque tous succombé. Si quelques-uns s’y sont soumis sans réplique, et l’ont souffert avec patience, c’est que vu les dispositions de la cour, ils ne pouvaient et n’osaient y faire passer d’abord leurs excuses, ni ensuite y porter leurs plaintes. Pour moi j’ai le bonheur de me trouver sous un prince éclairé, juste, débonnaire, qui n’a point d’autre règle de ses actions que la pure et droite raison, et qu’aucune affection ne préoccupe ; Ainsi je lui décharge mon cœur.

Grâces à Votre Majesté ma famille est suffisamment élevée ; mon principal soin doit être de la soutenir dans l’état où elle est, et d’en prévenir la décadence. C’est ce que j’ose espérer de pouvoir faire sous un règne si heureux. Que si je puis espérer avec le temps de grands emplois et de plus hauts titres, je suis bien aise d’y parvenir par mon désintéressement, par mes talents, par mon assiduité, et mes services : je vous avoue franchement, grand roi, qu’il serait peu de mon goût de les devoir à l’alliance, dont vous pensiez m’honorer. Au reste, ma vue, en vous exposant ma peine, n’est pas seulement de vous découvrir mes vrais sentiments, et de pourvoir à ma propre sûreté ; c’est aussi de vous faire connaître les maux que de semblables alliances causent actuellement dans d’autres familles. Je supplie Votre Majesté d’examiner ce qui en est, mais surtout de m’en dispenser. Laissez, je vous en conjure, laissez les petits oiseaux voltiger gaiement avec leurs semblables. Laissez les vermisseaux multiplier en paix leur espèce et tout honorable que m’est votre choix, daignez, s’il vous plaît le révoquer. Que si Votre Majesté refuse d’exaucer mon humble prière, je me couperai plutôt les cheveux, je me mutilerai moi-même, ou m’enfuirai au-delà des mers. L’empereur ayant lu cet écrit, qui s’était fait par son ordre, s’en servit pour faire aux princesses des réprimandes, et s’en divertit en particulier.




Des eunuques, et autres, qui abusent de l’autorité que leur donne la faveur du prince.


DISCOURS DE NGEOU YANG SIEOU
célèbre auteur de la dynastie Song


De tout temps les eunuques en crédit ont été regardés comme une peste de l’État. Ils y sont encore un peu plus à craindre que les femmes, c’est beaucoup dire. Ils sont souples, artificieux, et patients. Ils savent donner adroitement certaines preuves de vertu en choses qui leur coûtent peu, pour se faire estimer du prince. Ils profitent à propos de certaines occasions dans le fond peu importantes, de témoigner à leur maître quelque attachement et quelque fidélité, pour s’attirer sa confiance. L’ont-ils une fois gagnée ? ils se dédommagent : ils conduisent le prince à leur gré, soit par de vaines terreurs, soit par de fausses espérances, qu’ils lui inspirent. Le prince a beau avoir à la cour des gens habiles, vertueux, zélés ; il les regarde comme étrangers, en comparaison de ses eunuques, qui sont toujours près de sa personne dans l’intérieur du palais. Sa confiance est en ses eunuques : ils en savent profiter pour s’accréditer ; et bientôt les officiers du dehors ne sont considérés, qu’autant que les eunuques le veulent. Dès lors les gens de mérite ou se retirent, ou se refroidissent ; et le pauvre prince demeure seul, abandonné à ses eunuques, auxquels il s’est lui-même livré. Ces malheureux l’intimident à chaque moment et se rendant nécessaires, ils établissent de plus en plus leur autorité, ou plutôt leur tyrannie.

Que si le prince ouvre enfin les yeux, et cherche à s’appuyer des officiers du dehors, ceux-ci ne savent alors comment s’y prendre. Temporiser, et user de ménagements, c’est laisser croître le mal ; vouloir y remédier promptement et avec vigueur, c’est tout risquer, ou même tout perdre, le prince étant lui-même comme en otage. Quand les choses en sont venues là, les gens les plus éclairés trouvent leurs lumières bien courtes : il ne leur vient aucune vue qui ne leur paraisse dangereuse, et, pour ainsi dire, impraticable ; si à tout hasard ils tentent quelque entreprise, communément ils échouent, et perdent avec eux le prince et l’État. Le moins qui puisse arriver c’est qu’ils périssent, et donnent lieu par leur mort, à quelque ambitieux de profiter de ces conjonctures, pour former le dessein de se rendre le maître, d’envelopper le souverain dans la cause des eunuques, et de se gagner le cœur des peuples, en exterminant ces canailles. La passion pour les femmes dans un prince est très dangereuse. S’il ne s’en guérit elle le perd et trouble l’État. Mais si le prince se reconnaît, le mal n’est pas sans remède. Au contraire, si par une confiance outrée, il s’est imprudemment livré à ses eunuques, en vain voudrait-il en revenir : il ne le peut plus sans se perdre. L’histoire des Tang le fait bien voir. C’est pour cela que j’ai dit d’abord, que les eunuques accrédités sont encore plus à craindre que les femmes. Peut-on être trop sur ses gardes ?


Tang king tchuen rapporte encore cinq ou six autres discours sur ce sujet : mais ils disent à peu près la même chose. La conclusion d’un de ces discours est, que les eunuques sont nécessaires dans le palais ; que dès les premiers temps il y en a eu ; qu’on ne peut s’en passer ; mais qu’il faut leur tenir la bride courte, punir exactement leurs fautes, donner inspection sur leur conduite à quelque officier de poids, surtout ne leur donner aucune part dans le gouvernement de l’État, bien moins les mettre dans les emplois : c’est ce que l’empereur qui règne aujourd’hui observe exactement.





Discours de Sou tché qui vivait sous la dynastie Song.


Savoir redresser le prince, sans que la paix de l’État en souffre, c’est le chef d’œuvre d’un zèle sage. Il est des temps malheureux, où le prince sans lumières s’attache à des gens sans vertu, et les fait dépositaires de toute son autorité ; alors ce qu’il y a dans l’État d’officiers vertueux et fidèles, voyant que ces méchants renversent tout, voudraient par zèle pour l’État et pour le prince, les délivrer au plus tôt de cette peste. Mais ceux qu’ils souhaiteraient de détruire, ont eu soin de se précautionner : le prince est à eux, et ils sont en sûreté, par le danger qu’il y a de les attaquer. Ceux qui sont assez hardis pour le faire, ou échouent, et ils sont perdus sans ressource, ou ils réussissent, et en réussissant, ils offensent leur souverain, et jettent l’État dans des troubles, qui le plus souvent causent sa ruine. Aussi, dans le Tchun tsiou ceux-là sont traités de rebelles, qui faisaient mourir, sans l’aveu du prince, des gens qui cependant méritaient la mort.

En effet, un homme sage, quelque douleur qu’il ait de voir l’autorité du prince usurpée par d’indignes et de méchants sujets qui l’ont surpris ; et quelque zèle qu’il se sente de remédier à un mal, qui en entraîne avec soi tant d’autres, doit cependant se retenir ; et avant que de rien entreprendre, mesurer si bien ses démarches, que le prince et l’État lui en sachent gré ; quel qu’en puisse être le succès, comment puis-je me le promettre, en exterminant ceux que le prince chérit, qu’il ne juge point coupables, et auxquels il croit même devoir beaucoup ? N’est-ce point empiéter moi-même sur les droits du souverain ? Puis-je ne lui être pas odieux ? Puis-je me présenter devant lui ? Recevra-t-il mes hommages ? Écoutera-t-il mes excuses ? Ce serait un prodige sans exemple.

Ces indignes favoris sont à peu près dans un empire, ce que sont dans le corps humain certaines tumeurs malignes qui viennent quelquefois à la gorge. Ces tumeurs, quoiqu’incommodes, sont trop voisines du gosier pour être coupées. Si quelqu’un par impatience les veut couper, la mort est inévitable. C’est une impatience semblable, qui fit périr les Han et les Tang. Depuis l’empereur Hoen ling jusqu’à l’empereur Hien ti, l’empire se gouvernait, ou plutôt se bouleversait au gré des eunuques. Il n’y avait dans les emplois que des âmes basses, leurs créatures ; heureux les gens de mérite et de vertu, qui pouvaient par la retraite être à couvert de leurs coups ; on les persécutait partout. Tout l’empire en gémissait de douleur, et en frémissait de dépit. Enfin, quelques gens délibérant sur les moyens de remédier à ces maux, conclurent que les eunuques en étant les auteurs, il n’y avait qu’à les exterminer ; que tout serait fini. Teou vou et Ho tsin l’entreprirent, mais sans y réussir : il leur en coûta la vie. Yuen chao l’entreprit ensuite, et en vint à bout : mais cela causa de si grands troubles, que l’empire changea de maître : et ce fut là que finit la dynastie Han.

Il est arrivé la même chose sous les Tang. Les derniers empereurs de cette dynastie s’étaient livrés à leurs eunuques, qui bouleversaient l’État : il n’y avait personne, pour peu qu’il eût de zèle, qui ne le sentît vivement : mais Li chun, Tching tchin, et quelques autres furent les plus impatients et les plus hardis. Ils se liguèrent ensemble pour exterminer les eunuques. Ils échouèrent et périrent. Dans un autre temps Tsoui tcheng prit mieux ses mesures, et y réussit : mais son succès fit périr les Tang, et fut funeste à l’État. C’étaient des tumeurs malignes dans un endroit trop essentiel à la vie, pour être coupées sans danger. On les coupa. La mort s’ensuivit : ou, pour parler sans figure, en exterminant ces favoris sans l’aveu du prince, on viola son autorité souveraine : et tout ce que gagnèrent les vainqueurs, fut de périr avec l’État, qu’ils se flattaient de sauver. Des sujets vraiment zélés et fidèles, ne doivent jamais en venir là. Teou vou et Ho tsin ayant échoué et perdu la vie, on plaignit leur malheur. Pour moi, j’en juge autrement. Ce fut un bonheur pour eux de succomber. En réussissant, ils se perdaient également, et nuisaient beaucoup plus à l’État. N’ai-je donc pas eu raison de dire que savoir redresser le prince, sans que la paix de l’État en souffre, c’est le chef-d’œuvre d’un zèle sage ?





Autre discours du même auteur.


Suivant ce que j’ai déjà exposé, quand des méchants qui sont en faveur se sont emparés de l’autorité, celui qui entreprend de les détruire, est sûr de périr si son dessein vient à échouer, ou bien s’il réussit, il fait périr le prince, et trouble l’État. A ce compte là, dira-t-on, ce désordre, quelque grand qu’il soit, est absolument sans remède. Il faut donc laisser ces méchants jouir en paix de leur malice, ne point penser à les éloigner ou à les détruire, et voir froidement le prince et l’État se perdre, de peur d’offenser l’un, et de troubler l’autre. C’est mal prendre ma pensée. Je l’explique. On dit communément qu’un homme en presse, est tout autrement habile, que quand il ne s’y trouve pas. C’est une maxime de guerre, qu’il ne faut pas tellement serrer un corps d’armée, qu’il n’ait aucune voie pour se débander et qu’il ne faut point que des troupes se hasardent à courir trop loin après des brigands. Cela est fondé sur ce qu’on craint que des gens réduits à l’extrémité ne fassent un dernier effort, et que leur désespoir ne l’emporte, ou que la perte ne soit égale. Ou[33] et Yué sur une barque en danger de périr par la tempête, s’aident mutuellement comme s’ils étaient bons amis. Ces indignes et méchants sujets, qui abusent de leur crédit et de leur faveur, savent assez qu’ils sont haïs et détestés. Ils sentent bien, que si le prince pouvait être informé de l’abus qu’ils font de l’autorité qu’il leur donne, il n’y aurait point de pardon pour eux. C’est ce qui les rend sans cesse attentifs à prévenir un coup si funeste.

D’un autre côté, les gens de mérite haïssant à mort ces indignes favoris, sous lesquels cependant il faut plier, se lient ensemble contre eux, s’animent secrètement les uns les autres, et s’irritent jusque à en venir à un éclat. De sorte qu’il est vrai de dire que bien que les troubles de l’État viennent originairement des premiers, assez souvent les derniers en sont par leur précipitation la plus immédiate cause. Ceux-là sont au dedans et auprès du prince. Ceux-ci ne l’approchent guère, et sont au dehors. On peut donc comparer les uns au maître du logis, et les autres à un étranger. L’étranger doit suivre et ne pas prévenir les démarches de celui chez qui il est. Or c’est à quoi manquent les personnes zélées. Les premiers ont encore cet avantage, qu’agissant au nom du prince, quand ils ordonnent quelque chose, ils parlent clairement et sans biaiser. Le commun du peuple respecte naturellement la volonté du prince. Au contraire le zèle des derniers a je ne sais quel air de révolte, et il ne leur est pas aisé de se faire obéir : aussi en a-t on vu plusieurs en divers temps, qui s’étant déclarés mal à propos, étaient aussitôt abandonnés, et périssaient misérablement.

Ceux qui ont autant de sagesse que de zèle, suivent une meilleure méthode. Pour peu que leur mérite et le rang qu’ils tiennent, leur donne accès auprès du prince, ils en profitent adroitement, pour s’insinuer dans ses bonnes grâces, mais sans éclat et sans bruit. En même temps qu’ils s’étudient à gagner le prince, ils évitent avec encore plus de soin de choquer les favoris. Ils paraissent ne pas voir ce qu’ils font de mal : ils ont pour eux de la complaisance dans l’occasion : ils les louent même à propos, et donnent quelquefois dans des vues qu’ils savent leur plaire, et qui n’ont rien en soi de mauvais. Enfin ils se ménagent tellement, qu’ils ne leur sont point suspects, et qu’ils évitent d’être en butte à leurs artifices et à leur colère. Ils continuent sur ce pied là, jusqu’à ce que ces méchants aveuglés par leur fortune, ou enivrés par quelque passion, se placent eux-mêmes sur le bord du précipice ; et qu’il n’y ait, pour ainsi dire, qu’à les pousser tant soit peu, pour les y faire sûrement tomber. Autant qu’ils ont eu de patience à attendre cette occasion, autant sont-ils attentifs à en profiter. Ils le font sans aucun fâcheux retour, et ils doivent cet heureux succès à la modération de leur zèle, qui a su se réserver pour une favorable conjoncture.

On a coutume de dire, que le sage sans empressement et sans colère, sait exécuter ce qu’il entreprend pour le repos de sa patrie ; et c’est en effet ainsi qu’il en faut user. Car attaquez ou pressez un peu les méchants, ils s’unissent pour se soutenir. Laissez-les tranquilles, ils se désunissent. Chacun d’eux ne pense qu’à soi, ou ils se trahissent mutuellement, ou ils se heurtent les uns les autres. C’est alors qu’il est aisé d’aider le prince à s’en délivrer : le tenter autrement, c’est mal s’y prendre.




Parallèle des deux courtes dynasties Tsin et Souy.


L’illustre dynastie Tcheou étant tombée en décadence, vint ce triste et malheureux temps, qu’on appelle le temps des guerres. Il ne finit qu’à Tsin chi hoang, qui ayant subjugué les autres princes, prit le titre d’empereur, et commença la dynastie nommée Tsin. De même, quoique dans des temps bien postérieurs, la dynastie Tsin étant éteinte, il y eut comme deux empires, l’un au midi, l’autre au nord ; et cela dura jusqu’à Souy ven ti, qui sut réunir les deux ; et alors commença la dynastie Souy. Tsin chi hoang, et Souy ven ti, étaient des princes qui avaient de la bravoure, de l’habileté, des talents, et de l’esprit, beaucoup au-dessus du commun. Leurs commencements eurent quelque chose de plus éclatant, que ce qu’on a vu depuis. Il n’y a qu’à lire leurs expéditions militaires, on verra le soin qu’ils prirent de placer leur cour dans un lieu avantageux et les fortifications dont ils se munirent, pour pouvoir se défendre. On verra aussi qu’étant devenus maîtres de l’empire, ils ne songèrent à rien moins qu’à le perpétuer dans leurs familles. Il arriva qu’il en sortit à la seconde génération. D’où vient cela ? C’est qu’en tout ils s’éloignèrent des règles de l’antiquité. Premièrement, au lieu de se borner à une inspection générale seule digne du souverain, ils voulurent tout gouverner immédiatement par eux-mêmes. En second lieu, ils fondèrent leur gouvernement sur la rigueur et les châtiments, et non sur les lois et sur la vertu. En troisième lieu, ils se privèrent de ce qui pouvait être leur plus ferme appui. Enfin ils confièrent leur héritier à des gens mal choisis, qui n’étaient rien moins qu’attachés à leurs personnes et à leurs familles. Il n’est[34] que trop ordinaire aux souverains de se décharger sur autrui de tout ce que le gouvernement a de pénible, de manquer d’application, et de s’adonner à leurs plaisirs. Quand le souverain qui est à la tête est de ce caractère, tout le corps de l’État s’en ressent et c’est par là communément qu’on voit tomber les plus grands empires.

Les deux princes, dont je parle ici, sont une exception en ce genre : c’est par une voie toute contraire, qu’ils ont commencé de se perdre. Toujours dans la crainte que quelqu’un à leur exemple ne pensât à devenir maître, ils voulurent, pour parer à ce malheur, régler et décider tout par eux-mêmes, jusqu’aux moindres bagatelles. Leurs ministres et leurs autres officiers n’avaient aucune autorité, ni aucune part au gouvernement. Ils expédiaient quelques dépêches, et c’était tout. Toujours traités avec fierté, s’ils venaient à déplaire au prince, il étaient aussitôt punis d’une manière honteuse et dure. Aussi s’embarrassaient-ils peu d’autre chose, que de leur propre sûreté. Ils touchaient leurs appointements, se ménageaient de leur mieux, pour éviter de choquer le prince, et lui laissaient ignorer les choses les plus importantes.

La manière de gouverner de nos anciens était fondée sur la vertu. Ceux mêmes d’entre eux qui avaient employé la force des armes pour parvenir à l’empire le gouvernaient selon les lois et la justice, avec douceur et avec bonté. Cette belle manière de gouverner leur attachait tellement le cœur des peuples, qu’ils les trouvaient bientôt dociles à leurs instructions. De là naissaient la paix, l’union, le zèle, et la réformation des abus. C’est cette manière de gouverner, qui conserva si longtemps l’empire dans nos trois anciennes dynasties.

Les deux princes, dont je parle, s’écartèrent de cette voie. Toujours inquiets par une crainte outrée de perdre ce qui leur avait tant coûté, ils changèrent les lois selon leur génie. Ce ne fut que soupçons, que recherches, et que rigueur. Chi hoang surtout fut si cruel, qu’il se rendit abominable. Aussi au premier signal que donna certain Tchin, la révolte fut générale, et l’on vit finir bientôt la dynastie Tsin.

Souy ven ti quoique moins cruel, suivit la méthode de Chi hoang, et perdit tout par la même voie. Si ces deux princes devenus maîtres, chacun en son temps, avaient gouverné avec justice et bonté, suivant la méthode des anciens, ils se seraient attachés leurs sujets : et quand leurs descendants auraient eu quelques gens contraires, ils auraient été soutenus par le grand nombre, et n’auraient pu tomber si subitement. Nous trouvons dans l’antiquité, qu’à peine le chef d’une famille était monté sur le trône, qu’il partageait, pour ainsi parler, son empire avec ses parents. Il leur assignait des États dont il les faisait vang ou heou[35]. C’était comme autant de remparts qui fortifiaient la maison régnante. C’est ce qui fit régner si longtemps les dynasties Chang et Tcheou. Chi hoang prit une autre route. La dynastie Tcheou étant sur son déclin, et le beau gouvernement des premiers empereurs, n’y étant plus en vigueur, les princes tributaires, sans égard pour l’empereur, s’étaient faits naturellement de fréquentes guerres ; et c’est ce qui avait achevé de perdre enfin cette dynastie. Chi hoang devenu seul maître, ne fit attention qu’à leurs divisions, de peur d’éprouver un pareil inconvénient, il ne fit ni vang ni heou, et ses parents les plus proches demeurèrent simples particuliers : aussi quand vinrent les révoltes, il ne se trouva personne qui s’intéressât à le soutenir. C’est pourquoi cette dynastie commencée avec tant d’éclat, périt en très peu d’années. Souy ven ti fit en son temps comme Chi hoang. Sa maison eut aussi le même sort.

Enfin comme c’est une chose capitale, que le choix de ceux à qui l’on confie l’héritier de la couronne, on ne peut trop prendre garde à choisir des gens qui soient bien sains ; Vou vang choisit Tcheou kong pour son fils Tchin vang ; Vou ti choisit Ho kuang pour Tchao ti. Ce choix fut sage et réussit. Il n’en arriva pas de même à Chi hoang. Son fils aîné nommé Fou sou, ayant pris un jour la liberté de lui faire une remontrance, quoiqu’elle fût respectueuse et juste, Chi hoang se mit en grosse colère, et le relégua fort loin au nord. Bientôt Chi hoang attaqué de toutes parts, et se voyant prêt de mourir, rappela son fils mais il le confia mal à propos à Tchao kao. Celui-ci, sujet infidèle, ne pensa qu’à ses intérêts particuliers. Il intrigua avec Li se. Fou sou ne succéda point à son père, ce fut son cadet nommé Eul chi, qui acheva de tout perdre. Yong fils aîné de Souy ven ti eut le même fort que Fou sou. Son père, sur quelques rapports qu’on lui fit, le tint longtemps en prison. A la mort il l’en fit sortir, et le confia au traître Kuang, qui garda à l’extérieur un peu plus de mesures avec Yong qu’on n’avait fait avec Fou sou, mais qui dans le fond le livra aussi au parti contraire. Il y a eu mille ans et plus entre les Tsin et les Souy : mais autant qu’ils ont été éloignés pour le temps, autant ont-ils eu de rapport dans tout le reste. La dynastie des Han succéda à celle des Tsin, elle eut plus de vingt empereurs, et régna plus de 400 ans. La dynastie des Tang suivit celle des Souy, elle eut vingt empereurs, et régna plus de 289 ans ; de sorte que l’on pourrait dire que les Tsin et les Souy, ne furent, à proprement parler, que comme les avant-coureurs de Han et de Tang, ceux-ci ayant duré fort longtemps, et ceux-là n’ayant duré que très peu d’années.

Les prospérités et les calamités présentes ont leurs causes dans les temps antérieurs. Quand je lis l’histoire de Tsi, et que je vois fleurir cet État, pendant que Koan tchong le gouverne sous Hoen tsong, je n’en donne point toute la gloire à Koan tchong : j’en attribue une bonne partie à Pao chou[36] qui n’était plus. Quand je trouve peu après ce même État bouleversé par Chio tao, Y yu, et Kai fang, j’attribue moins ces désordres à ces trois méchants ministres, qu’à Koan tchong qui les avait précédés. Comment cela ? Le voici. Chun gouvernant l’empire sous Yao, fit éloigner quatre méchants hommes, qui cherchaient à se produire. Confucius ministre dans le royaume de Lou délivra promptement l’État de Tchao tching homme dangereux. Si Koan tchong avait imité Chun et Confucius, jamais Hoen kong n’aurait employé ces trois hommes, et ils n’auraient jamais pu nuire. Voilà déjà une raison pour attribuer à Koan tchong en grande partie, les désordres qu’ils causèrent. Mais il y a plus : car je trouve dans l’histoire, que Koan tchong étant malade, le prince lui demanda qui il jugeait propre à prendre sa place en cas de mort. La première fois que je lus ce trait d’histoire, je m’attendais que Koan tchong allait indiquer au prince l’homme le plus vertueux et le plus capable de ce temps-là. Point du tout. Koan tchong à la vérité dit au prince, que Kai fang, Y yu, et Chi tao, étaient des gens très incapables de tel emploi, et même indignes de l’approcher. Mais hélas ! Koan tchong, qui avait passé tant d’années auprès de Hoen kong, ne le connaissait-il donc pas ? Ne savait-il pas quel penchant il avait pour les plaisirs ? Ne savait-il pas que ces trois hommes étaient les ministres de ses débauches ? Ne savait-il pas que depuis longtemps ils auraient été dans les grands emplois, si lui Koan tchong n’avait toujours tenu ferme à les rejeter ? Ne devait-il pas prévoir ce qui arriverait après sa mort, s’il n’y mettait les plus grands obstacles ? Oui, je ne crains point de le dire, c’est Koan tchong qui perdit Tsi, si ce ne fut pas faute d’avoir imité Chun[37] et Confucius pendant sa vie, ce fut du moins pour avoir manqué de lui nommer un fidèle ministre à sa mort.

En effet, le plus grand malheur de Tsi ne fut pas précisément d’avoir ces trois méchants hommes. Ce fut de n’avoir plus un Koan tchong. Tandis qu’il vécut, ils n’eurent aucune autorité malgré leur faveur. Koan tchong dit au prince en mourant, qu’il ne devait jamais les mettre en place. Ce n’était pas l’essentiel. Car supposons que Hoen kong ayant égard à ce témoignage, les eût en effet laissés sans emploi, étaient-ils les seuls de leur caractère ? Hoen kong ne pouvait-il pas encore faire un mauvais choix ? Ce qu’il y avait d’important, c’était de profiter de l’occasion que lui fournissait le prince, de présenter quelque homme capable ; s’il avait laissé à l’État un autre lui-même, c’était l’essentiel ; et en ce cas-là il aurait pu sans conséquence se taire touchant ce qu’il dit sans aucun fruit sur le compte de ces trois hommes.

Des cinq Pa[38] fameux dans l’histoire, les deux plus puissants sans contredit, ont été Hoen kong prince de Tsi, et Ouen kong prince de Tsin. Ce dernier n’avait rien de supérieur au premier ; et les ministres qu’il avait choisis, ne valaient assurément pas Koan tchong. Tsi à la vérité eut le malheur après Hoen kong, d’avoir Ling kong, prince cruel ; mais Ouen kong eut aussi pour successeur Hiao Kong, prince excessivement doux, et dont l’extrême indulgence était du moins aussi dangereuse que la cruauté de Ling kong. Cependant, après la mort de Ouen kong, aucun des princes tributaires n’osa branler. Tsin les tint encore dans le respect et la soumission plus de cent ans. Tsi au contraire déchut d’abord après la mort de Hoen kong. Qui fit cette différence ? C’est que Tsin avait encore, après la mort de Hoen kong, de sages ministres qui, malgré les défauts du prince maintinrent les choses sur un bon pied : Tsi au contraire n’en avait point. Est-ce donc que quand Koan tchong mourut, il n’y avait pas dans tout l’État un homme capable de gouverner ? Qui le croira ? La faute fut donc de n’en pas produire. Se tsiou n’ayant pu pendant sa vie faire éloigner Mi tse toan, ni faire avancer Kiu pe you, trouve en mourant un moyen d’y réussir après sa mort. Siao ho prêt à mourir, présente Tsao tsou pour son successeur, quoi qu’il fût son ennemi. Voilà ce qui s’appelle des ministres intelligents et zélés. Ils savaient que le bonheur ou le malheur d’un État dépend d’un homme qui le gouverne. Ils auraient eu regret de mourir, si l’État en eût dû souffrir. Leur soin était en mourant de le pourvoir d’un bon ministre. Koan tchong mourut-il ainsi ?




DISCOURS DE SOU TCHE.


Quand il s’agit d’obliger quelqu’un, ou de recevoir un bienfait, le sage considère en même temps plus d’une chose. Dans le premier cas il ne se contente pas de dire : je puis rendre service à un tel, et je le veux. Il examine si la chose lui convient : et s’il voit que non, il s’arrête contre son inclination, et sans avoir égard à l’honneur qui lui en pourrait revenir. Je puis procurer tel emploi à un tel, dit un homme sage : ce tel en est très capable, faisons-le donc. Je puis faire telle et telle chose pour un tel mais ce tel ferait mal d’y consentir : n’y pensons plus. S’agit-il de recevoir, le sage en use aussi de même. Tel avantage me vient, dit-il : je ne m’en crois pas tout à fait indigne. De ma part, je ne vois rien qui doive m’empêcher de l’accepter : mais je vois d’ailleurs clairement que celui qui me le procure, fait mal de me le procurer. Je le refuse. En user d’une autre manière, c’est coopérer en quelque sorte aux fautes d’autrui : du moins c’est se soucier peu que les autres fassent mal : vouloir, pour ainsi dire, être seul sage, dès lors c’est cesser de l’être en effet. Il est aisé par ces maximes de décider lequel des deux fit le mieux, et fut le plus sage de Lieou ki, ou de Tsing hong. Du temps que les empereurs de la dynastie Han tenaient leur cour à l’Orient, Lieou ki prince tributaire céda son État à son cadet Lieou king. La cession en fut publiée, acceptée, et ratifiée : Lieou ki persista toujours dans son dessein, malgré ce qui lui fut représenté sur le peu de capacité qu’avait son frère Lieou king.

Ting hong autre prince du même rang, forma aussi le dessein de faire une abdication semblable : et afin qu’elle se fit sans obstacles, il contrefit le fol. Mais Pao sing un de ses intimes amis, s’aperçut d’abord que sa folie n’était que feinte. Il fit à son ami des remontrances si raisonnables contre le projet de son abdication, que Ting hong, qui d’abord avait cru faire une belle action, conçut qu’au contraire il ferait très mal. Sur cela il reparut tel qu’il avait toujours été et ne parla plus d’abdiquer. Sa promptitude et son courage à reculer sont très louables, et sont de plus une preuve qu’auparavant il n’agissait point par vanité ; mais que réellement il croyait bien faire. C’est ainsi que raisonne Fan, lettré de réputation, qui conclut de là en faveur de Ting hong, et le préfère à Lieou ki.

Il s’objecte Tai pé et Pe y, qui sous la dynastie Tcheou cédèrent leurs États à leurs cadets, et se rendirent célèbres par cette abdication. Il répond que Tai pé et Pe y ayant donné les premiers ce bel exemple, il n’est pas surprenant qu’on en ait été frappé dans le temps ; que Tay pé et Pe y étant d’ailleurs très connus, on ne peut attribuer qu’à leur vertu la cession qu’ils firent ; mais qu’on a vu depuis des gens sans vertu, par une sotte ambition de devenir fameux, comme ces deux grands hommes, prendre mal à propos cette fausse route. Tel fut Lieou ki, ajoute Fan : par sa cession il se fit un nom dans son temps ; mais ce fut aux dépens de son État et de son frère, qui ne put gouverner sans troubles. Ting hong au contraire, dit le même Fan, en voulant renoncer à son État, ne cherchait point précisément à se faire un nom. Il croyait faire une belle action, et procurer en même temps l’avantage de son frère et de son État. On lui fit voir que son abdication était contraire à l’un et à l’autre. Aussitôt il recula, et reprit le grand chemin. Ting hong sans contredit l’emporte : on ne peut sans injustice lui comparer Lieou ki. C’est ainsi que décide Fan : et à mon sens, il décide bien ; mais il pouvait mieux faire sentir l’équité de sa décision ; on trouvera bon que je le fasse.

Nos anciens rois, en établissant la coutume, et se faisant comme une loi de faire succéder leur fils aîné, n’agissaient pas à la légère, ou par pure inclination : leur vue était de faire en sorte, que la tige de leur race fût toujours bien distinguée, et de prévenir par là les troubles. Chaque empereur, chaque prince tributaire reconnaît un premier prince de sa race, dont il tient sa couronne. Un empereur n’oserait donner à son gré à celui-ci ou à celui-là l’empire qu’il tient de ses ancêtres. Cette maxime est reçue. Sans doute que Lieou ki et Ting hong ne s’étaient pas faits princes eux-mêmes : ils étaient dans ce haut rang, et tenaient de leurs ancêtres les États qu’ils voulaient quitter. Or donner un État qu’on tient de ses pères, à celui qui ne doit pas le posséder, c’est une faute. Tay pé et Pe y le firent, il est vrai ; mais ce fut dans des circonstances assez singulières : ce n’est point un exemple à suivre ; et Lieou ki fit mal par plus d’un endroit. Il fit trop peu de cas d’un État qu’il avait reçu de ses ancêtres. Il fut cause que son frère fit souffrir, et souffrit beaucoup. Enfin il donna atteinte aux lois reçues et très sagement établies pour le repos des États.

A en juger donc sainement et selon les rits, la faute de Lieou ki fut grande. Ce qui pourrait la faire paraître un peu moindre, c’est que sous la dynastie Han où il vivait, bien des gens prenaient cette voie pour se faire un nom. Cette manie commença sous les Han occidentaux. Ouei kiuen tchin en donna l’exemple. Ayant été fait heou, il céda cet honneur à un de ses frères. L’empereur qui régnait alors, regarda cette action comme un trait d’une éminente vertu : et à l’exemple du prince, tout l’empire l’en estima, et en fit l’éloge. Cette idée peu à peu s’établit si bien, qu’un homme, fût-il d’ailleurs sage et vertueux, était assez peu estimé, s’il ne faisait quelque coup semblable. Mais si cette idée, alors commune, peut diminuer la faute de Lieou ki, nous en devons d’autant plus estimer Ting hong, qui sans se laisser entraîner au torrent, sut se maintenir dans le droit chemin. Pour moi, je n’y pense jamais, que je ne l’admire.

Il y avait dans le royaume de Tsou un homme d’un grand mérite, nommé Chin min. Dans la vue de s’acquitter des devoirs d’un bon fils, il demeura particulier, et très assidu auprès de son père. Cela même le fit encore plus estimer. On le loua tellement au prince, qu’il le voulut faire un de ses ministres. Chin min voulant s’en excuser, son père lui en demanda la raison. C’est, dit-il, que je craindrais de cesser d’être bon fils. Y penses-tu, dit le père, tu toucheras les appointements de ministre, et je n’en serai que mieux : tu en rempliras les devoirs, et par là tu te feras honneur et à moi aussi. C’est ton avantage et le mien : accepte, je le veux ainsi. Chin min obéit, le voilà ministre. Au bout de trois ans, Pe kong se révolte. Se ma tse qu’on lui opposa d’abord, fut défait et perdit la vie. Chin min courut au secours. Son père, pour l’arrêter, lui dit : quoi, vous m’abandonnez ainsi, pour aller chercher une mort certaine ? Un homme en place, répondit Chin min, se doit soi-même à son prince, et ne doit que ses appointements à son père et à sa mère. Je sers le prince, vous l’avez voulu : je sacrifie ma vie pour lui. Après quoi, il marcha à la tête d’un corps de troupes, et serra de près les rebelles. Pe kong, qui connaissait Chin min, dit à un de ses officiers nommé Ché ki : nous voici dans une mauvaise situation. Chin min est habile et brave : il nous tient ici comme bloqués. Que faire ? Voici un expédient, dit Ché ki. Chin min s’est rendu célèbre, comme vous le savez, par la piété envers son père. Il faut se saisir du père. Alors le fils pour le sauver, pourra écouter des propositions avantageuses que vous lui ferez. Pe kong détache aussitôt des gens, qui par adresse saisirent le père. Puis il envoya dire à Chin min : partageons Tsou entre nous deux, si vous le voulez, j’en suis très content. Sinon, j’ai entre mes mains votre père, il perdra la vie. Chin min répondit, fondant en larmes : J’ai été d’abord bon fils ; je suis maintenant ministre fidèle : puisque je ne puis en ce moment accorder les deux devoirs, je sers le prince ; et mon devoir exige de moi tout ce que je puis faire pour lui. Il charge aussitôt les rebelles, les défait, et tue Pe kong : mais on tua aussi son père. Le prince voulut récompenser son ministre d’un présent de cent livres d’or. Chin min les refusa, et dit : ne pas s’exposer à tout pour son prince, ce n’est pas être bon sujet, encore moins ministre zélé. Mais en sauvant le prince et l’État, causer la mort à son propre père, ce n’est pas être assez bon fils. Puisque je n’ai pas su accorder ces deux devoirs ensemble, avec quel front paraîtrais-je encore parmi les hommes ? En finissant ces paroles, il se donna lui-même la mort.


Tang king tchuen rapporte encore d’autres exemples de ces espèces de héros, qui se sont ainsi donné la mort, pour ne pas survivre à un prétendu déshonneur, et il se contente de dire une fois : il me semble qu’un homme ne doit point se donner la mort, s’il n’a rien à se reprocher.

Il s’est trouvé de tout temps, dit Song ki, des gens qui ont pris le parti de la retraite. Mais on en peut distinguer des espèces bien différentes. Je les réduits toutes à quatre ; trois bonnes et une mauvaise.

Les premiers sont ceux qui ayant toujours vécu retirés, ont eu une vertu si fort au dessus du commun, qu’ils n’ont pu la tenir cachée. Oui, l’on en a vu de ces hommes, qui enfoncés dans les montagnes ou dans les déserts, étaient cependant connus et respectés généralement de tout le monde à cause de leur vertu. L’honneur qu’ils fuyaient, les poursuivait ; et les plus puissants princes de leur temps s’empressaient pour ainsi dire, à leur témoigner de l’estime.

Les seconds sont ceux, qui, après avoir paru dans le monde, et même dans les emplois, sentant la difficulté de se maintenir et de s’avancer sans se démentir, et sans donner quelque chose aux abus et à la corruption du siècle, se sont démis de leur charge, et se sont retirés de la vue du prince, mais en lui laissant et à tout le monde une si bonne opinion de leur mérite et de leur vertu, qu’ils ont toujours été regrettés.

Les troisièmes sont ceux qui naturellement timides, ne se croyant pas les talents nécessaires pour réussir dans les emplois, vivent retirés à leur campagne, mais s’y comportent de manière, que bien loin de se faire mépriser par leur retraite, ils font juger qu’elle est l’effet de leur sagesse et de leur vertu. Le premier de ces trois ordres l’emporte de beaucoup sur les deux autres ; et ce n’est que de celui-là dont parle Confucius avec éloge.

Outre ces trois ordres, dont chacun a son mérite, il y a une quatrième espèce de gens, qui, également artificieux et intéressés, cherchent à se faire passer pour gens de vertu, par une retraite affectée ; ils seraient bien fâchés qu’on les y laissât. Leur vue est de rendre tout le monde plus attentif à ce qu’ils peuvent avoir de talents, de se faire comme rechercher, et de s’abréger par là le chemin aux premiers emplois. Leur artifice a-t-il réussi ? Sont-ils en place ? Leur prétendu détachement disparaît bientôt. J’expose ces différents caractères, afin qu’on ne s’y trompe pas, et qu’on n’estime en ce genre, que ce qui est estimable.




Petit discours[39] sur le silence, dont l'auteur est Ouang yang ming. Il le rapporte lui même, et raconte à quelle occasion il le tint à Leang tchong yong.


Leang tchong yong était un homme, qui joignait à un esprit au-dessus du commun, des inclinations nobles et relevées. A peine fut-il tseng sse[40], qu’il se sentit piqué d’une généreuse ardeur de se signaler dans quelque importante charge. Un jour qu’il roulait ces pensées dans son esprit, rentrant tout à coup en lui-même : j’ai tort, dit-il, c’est trop tôt vouloir gouverner les autres. Comment y pourrais-je réussir, n’ayant pas encore appris à me bien gouverner moi-même ? Après cette réflexion, il ne pense plus qu’à se bien étudier lui-même. Il s’appliqua à rechercher ce qu’il pouvait avoir de mauvais penchants ; et il commença à travailler à corriger un défaut qu’il reconnut en lui ; savoir, d’être trop grand parleur. Nous nous rencontrâmes en ce temps-là dans une bonzerie, qu’on avait nommée la bonzerie du silence.

Tchong yong prit de là occasion de me demander quelque instruction sur la manière de se taire à propos. J’ai moi-même, lui répondis-je, le défaut de trop parler. Ainsi je suis assez peu propre à donner des leçons de silence aux autres. Je n’ai pas laissé de remarquer que ce défaut vient ordinairement ou de vanité, ou de dissipation, et de légèreté. J’appelle ici vanité certain empressement de briller au-dehors ; j’entends par dissipation et légèreté, une trop grande facilité à laisser échapper son cœur au-delà du juste milieu, qui se doit garder en toute chose. Voilà ce que j’ai remarqué par ma propre expérience. Du reste les anciens nous ont laissé de belles maximes sur cette matière, qu’on trouve répandues dans nos livres.

Voici les principales en abrégé.

Ils commencent par réprouver quatre sortes de silence, ou de taciturnité. Se taire quand on a des doutes de conséquence, et ne pas consulter pour les éclaircir ; ou bien, ce qui est encore pis, demeurer plutôt volontairement dans une ignorance grossière, que de parler pour s’instruire, c’est bêtise et stupidité. Se taire par une lâche complaisance, et précisément pour gagner l’affection des Grands, c’est intérêt et flatterie. Se taire pour cacher ses défauts, sous les apparences de réserve, c’est orgueil. Enfin cacher sous un silence modeste, et sous un air simple, un cœur plein de venin et de malice, pour exécuter plus sûrement un mauvais dessein, c’est hypocrisie. Tout cela n’est point silence, ou c’est un silence criminel : mais il y a un silence louable, qui peut venir de divers bons motifs, et qui a aussi divers bons effets.

Le sage, dit Confucius, parle toujours avec pudeur, et avec un air modeste, comme s’il reconnaissait du défaut dans ses actions et dans ses paroles. Dès l’antiquité la plus reculée, un homme peu réservé dans ses paroles, a toujours passé pour peu réglé dans le reste, et pour incapable de grands emplois. Ainsi la pudeur, la modestie, la réserve, sont comme les premières leçons de ce qu’on appelle silence ou l’art de se taire. Le sage, dit encore Confucius, aime à se taire ; du moins il n’aime pas à parler beaucoup, parce qu’il est occupé du soin de bien faire, et l’amour qu’il a pour le silence, naît comme naturellement de son application constante à veiller sur ses actions.

Si donc les gens vertueux, communément parlent peu ; ce n’est pas qu’ils fassent consister la vertu dans le petit nombre de paroles, ni qu’ils se taisent précisément pour se taire ; ils ont une fin plus relevée : ils regardent le silence comme un excellent moyen de conserver la vertu, et de l’acquérir. Méditer assidûment, dit Confucius, quelque importante vérité, c’est le moyen de devenir éclairé ; le moindre fruit qu’on en retire, c’est d’éviter les grosses fautes, où tombe à chaque pas le commun des hommes. Pour réussir en quelque entreprise que ce soit, y penser longtemps en repos, c’est ce qu’on appelle avec raison sagesse et prudence. Mais surtout, pour découvrir nos mauvaises inclinations, et les artifices de l’amour propre, il n’y a pas de meilleur secret, que de nous examiner dans le silence et dans la retraite. Yen tse avança tellement par cette voie, que ne parlant presque à personne, il s’attira cependant par la vertu l’estime et la confiance de tout le monde. Voilà jusqu’où l’homme peut pousser cette vertu : il en a le modèle dans Tien. Tien ne dit pas une parole, et qu’est-il besoin qu’il parle ? Les quatre saisons se succèdent avec ordre ; chaque chose pousse à temps ; qu’est-il besoin que Tien parle ? Son silence est éloquent. Aussi n’y a-t-il parmi les hommes, que les sages du premier ordre, qui puissent imiter un si beau modèle. Leang tchong yong comprit fort bien ce discours, et en profita.




Autre discours[41] du même sur la mort de Hoang hien fou , père d’un de ses disciples.


Dans le territoire de Tchao, vivait un honnête lettré, dont le nom de famille était Hoang, le nom propre était Ong pao, et la seigneurie était Hien fou. Il avait un fils nommé Mong sing. Ce fils avait fait quelques centaines de lieues, pour venir se faire mon disciple. Au bout de quelques mois d’une grande assiduité, il prit congé pour quelque temps, afin d’aller voir son père : et après deux ou trois mois d’absence, je le vis de retour plein d’une ardeur toute nouvelle. Après quelques autres mois, il voulut encore aller voir son père, il s’en alla ainsi, et revint plusieurs fois dans l’espace de quelques années. Mong sing était un jeune homme qui avait de très bonnes qualités. Il joignait à un cœur plein de droiture et de probité, des manières honnêtes et polies. Surtout il était bon fils. Mais il était d’une complexion très délicate et peu capable de soutenir de grandes fatigues. C’est pourquoi moins il craignait la peine de ces allées et venues, plus je la craignais pour lui.

Je le pris donc un jour en particulier,  et je lui dis : cher disciple, vous êtes désormais suffisamment instruit : il est trop pénible pour vous de faire si souvent de si longs voyages. Vous pouvez vous en épargner la peine. Ce que vous devez à votre père, est une raison légitime de rester chez vous : demeurez-y donc, si vous m’en croyez et, suivant les occasions, mettez en pratique ce que vous avez appris à mon école.

Mong sing, aussitôt les genoux en terre, me répondit en ces termes : Maître, dit-il, vous ne connaissez pas mon père. Quoiqu’élevé sur le bord de la mer dans un pays assez sauvage, il a eu dès sa plus tendre jeunesse, un grand fond d’estime pour la doctrine des anciens sages. Il a longtemps cherché quelqu’un qui pût lui servir de guide en cette étude, sans avoir eu le bonheur de trouver ce qu’il cherchait : depuis quelque temps, par le moyen de Siu, de Yong, et de quelques autres, qui ont été vos disciples, mon père a connu votre doctrine, et en a pris quelque teinture. Je ne puis vous exprimer l’estime qu’il en fait. Vous en pourrez juger en quelque sorte par ce que je vais vous raconter.

Mon père n’eût pas plus tôt eu connaissance de votre doctrine, que m’exhortant à la suivre, mon fils, me dit-il, vous me voyez vieux : je ne vous recommande point de travailler à acquérir des richesses, et à vous pousser dans les charges. A quoi je vous exhorte, c’est à vous avancer dans la vertu, et à bien profiter sous un si bon maître, à l’exemple de ces sages qui sont sortis de son école. Je ne prétends point être un obstacle à votre avancement ni que, pour avoir soin de ma vieillesse, vous renonciez à un si grand avantage. Quand votre absence me réduirait à ne manger que du riz clair, et à n’avoir que de l’eau à boire ; quand même elle m’exposerait à demeurer sans sépulture après ma mort, je serais content de vivre et de mourir ainsi, pour vous procurer le moyen d’acquérir la vraie sagesse.  C’est sur ces ordres de mon père, que je suis venu d’abord me mettre au nombre de vos disciples, et que j’ai fait pour cela quelques centaines de lieues. Toutes les fois que je m’en suis retourné pour voir mon père, j’ai eu beau le prier de me permettre de demeurer du moins trois mois avec lui. Jamais il n’y a voulu consentir. Il n’a même jamais voulu m’accorder un mois de séjour. Il a toujours eu soin au bout de quelques jours, que tout fût prêt pour mon voyage, pressant sur cela les domestiques, et m’exhortant moi-même à partir. Quand la tendresse naturelle me tirait les larmes des yeux, et qu’en cet état je me présentais à lui pour le conjurer de trouver bon que je le servisse plus longtemps ; il répondait à mes larmes, en recommençant ses exhortations, et en me reprochant quelquefois que j’avais un cœur de fille. Je vois pourtant bien, ajoutait-il, en s’attendrissant lui-même que ton intention est bonne, et que tu cherches à me prouver que tu es un bon fils ; mais ce n’est pas bien t’y prendre. Fais ce que je veux pour ton bien malgré ma tendresse, et n’aigris point ma douleur. Voilà dans la vérité comment en use mon père : et je vous avoue franchement, que malgré le désir que j’ai de profiter de vos instructions, il n’a jamais tenu à moi que je ne sois resté plus longtemps auprès de lui ; et si je suis à chaque fois revenu si promptement, c’est que mon père l’a voulu lui-même : le moyen de lui désobéir ?

A ce discours je ne puis m’empêcher de me récrier, quelle sagesse dans Hoang hien fou ! C’est là ce qui s’appelle être un bon père. Quelle tendresse, et quelle obéissance dans Mong sing ! C’est là ce qui s’appelle être un bon fils. Courage donc, ajoutais-je alors ; efforcez-vous, cher disciple, de répondre parfaitement au zèle d’un si sage père. Hélas cette année, au commencement de la quatrième lune, un exprès nous a apporte la triste nouvelle de la mort de Hoang hien fou. Quelle perte ! La vraie sagesse est depuis longtemps négligée. Rien de plus rare, que des gens qui l’estiment véritablement, et qui s’y appliquent. Ceux qui font sérieusement leur occupation de l’étude de la sagesse, sont si rares, qu’ils sont regardés du commun des hommes, comme des espèces de prodiges. Le nom de sage est encore en vogue : le monde est plein de gens qui s’en parent ; mais le nom est tout ce qu’ils veulent : leurs désirs, leurs soins, leurs actions, leurs instructions mêmes à leurs enfants, tout n’est que vanité ou intérêt : et s’ils parlent de sagesse, ce n’est pas qu’ils y aspirent, c’est pure parade et ostentation : sur dix qui en parlent, il y en a huit ou neuf qui ne le sont que du bout de lèvres. Surtout c’est une chose aujourd’hui bien rare de trouver des pères assez sages, pour préférer à tout intérêt et à toute inclination naturelle, le soin de faire avancer leurs enfants dans le chemin de la vraie sagesse. C’est ce que sut faire, malgré le torrent, Hoang hien fou, dont j’apprends la mort. Quelle perte, hélas ! Puisque l’éloignement des lieux ne me permet pas d’aller pleurer près de son cercueil, et d’y témoigner combien sa mort m’afflige, je veux y suppléer en quelque sorte par cet écrit. Au reste, en faisant connaître le zèle de Hoang hien fou pour l’avancement de son fils dans les voies de la sagesse, ma vue n’est pas seulement de témoigner publiquement l’estime que ce zèle m’avait donné pour sa personne, et le regret que j’ai de sa mort, c’est aussi de proposer à tout l’empire ce beau modèle d’un amour vraiment paternel, et d’animer son fils mon disciple, à répondre parfaitement aux intentions d’un si sage père.

Le même répond à une question que lui faisait un ami de Ouang yang ming : cet ami lui écrivit un jour en ces termes : Je vois des gens qui raisonnent fort sur ce que Confucius et Yen tse ont entendu par l’expression Lo[42]. Oserais-je vous prier de m’en écrire votre pensée ? Ce plaisir ou cette joie, dont parlent Confucius et Yen tse, est-ce la même chose que ce mouvement du cœur, qu’on compte pour une des sept affections dont il est capable, et qu’on appelle communément joie. Si Confucius n’entend que cela, il me semble que cette joie n’est pas un privilège du sexe, et que les gens du commun en sont tous capables. S’il s’agit d’une joie toute autre, bien plus pure et plus solide, que le sage, dit-on, conserve au milieu des événements les plus tristes et les plus terribles, il y a un autre embarras ; car Confucius dit aussi, et bien d’autres après lui, que le sage doit être incessamment sur ses gardes, et dans une espèce de crainte et d’appréhension continuelle ; il semble que cela est bien plus propre à donner de la tristesse, qu’à causer du plaisir.

Voici quelle fut la réponse de Ouang yang ming.

Cette joie dont parle Confucius, c’est le cœur même jouissant du plaisir de se posséder. Ainsi quoique ce plaisir, dont parle Confucius, soit aussi compris sous ce genre de joie, qu’on compte pour l’une des sept affections, il ne doit pas être confondu avec aucune autre espèce de plaisir, comprise sous le même genre. De cette réponse suit encore l’éclaircissement de votre second embarras. Car quoiqu’il soit vrai en un sens, que cette joie est en quelque façon commune à tous les hommes, il est cependant vrai de dire, qu’elle convient particulièrement au sage.

Tous les hommes ont un cœur, il est vrai ; mais tous ne le possèdent pas ; il n’y a que le seul sage. Ce plaisir d’un cœur qui se possède, n’est connu que de lui ; les autres en sont tous capables, mais ils ne le connaissent ni ne le goûtent : ils courent volontairement à tout ce qui lui est contraire, ils s’aveuglent et se troublent de plus en plus. Ce n’est pas que tous les hommes ne puissent aspirer à cette joie. Qu’ils ferment les yeux à tout le reste, qu’ils les tournent sur eux-mêmes, qu’ils aient soin de rappeler leur propre cœur à sa droiture naturelle ; et dès lors ils auront part à cette joie solide et pure. Voilà ce que j’ai maintenant à vous répondre, mais permettez-moi de vous dire que je suis un peu surpris que vous me fassiez encore des questions sur cette matière, puisqu’après les entretiens que nous avons eus, vous avez depuis du temps toutes les lumières nécessaires : vous amuser encore à faire sur cela des recherches, c’est faire justement comme celui qui étant sur son âne, le cherchait de tous côtés[43].


Kao chen fou était venu de Hoang tcheou, ville de Hou quang[44], pour se faire disciple de Ouang yang ming. Au bout d’un an, comme il voulait s’en retourner, il vint trouver Ouang yang ming en particulier, et lui dit : Maître, j’ai eu le bonheur d’entendre votre importante doctrine sur ce qu’on appelle résolution ferme : je crois l’avoir bien comprise, et moyennant cela me pouvoir conduire. Cependant, prêt à m’éloigner de vous, je vous prie de vouloir bien me donner un mot d’instruction, dont je puisse jour et nuit conserver le souvenir. Ouang yang ming lui répondit :

Dans l’étude de la sagesse il faut imiter ce que sont les laboureurs dans l’agriculture. Ils commencent à la vérité par bien choisir la semence, et par la jeter à propos en terre ; mais ils n’en demeurent pas là. Ils labourent ensuite la terre avec soin : ils en ôtent les insectes, ils en arrachent les mauvaises herbes, ils arrosent quand il le faut : ils travaillent tout le jour à la culture de leur champ, et la nuit même ils en ont souvent l’esprit occupé. Ce n’est que par ces soins et ces fatigues, qu’ils espèrent que le peu qu’ils ont semé, quoique choisi et mis en terre à propos, sera d’un grand rapport en automne. Vous devriez assez m’entendre. Mais si vous voulez que je m’explique encore davantage, je vous dirai que cette résolution ferme dont nous parlons tant, et que vous vous flattez d’avoir, est comme la semence du laboureur. Étudier, penser, raisonner, s’éprouver dans la pratique, sont choses aussi nécessaires en matière de philosophie, que le sont, labourer, fumer, herser, et arroser, en matière d’agriculture. Un cœur, à qui cette résolution manque, est un champ où l’on n’a semé rien de bon, et où il ne croîtra conséquemment qu’ivraie toute pure. Un cœur qui a cette résolution, et qui s’en tient là, c’est un champ bien ensemencé mais ensuite abandonné sans culture. Le bon grain qu’on y a semé sera suffoqué par l’ivraie. Je ne vous dissimule point que je crains beaucoup pour vous quel que chose de semblable.





Réponse de Ouang yang ming à deux de ses disciples.


Kouen ki est un homme qui a beaucoup de lumières, et dans qui j’ai toujours reconnu beaucoup d’ardeur pour la vraie sagesse : je suis ravi d’apprendre que vous ayez avec lui de fréquents entretiens : cela ne peut manquer de vous être utile. Sur ce que vous me proposez de sa part, voici ce que j’ai à répondre. Sans doute il est permis de se procurer quelque emploi, et quelques revenus, surtout quand d’ailleurs on n’a pas de bien, et qu’on ne peut sans cela pourvoir aux besoins de ses parents déjà vieux. Conséquemment il est permis de prendre ses degrés, de se produire au dehors, et de faire connaître ses talents. Car il est contre la raison, quand on aspire à quelque emploi, de l’attendre uniquement de Tien, sans prendre de son côté nul des moyens humains pour y parvenir. Mais voici à quoi il faut prendre garde. Premièrement, ne jamais s’écarter du droit chemin de la raison, soit dans les vues qu’on se propose, soit dans les moyens qu’on prend pour y réussir. En second lieu, ne point se laisser troubler par le bon ou par le mauvais succès. Celui qui se sent ferme sur ces deux points, peut, sans déroger à la qualité de sage, se procurer des emplois, et s’y occuper. Mais aussi ces deux points sont si essentiels, surtout le premier, que s’il manque, en vain renoncerait-on aux degrés, aux emplois, et à tout le reste ; en vain passerait-on les jours entiers à parler de la vertu ; ce ne serait que vanité. Aussi nos anciens ont-ils dit comme en proverbe : ce n’est pas un grand mal que de quitter l’occupation de philosopher ; le point est de ne point quitter l’amour de la vraie sagesse, et la résolution d’y tendre toujours. Sur quoi il est à remarquer, qu’on dit qu’il ne faut pas quitter cette résolution, cela suppose qu’on l’a déjà. Il faut sur cela que chacun se sonde. Plus je pense aux bonnes qualités que vous avez, plus je me sens porté à vous presser de ne les pas rendre inutiles.

Faites attention, mes chers disciples, qu’autant qu’il est rare d’avoir un aussi heureux naturel que le vôtre, autant est-il facile de le corrompre et d’en abuser. Ce n’est pas un petit avantage de trouver quelqu’un qui nous instruise dans les voies de la vraie sagesse. Mais sachez qu’autant qu’il est rare et malaisé de rencontrer un homme qui nous les fasse bien connaître, autant est-il facile et ordinaire de s’en écarter, lors même qu’on les a connues. Ne parvient pas qui veut à cet âge mûr et plein de vigueur, dans lequel vous êtes aujourd’hui : mais comme il ne dépend pas de l’homme d’y parvenir, sachez qu’il n’est pas non plus en son pouvoir, d’empêcher que ces belles années ne s’écoulent bien promptement. Enfin il est aussi facile de se laisser entraîner au torrent du siècle, que difficile d’y résister. Pesez tout ceci, mes chers disciples, et que ces considérations vous animent à faire de nouveaux efforts.




Le même exhorte ses disciples à tenir en son absence de fréquentes conférences.


Les plantes les plus faciles à élever, ne laissent pas de mourir, si, pour un jour de soleil, elles en ont dix d’un grand froid. Quand je viens ici, vous vous empressez tous de vous assembler, aucun de vous ne manque à se trouver aux conférences qui s’y font ; et chacun dans ces conférences témoigne une grande ardeur de profiter. Cela me fait un vrai plaisir : mais je ne viens ici que rarement : quand j’y viens, je n’y reste que peu de jours et tout ce que je puis faire, c’est de vous assembler trois ou quatre fois. Aussitôt que je suis parti, voilà les conférences finies. Chacun de vous se tient chez soi et les journées se passent sans que vous vous voyiez les uns les autres. C’est bien plus de dix jours de froid contre un de chaud. Le moyen que la sagesse, plante qui est si difficile à élever, puisse fleurir parmi vous.

Je vous exhorte donc à ne pas borner ainsi vos assemblées au temps que je puis rester ici. Tous les cinq jours, s’il est possible, ou du moins tous les huit jours, il faut, toute autre affaire à part, vous assembler une fois pour vous entretenir de la vertu, et vous animer à la pratiquer. C’est un excellent moyen pour achever de vous débarrasser de tous les amusements du siècle, et d’avancer beaucoup en peu de temps dans la vraie doctrine, qui n’est autre chose pour le fond, que la charité et la justice.

On le dit, et il est vrai, pour faire bien et promptement un achat, il faut aller au marché. S’agit-il d’un grand édifice, ou d’un autre ouvrage considérable ? Il n’y a point de meilleur moyen d’y réussir, que d’en délibérer auparavant en commun. Assemblez-vous donc souvent, mais n’apportez à ces assemblées ni passion, ni préjugé. Témoignez-vous les uns aux autres de l’attachement et du respect ; et sachez que dans un commerce comme le vôtre, celui-là gagne le plus qui sait le mieux céder aux autres. S’il arrive quelquefois, qu’on ne convienne pas sur quelque point, c’est alors que, sans s’échauffer, et sans donner aucune entrée à cette malheureuse envie que chacun a naturellement de l’emporter, il faut se recueillir avec plus de soin, et chercher uniquement la vérité. Que si quelqu’un par vanité, ou par jalousie, se fait une affaire d’avoir le dessus, ces fréquentes conférences si avantageuses d’elles-mêmes, sont pour celui-là très inutiles. Faites-y de sérieuses attentions.

Un jour que Ouang yang ming passait par les halles avec quelques-uns de ses disciples. Deux crocheteurs je ne sais pourquoi, se querellaient l’un l’autre. Tu n’as ni raison, ni conscience, disait l’un. C’est toi qui en es entièrement dépourvu, répondait l’autre. Tu es un trompeur, disait le premier ; tu as le cœur plein d’artifices, reprenait le second ; c’est toi, disait l’autre, qui as banni du tien toute probité et toute droiture. Ouang yang ming s’adressant à ses disciples : Entendez-vous ces crocheteurs, leur dit-il : ils parlent philosophie. Quelle philosophie, reprit un disciple ? Je n’entends que crier et dire des injures. Quoi vous n’entendez pas, dit Ouang yang ming, que ce qu’ils répètent à chaque instant, sont ces paroles, raison, conscience, cœur, droiture ? Si ce n’est pas philosophie, qu’est-ce donc ? Philosophie, soit, dit le disciple : mais pourquoi tant crier en philosophant, et se dire ainsi des injures ? Pourquoi ? répondit Ouang yang ming. C’est que chacun de ces deux hommes ne voit que les défauts de son adversaire, et ne fait aucun retour sur les siens. O qu’il y a de gens qui leur ressemblent ?

Le grand mal de l’homme, dit Ouang yang ming, c’est l’orgueil. Un fils est-il orgueilleux ? Il manque au respect envers ses parents. Un sujet est-il orgueilleux ? Il cesse d’être bon sujet. Un père a-t-il ce défaut ? Il oublie la bonté naturelle aux pères. Un ami, qui a ce vice, n’est point ami fidèle et constant. Siang frère de Chun, et Tan tchu fils de Yao, que l’histoire nous représente comme fort vicieux, l’étaient principalement par leur orgueil. Les autres défauts qu’ils avaient, étaient des fruits de ce méchant arbre. Vous qui aspirez à être sages, si vous voulez l’être véritablement, il ne faut pas vous départir un seul moment de cette raison céleste, qui est naturelle à notre âme, et qui en fait comme l’essence. Cette raison d’elle-même est très pure et très claire. Il ne faut pas souffrir que la moindre chose en altère la pureté. Qu’y a-t-il à faire pour cela ? Point de moi, et cela suffit. Je dis point du tout, même au fond du cœur ; car s’il en reste, il repoussera et reproduira l’orgueil. Comment nos anciens sages se sont-ils rendus si vertueux et si recommandables ? C’est en détruisant le moi. En effet le moi détruit, l’humilité devient facile. Or l’humilité est le fondement de toutes les vertus, comme l’orgueil qui lui est contraire, est la racine de tous les vices.

Dans un autre endroit, le même traitant ce sujet, et répétant un peu différemment les mêmes choses, dit : aujourd’hui la maladie la plus universelle et la plus dangereuse est l’orgueil. Ce vice est comme la source empoisonnée, d’où sortent tous les désordres. Quelqu’un est-il sujet à l’orgueil ? Il se croit au-dessus des autres ; il n’approuve que ce qu’il fait, il ne veut céder à personne. Est-on livré à ce dangereux vice ? on ne peut être ni bon fils, ni bon frère, ni bon sujet. La dureté inflexible de Siang, pour son frère Chun ; la licence incorrigible de Tan tchu fils de Yao, n’étaient que des rejetons de cette vicieuse racine. Puisque vous voulez entrer dans les voies de la sagesse, commencez par arracher de votre cœur jusqu’à la moindre racine d’un vice si dangereux : sans cela vous n’avancerez jamais. Au reste il en est de l’orgueil, comme des autres maladies : Il ne se guérit que par son contraire, c’est-à-dire, par l’humilité. Mais ne vous y trompez pas : l’humilité que je prescris contre l’orgueil, ne consiste pas à prendre précisément à l’extérieur un air humble et réservé : elle doit être dans le cœur, et consiste à être intérieurement plein d’attention, de modération, de retenue, et d’envie de céder aux autres ; à faire peu de cas de ses propres vues ; à profiter volontiers de celles d’autrui ; enfin à se dépouiller de soi-même. Quiconque est humble de la sorte, sûrement il sera bon fils, bon frère, bon sujet. C’est cette vertu qui a fait Yao et Chun si parfaits. Ils la possédaient dans sa pureté et dans toute son étendue. Dans les éloges de ces princes, c’est toujours cette vertu qu’on loue sous différents noms. Travaillez donc à l’acquérir, vous qui aspirez à être sages. Mais ne vous y trompez pas, ce n’est pas une chose aisée. Il vous en coûtera de grands efforts, et vous avez surtout besoin de beaucoup d’attention sur vous-même.


Ouang yang ming étant à Long tchang, un grand nombre de lettrés se firent ses disciples. Pour répondre au désir qu’ils avaient de profiter sous sa direction, voici quatre leçons qu’il leur donna. Chacun de vous doit avoir, 1° Une résolution sincère d’aspirer à la vraie sagesse. 2° Une attention continuelle à prendre réellement et dans la pratique, les moyens de l’acquérir. 3° Sur ses propres défauts, un zèle ardent et courageux. 4° Sur ceux des autres, un zèle sage et modéré. Je dis qu’il faut avant toutes choses une résolution sincère. En effet, si sans une telle résolution, on ne peut réussir en rien, pas même dans les arts les plus mécaniques, peut-on espérer de réussir dans l’étude de la sagesse ? Pourquoi voit-on tant de gens, qui malgré la profession qu’ils font d’aspirer à la vraie sagesse, passent cependant les années entières, et quelquefois toute leur vie, sans faire aucun progrès ? Il n’en faut point d’autre cause. C’est qu’ils n’ont jamais formé sur cela une résolution bien sincère. Car c’est une vérité certaine, que celui qui veut tout de bon devenir sage, en vient à bout peu à peu. Il n’est pas jusqu’au plus haut degré de la perfection, où l’on ne puisse enfin atteindre, quand on est bien résolu d’y travailler avec constance. Au contraire, ce qu’est une barque sans gouvernail, flottante au gré des vents, et emportée par le courant des eaux ; ce qu’est un cheval fougueux abandonné à lui-même, et courant çà et là sans règle ; tel est celui qui n’a pas la résolution que je demande.

Quelques-uns ont fort bien dit : si quand on veut embrasser la vertu, c’était en même temps s’exposer à encourir l’indignation de son père et de sa mère, à essuyer les reproches de ses frères et de toute la parenté, à être haï ou méprisé de ses voisins, l’extrême difficulté rendrait un peu plus excusables ceux qui ne pourraient s’y résoudre. Mais au contraire en s’adonnant au bien, c’est un moyen assuré de mériter et de s’attirer la tendresse d’un père et d’une mère, la confiance de ses parents, l’estime et la bienveillance de ses voisins ; quelle excuse peuvent avoir ceux qui craignent de s’y déterminer ? Si en renonçant à la vertu, et prenant le parti du vice, on devenait cher à son père et à sa mère, agréable à ses parents, respecté de ses voisins : il serait, ce semble, plus excusable de pencher du côté du vice. Mais si c’est le contraire, comme ce l’est en effet : pourquoi acheter à ce prix le malheur d’être méchant, et vouloir à toute force préférer le vice à la vertu ? Pesez ce que je viens de vous dire, et vous comprendrez non seulement, que quand on aspire à la sagesse, il faut avant toutes choses une résolution sincère ; mais encore qu’il n’est pas si difficile de la prendre, et que rien n’est plus raisonnable.

Je demande en second lieu, une attention continuelle dans la pratique. C’est qu’en effet sans cela on se démentira bientôt ; et la résolution qu’on avait prise, quoique peut être fort sincère, ne sera pas ferme et constante. Aussi, dans le jugement que je fais de ceux qui me suivent, je donne le premier rang, non à ceux qui ont le plus d’esprit et de pénétration, mais à ceux qu’une attention continuelle sur eux-mêmes rend plus retenus et plus humbles. Il y a des gens qui vides de sagesse et de vertu, s’enflent pour en paraître pleins ; qui ne se sentant pas la force d’être solidement vertueux, portent une secrète envie à ceux qui le sont ; qui ont autant d’orgueil, qu’ils ont peu de vertu ; qui se préfèrent intérieurement aux autres, et qui par de vains discours tâchent d’imposer au monde, et de s’en faire estimer. S’il se trouvait parmi vous quelqu’un de ce caractère, quand d’ailleurs il aurait de l’esprit beaucoup au-dessus du commun, ne serait-il pas pour tous les autres un objet d’indignation et de mépris ? Au contraire il se trouve des personnes pleines d’une modestie et d’une louable réserve, qui, dans la crainte de se démentir, soutiennent leur première résolution par une constante pratique de la vertu, par une grande attention, et par une égale application à s’instruire ; qui reconnaissent avec sincérité leurs défauts, qui louent volontiers les vertus des autres, et qui tâchent de se corriger sur les bons exemples qu’on leur donne. Au-dedans ce n’est que respect et soumission pour leurs supérieurs, qu’affection et que droiture envers leurs égaux. Au-dehors, on les voit d’un commerce aisé, sans cependant jamais oublier une gravité modeste. Si quelqu’un parmi vous avait ces qualités, quand d’ailleurs il serait né avec peu d’esprit, qui de vous pourrait lui refuser son estime et son amitié ? Sans doute que chacun l’exalterait d’autant plus volontiers, qu’on le verrait sincèrement s’humilier soi-même. Pesez ce que je viens de dire. Cela suffit pour vous faire connaître la nécessité et la pratique de cette attention que je demande.

Je dis en troisième lieu, qu’il faut avoir sur ses défauts propres un zèle ardent et courageux. Avoir des défauts et faire des fautes, sont choses dont les plus sages ne sont pas exempts. Mais parce qu’ils savent se corriger, ils ne cessent pas pour cela d’être sages. C’est donc à chacun d’examiner si dans toute se conduite, il n’y a rien de contraire à la tempérance ou à la pudeur. S’il rend à ses supérieurs et à ses égaux tout ce qu’il leur doit, s’il remplit, par exemple, tous les devoirs d’un bon fils et d’un bon ami ; s’il ne lui échappe rien qui se ressente de la corruption du siècle, qui fait régner aujourd’hui presque partout l’artifice et l’injustice. Car quoique vous ne soyez pas gens à vous précipiter de plein gré dans ces désordres, il se pourrait faire que quelqu’un de vous destitué du secours qu’on tire d’une fréquente communication avec un bon maître et des amis vertueux, vînt à tomber sans y prendre garde en des fautes de cette nature. Examinez-vous sur cela avec la dernière exactitude, et repassant sur chacune de vos actions, si vous y trouvez quelque chose d’approchant, il faut promptement la rétracter par un repentir sincère ; mais sans vous laisser abattre, et sans vous ralentir. Eussiez-vous été jusqu’ici un très méchant homme, eussiez-vous même fait longtemps le honteux métier de voleur, il ne tient qu’à vous dès aujourd’hui d’effacer entièrement cette vieille tache, et de devenir sage et vertueux. Que si un homme ainsi changé venait à faire cette réflexion : ayant vécu comme j’ai fait jusqu’ici, j’aurai désormais beau faire, on traitera mon changement d’artifice et ma vertu d’hypocrisie ; bien loin qu’on en ait meilleure opinion de moi, cela fera naître contre moi de plus grands soupçons, et m’attirera de nouveaux reproches. Si cet homme après cette réflexion, disait courageusement en lui-même : qu’on pense ce qu’on voudra de mon changement, il est sincère, il sera constant ; et je consens volontiers de vivre et de mourir dans l’humiliation. O que j’estimerais un semblable courage !

Je dis en quatrième lieu, que sur les défauts des autres, il faut un zèle sage et modéré. Je ne prétends point par là vous détourner d’aider le prochain à devenir vertueux. Si nous devons nos premiers soins à notre propre perfection, nous ne devons pas non plus négliger celle de nos amis, sans manquer à un des plus essentiels devoirs d’une véritable amitié. Mais quand il s’agit de reprendre les autres, il y a manière de le faire utilement. Il faut que les avis que vous donnez, non seulement partent toujours d’un sincère attachement, mais qu’ils soient de plus exprimés en termes doux et honnêtes, qui tempèrent ce que la réprimande peut avoir de rebutant. C’est en ceci qu’il faut épuiser tout ce que l’amitié peut inspirer de tendresse, faire à propos les différents portraits des vertus pour les faire aimer, peindre les vices pour en donner de l’horreur, et faire tout cela d’une manière, qui puisse toucher sans choquer. Si l’on en use autrement, l’on commence par toucher trop rudement l’endroit sensible, sans donner à un homme le temps de se préparer contre la peine d’une confusion subite. En vain tâchera-t-on dans la suite de rapprocher cet esprit aigri, on l’a d’abord trop éloigné, et par là on l’a mis en danger de ne se corriger jamais.

C’est pourquoi ma pensée est que, quand il s’agit de corriger quelqu’un d’un défaut, la voie la plus efficace et la plus sûre n’est pas celle des paroles ; et quoique nous puissions la prendre entre nous, je ne voudrais pas trop la tenir à l’égard des autres. Je regarde comme mon maître quiconque attaque mes défauts : dans cette vue, je reçois avec plaisir et avec reconnaissance les avis qu’on me donne. Je sens combien je suis peu avancé dans les voies de la vraie sagesse. Hélas ! j’ai déjà perdu plusieurs de mes dents, et je suis à demi sourd. Pour répondre à l’ardeur que je vous vois, je passe les nuits à méditer. Malgré mon âge et mon application, je ne me trouve point exempt de vice ; comment pourrais-je être surpris qu’on ne me trouvât pas sans défauts ? On dit qu’il est du devoir d’un disciple, de cacher les fautes de son maître ; si l’on veut dire qu’il n’est jamais permis au disciple de corriger son maître, la maxime n’est pas vraie. Tout ce qu’il y a de vrai, c’est qu’il ne faut en cela, ni une franchise trop libre, ni une lâche dissimulation ; aidez-moi tous à perfectionner ce que je puis avoir de bon, et à déraciner entièrement ce que vous trouverez à reprendre en moi, afin que nous nous aidions mutuellement à avancer ; commençons par exercer entre nous, et les uns à l’égard des autres, le zèle que nous devons avoir pour la perfection du prochain.




Lettre d’exhortation du même Ouang yong ming à ses disciples.


Dans toutes les lettres que je reçois de vous, mes chers disciples, lesquelles sont assez fréquentes, vous témoignez tous beaucoup de repentir du passé, et beaucoup d’ardeur pour avancer dans la suite. C’est ce qui me donne une consolation et une joie que je ne saurais vous exprimer. J’en aurais encore davantage, si j’étais bien assuré que ce ne sont point des discours en l’air, et que chacun est en effet dans cette disposition. Ce que je souhaite surtout, c’est que chacun de vous voie aussi clairement les plus secrets replis de son propre cœur, qu’on voit en plein jour les objets les plus sensibles. Cela est de la dernière importance. Car comment se corriger de ses fautes et de ses défauts, si on ne s’en aperçoit pas ; au contraire, quand on est toujours attentif sur ses propres fautes, pour les corriger sur-le-champ, bientôt on est maître de son cœur. Quel est l’homme qui ne fait point de fautes ? Il n’y en a aucun, j’ose le dire, et le plus parfait est celui qui sait le mieux les corriger. Kiu pé you passait pour sage en son temps, cependant il arrivait que son application allait toute à tâcher de faire peu de fautes, et qu’encore il n’en était pas venu à bout. Tching tang et Confucius passent avec raison pour des sages du premier ordre. Cependant leur principale maxime était de travailler sans relâche à se corriger, et ils jugeaient que cette attention était nécessaire pour éviter de tomber dans des fautes considérables. J’entends dire assez communément : le moyen de ne faire aucune faute ! Il faudrait être un Yao, ou bien un Chun : mais il me semble, que quoique cela ait passé en proverbe, l’on ne parle pas selon l’exacte vérité. Ces paroles ne nous donnent pas l’idée de Yao et de Chun, tels qu’ils étaient en effet, et tels qu’ils se connaissaient eux-mêmes. Si ces deux sages rois s’étaient donnés pour exempts de toute faute, dès là même ils auraient été moins dignes du nom de sages. Aussi étaient-ils fort éloignés de ces sentiments. Il est facile d’en juger par cette maxime qui nous vient d’eux, et que nous lisons dans le Chu king. D’un côté le cœur de l’homme est plein de faiblesse et de penchant pour le mal. D’un autre côté le vrai bien, qui fait comme le centre de la raison, consiste en un point comme indivisible. Il faut une intention bien pure et bien simple, pour tenir toujours le vrai milieu.

On voit par cet endroit du Chu king ce que ces grands hommes pensaient d’eux-mêmes. Car ils se comptaient sans doute au nombre des hommes ; ils prononcent cependant en général que le cœur de l’homme est plein de faiblesse ; qu’il a peine à tenir le vrai milieu, qu’il a besoin de faire effort pour se conserver dans la pureté et la simplicité requise. Enfin nous voyons que tous les sages de l’antiquité, bien loin de se croire exempts de fautes, ont regardé comme un de leurs principaux devoirs le soin de se corriger. Si quelques-uns par ce moyen sont parvenus à n’en plus commettre, ce n’est pas qu’ils n’eussent un cœur fait comme les autres, et sujet aux mêmes faiblesses ; c’est qu’à force de se réprimer eux-mêmes, à force de veiller avec une attention continuelle sur leurs plus secrets mouvements, et surtout à force de se regarder comme pleins de défauts, ils sont enfin parvenus à n’en plus avoir. Je le vois clairement, mes chers disciples ; c’est là le chemin qu’il faut tenir ; mais je l’ai vu trop tard. Mes anciennes habitudes m’ont laissé dans le cœur la même faiblesse, que cause dans le corps humain une maladie invétérée.

C’est pour cela que je ne cesse de vous exhorter à y prendre garde de bonne heure, et à ne vous pas exposer aux mêmes difficultés que moi, en laissant vieillir vos défauts : tandis qu’on est encore jeune, que l’esprit a plus de vivacité et plus d’ardeur, que les soins du corps et d’une famille n’ont pas encore bien saisi le cœur, si l’on travaille tout de bon, l’on avance beaucoup sans tant de peine : au lieu que si l’on diffère, outre que les embarras du siècle croissent tous les jours, l’esprit se ralentit avec l’âge, et l’on n’a plus la même vigueur. S’il s’en trouve quelques-uns, qui ayant ainsi différé, ne laissent pas de parvenir à la vraie sagesse, du moins ne le peuvent-ils point sans des efforts extraordinaires ; surtout il ne faut pas différer au-delà de quarante à cinquante ans. Après ce terme, les désirs qu’on forme, n’ont ordinairement guère plus de succès, que ceux d’un homme, qui voyant le soleil se coucher et prêt à nous dérober sa lumière, voudrait l’arrêter sur notre horizon. C’est donc ce que Confucius voulait faire entendre, quand il disait, qu’à quarante ou cinquante ans on n’entend plus. Paroles bien remarquables, et qui tenant de l’exagération, renferment cependant une vérité sensible, vérité que le même Confucius exprime ailleurs en termes plus simples. Ce n’est point sans bien des efforts, dit-il, qu’on parvient à la vraie sagesse : si l’on n’y travaille de bonne heure, le moyen que la vieillesse, dont la faiblesse est le partage, les puisse y soutenir ? Hélas moi qui vous parle, et qui n’ai commencé que trop tard, je n’éprouve que trop la vérité de ces paroles. C’est ce qui me porte à vous presser de bien profiter du temps, pour ne pas vous exposer à un repentir assez inutile.

Le même Ouang yang ming étant chez soi, dans la province de Tché kiang, une année que l’été fut fort sec, le tchi fou[45] du lieu lui écrivit, pour lui demander s’il n’avait point le secret de faire tomber de la pluie, ou s’il ne saurait point quelqu’un qui l’eût. Ouang yang ming ne répondit que de vive voix à la première lettre. Le lendemain le tchi fou lui écrivit encore avec plus d’empressement.

A cette seconde lettre, Ouang yang ming fit la réponse qui suit.

Hier deux de vos officiers Yang et Li me rendirent une lettre[46] que vous m’aviez fait l’honneur de m’écrire. Je trouvai qu’elle se réduisait à me demander un secret pour faire tomber de la pluie. Jamais je ne fus plus surpris et plus confus. Ma surprise et ma confusion ont beaucoup augmenté, quand j’ai reçu ce matin par Chin tsié votre seconde lettre, encore plus pressante que la première ; les voies de Tien sont obscures et bien au-dessus de notre portée. Qui suis-je moi, pour me piquer de les pénétrer et d’y voir clair ? Cependant vous témoignez tant de compassion pour les peuples, que je ne puis raisonnablement me dispenser de vous dire aussi ma pensée sur la matière dont il s’agit. Je prie depuis longtemps, répondit Confucius, dans une occasion que vous savez. En effet, la prière du sage ne consiste pas précisément à réciter dans le besoin quelques formules de prières, mais bien plus dans la conduite régulière qu’il a soin de tenir. Il y a déjà quelques années que vous êtes né dans le pays de Yué[47], n’avez-vous pas eu soin, de prier d’avance, en faisant ce qui a dépendu de vous, pour prévenir et adoucir les misères du peuple, pour le rendre heureux et content ? Auriez-vous différé jusqu’ici ? Non, sans doute. Cependant la pluie ne tombe point selon vos souhaits. Cela est vrai, mais enfin quel autre meilleur moyen pour l’obtenir.

Anciennement dans les grandes sécheresses, les princes retranchaient de leur table, et de leurs divertissements, élargissaient[48] les prisonniers, diminuaient les tailles, réglaient avec un nouveau soin les cérémonies, soulageaient par des largesses, ceux que la maladie et la pauvreté accablaient de douleur. Puis ils faisaient implorer partout, et imploraient eux-mêmes en faveur des peuples, l’assistance de Chan, Tchuen[49], Ché-tsi. Je trouve dans les anciens livres la cérémonie tsi en l’honneur de Tien, pour demander de la pluie. J’y trouve que les princes faisant un sévère examen de leur conduite, s’attribuaient les calamités publiques. J’y trouve que ces mêmes princes en reconnaissant leurs fautes, demandaient le temps de s’en corriger. Le Li ki, le Tchun tsiou[50], et les annales nommées Se ki ont grand nombre d’exemples en ce genre. Voilà ce que l’antiquité m’apprend. Je ne trouve point qu’on y ait cru que quelques caractères bizarres, et quelques imprécations lancées sur l’eau, puissent obtenir de la pluie. Si dans les siècles postérieurs il s’était trouvé quelques tao-ssée[51], dont on pût bien assurer qu’ils faisaient pleuvoir au besoin, on pourrait penser que c’étaient des hommes d’une vie pure et sans reproche, d’une vertu solide et constante ; que, sans s’être attachés exactement à la vraie pratique de l’empire, ils ne laissaient pas d’être des hommes singuliers beaucoup au-dessus du commun ; et que peut-être par là ils pouvaient obtenir de la pluie.

Mais sur quel témoignage est appuyé ce qui se dit en ce genre ? Sur des histoires et des récits romanesques. Nos King et nos autres livres autorisés, n’ont rien de semblable, et ce qu’il y a de gens sages, regardent tout ce qu’on en dit comme des contes faits à plaisir. Bien moins peut-on attribuer rien d’approchant aux tao-ssée d’aujourd’hui. C’est une vile canaille qui n’est guère moins méprisable que ces charlatans des foires, qui débitent dans les carrefours toutes sortes d’impertinences. Que des gens de cette sorte aient en leur pouvoir le tonnerre, les éclairs, les vents, la pluie, et les autres changements de l’air pour en disposer à leur gré ; qu’y a-t-il de plus incroyable ?

Ce que je vous conseille, c’est de remettre à un autre temps les affaires qui se peuvent différer, de vous bien examiner dans la retraite, de vous interdire et aux autres toute dépense et tout luxe, de réparer exactement les torts que vous pourriez avoir faits ; puis avec des intentions droites et pures, dans des sentiments sincères et de douleur, et de pénitence, d’invoquer Chan, Tchuen, Ché tsi, au nom et en faveur des peuples de vos huit hien[52]. Pour ce qui est des prières et des prétendus secrets des tao-ssée, si le peuple de lui-même les emploie, contentez-vous de le laisser faire, et de ne pas le lui défendre : mais ne comptez point là dessus vous-mêmes, et ne témoignez jamais en faire aucun cas.

Sur quoi vous devez compter, c’est si dans votre conduite ordinaire vous n’avez rien à vous reprocher devant Chin ming[53] ; si dans l’occasion présente vous redoublez votre attention sur vous-même ; et si dans ces dispositions, à la tête de vos collègues et de vos subalternes, vous priez avec une attention droite et pure ; quoique la sécheresse me soit également funeste, quelque peu de vertu que j’aie, je ne distingue point mes intérêts de ceux du peuple. Si j’avais réellement quelque secret pour lui procurer la pluie qu’il souhaite, aurais-je eu la dureté de le voir dans l’affliction, sans penser à le secourir ? Vous aurais-je donné la peine de m’en presser à deux reprises ? Ce ne serait pas être homme. Enfin je vous promets que dans un jour ou deux, j’irai au faubourg du midi seconder par mes prières votre compassion pour les peuples. Vous-même bornez-vous, si vous m’en croyez, à prier pour eux de tout votre cœur, sans donner dans ces erreurs, et sans avoir même en vue de vous faire de la réputation[54] ; Tien tout élevé qu’il est au-dessus de nous, ne fut jamais insensible à une vertu sincère et parfaite.

Celui qui a fait imprimer le livre, ajoute en forme de note : Dans les calamités publiques, dans les sécheresses, ou les inondations, voilà comme il faut que nous en usions. C’est de cette sorte que nous devons faire tout ce qui dépend de nous. Compter sur les prétendus secrets des tao-sseë, ou témoigner qu’on en fait cas, c’est un grand aveuglement.


  1. Le plus fameux disciple de Confucius pour la vertu.
  2.  Nom d'un ministre d'État estimé.
  3. Le Crésus de la Chine.
  4. Le chinois dit Tien hia, mot à mot, sous le ciel. Les Chinois le plus communément n'entendent que leur empire.
  5. Anciens livres chinois.
  6. Il vivait sous la dynastie Tang.
  7. C'est un auteur de la dynastie Song qui parle.
  8. C'est le même qu'on appelle aussi Kao tsou premier empereur de la dynastie Han.
  9. Nom de dignité, comme serait celle de comte ou de marquis.
  10.  Les Chinois disent mot-à-mot, fussent-ils malades jusqu'à ne pouvoir avaler rien que du liquide.
  11. Celui qui parle, est un auteur qui vivait sou la dynastie des Song.
  12. Il vivait sous la dynastie des Han.
  13. Le Chinois dit : les dents des mâchoires sont bien allongées. En France, avoir les dents longues, c'est en certain langage avoir jeûné ; sens tout opposé au Chinois, qui signifie : j'ai beaucoup acquis.
  14. Nom de deux royaumes faisant partie de l'empire de la Chine.
  15. Nom de dignité, comme ferait comte, marquis, etc.
  16. C'est un auteur de la dynastie Song qui parle.
  17. Il y a des auteurs chinois, qui blâment celui-ci de borner ainsi le zèle pour l'État.
  18. Nom de la cérémonie pour les défunts.
  19. Il parle ainsi de Su tsiou par honneur.
  20. Nom du livre
  21. Insecte qui mange les cigales.
  22. Il mange les tang lang.
  23. Tchuang kong, pour quelque grand mécontentement, exila sa mère. Ce prince qui aimait et estimait Kao chou, le fit un jour manger à sa table, et lui présenta par honneur et par amitié quelque bon morceau. Prince, dit Kao chou en le remerciant, j'ai ma bonne mère à la maison, souffrez que je réserve cela pour elle. Jamais elle n'a rien mangé de votre table. Tchuang hong vit ce que Kao chou prétendait. Il se sentit aussitôt touché. Il rappela la reine sa mère, et vécut toujours bien depuis avec elle.
  24. Ouen cheou était un prince qui n’aimait personne, non pas même ses plus proches. Tchang tang cherchant l’occasion de faire sentir au prince ce défaut d’une manière propre à l’en corriger, lui fit présent d’un très beau chien, et d’une certaine oie encore plus belle. Cette espèce d’oie sauvage qui s’appelle en chinois yen, est un symbole d’alliance et d’affection, et elle entrait anciennement dans les présents des fiançailles. Ouen cheou reçut ces deux animaux, et témoigna les aimer fort. Tchang tang prit de là occasion de faire au prince une remontrance qui fut bien prise, et eut son effet.
  25. Ce trait d’histoire est ci-dessus au titre des princes héritiers.
  26. La dynastie Tsin éteinte, Lieou pang, qui fut depuis empereur, et surnommé Kao ti, disputant l’empire avec quelques autres, eut du dessous dans un combat : il s’y trouva personnellement dans une occasion à ne pouvoir échapper aux ennemis s’ils voulaient. Yong tchi, un des officiers de l’armée victorieuse, concluait à se défaire de Lieou pang. Ting kong, autre officier de la même armée, donna secrètement moyen à Lieou pang d’échapper, et lui dit : je vous laisse aller : mais si vous êtes empereur, comme il y a de l’apparence, je veux que vous me fassiez heou. Lieou pang devenu en effet maître et empereur voulait faire mourir Yong tchi, et récompenser Ting kong. Vous n’y pensez pas, prince, dit Tchang tse sang. Permettez-moi de vous le dire, Yong tchi a témoigné du zèle et de la fidélité pour le maître qu’il servait ; vous voulez pour cela le faire mourir. C’est lui qu’il faut avancer. Pour Ting kong tout au contraire il a trahi son parti par des vues intéressées ; si vous le récompensez, c’est inviter vos sujets à l’imiter dans l’occasion. Ting kong, si j’en étais cru, aurait la tête coupée. Kao ti comprit l’importance de cet avis, et le suivit contre son inclination.
  27. Sous la dynastie Tang une esclave du palais ayant été aimée de l’empereur, devint ensuite impératrice. Elle profita tellement de la faveur, pour établir son autorité, qu’après la mort de l’empereur, elle se saisit du gouvernement, et le retint au préjudice de son fils le prince héritier, qu’elle relégua loin de la cour, le faisant simplement prince de Lou lin. Li hien, et le censeur Lieou lui firent en différents temps sur cela et sur toute sa conduite les plus aigres remontrances. Le censeur Lieou alla jusqu’à lui dire ouvertement, qu’ayant été une vile esclave, il lui convenait encore moins d’en user ainsi. Elle les fit tous deux punir de mort. Mais dans la suite sur des remontrances plus modérées, que d’autres lui firent à propos, elle fit revenir son fils, et l’établit de nouveau prince héritier, sans pourtant se dessaisir du gouvernement. On a touché ailleurs ce point d’histoire.
  28. Nom d'un instrument de musique.
  29. Nom de mesure.
  30. Nom d’instrument de musique.
  31. Il indique que la femme voulait aussi gouverner la concubine à sa manière.
  32. Le chinois dit : a ordonné que la princesse Ling hai s'abaissât jusqu'à devenir ma femme.
  33. Deux peuples toujours ennemis. Le sens du proverbe, est que dans ce danger commun les ennemis même s’entraident.
  34. Il reprend ces quatre points et les explique un peu plus au long.
  35. Noms de dignité.
  36. C'est lui qui avait produit et fait mettre en place Koan tchong.
  37. C'est-à-dire d'engager son prince à se défaire de ces trois méchants hommes.
  38. On donne ce nom à certains princes, qui, sans être empereurs,se faisaient rendre certains devoirs de respect et de soumission, soit par leur puissance, soir par leur vertu.
  39. Ce discours et ce qui suit, est tiré, non de la compilation de Tang king tchuen, mais des œuvres de Ouang yang ming, qui vivait sous la dynastie Ming.
  40. Nom de degré de littérature.
  41. Dans les œuvres de Ouang yeng ming ce discours se trouve sous le titre d’Hiouen, composition pour la cérémonie Tsi. C’est une espèce d’éloge funèbre.
  42. Lo signifie joie, satisfaction, plaisir.
  43. Le chinois dit en quatre petits mots Ki lin mi lin. Monter âne, chercher âne. Voila mot à mot notre proverbe, qui tout bas qu’il est, fait la conclusion d’une lettre de la morale la plus raffinée.
  44. Nom d’une des provinces de la Chine.
  45. C’est-à-dire le gouverneur.
  46. Le chinois dit mot-à-mot : votre honorable instruction.
  47. Ancien nom du pays, qui est aujourd’hui la province de Tché kiang.
  48. Song, élargit les innocents et les moins coupables.
  49. Mot-à-mot : montagnes, rivières, territoires ou domaine de chaque prince ; c’est-à-dire les esprits tutélaires du pays. Figure ordinaire en chinois.
  50. Ces deux livres font mention de la cérémonie nommée Yu. C’était pour obtenir de la pluie : le Li ki dit qu’elle s’adressait à Ti. Les anciens livres mettent tantôt Chang ti, tantôt seulement Ti. C’est ainsi que nous disons indifféremment, offrir au seigneur, ou bien offrir au souverain seigneur.
  51. Ministres de la secte Tao.
  52. La ville du premier ordre, dont ce mandarin était premier officier, avait dans sa dépendance huit villes de troisième ordre.
  53. Chin signifie esprit, spirituel, excellent, impénétrable. Ming signifie intelligence, connaissance, claire pénétration, etc. Je laisse au lecteur à déterminer le sens de cette expression par ce qui a précédé et ce qui suit.
  54. C'est-à-dire de vous faire la réputation d'homme compassif et tendre sur ce que souffrent les peuples.