Description de la Chine (La Haye)/Seconde et troisième ode

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Scheuerleer (2p. 370-372).


SECONDE ODE
A la louange de Ven vang[1]


C’est le Ciel qui a fait cette haute montagne, et c’est Tai vang qui l’a rendue un désert : cette perte vient uniquement de sa faute : mais Ven vang lui a rendu son premier éclat. Le chemin où celui-là s’était engagé, est rempli de dangers : mais la voie de Ven vang est droite et facile. Postérité d’un si sage roi, conservez chèrement le bonheur qu’il vous a procuré.


TROISIÈME ODE
A la louange du même.


Celui qui seul est roi et suprême seigneur, abaisse sa majesté jusqu’à prendre soin des choses d’ici-bas. Toujours attentif au vrai bonheur du monde il promène ses regards sur la face de la terre. Il voit deux peuples qui ont abandonné ses lois, et le Très Haut ne les abandonne pas encore : il les examine, il les attend ; il cherche partout un homme selon son cœur, et il veut étendre lui-même son empire. Dans ce dessein, il arrête avec amour ses yeux vers l’occident. C’est là qu’il doit habiter, et régner avec ce nouveau roi.

Il commence[2] donc par en ôter toutes les mauvaises herbes, et il nourrit avec soin les bonnes : il émonde ce que les arbres ont de trop, et il met entre eux un bel ordre : il arrache les roseaux, et il cultive les mûriers. Le Seigneur va rendre aux hommes leur première vertu ; tous leurs ennemis s’enfuiront devant eux : le Ciel veut se donner un égal[3]. Jamais volonté ne fut plus absolue.

Le Seigneur regarde cette sainte montagne : c’est un séjour de paix ; aussi n’y croît-il aucun des bois dont on fait les armes. C’est un règne éternel ; aussi n’y voit-on que des arbres dont les feuilles ne tombent point. C’est l’ouvrage du Très Haut ; il a mis le cadet à la place de l’aîné ; il n’y a que Ven vang, dont le cœur sache aimer ses frères : il fait tout leur bonheur et toute leur gloire ; le Seigneur l’a comblé de ses biens, et lui a donné tout l’univers pour récompense.

Le Seigneur pénètre dans le cœur de Ven vang[4] et il y trouve une vertu secrète et inexplicable, dont l’odeur se répand partout. C’est un merveilleux assemblage de ses dons les plus précieux : l'intelligence pour régler tout ; la sagesse pour éclairer tout ; la science, pour enseigner ; le conseil, pour gouverner ; la piété et la douceur, pour se faire aimer ; la force et la majesté, pour se faire craindre ; une grâce enfin et un charme qui lui attire tous les cœurs : vertus toujours les mêmes, et incapables de changer. C’est comme un apanage qu’il a reçu du Très Haut ; c’est un bonheur qu’il a répandu sur sa postérité.

Le Seigneur a dit à Ven vang : Quand le cœur n’est pas droit, les désirs ne sont pas réglés, et on n’est pas propre pour sauver l’univers. Vous êtes parfaitement incapable de ces défauts. Montez donc le premier sur la montagne, afin d’attirer tout le monde après vous. Voilà des rebelles qui n’obéissent pas à leur souverain : se croyant au-dessus des hommes, ils les tyrannisent ; armez-vous de ma colère, déployez vos étendards, rangez vos troupes, remettez partout la paix, et fixez le bonheur de votre empire, et répondez à ce que l’univers attend de vous.

Aussitôt Ven vang, sans quitter sa cour, monte sur le haut de la montagne. Rentrez, dans vos cavernes, esprits rebelles ; c’est ici la montagne du Seigneur ; vous ne pouvez y être admis. Ces vives sources sont les eaux pures, où les sujets de Ven vang se désaltèrent ; ces plaisirs ne sont pas pour vous. Ven vang a choisi cette montagne : il a ouvert lui-même ces clairs ruisseaux ; c’est là que tous les peuples fidèles doivent venir ; c’est là que tous les rois doivent se rendre.

Le Seigneur a dit à Ven vang[5] : j’aime une vertu pure et simple comme la vôtre : elle ne fait pas grand bruit ; elle n’a pas grand éclat au-dehors, elle n’est point empressée, elle n’est point fière ; on dirait que vous n’avez d’esprit et de lumières, que pour vous conformer à mes ordres ; vous connaissez votre ennemi, unissez contre lui toutes vos forces, préparez vos machines de guerre : attelez vos chars, allez détruire le tyran ; chassez-le du trône qu’il usurpe ; chariots armés, ne vous pressez pas ; murs élevés, ne craignez rien : Ven vang n’est pas précipité dans sa marche : sa colère ne respire que la paix : il prend le Ciel à témoin de la bonté de son cœur : il voudrait qu’on se rendît sans combat, et il est prêt de pardonner aux plus coupables. Bien loin qu’une si grande douceur lui attire aucun mépris, jamais il ne parut plus digne d’être aimé. Mais si l’on ne se rend pas à tant de charmes, ses chariots arrivent avec grand bruit : le tyran se confie vainement dans la hauteur et la force de ses murailles : Ven vang l’attaque ; il le combat ; il en triomphe ; il détruit son cruel empire, et bien loin qu’une telle justice le rende odieux, jamais l’univers ne fut plus disposé à se ranger sous ses lois.



  1. Ven vang, selon les interprètes et les historiens, était père de Vou vang, fondateur de la troisième race. Ven vang signifie proprement Roi de paix.
  2. Tout ceci doit s’entendre allégoriquement, selon le style de la poésie antique. Le Chi king est plein d’endroits semblables.
  3. Le caractère poei veut dire, compagnon, égal. On le prend quelquefois pour époux et épouse. Les interprètes ont cru qu’on parlait ici de l’épouse que le Ciel destinait à Ven vang, et que le Chi king appelle ailleurs Tien poei, sœur du Ciel.
  4. On lit dans le texte vang ti ; mais les meilleurs interprètes conviennent que c’est une faute, et qu’il faut lire Ven vang, parce que tout ce qu’on dit en cet endroit, ne peut convenir à un autre qu’à Ven vang.
  5. Voici de belles paroles d’un disciple et d’un commentateur de Tchu hi. Cet homme admirable, dit-il, est complaisant, et doux ; il est humble et toujours prêt à céder : on dirait à l’entendre, qu’il ne sait rien, et qu’il n’est capable de rien. Quand un cœur est ainsi disposé, de quelles richesses ne peut-il pas se remplir ! C’est pourquoi la vertu la plus élevée et la plus éclatante est fondée sur ce fondement solide et inébranlable de l’humilité ; et il n’y a point d’homme plus éclairé, que celui qui se croit sincèrement le plus borné dans ses lumières.