Deux mois d’émotions/Les Nonnes de Saint-Césaire

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W. Coquebert (p. 194-320).

LES


NONNES DE SAINT-CÉSAIRE.


À M. DE PONGERVILLE,

de l’académie française.


À bord du bateau à vapeur le Papin, allant d’Arles à Marseille, 25 septembre 1842.

Il est neuf heures du matin : l’atmosphère est sereine, le soleil resplendissant ; le ciel bleu teint de son azur les eaux limpides du Rhône ; le pont du bateau à vapeur qui nous entraine est couvert de monde ; les voyageurs, debout ou assis sur des ponts, s’établissent pour une traversée de sept à huit heures ; les hommes lisent ou dessinent ; |es femmes travaillent à quelque ouvrage de broderie ou surveillent leurs enfants, qui s’ébattent à l’air vivifiant du fleuve. Une table est au milieu du pont, elle soutient mon pupitre de voyage, et c’est là que je vous écris, monsieur. Le mouvement du bateau est si doux, quoique rapide, que je puis sans fatigue vous tracer bien des pages avant que nous touchions à l’embouchure du Rhône ; alors l’approche de la mer se fera sentir, le tangage et le roulis nous balanceront un peu rudement ; le mal de mer, ce mal fatal auquel personne ne peut se flatter d’échapper, nous contraindra peut-être à chercher le repos et la solitude des cabines. En attendant, goûtons le charme de cette splendide matinée, jouissons de la douceur des heures présentes. Arles, avec ses clochers et ses tours, va disparaître à mes regards ; je veux, par le souvenir, retourner avec vous dans cette ville romaine, tout empreinte de glorieux vestiges. Par vos études, par vos goûts, vous tenez au monde latin, monsieur, et vous aimeriez, j’en suis sûre, cette vieille cité encore toute peuplée de grands monuments de l’antiquité. Vous qui nous avez si bien traduit Virgile et Lucrèce, vous vous plaisiez à explorer ces ruines somptueuses, ces débris de statues, restes éclatants de la splendeur romaine. La sculpture et la statuaire sont aussi une poésie.

Je suis arrivée à Arles du côté de l’Est, en traversant une vaste plaine assez uniforme, submergée çà et là par de grands marais dont les exhalaisons malsaines ont répandu cette année dans la ville la contagion de la fièvre d’accès. Arles est bâti sur un plateau d’un plan plus élevé que la plaine qui l’entoure. En approchant de la ville au nord, dans la campagne, on découvre sur un coteau les belles ruines de l’abbaye de Mont-Major ; la tour bâtie au quatorzième siècle, l’église plus ancienne encore et la façade de ce somptueux couvent de bénédictins se groupent merveilleusement sur ces hauteurs et découpent leur silhouette sur le bleu vif du ciel. Mais poursuivons notre route ; voici Arles avec son élégante ceinture de remparts crénelés, flanqués de bastions et de tours, et percés de distance en distance par des portes dont le couronnement est orné d’un blason. Avant d’entrer par la plus grande de ces portes et de pénétrer dans la cité romaine, saluons à gauche, tout près du chemin, le champ funéraire des Àliscamps ; nous explorerons bientôt ces tombeaux, mais, avant de chercher l’image de la mort, cherchons d’abord celle de la vie ; elle se montre à Arles sous sa forme sa plus gracieuse, celle de la beauté, de la beauté la plus parfaite, de la beauté grecque, transmise aux femmes de génération en génération sans s’être altérée.

C’est un dimanche : les hautes allées d’arbres des boulevards, parallèles aux remparts, sont peuplées de belles promeneuses ; le costume pittoresque des Artésiennes prête un charme de plus à leur beauté ; leur coiffe étroite ceinte de plusieurs tours d’un large ruban de couleur sombre dont la ligne contraste avec la blanche transparence de leur front, leur léger fichu artistement évasé derrière par une épingle et par devant laissant voir le col et voilant à peine la naissance du sein, leur corset noir collant comme un gant sur leur taille fine et cambrée, leur jupe ample flottant en plis gracieux telle qu’une draperie antique, enfin leurs petits pieds rendu» plus petits encore par une chaussure brune, tout contribue à faire paraître plus coquette et plus piquante la beauté irrésistible de ces femmes. Vous avez vu au Louvre, monsieur ! la Vénus d’Arles, rivale de la Vénus de Médicis et de celle de Milo ; vous avez remarqué ces traits d’une irréprochable correction : eh ! bien, cette Vénus est le type de la beauté arlésienne ; mais la beauté vivante a, de plus que le marbre grec, l’animation du sang et de la chair, l’étincelle divine que nul artiste en réalité n’est parvenu à dérober au créateur. Les rues d’Arles, étroites et tortueuses, sont pavées avec des cailloux du Rhône, anguleux et pointus, détestables aux pieds des chevaux et plus encore à ceux des piétons. Il nous fallut plus d’un quart d’heure pour traverser le court espace qui sépare des remparts la maison de mon parent, M. Clair, située au centre de la ville ; dans chaque rue, à chaque angle de place, presque à chaque maison de cette vieille cité, quelque débris d’architecture romaine ou gothique m’apparaissait. Enfin nous parvînmes à une charmante petite place ; je reconnus là l’élégante habitation de mon cousin. Nous étions arrivés.

M. Clair est, vous le savez, un des avocats les plus distingués de Provence ; il est de plus un savant archéologue ; il a exploré tous les monuments de la France et de l’Italie, et il a fait sur sa ville natale un livre où revit, dans l’analyse de ses monuments, Arles païenne et Arles chrétienne. Il y a un an, M. Clair accompagnait avec orgueil parmi les ruines de sa cité M. de Chateaubriand, ce génie mélancolique et profond, sympathique à toute puissance tombée, attiré vers les grands débris du passé, en devinant la poésie et la répandant dans ses écrits immortels. Aucun esprit mieux que celui de M. de Chateaubriand n’a dû sentir la beauté et la grandeur de ces ruines.

M. Mérimée, l’ingénieux écrivain, l’habile archéologue, est venu, lui aussi, explorer avec M. Clair cette ville d’Arles, mine inépuisable de souvenirs ; peut-être un jour M. Mérimée fera-t-il pour Arles ce qu’il a fait pour la Corse dans son admirable roman de Colomba. Aujourd’hui, M. Clair était devenu mon hôte et mon cicerone empressé ; ce n’était plus à une célébrité qu’il allait faire les honneurs de sa ville, mais à une obscure parente qu’il avait connue tout enfant. Le soir même de mon arrivée, nous profitâmes d’un beau clair de lune pour visiter les arènes.

L’amphithéâtre d’Arles ressemble, sauf les dimensions, au Colysée de Rome et aux autres amphithéâtres romains ; il est plus vaste et d’une architecture plus élégante que l’arène de Nîmes ; il pouvait contenir plus de vingtquatre mille spectateurs. Chaque étage de l’édifice est percé de soixante arcades à plein jour* L’ordre dorique décore le rez-dechaussée, le corinthien règne au premier étage ; la partie culminante était fermée par une corniche d’amortissement, dont il ne reste plus de traces. Construit sous le règne de l’empereur Probus, l’amphithéâtre fut converti en place de guerre dans les huitième et neuvième siècles, lors des invasions du midi de la France par les Sarrazins ; quatre tours, élevées sur les points cardinaux de l’édifice, lui donnèrent l’aspect et l’utilité d’une forteresse.

Mais c’est assez de descriptions architecturales et de souvenirs historiques : poursuivons notre excursion poétique à travers ces grandes ruines, agrandies encore par la clarté voilée de la lune. M. Clair, muni d’une énorme clé, nous ouvre la lourde grille de fer qui enserre les arènes, grille qu’il maudit avec raison, car elle enchaîne ce superbe géant autrefois sans entraves et recevant librement en tous sens l’air et la lumière. Nous voici sous ces élégants arceaux, qui se multiplient, se prolongent, se déroulent et s’élèvent comme les immenses vagues d’un océan de pierres ; la lune jette ses reflets veloutés sur leurs croupes arrondies et mousseuses. Nous montons avec précautions aux galeries supérieures ; souvent l’escalier et le plancher manquent à la fois à nos pieds, laissant à leur place le vide, qui offre à nos regards d’admirables précipices fuyant d’arcades en arcades, et parfois coupés par des débris de plafond, dont les immenses dalles forment d’une arche à l’autre des espèces de ponts suspendus. Nous nous aventurons sur ces ponts ; nous nous élançons d’un arceau à l’autre, et nous parvenons ainsi à faire à peu près le tour des galeries en ruines. Arrivés au faîte de l’édifice, au sommet du dernier rang d’arcades, auxquelles manque l’entablement primitif, nous nous arrêtons, et, appuyés contre le mur de l’une des tours gothiques, nous jouissons du plus magique coup d’œil.

Vu à la clarté vaporeuse de la lune, le cirque paraît entier, les demi-teintes effacent les dégradations des gradins et les brisures des arcades, dont les immenses cercles, surperposés les uns sur les autres, se dessinent sur l’azur étoilé du ciel ; parfois les nuages blancs qui escortent la lune se détachent de son disque et glissent en formes fantastiques sur le fond des arcades ; on dirait les ombres éplorées des victimes du cirque qui errent durant les nuits sereines dans cette enceinte, théâtre de leur supplice. La lune, comme une lampe sépulcrale, est suspendue aux créneaux de la tour du sud, la plus haute des quatre tours gothiques.

Après le Colysée de Rome, aucune arène peut-être n’a été plus ensanglantée de sang humain que l’amphithéâtre d’Arles. C’est là que Constantin, cet empereur appelé grand, et dont le christianisme n’adoucit qu’à moitié la sauvage nature[1], livra aux bêtes féroces les prisonniers qu’il avait faits aux Francs, désignés sous le nom de Bructères. Le carnage fut horrible, il dura plusieurs jours ; les animaux, rassasiés de sang et de victimes, finirent par reculer devant la chair humaine. Peut-être ces guerriers francs, morts dans l’arène, sont-ils nos pères ? Peut-être avons nous encore dans nos veines quelques gouttes de ce sang courageux si férocement répandu ?

Émue par ce souvenir historique qui se ranimait là comme une scène vivante, je restai quelques instants perdue dans la contemplation du passé et j’oubliai l’heure présente ; j’y fus rappelée par un chant grave et triste, montant vers nous d’un couvent voisin. À cette heure, au milieu de ces ruines peuplées de spectres sanglants, en face de l’image des supplices qui me frappait, ce chant religieux retentissait comme une voix de miséricorde ; on eût dit l’accent plaintif de la victime qui pardonne au bourreau et demande à Dieu de lui pardonner aussi ; comme harmonie, ce chant produisait un effet merveilleux, il retentissait sonore sous les arcades aériennes, et s’y prolongeait répété par la voix des échos.

Quand le chant cessa, je voulus gravir au sommet de la tour aux pieds de laquelle nous étions assis ; M. Clair, en cicerone éclairé, m’en empêcha. — La lune s’est voilée, me dit-il, et vous verriez à peine quelques débris du splendide panorama que nous viendrons admirer demain par un beau soleil. Pour ce soir, contentons-nous du spectacle de l’intérieur du cirque, que rien du dehors ne vienne distraire notre âme de ce grand tableau. Nous quittâmes l’amphithéâtre, mais le lendemain matin, à dix heures, nous foulions encore ces pierres mémorables. L’aspect avait changé au grand jour : le monument était toujours beau, imposant, mais tout-à-fait délabré, comme une belle femme qui, en vieillissant, peut faire illusion aux lumières, mais dont la clarté du soleil trahit toutes les rides. Des quatre tours élevées dans les arènes d’Arles au moyen âge, trois seulement sont encore debout : une est inaccessible, on peut monter dans les deux autres quoique l’accès en soit difficile. Nous gravîmes d’abord l’escalier en ruines de la tour de l’ouest, et, parvenus à l’étage supérieur, nous vîmes se dérouler devant nous le merveilleux tableau que M. Clair nous avait promis la veille : sous la lumière éblouissante d’un beau ciel du midi, Arles, avec ses maisons et ses monuments dorés par le soleil, s’offrait sur le premier plan ; puis c’était le Rhône, avec ses flots rapides et irisés, semblant rouler des étincelles, et séparant comme une barrière lumineuse Arles du grand village de Trinquetaille, autrefois faubourg de la vieille cité, aujourd’hui formant un bourg à part, gardien de l’île de la Camargue, dont la vigoureuse végétation s’étale au couchant en pâturages et en ombrages verts. Au nord, le Rhône accourant vers Arles est sillonné par quelques barques marchandes et par un élégant bateau à vapeur qui passe orgueilleux et rapide au milieu d’elles comme un cygne au milieu d’un troupeau d’oies vulgaires. De ce même côté parallèle au Rhône, la grande route de Tarascon à Arles est bordée de trois allées d’ormes, dont les lignes d’un vert sombre varient à distances les teintes du sol et celles des eaux. Les ruines du couvent de Mont-Major couronnent de la manière la plus pittoresque ce paysage du nord de la ville. Pour mieux découvrir le midi et l’est des alentours d’Arles, montons au sommet de la tour du sud ; un escalier en colimaçon, comme celui des tours de Notre-Dame, nous conduit à la terrasse parfaitement conservée. Sous nos yeux, presque à portée de notre main, le gracieux clocher de l’église des Cordeliers, aujourd’hui détruite, élève au ciel son aiguille dentelée. Une plaine riante et fertile s’étend au midi ; elle est coupée çà et là par de jolies maisons de campagne abritées sous des bouquets d’arbres, par des saulées, des prairies et d’immenses jardins. Cette plaine est elle-même le jardin d’Arles. À l’est, voici la route par laquelle nous sommes arrivés, l’aquéduc qui la longe, puis le champ funéraire de l’Aliscamp. Des accidents de ruines, de paysage et de lumière, de lointains horizons rapprochés par la transparence de l’air, ajoutent à la beauté et à l’immensité du tableau déployé devant nous. L’éblouissement que cause toujours par un soleil éclatant un vaste espace de ciel et de terre vu des lieux élevés nous saisit et nous force à reporter nos regards dans l’intérieur de l’arène. Chaque ruine voilée, hier soir nous apparaît dans sa nudité ; nous découvrons les vestiges des maisons élevées au moyen âge et qui, en s’agglomérant, finirent par former dans le cirque un petit village. Les arènes d’Arles ont de plus que celles de Nîmes une galerie souterraine parfaitement conservée : nous en faisons le tour malgré l’humidité du terrain où nos pieds glissent parfois ; quelques chauves-souris, habitantes de ces voûtes, nous effleurent en passant de leurs ailes velues. Nous découvrons de distance en distance de petits caveaux taillés dans le roc, qui servaient de cages aux animaux féroces. Ces caveaux correspondent aux ouvertures par lesquelles on lâchait les bêtes dans le cirque. Après cette promenade souterraine, le besoin d’air et de lumière nous reprend, et noua sortons des arènes pour visiter une ruiné moins grandiose, mais plus intéressante peut-être. Je veux parler du théâtre antique, tout peuplé de débris de beaux marbres et de sculptures précieuses. Ce qui reste de ce superbe édifice, ce que des fouilles récentes nous ont rendu, sont : les premiers rangs de gradins, le plateau de la scène et quelques-unes des voûtes du pourtour. Deux magnifiques colonnes en marbre blanc, d’ordre corinthien, s’élèvent sur le devant de la scène ; toujours debout, ces colonnes ont traversé les siècles et bravé la double destruction des hommes et du temps. Au moyen de ces vestiges et des descriptions historiques, reconstruisons ce splendide monument dans sa beauté primitive. Les gradins de marbre, à découvert comme ceux de l’arène, s’élevaient sur un plan semi-circulaire dont les extrémités prolongées en ligne droite dessinaient un fer à cheval ; ce prolongement comprenait la moitié du rayon et formait la profondeur de la scène, qui décrivait un carré long parallèle au fer à cheval. Chaque série de gradins, destinés aux spectateurs de rangs inégaux, étaient coupés d’escaliers nécessaires à la circulation. D’autres escaliers, pratiqués autour de l’édifice, conduisaient à un portique extérieur élevé au-dessus des plus hauts gradins ; ce portique couvert était orné de colonnes et couronné par des statues. Le théâtre ainsi que les arènes n’avaient pas de dôme, mais des voiles étaient disposées et tendues en cas d’orage sur la tête des spectateurs. Redescendons les gradins. L’espace demi-circulaire, laissé libre à leur dernier rang, s’appelait orchestre. C’est là que s’asseyaient, sur des sièges portatifs, les consuls, les sénateurs, les vestales ; ils étaient ainsi placés en face de la scène, sur le devant de laquelle s’élevaient de chaque côté trois colonnes pareilles à celles qui sont encore debout ; une façade d’architecture formait le fond du décors ; trois portes s’ouvraient sur cette façade ; derrière chacune d’elles était placée une machine triangulaire tournant sur elle-même et dont chaque face représentait une décoration différente, l’une servant aux pièces tragiques, l’autre aux pièces comiques, la troisième aux pièces satiriques ou pastorales. Tous les objets qui sur nos théâtres ne sont figurés que par des peintures, les arbres, les statues, les trépieds, les autels, les urnes, étaient disposés en réalité sur la scène. Derrière la façade qui fermait cette scène se cachaient, comme dans nos coulisses, les loges des acteurs et les salles où se préparait la représentation.

Pour être en harmonie avec l’espace immense de ces théâtres en plein air, les acteurs étaient forcés de grandir les dimensions de la stature humaine. Ils portaient des chaussures élevées, un masque qui grossissait leur tête et dont la double face exprimait à volonté la tristesse ou la joie. De longues manches, de larges vêtements, donnaient à chaque personnage une apparence colossale, nécessaire à des spectacles vus de si loin. Des vases d’airain, placés dans certaines parties de l’édifice, augmentaient, par un moyen d’acoustique, la voix de l’acteur et la répandaient sur toute l’assemblée.

N’est-ce pas, monsieur, que ce devait être un sublime spectacle, lorsque quinze à vingt mille hommes réunis écoutaient dans cette enceinte les vers de Sophocle ou d’Aristophane, de Sénèqye ou de Térence ? Si vous aviez exploré ces ruines avec moi, je vous aurais prié, ne fût-ce que pour éveiller ces vieux échos, de me répéter sur cette scène antique quelques vers des tragiques grecs ou latins.

L’image de ces splendeurs de l’antiquité qu’on voudrait rani mer fait éprouver une sorte de serrement d’esprit, si je puis m’exprimes ainsi, en songeant que la main des hommes et non la main du temps détruisit ce chef-d’œuvre d’architecture. À la fin du ve siècle, Hilaire, évêque d’Arles, et son diacre Cyrille, ameutèrent un jour la populace, et, au nom de la foi nouvelle, lui ordonnèrent de briser les idoles, les statues des dieux, les monuments païens ; le peuple, entraîné, se précipite vers le théâtre, il renverse et mutile aveuglément les colonnes, les frises, les statues sans prix qui décorent la scène. Armé de haches, il tranche brutalement les têtes et les mains de ces déités calmes et riantes, chefs-d’œuvre de l’art. C’est là que la Vénus d’Arles fut renversée de son piédestal, on lui coupa une partie des bras, on l’ensevelit dans les décombres : mais les décombres l’ont respectée et l’ont rendue presque entière à notre admiration. Par une sorte de miracle, les deux colonnes encore debout échappèrent à la destruction populaire, et le théâtre, couvert par des constructions nouvelles, fut signalé aux siècles par ces deux colonnes, phare du monument détruit. Un couvent de femmes s’éleva sur l’emplacement de la scène ; mais quand 93 arriva, le monastère fut à son tour violemment détruit ; les autels du christianisme tombèrent comme avaient tombé les divinités païennes ; l’église périt ainsi qu’avait péri le théâtre ; une nouvelle couche de ruines s’étendit sur l’ancienne : débris sur débris, poussière sur poussière ! Et de nos jours, pour retrouver les traces de l’édifice antique, on a creusé toutes ces ruines, rejeté tous les vestiges des constructions parasites, et découvert en partie le monument primitif. Tous les autres débris de constructions romaines que renferme Arles ne sont rien auprès de cette belle ruine du théâtre.

Cependant on doit un souvenir à la tour découronnée du palais de Constantin, dont la base massive repose encore voisine du Rhône ; c’est là tout ce qui reste de cette somptueuse demeure impériale, rivale de celles des empereurs à Rome. C’est dans les premières années du quatrième siècle que Constantin vint à Arles ; il fut frappé par l’heureuse situation de cette ville, dont, suivant les historiens, tout l’univers était tributaire, et où toutes les choses admirées comme magnifiques dans les diverses parties du monde étaient si prodiguées, qu’elles semblaient être des produits de son sol. Constantin enrichit encore cette ville déjà si magnifique ; il y fit élever plusieurs monuments précieux, lui accorda un grand nombre de priviléges, lui donna son nom et forma un instant le dessein d’en faire le siége de l’empire.

Le palais de Constantin, dont il ne reste aujourd’hui qu’une tour en ruine, avait sa façade principale sur le forum ; la façade de derrière dominait le Rhône et s’ouvrait sur un magnifique pont qui conduisait de l’une à l’autre rive. Rien ne reste au-dessus des flots, de ce pont qui frappa d’admiration l’armée sarrazine, et dont les historiens arabes ont parlé. Mais le lit du fleuve a gardé d’énormes débris de ses fondements, et les bâtiments qui descendent le Rhône évitent avec soin ce parage dangereux. Quand le palais de Constantin élevait jusqu’au ciel ses terrasses ornées de statues, quand le pont, encore debout, était couvert d’une foule de guerriers romains, de sénateurs, d’officiers du palais, de patriciens et de peuple, sur le fleuve, aujourd’hui désert, se pressaient les navires de toutes les nations ; la Grèce, l’Égypte et l’Inde envoyaient à Arles leurs riches produits ; les galères de l’empereur, aux voiles de pourpre, aux carènes et aux rames dorées, circulaient en tous sens, et le Rhône orgueilleux était alors le roi des fleuves.

Arles n’est plus aujourd’hui qu’une ville de souvenirs et de deuil. Du palais de Constantin, rendons-nous à la Place-Royale, au milieu de laquelle s’élève-un obélisque trouvé couché et à demi enseveli au milieu du cirque ; relevé pendant le règne de Louis XIV, ce monolithe fut alors couronné d’un soleil doré, emblème adopté par l’orgueil du grand roi. Sur cette même Place-Royale, une église enlevée au culte sert aujourd’hui de Musée. Là ont été rassemblés d’admirables fragments de statues : une tête sans nez, rappelant le plus beau temps de la sculpture grecque ; une tête de César ; les corps sans têtes de trois danseuses ; un torse entouré de serpents, et un autel servant aux sacrifices ; tous ces débris sont sortis des fouilles faites au théâtre. Dans la même enceinte on a réuni de très beaux sarcophages gothiques, ravis aux Aliscamps et à l’abbaye de Mont-Major. Sans doute, en explorant Arles, non en poète, mais en archéologue patient et exercé, on pourrait mentionner encore les vestiges d’une foule de monuments antiques dont nous n’avons point parlé ; mais pourquoi nous perdre dans la recherche de ces édifices ensevelis ? d’autres édifices debout frappent notre âme et attirent nos regards : aussi bien qu’Arles païenne, Arles chrétienne a son architecture merveilleuse ; on dirait que les archevêques d’Arles, qui souvent en furent aussi les chefs temporels, ont cherché à indemniser la vieille cité des destructions des monuments romains, en construisant dans son enceinte des monuments où l’art gothique a déployé toute son originalité, sa grâce et ses délicatesses inimitables. Vis-à-vis l’église qui sert de Musée, toujours sur la Place-Royale, s’élève la cathédrale de saint Trophime, dont le portail, du douzième siècle, est un des chefs-d’œuvre de la sculpture gothique. Autour de la frise de ce magnifique portail courent des figures allégoriques, des dieux de fleuves, des mufles de lions ou des rameaux de feuillages ; de chaque côté, entre les intervalles de six sveltes colonnes, les unes carrées, les autres rondes ou octogones, sont des niches supportant les statues des apôtres, couverts de longs manteaux. Dans un angle, on remarque saint Trophime en habits épiscopaux, et vis-à-vis le martyre de Saint-Étienne et l’ascension de son âme, que des anges portent au ciel. Les chapiteaux des colonnes, le fond des niches, toutes les parties du portail, sont surchargés de sculptures d’un travail inouï ; au centre est le Seigneur, entouré de quatre animaux allégoriques ; il juge les hommes, et ce jugement solennel est l’idée fondamentale de toute la composition. Le genre humain est représenté sur la frise : les douze apôtres occupent la partie qui est au-dessus de la porte ; sur les parties extérieures^ on voit les âmes qui ont reçu leur sentence ; à la droite du juge sont les élus ; du côté opposé, des figures nues, liées à une même corde et entraînées par des démons, marchent parmi les flammes : ce sont les réprouvés. Dans les parties de la frise qui occupent la profondeur de l’arc du portail, on voit saint Michel pesant les âmes, la tentation d’Eve, la naissance du Christ et des tableaux de la vie des champs ; enfin des scènes de supplices où, comme dans l’épopée de Dante, se confondent l’horrible et le grotesque. Dante avait passé à Arles, il avait vu le portail de saint Trophime et s’en était inspiré. L’intérieur de l’église ne répond pas à la magnificence de l’entrée : dans la nef, rien ne rappelle l’originalité de ce poème de pierre, déroulé sur le portail. Comme beaucoup de temples gothiques, saint Trophime mit plusieurs siècles à s’achever ; l’architecture de tous les temps a passé par-là, depuis l’ogive du treizième siècle jusqu’aux ornements grecs dont M. de Grignan, gouverneur de Provence, décora l’église sous le règne de Louis XIV. Sortons de Saint-Trophime par une porte latérale placée à droite de la nef, nous voilà dans le cloître, dans ce cloître merveilleux qui n’a pas de rival.

Quatre galeries sont disposées carrément autour d’un préau ou jardin qui leur distribue l’air et la lumière par les issues que laissent les nombreux entre-colonnements des murs intérieurs. Les murs opposés sont couverts de tablettes de marbre portant des inscriptions tumulaires en caractères gothiques. Les quatre galeries, construites à des époques différentes, ont chacune une physionomie qui leur est propre. La galerie de l’ouest est la plus remarquable ; rien ne peut donner une idée de cette architecture dentelée, de ces ogives d’une admirable souplesse, de ces nervures éclatantes de vigueur ; les arêtes, les broderies, les festons, tout ce qu’il y a d’élancé, d’aérien, de fantastique dans le système oriental, s’harmonie dans cette galerie ; les colonnettes se couronnent de chapiteaux admirablement variés. Les voûtes, descendues d’un rond-point, s’entr’ouvrent légèrement, glissent le long des murs et vont se perdre dans des triangles dont le sommet renversé s’appuie sur les colonnes et les piliers du portique. Tout l’idéal de l’art gothique est là ; si vous désirez connaître la sculpture du moyen âge dans toute sa splendeur, allez voir le cloître de Saint-Trophime et arrêtez-vous surtout sous cette galerie de l’ouest.

Le préau est couvert de hautes herbes ; au milieu, s’élève une simple croix de pierre, gardienne des morts ensevelis dans cette enceinte. Nous montâmes, par un escalier intérieur, au-dessus des voûtes des galeries qui forment quatre terrasses disposées en pente pour l’écoulement des eaux. Les grandes salles voûtées du chapitre s’ouvraient sur ces terrasses bordées de bancs de pierre où les chanoines venaient s’asseoir. Nous restâmes là longtemps, plongeant nos regards dans le cloître, admirant les perspectives fantastiques de ces sveltes colonnes, et nous rappelant les décors du quatrième acte de Robert-le-Diable dont le cloître de Saint-Trophime a, dit-on, donné l’idée. Rien ne manquait à l’illusion du tableau. Les nonnes de Sainte-Rosalie étaient remplacées par les nonnes de Saint-Césairedont, le matin encore, nous lisions à la bibliothèque d’Arles les chroniques poétiquement licencieuses. Avant de mettre en scène ces vierges folles, dont l’abbesse orgueilleuse, forte de ses droits canoniques, osa résister à la puissance de Louis XIV, allons à la recherche de leur monastère détruit ; voyons ce qu’il reste de ces lieux témoins de tant de coupables mystères. Nous sortons du cloître par une porte extérieure, nous passons sous une seconde porte voûtée qui fermait l’enceinte du chapitre, et dont chaque soir l’intendant de la ville faisait ôter la clé afin qu’aucun chanoine ne pût sortir la nuit. Nous verrons bientôt un jeune archidiacre braver ces verroux et ces murs. En repassant sur la Place-Royale, donnons un coup d’œil à la cour intérieure de l’archevêché aujourd’hui en ruine ; des pampres de vignes, des lierres et des mousses ombragent et couvrent cette grande cour et en font un lieu de retraite plein de recueillement ; saluons aussi comme un riche monument, quoique d’un faux goût, l’hôtel-de-ville, édifice brillant du règne de Louis XIV, et maintenant plus de halte, explorons les ruines chrétiennes, allons à la découverte du vieux couvent des nonnes de Saint-Césaire ! — Aux Aliscamps ! me dit M. Clair. Nous sortons de la ville, le soleil penche au couchant, nous nous dirigeons vers l’est ; bientôt l’immense champ des tombeaux nous apparaît dans toute sa dévastation, éclairé tristement par la lumière voilée du soir. Je le salue par ces deux vers de Dante :

    Si corne ad Arli ove l’ Rodano stagna
    Fanno i sepoleri tutto l’ loco varo.

À mesure que nous avançons, le terrain s’élève par degrés et forme une sorte d’éminence qui est le point le plus élevé des terrains circonvoisins. Ce lieu a servi de champ de repos à trois grandes civilisations : il reçut d’abord les sépultures de Gaulois ; après eux vinrent les Romains qui y déposèrent les urnes funéraires renfermant les cendres des trépassés ; enfin, lorsque le christianisme s’établit dans les Gaules, les évêques d’Arles consacrèrent les Aliscamps aux inhumations des chrétiens, dont les tombeaux prirent place à côté de ceux des Gaulois et des Romains. Il y avait une grande variété parmi ces tombeaux qui, selon l’expression du Dante, couvraient toute la campagne : les uns étaient de marbres revêtus de riches sculptures ; d’autres sans ornements, d’autres de simples pierres ; les pauvres comme les riches avaient là leur lit de repos, mais l’inégalité de la vie les suivait dans la mort. Quel spectacle imposant et triste ! des milliers de sarcophages étaient groupés autour de dix-neuf églises qui protégeaient le cimetière. Les Aliscamps devinrent célèbres dans toute la chrétienté ; plusieurs rois voulurent y avoir un monument ; des Alpes aux Pyrénées, tous les hommes illustres demandaient à y être ensevelis ; les villes situées sur les bords du Rhône y envoyaient les corps enfermés dans des bières que l’on confiait au courant du fleuve et qui arrivaient à Arles sans autre sauvegarde que le respect inspiré par ces cercueils flottants. Une somme d’argent, déposée sous la tête du mort, indiquait le genre de funérailles qu’on devait lui faire. Au sujet de cette pieuse coutume, un historien du douzième siècle rapporte très gravement un événement merveilleux dont il prétend avoir été le témoin oculaire :

« Quelques jeunes matelots de Beaucaire, dit-il, ayant vu passer sur le Rhône la bière d’un mort, l’arrêtèrent pour prendre l’argent qu’on avait mis pour satisfaire à ses funérailles ; mais il ne fut jamais en leur pouvoir de faire continuer son chemin à la bière : quelques efforts qu’ils fissent pour la pousser au cours de l’eau, elle ne fit que tourner au même endroit, jusqu’à ce que le vol, ayant été découvert, fut sévèrement puni. On n’eut pas plus tôt remis l’argent dans la bière, que, prenant d’elle-même le courant de l’eau, elle arriva heureusement à Arles, en présence d’une multitude de personnes, qui donnèrent mille bénédictions au ciel d’un si rare prodige. »

Aujourd’hui, le Rhône ne charrie plus de cercueils, les Aliscamps ont été dévastés, les sépultures violées, et ce vaste champ funéraire n’est plus que ruine et désolation. Dès la fin du xiie siècle, on cessa d’y ensevelir les morts, et dans les siècles suivants la destruction commença. Les marbres des plus riches tombeaux furent enlevés ; Charles IX en fit charger plusieurs navires, qui sombrèrent dans le Rhône. Bientôt la dévastation fut entière, les sarcophages sculptés firent l’ornement de tous les musées du midi de la France, tandis que les tombeaux monolithes de simples pierres, abandonnés au pillage du peuple, servirent, dans toutes les fermes de la campagne d’Arles, d’abreuvoirs, de cuves à vin, et autres usages plus ou moins profanes. Que reste-t-il maintenant des Aliscamps ? encore une innombrable quantité de tombeaux vides et brisés, une grande église, deux ou trois chapelles, un sol encombré de débris, un bouleversement effrayant et sombre. Nous pénétrons dans le champ funéraire, nous passons sous un arceau en plein cintre, qui semble la porte fatale du cimetière ; suivant une ancienne tradition, cet arceau est le débris d’un couvent, la porte principale de l’abbaye élevée par saint Césaire. Césaire avait une sœur nommée Césarie : c’est pour elle qu’il fonda aux Aliscamps ce monastère, dont il la nomma abbesse. Une des règles de l’ordre était la copie des anciens manuscrits grecs et latins, que les jeunes sœurs exécutaient sur vélin avec une patience et une habileté rares. Dès la fondation, les religieuses du couvent de Saint-Césaire furent de jeunes filles de familles nobles, et nous verrons que, dans les siècles suivants, l’aristocratie provençale continua à être représentée dans ce cloître privilégié. Dans le vie siècle, tandis que saint Césaire était archevêque d’Arles, les Francs assiégèrent la ville et campèrent aux Aliscamps ; le couvent de femmes fut envahi, les murs furent renversés, et, à la levée du siège, saint Césaire le fit reconstruire, non plus aux Aliscamps, mais dans l’enceinte de la ville. Avant d’aller à la recherche de ce nouveau monastère, poursuivons notre exploration du champ funéraire. À côté de l’arceau du vieux couvent de Saint-Césaire, qui semble la porte d’entrée du cimetière, s’élèvent deux petites chapelles parfaitement conservées ; l’une fut fondée par l’ancienne famille des Porcelets, dont elle garde encore les armes, l’autre fut érigée en expiation d’un duel ; on voit encore le combat des deux antagonistes retracé sur un bas-relief. Nous voici au milieu des débris de tombeaux ; de toutes parts sur le sol, inégal et montueux comme des vagues, gisent des sarcophages vides de différentes grandeurs ; ici, ce sont des cercueils doubles, qui servirent à deux époux ; là, de tout petits où reposèrent des enfants, car, comme dit lé vieux chant de la danse Macabre :

    Tout homme de la femme yssant
    Rempli de miser et d’encombre,
    Ainsi que fleur tost finissant,
    Sort et puis fuyt comme fait l’ombre.

À chaque pas, on se heurte contre ces lits funéraires, profanés et bouleversés ; les ossements ont disparu, il ne reste plus que l’enveloppe qui les contint ; la poussière humaine s’est confondue à la terre, c’est le néant dans ses dernières limites ; rien n’est sombre comme ce cimetière sans cadavres et sans squelettes. Trois ou quatre tombeaux sont encore debout ; l’un d’eux renferme les cendres des échevins de la ville morts de la peste qui ravagea la Provence au commencement du xviiie} siècle : comme Belzunce, ils se dévouèrent à leurs concitoyens ; leur mémoire et leur tombe ont été respectés. Au milieu de ce bouleversement lugubre, la belle église en ruine de St.-Honorât projette son ombre d’une imposante mélancolie. L’entrée d’une grande cour à arceaux gothiques, espèce de préau, qui précédait l’église, est murée. Nous arrivons dans ïa nef par une porte latérale : des piliers massifs soutiennent le dôme. Cette église, érigée d’abord par des templiers, devint plus tard la sépulture des archevêques et des grandes familles d’Arles. Les dalles et les murs sont encore couverts de leurs blasons. Nous sortons par la porte principale, et nous pénétrons dans la cour murée ; là, nous nous trouvons de nouveau au milieu des tombes vides, enlacées par des herbes échevelées qui nous montent jusqu’aux épaules ; aux arceaux en ogives pendent des festons de lierres ; cette cour est bien l’enceinte de la mort et du silence éternel qui lui succède. Vue aux dernières lueurs du soleil couchant, qui semblait disparaître à l’horizon dans les eaux du Rhône, elle offre un tableau lugubre et tranquille qui sépare l’âme de tous les bruits du monde. On entre avec un peu de terreur dans ces murs, puis on les quitte comme à regret. Nous fîmes le tour de l’église en ruine : les plantes grimpantes l’enserrent, un cyprès colossal s’élève au-dessus de son dôme et remplace le clocher détruit ; les vignes du jardin du gardien des Aliscamps s’étalent sur les fenêtres et y forment des vitraux de verdure ; les fleurs des plates-bandes jettent à la nef leur encens de parfums. Aucune ruine n’est plus poétiquement encadrée que celle de Saint-Honorat : nous la contemplâmes longtemps ; le jour qui baissait nous força à regagner la ville ; ce ne fut pas sans retourner souvent la tête vers ce vaste champ funéraire, emblème de la grandeur et du néant de l’homme.

En rentrant dans la ville, à droite, sur un terrain parallèle aux remparts et presque à leur niveau, nous trouvons l’église fermée de Saint-Césaire et les débris du couvent qui avait remplacé celui des Aliscamps. À chaque pas, on rencontre à Arles des églises en ruines, des monastères fermés ou détruits, on dirait que le vieux catholicisme s’écroule ; les pompes du rite ont disparu, les corporations religieuses se sont dissoutes, le culte extérieur s’en va, on ne peut le nier, mais ne peut-on espérer qu’à l’image va succéder l’esprit, le véritable esprit de l’Évangile ? déjà n’a-t-il pas pénétré dans toutes les âmes, n’y a-t-il pas versé des semences de charité et de fraternité, n’est-ce pas la foi sincère du Christ que ces tendances généreuses qui sont désormais la religion de l’humanité ? L’église a été pour les siècles moins éclairés le symbole visible et puissant du christianisme naissant ; notre âge a besoin d’une croyance plus épurée, il est appelé à goûter et à répandre la philosophie du christianisme accompli.

Nous profitâmes d’un reste de jour pour visiter les ruines du couvent de Saint-Césaire ; l’intérieur de la chapelle est vide et sans aucun ornement. On retrouve du monastère quelques bâtiments démantelés qui servent de greniers à foin, la grande cour remplie de fumier où croissent encore quelques vieux arbres et sur laquelle s’ouvre un large balcon à sculptures gothiques. Ce balcon était la promenade réservée de l’abbesse, le lieu d’où elle observait les jeux des nonnes durant les récréations. En sortant de cette cour où l’on ne circule qu’avec difficulté, grâce aux couches peu odorantes qui la recouvrent, M. Clair nous engagea à nous reposer quelques instants ; il souleva un rideau blanc qui cachait à demi une petite porte percée au nord, près du mur d’enceinte de la cour, et nous pénétrâmes dans le plus gracieux réduit que vous puissiez imaginer. C’était une pièce de dix à douze pieds carrés, dont la voûte en ogive, du gothique le plus recherché, étalait mille gracieuses fantaisies de sculpture ; les cannelures et les feuillages se nouaient et se réunissaient en bouquet au centre du dôme, tandis qu’ils formaient à chaque angle de capricieux desseins. Cette petite salle, qui fut autrefois le mystérieux parloir des nonnes de Saint-Césaire, est aujourd’hui habitée par une charmante Arlésienne qui met une sorte de coquetterie à parer et à faire reluire son exquise habitation : une crédence en noyer ciré, relevée d’ornements de fer poli aussi brillant que l’acier ; une panetière du même bois que cette espèce de buffet et suspendue au-dessus ; des étagères couvertes de jolies poteries et d’une vaisselle en fer blanc éblouissante ; quelques chaises de paille tissée de diverses couleurs, tel est l’ameublement de cette pièce, spécimen de tous les ameublements des Artésiennes du peuple un peu cossues. Une rare propreté règne dans ces intérieurs, etsefait deviner dès le seuil, presque toujours précédé d’un grand carré en rustique mosaïque formée par des cailloux du Rhône ; les actives ménagères lavent chaque matin ces devants de portes qui sont comme l’enseigne d’une maison bien tenue. Saint Augustin a dit que la propreté était une demi-vertu ; c’est aussi une demi-beauté. Le soin extrême que les belles Arlésiennes prennent de leur personne et de leur habitation ajoute à leurs charmes et les entoure d’un atmosphère poétique.

Quel contraste entre ces calmes et riants intérieurs habités par d’honnêtes et alertes ménagères et ce cloître de Saint-Césaire qu’animèrent tant de scènes orageuses ! Ici, monsieur, loin de rendre nos tableaux plus vifs et plus tranchés que ceux que nous a laissés l’histoire, nous serons forcée d’en adoucir et d’en voiler les couleurs. Voulez-vous nous suivre dans la lecture de cette chronique, qui rappelle les vieux fabliaux et les contes joyeux de notre littérature ? Peut-être aurions-nous hésité à faire revivre de pareilles scènes, si une tendre et triste figure ne devait répandre sur notre récit l’épuration d’un amour vrai.

Dans les premières années du dix-septième siècle, le clergé, fortement ébranlé des suites de la réforme de Luther, résolut, dans l’intérêt de sa propre conservation, de mettre un frein aux dérèglements de ses mœurs et de régénérer les couvents qui, durant le quatorzième, le quinzième et le seizième siècle, avaient été le théâtre d’une corruption ostensible et naïve, source d’inspiration pour les écrivains satiriques de notre primitive littérature. Rabelais, et plus tard la reine de Navarre, à l’imitation des anciens conteurs de fabliaux, ont défrayé leurs livres d’histoires scandaleuses, dont moines et nonnes sont presque toujours les héros ; on voudrait pouvoir accuser ces écrivains d’avoir exagéré le vice pour le rendre plus dramatique ; mais malheureusement il suffit de feuilleter les cartulaires et les chroniques contemporaines, pour se convaincre qu’alors, comme toujours, la littérature n’était que le reflet fidèle des mœurs de l’époque.

Vers la fin du seizième siècle, la fameuse abbesse de Maubuisson, sœur de la belle Gabrielle d’Estrées, non-seulement mettait à la disposition d’Henri IV ses diverses abbayes, pour servir de lieux de rendez-vous à Gabrielle et à son royal amant ; mais elle menait elle-même si joyeuse vie qu’on voyait dans son monastère quatre à cinq jeunes nonnettes, fruits de ses amours. Ce qu’il y avait de piquant, ajoute la chronique, c’est qu’elle les traitait suivant l’état de leur père : l’une était-elle la fille d’un gentilhomme, on avait pour elle de grands égards, c’était une nonne privilégiée ; une autre, par aventure, était-elle née d’un jardinier, elle devenait une pauvre sœur converse vouée au service du couvent. Sous Louis XIII, les mœurs devinrent moins relâchées et la réforme des cloîtres commença.

Elle devint plus active et plus militante sous la régence d’Anne d’Autriche ; le gouvernement la secondait de tout son pouvoir, il sentait que les débordements du clergé ébranlaient l’autorité religieuse si intimement liée à l’autorité royale. Port-Royal donna l’exemple de la réforme et la répandit dans les monastères voisins de Paris ; mais les abbayes des provinces, et surtout des provinces éloignées, étaient encore de petits fiefs indépendants où les abbés et les abbesses vivaient en princes suzerains dans une souveraine licence. Tel était le couvent des nonnes de Saint-Césaire, à Arles, au commencement de notre récit. Asile des jeunes filles de l’aristocratie, ce monastère, riche, libre, habitué depuis plusieurs siècles à ne dépendre que du pape, gardien d’outre mont peu vigilant, n’avait laissé pénétrer dans ses murs aucune idée de réforme.



LES NONNES DE SAINT-CÉSAIRE.




I

C’était par une de ces éclatantes matinées de mai où la vie dans les régions méridionales semble ruisseler du ciel, des nuages et des rayons brûlants du soleil, des fleurs, des blés naissants, des arbres qui bourgeonnent, de tous les fluides de l’éther, de tous les pores de la terre. Le portail de l’église de Saint-Trophime, déjà si chargé d’arabesques et de fleurs de sculpture, était encore décoré de guirlandes naturelles formées de buis, de roses blanches, de lis sans taches et d’autres fleurs, symboles de pureté.. C’était la fête de la Vierge ; les jeunes filles et les jeunes garçons de la noblesse arlésienne faisaient ce jour-là leur première communion. L’archevêque d’Arles officiait en personne, entouré de ses diacres et archidiacres et des chanoines du chapitre de Saint-Trophime. L’intérieur de l’église offrait un splendide spectacle ; mille cierges brûlaient au maître-autel et dans les chapelles latérales ; de riches tapisseries et des tentures de soie couvraient les murs ; les bannières des saints et des saintes étaient suspendues aux ogives ; les corps canonisés entérinés dans leurs chasses de vermeil ou d’argent avaient été exhumés ; les vases sacrés et les candélabres d’or ornés de pierreries brillaient de toutes parts ; le parfum des plus belles fleurs se mêlait à celui de l’encens, et la voix mélodieuse des orgues répandait dans cette enceinte plus poétique que religieuse une musique enchanteresse. De chaque côté de la nef étaient rangés les communiants : à droite, les jeunes filles dans leur toilette virginale, suivies de leurs mères heureuses et recueillies ; à gauche, les jeunes garçons vêtus de petits pourpoints de satin blanc et de fraises de dentelles ; derrière eux, leurs pères, tous nobles gentilshommes, étalaient leurs plus brillants habits. Celte foule choisie offrait un charmant coup d’œil, effacé pourtant par l’aspect éblouissant du chœur, point lumineux qui couronnait l’église. L’archevêque, couvert de ses habits sacerdotaux étincelants de pierreries, portait sur sa tête une mitre d’or ; son clergé était éblouissant ; les diacres et les archidiacres, jeunes et beaux, l’entouraient comme un essaim d’anges ; parmi ces prêtres de vingt ans, il en était un dont le visage expressif avait une beauté régulière et cependant pleine de charmes ; un front haut, des yeux noirs et vifs, une bouche riante, un ensemble de physionomie jovial et fin, attiraient plus d’un regard sur le jeune archidiacre. Il était d’une grande famille de Provence ; il se nommait Ricovis, et, comme tant d’autres de sa caste, il avait choisi les ordres par goût ; car alors les ordres menaient à tout. De chaque côté du chœur, deux tribunes grillées dont on avait baissé les grilles étaient occupées : l’une par les confréries d’hommes ; et l’autre par des religieuses de différents ordres.

Au premier rang étaient les nonnes de Saint-Césaire, conduites par leur abbesse à cette solennité. Malgré la coupe monastique de leurs habits, on doutait d’abord, en les regardant, si elles appartenaient à une communauté religieuse ; leur robe blanche était en soie ou en laine très fine ; contrairement à la règle, un bandeau de cheveux noirs ou blonds brillait sous leur voile de dentelle ; elles portaient autour de la taille une cordelière d’or où était suspendu un chapelet d’ambre ou de perles ; elles tenaient à la main d’élégants missels recouverts de velours et d’ornements d’argent ; leurs mouchoirs étaient brodés, et plusieurs se servaient d’éventails. L’abbesse brillait au milieu d’elles par sa beauté et par la recherche de sa mise ; c’était une grande femme svelte et digne, d’une trentaine d’années ; sa taille était sans défaut, et sa figure d’une beauté parfaitement correcte ; ses grands yeux noirs avaient peut-être un peu de dureté dans l’expression, mais la blancheur de son teint et la séduction de son sourire en tempéraient le feu presque effrayant ; cette femme eût fait une belle et imposante reine ; elle le sentait et voulait que son abbaye lui fut un petit royaume. Elle portait ce jour-là une robe de velours blanc traînante, de coupe monastique, et un grand voile de dentelle de Flandre ; sur sa poitrine pendait une grande croix d’or et de diamants, signe de sa dignité. Fille de la noble maison de G., une des plus anciennes de la Provence, bien jeune encore, elle avait été élue abbesse des nonnes de Saint-Césaire, sous le nom de mère Catherine. Née pour commander, elle embrassa avec joie une vie qui lui assurait la liberté et la puissance ; elle trouva dans le cloître des mœurs fort relâchées : elle chercha à les rendre plus poétiques, sans les rendre plus sévères. Jeune, belle et noble, elle usa sans entraves de ces prérogatives alors incontestées ; elle avait une de ces natures fermes et positives, dont en général sont douées les femmes faites pour commander, soit un empire, soit une communauté, soit simplement une maison. Dans ces femmes, les passions sont presque toujours une distraction vive, ardente, un besoin impérieux des sens, mais qui laisse le cœur libre et dégagé ; elles aiment avec ardeur, et cependant sans trop se préoccuper de l’être aimé : elles s’aiment pour ainsi dire en lui, elles suivent leurs voies ambitieuses au milieu des emportements de leur amour qui les satisfait sans les troubler ; en général, ceux qu’elles aiment sont naturellement faibles et malléables, ce sont des favoris qu’il leur faut ; et si elles se méprennent dans leur choix, si elles trouvent un homme là où elles n’avaient voulu qu’un hochet, elles le brisent : témoin Élisabeth d’Angleterre et Catherine-la-Grande.

La mère Catherine de G. avait une de ces natures royales ; depuis quinze ans qu’elle était abbesse des nonnes de Saint-Césaire, elle avait beaucoup aimé, si l’on peut profaner le mot aimer en l’employant dans ce sens ; mais si, parmi ceux qui l’attiraient, elle découvrait par hasard quelque gentilhomme ambitieux voulant s’ingérer des affaires de son couvent et lui en disputer l’autorité, aussitôt sa nature de reine se révoltait, sa passion s’éteignait, ou plutôt était vaincue par une passion plus vivace, celle de l’ambition. Catherine avait un frère, gouverneur de Montpellier, jeune et beau comme elle, aimant comme elle à commander, et dont l’autorité fortifiait la sienne. Alliée aux plus nobles familles du Midi, cette femme, malgré le scandale de ses mœurs et de son orgueil, s’était assurée l’impunité. Nous verrons plus tard qu’elle lutta avec succès même contre l’épiscopat, même contre la royauté. Elle marchait sans tristesse et sans remords dans cette carrière de dérèglements ; mais, disons-le aussi, elle y marchait la tête haute, sans hypocrisie. Ce jour-là, tandis que l’archevêque d’Arles officiait et allait présenter à de jeunes vierges l’hostie consacrée, les yeux hardis de l’abbesse ne quittaient pas le jeune archidiacre Ricovis, qui parfois lui souriait d’un air d’enfant heureux.

Au premier rang des jeunes communiantes, on en remarquait une d’une beauté touchante ; ses grand yeux d’un bleu sombre étaient voilés par de longs cils : sur son front pur, sur son cou un peu frêle, se jouaient les boucles abondantes de ses cheveux blonds groupés sous son voile et sa couronne blanche. Cette jeune fille pouvait avoir dix-sept ans ; elle dépassait de toute la tête ses compagnes beaucoup plus jeunes, et cependant sa taille était si délicate, sa main si petite, son visage si enfantin, qu’on eût pu la prendre pour une adolescente de douze à quatorze ans. Elle était recueillie ou plutôt rêveuse, car on voyait par intervalles passer sur son front comme l’ombre douloureuse d’une pensée qui la préoccupait. Lorsque l’instant de recevoir l’eucharistie arriva, elle se leva une des premières et s’avança tremblante vers l’autel où elle s’agenouilla. L’archidiacre Ricovis lui présenta ainsi qu’à ses compagnes la nappe sacrée qu’il étendait de ses mains sous ces jeunes têtes, et l’archevêque approcha de ses lèvres l’hostie divine ; au moment de la recevoir, la jeune fille leva les yeux, son visage pâle pâlit plus encore, elle fit un mouvement involontaire ; puis, se recueillant aussitôt, l’impression qu’elle avait tout à coup ressentie se traduisît par un expressif sourire qui semblait dire : « Bonjour, frère ! » L’archidiacre lui sourit à son tour comme à une jeune sœur ; nul ne surprit ce pur échange de deux pensées d’enfants, souvenir sans doute de deux adolescences mêlées.

Quand elle eut reçu l’hostie, la jeune fille entièrement absorbée regagna sa place, les, yeux baissés et le front incliné.

C’était un ravissant spectacle de voir ces blanches lignes de vierges pures et de beaux adolescents s’avancer de l’autel lumineux aux sons des harmonies divines de Pergolèse ; l’encens pénétrant des encensoirs flottait en blancs nuages sur ces jeunes et chastes têtes ; on eût dit les théories des fêtes de l’ancienne Grèce décrivant autour du temple une marche religieuse.

Quand la cérémonie fut terminée, la foule s’écoula lentement et la nef resta déserte. Alors chaque famille où se trouvait un jeune communiant eut sa fête intérieure ; on s’empressait auprès de l’enfant sanctifié, la tendresse des parents redoublait pour lui, elle était mêlée d’une sorte de déférence et de respect.

La jeune fille frêle et touchante, suivie par sa mère, monta en sortant de l’église dans un riche équipage qui la reconduisit dans quelques minutes à l’élégant hôtel d’Alcyn dont la façade s’élevait sur les quais du Rhône ; la mère soutenait son enfant, et, arrivée dans un brillant salon, elle lui dit avec tendresse après l’avoir fait asseoir : — Eh bien ! Jeanne, te sens-tu mieux ? — Un peu mieux, ma mère, cette cérémonie m’a fait du bien ; d’ailleurs je ne pouvais tarder davantage. — Enfant ! tu avais l’air aussi jeune qu’elles toutes. — Oui, reprit Jeanne avec un triste sourire, la maladie me rend enfant, plus faible encore qu’un enfant ordinaire. — Reprends courage ; depuis un mois tu souffres moins, et je compte beaucoup sur ce beau printemps pour te rétablir tout-à-fait.

La jeune fille embrassa sa mère et ne répondit pas.

Unique enfant de la noble maison d’Alcyn, Jeanne était pour ses parents depuis le berceau un objet de constante sollicitude. Sa santé toujours débile faisait craindre à chaque instant pour sa vie ; mais son père et sa mère, à force de tendresse et de soins, la disputaient à la mort. Jamais enfant ne fut plus aimé, jamais jeune tête ne coûta plus de larmes. Jeanne d’Alcyn avait une nature douce et aimante ; elle comprenait tant de dévouement et d’amour, et elle se prêtait à tous les désirs de sa mère pour fortifier une vie dont souvent la souffrance lui avait donné la lassitude.

Comme tous les êtres d’une organisation délicate, elle était douée d’une intelligence précoce ; vivant peu en dehors d’elle-même, elle avait des sensations intérieures plus vives et plus durables.

On cherchait à la préserver de toute émotion ; cependant l’émotion naissait naturellement dans cette âme ardente et contenue. On avait remis d’année en année à lui foire faire sa première communion, redoutant pour elle une piété exaltée capable d’affaiblir encore cet être déjà si faible. Mais le marquis d’Alcyn, qui, comme les pères des comédies de Molière, pensait que le mariage est un remède à tous les maux des jeunes filles, fut d’avis de faire accomplir à Jeanne le sacrement pieux, afin qu’on pût aussitôt, par un sacrement plus profane, mais à son avis plus salutaire, raffermir cette santé toujours chancelante.

Le soir du jour où commence notre récit, Jeanne et sa mère, assises sur la terrasse de l’hôtel qui dominait le cours du Rhône, contemplaient un splendide soleil couchant qui teignait de pourpre les eaux du fleuve. Tout à coup un mouvement inusité se fit sur les quais et attira toute leur attention. Une grande affluence de monde accourait sur chaque rive comme pour jouir d’un spectacle qui s’avançait apporté par le courant. Jeanne se souleva à moitié sur son siège pour mieux voir ; en cet instant, le marquis d’Alcyn arriva sur la terrasse, accompagné d’un jeune gentilhomme à la tournure noble, à la mine fière et décidée. C’était le frère de l’abbesse de Saint-Césaire ; il recherchait Jeanne en mariage ; le marquis d’Alcyn l’encourageait. La jeune fille était indifférente et protestait de son désir de ne jamais quitter sa mère ; la mère disait comme son enfant, à qui elle voulait éviter toute alarme.

— Je vous amène le comte de G., dit le marquis d’Alcyn en s’approchant des bords de la terrasse. Jeanne ne souleva pas sa tête inclinée ; la marquise d’Alcyn salua et adressa quelques paroles au comte : mais bientôt ils furent tous attirés par le spectacle du fleuve. — Voyez, voyez, s’écria Jeanne, quel charmant petit vaisseau ! il est tout pavoisé de voiles de soie blanche, où se dessinent des croix d’azur ; une vierge d’argent décore la proue. Oh ! regardez, des religieuses sont sur le pont, un prêtre est au milieu d’elles ; je ne me trompe point, ma mère ; ma mère, c’est l’archidiacre Ricovis !

En ce moment le charmant navire que Jeanne désignait passa en face de l’hôtel d’Alcyn. — C’est ma sœur qui va en pèlerinage à la Sainte-Beaume avec une partie de son couvent, dit le comte de G. — Ah ! ah ! et l’archidiacre l’accompagne ? répliqua le marquis d’Alcyn avec un rire significatif.

— C’est tout simple, il vient d’être nommé aumônier de l’abbaye de Saint-Césaire, ajouta la marquise, qui voulait dérober à la candeur de sa fille toute pensée de scandale.

— Madame est indulgente, dit le comte de G. au marquis en s’éloignant un peu ; mais vous, monsieur le marquis, vous paraissez fort douter de la vertu de ma sœur l’abbesse. — Entre nous, vous n’y croyez guère plus que moi, répliqua le marquis d’un ton léger ; mais aussi, que voulez-vous que devienne une jeune fille que l’on cloître à quinze ans ? le diable n’y perd rien ; je l’ai toujours dit, pour les femmes il n’y a que le mariage. — C’est mon avis, et je venais justement pour vous parler mariage ; votre fille a fait enfin sa première communion, sa santé me paraît meilleure : ne pourrions-nous songer à l’accomplissement de nos projets ? — Vous savez bien que c’est là mon vœu le plus cher, répondit le marquis. Tandis qu’ils parlaient ainsi, Jeanne disait à sa mère : — Comme ce vaisseau fuit rapidement ! que ne peut-il m’emporter aussi ! qu’elles sont heureuses, les sœurs de Saint-Césaire ! on dit que la vie du cloître est triste ; peut-on en imaginer une plus douce que celle de ces jeunes femmes ? Voyez, ma mère, elles sont là assises au milieu des fleurs sur le pont de ce gracieux navire qui va les conduire à Marseille, de là elles se rendront en pèlerinage à la Sainte-Baume, dans ce beau lieu que j’ai tant rêvé ; l’archidiacre les accompagne, elles le voient tous les jours, à toute heure ; elles entendent son onctueuse parole ; et nous, ma mère, nous ne le voyons plus, depuis deux ans il nous fuit. — Les devoirs de sa charge prennent tout son temps. — Il oublie que nous avons été comme frère et sœur, continua Jeanne ; durant dix ans, les mêmes études, les mêmes jeux nous ont réunis, et maintenant ne plus le voir !… Ma mère, je veux le prendre pour guide spirituel, il soutiendra mon âme. La marquise tressaillit, et, pour arracher sa fille à une impression fatale, elle prétexta une soirée trop froide et l’engagea à descendre au salon. Après avoir longtemps et confidentiellement causé avec le marquis d’Alcyn, le comte de G. sortit ; il avait l’air satisfait et sûr de lui-même ; peu soucieux de plaire à Jeanne, ce qui l’attirait dans cette union, c’était l’immense fortune de la jeune fille, sa haute naissance et son caractère timide, qu’il jugeait doux et malléable.

Quand il fut sorti, le marquis d’Alcyn parla sérieusement de ce projet de mariage ; la marquise hésita à se prononcer, elle interrogeait du regard le sentiment de Jeanne. Le père insista avec tendresse, mais avec énergie, pour obtenir une promesse de sa fille : la décision de celle-ci éclata par des sanglots ; elle s’évanouit sur le sein de sa mère en murmurant : — Jamais !


II

Deux mois s’étaient écoulés depuis cette scène, la santé de Jeanne s’était fortifiée, on ne craignait plus pour ses jours ; déjà ses joues pâles se coloraient, elle semblait renaître comme par enchantement. Par une brûlante journée de juillet, accompagnée d’une vieille gouvernante, elle était en prière dans l’église de Saint-Trophime ; elle paraissait parfaitement recueillie ; cependant, au plus léger bruit, son regard se soulevait et exprimait l’attention d’une personne qui attend. Enfin, une porte latérale qui conduisait au cloître s’ouvrit, l’archidiacre Ricovis se montra sur le seuil ; Jeanne marcha vers lui, après avoir fait signe à sa gouvernante de rester dans l’église. — Ma sœur, dit le prêtre, tout le chapitre fait la sieste, le cloître est entièrement désert, nous pourrons y causer en paix. Jeanne le suivit sans répondre ; arrivés sous les galeries aériennes, ils s’assirent sur un banc. Le soleil dardait ses rayons de feu dans le préau, dont les herbes et les fleurs s’inclinaient à moitié flétries. Les cigales répandaient leur harmonie stridente, les mouches dorées et les papillons se jouaient dans les rayons brûlants. Ce centre du cloître semblait une fournaise ; mais, sous les voûtes des galeries, on sentait une fraîcheur bienfaisante. — Nous sommes bien ici, dit le prêtre, personne ne viendra nous y troubler. Voyons, ma sœur, qu’avez-vous à me dire ? Et il prit sa main comme pour l’engager à la confiance. Jeanne d’Alcyn soupira, ses joues devinrent pourpres ; puis elle dit avec candeur : — Les paroles de charité que vous m’avez écrites pour calmer mon âme alarmée, l’expression de bonté que vous avez aujourd’hui en m’écoutant, me sont une consolation inexprimable. Oh ! je le vois, vous serez bien le guide spirituel que je cherchais, l’appui qui manquait à mon cœur défaillant ! L’archidiacre sourit avec satisfaction. Jeanne ne vit point ce sourire, ses yeux s’étaient baissés depuis qu’elle avait commencé à parler ; elle continua : — Vous le savez, mon frère, depuis mon enfance, par une mystérieuse affinité, mes penchants, mes sentiments, mes pensées, furent toujours comme un reflet des vôtres ; tant que vous restâtes dans le monde, il me sembla qu’on pouvait y vivre en paix et s’y sanctifier. Votre mère, amie de la mienne, vous amenait chaque jour à l’hôtel d’Alcyn ; je n’ai pas oublié tout ce que mon enfance vous doit de joies et de soins ; alors vous vous montriez compatissant pour ma santé débile, comme vous le serez aujourd’hui pour ma pauvre âme en peine. Je vous dus le goût de l’étude et de la réflexion : que de beaux livres nous avons lus et médités ensemble ! N’est-ce pas, mon frère, que ces temps étaient doux ? L’archidiacre pressa la main de la jeune fille, et eut encore un ineffable sourire. Jeanne poursuivit : — J’avais grandi, espérant ne vous quitter jamais ; vous entrâtes dans les ordres ; durant deux ans nous fûmes séparés, et mon âme sans boussole ne comprit plus ce qu’elle avait à faire dans le monde ; mais ne m’aviez-vous pas montré la voie en vous consacrant à Dieu ? n’aviez-vous pas marqué ma destinée ? Un jour je compris que je pouvais être heureuse encore, je vous vis sur ce gracieux navire qui vous conduisait à la Sainte-Baume avec les sœurs de Saint-Césaire ; vous étiez calme et souriant au milieu d’elles ; je me dis : Et moi aussi, je puis entrer au cloître et voir tous les jours ce frère que j’aime ; il m’élèvera vers Dieu ; il est le pasteur de ces religieuses, il sera le mien. Oh ! n’est-ce pas, mon ami, que vous aurez pour moi un peu de l’affection que vous portez à la mère Catherine ? L’archidiacre tressaillit ; malgré la dissimulation qu’il s’était imposée durant cette conversation, il ne put s’empêcher de s’écrier : — Âme pure et tendre, que parlez-vous de la mère Catherine ? les sentiments que j’ai pour vous ne ressembleront jamais à ceux que m’inspire l’abbesse. Oh ! vous ne connaissez point cette femme ! Puis, comme craignant d’en avoir trop dit : — J’approuve votre dessein d’entrer dans l’abbaye de Saint-Césaire ; votre santé, si faible encore, se briserait dans les agitations du monde ; la paix du cloître vous appelle ; là, vous serez heureuse, et vous pourrez y faire un grand bien ; le couvent de Saint-Césaire a besoin d’une réforme ; guidée par moi, vous pouvez l’accomplir ; votre naissance, votre pureté, vous appelleront peut-être à de grands honneurs ! — Oh ! je ne cherche et ne veux que le repos, interrompit Jeanne avec une sorte de terreur ; prier, recevoir vos conseils, lire, comme autrefois avec vous, les livres saints et les livres permis : tel est le bonheur qui me suffira. — Oui, vous recevrez mes conseils, et j’espère que vous vous laisserez diriger par moi, répliqua l’archidiacre avec une sorte d’autorité sacerdotale qu’il avait de la peine à rendre grave. J’ai de grands desseins sur votre jeune tête. — Vous avez été le frère de mon enfance, vous serez maintenant mon père spirituel ; je vous servirai et vous obéirai, dit Jeanne enjoignant ses mains avec une tendresse dévouée. — Vous êtes un ange, s’écria le prêtre attendri et charmé ; mais votre mère, mais votre père surtout, comment ont-ils pris votre vocation ? — D’abord ils l’ont combattue, ma mère faiblement, mon père avec plus d’autorité ; puis, lorsque ma mère a vu que cette idée m’avait ranimée, elle a craint, si on me l’enlevait, de me voir retomber dans la langueur ; elle m’a donné son consentement, et a décidé mon père à me donner le sien.

Jeanne disait vrai : la tendresse maternelle avait cédé à ses désirs. Connaissant toutes les douleurs du mariage, toutes les souffrances de la maternité, la marquise d’Alcyn redoutait pour sa fille ces rudes épreuves ; elle pensait que, pour cette nature sensible et délicate, la vie du cloître vaudrait mieux que celle du monde. Elle se disait encore que sa fille lui serait enlevée par le mariage, tandis qu’elle pourrait la voir tous les jours dans cette abbaye de Saint-Césaire, dont la règle était si tolérante, et qui offrait toutes les douceurs de la vie religieuse sans en avoir les austérités. Le marquis d’Alcyn fut décidé par des considérations plus mondaines : puisque sa fille renonçait à faire un brillant mariage, c’était encore une position honorable et qui pouvait devenir digne d’envie que celle qui l’attendait à l’abbaye de Saint-Césaire. L’abbesse actuelle, Catherine de G., était fort compromise par ses dérèglements. On pourrait parvenir, pensait le marquis, à faire casser son élection et à la remplacer par Jeanne d’Alcyn ; et certes, si sa fille obtenait un jour un pareil honneur, cela vaudrait bien pour elle et pour sa famille un riche mariage. Puisqu’il devait renoncer à unir sa maison à la puissante maison de G., il souriait à l’idée de la supplanter.

Les espérances qui décidèrent l’archidiacre Ricovis à approuver le dessein de Jeanne étaient de même nature que celles qui avaient déterminé le marquis, c’est-à-dire toutes positives. Durant plusieurs mois, il avait subi le joug et l’amour dominateur de Catherine ; captivé par la beauté et l’entraînante passion de cette femme, il s’était cru heureux. Mais bientôt il se lassa de son rôle de favori et de l’impérieuse volonté qui refoulait la sienne. Ambitieux comme beaucoup des membres du clergé de cette époque, il avait espéré partager l’autorité de l’abbesse de Saint-Césaire et même l’attirer toute à lui ; il dut renoncer à cet espoir ; et, quand il vit qu’il n’était pour elle qu’un instrument de plaisir, il la prit en haine et jura de la renverser. On comprend quelle satisfaction il éprouva quand Jeanne d’Alcyn, dans sa candeur et son ignorance, s’offrit à lui pour servir ses projets. D’autre part, cette jeune fille si belle, si pure, si aimante ; cette compagne de son enfance dont il devinait l’amour dévoué, faisait renaître plus vifs tous les désirs émoussés de cette âme déjà corrompue : il avait aimé un démon, il allait être aimé d’un ange, cette volupté nouvelle l’attirait délicieusement. Cet homme n’était point foncièrement vicieux ; il était épicurien, et avait une ambition de demi-portée, c’est-à-dire qu’il recherchait les richesses et l’autorité sans trop briguer les honneurs, et les plaisirs de sens sans braver le scandale. Ce jour-là il se garda bien d’effaroucher l’âme candide de Jeanne en lui exprimant ce qu’il éprouvait pour elle : il ne lui parla que de la réforme à introduire à Saint-Césaire, de l’esprit de Dieu qu’il fallait y ramener ; il lui exprima aussi la crainte qu’il avait que l’abbesse Catherine de G. ne consentît point à l’admettre dans son monastère. — Son frère vous recherchait en mariage, poursuivit-il : comment consentira-t-elle à vous arracher à lui ? Jeanne partagea la crainte de l’archidiacre et s’en alarma. — Oh ! mon Dieu, s’écria-t-elle, s’il fallait renoncera ce projet, j’en mourrais. Le prêtre lui donna quelques avis propres à vaincre la résistance de l’abbesse ; puis, bien que ces instructions fussent terminées, il éprouvait un charme si doux à la sentir près de lui, qu’il l’y retint encore. — Comme ces galeries sont fraîches et recueillies ! dit-il en se levant et lui donnant la main. N’est-ce pas, ma sœur, qu’il est doux de s’y promener à cette heure où tout repose, et par ce soleil brûlant qui ne vient pas à nous ? — Cette promenade me rappelle, répliqua Jeanne, celles que nous faisions ensemble sous les sombres allées du jardin de mon père ; alors nous paraissions à peu près du même âge ; vous n’aviez pas un titre respectacle : je vous appelais simplement Elzéar, je… Elle s’arrêta. Il la regardait avec ravissement. — Ma sœur, ma bonne petite sœur ! s’écria-t-il en pressant ses lèvres sur les mains de Jeanne ; elle tressaillit, mais ce baiser ne l’épouvanta point. — Ils se promenèrent longtemps ainsi, tantôt contemplant les sculptures des chapiteaux dont il lui donnait la naïve description, tantôt cueillant au bord du préau quelques fleurs des tombes qu’ils aspiraient ensemble, et que Jeanne posait ensuite sur son cœur. Vers quatre heures, la cloche de l’église sonna : elle appelait les chanoines au chœur pour y chanter l’office. — Il faut nous quitter, ma sœur, dit l’archidiacre avec un visible regret et en pressant plus fortement la main de Jeanne ; adieu, que le ciel seconde vos projets et qu’ils puissent s’accomplir ! — Adieu, mon frère, dit-elle sur le seuil de la poterne qui menait à l’église ; que Dieu vous bénisse du bonheur que vous m’avez donné ! Pauvre enfant ! elle venait de faire un premier pas vers l’abîme, elle croyait marcher au ciel !


III

Le lendemain, un riche carrosse aux armes de la maison d’Alcyn s’arrêta devant la porte de l’abbaye de Saint-Césaire. Jeanne et sa mère en descendirent ; elles demandèrent à parler à l’abbesse, et furent introduites dans l’élégant petit parloir que nous avons décrit : il était alors meublé avec une extrême recherche. Une tapisserie de haute lice, représentant un sujet de la Bible, couvrait le plancher en guise de tapis ; autour du mur étaient rangés de grands fauteuils en bois d’ébène à dossiers élevés, recouverts de tapisseries brodées au petit point, représentant aussi des épisodes de l’Écriture ; sur des tablettes de bois de rose se trouvaient quelques livres pieux et des légendes de saints et de saintes somptueusement reliés. Au-dessus de la porte d’entrée, on voyait un beau Christ en ivoire, et, sur le faîte d’une autre petite porte voilée d’un rideau, une délicieuse vierge en vermeil ; des fleurs naturelles placées dans des urnes de marbre embaumaient ce charmant sanctuaire. Après quelques instants d’attente, Jeanne et sa mère virent se soulever le rideau qui cachait la petite porte, et l’abbesse Catherine apparut. Elle était pleine de savoir-faire dans ces sortes de circonstances, et elle représentait fort bien la dignité de sa charge. Elle s’approcha de la mère et de la fille, et leur souriant avec grâce : — Eh bien ! madame la marquise, cette jeune âme vient donc au bercail ? dit-elle d’un ton maternel tout-à-fait onctueux. — Nous n’avons pu vaincre sa vocation, répliqua la pauvre mère, ayant peine à retenir ses larmes. — Peut-être y réussirai-je mieux que vous, dit gaîment l’abbesse ; car enfin, vous le savez, mon frère meurt d’amour pour elle ; et, comme tous ses vœux tendent au mariage, Dieu ne me défend pas de le protéger un peu. Jeanne fit un signe de mécontentement. — Ne vous effarouchez pas, ma belle colombe, poursuivit l’abbesse : si je ne puis vous persuader, vous serez libre de faire vos vœux et de rester à jamais parmi nous ; vous mènerez ici une vie douce, vous y recevrez vos parents, vos amis, et quelquefois mon frère, que je ne veux pas que vous oubliiez ; et maintenant, venez avec madame la marquise visiter votre nouvelle demeure. Elles se levèrent et elles entrèrent toutes trois dans l’intérieur du couvent.

Malgré l’impression pénible qu’avaient causée à Jeanne quelques paroles de l’abbesse, elle se sentit rassurée par son cordial accueil ; l’archidiacre lui avait fait redouter un abord rude et soupçonneux, et elle n’avait vu dans la mère Catherine que grâces et que sourires. Les premiers mois de son séjour au cloître furent pour elle une vie d’enchantement : elle voyait chaque jour celui qu’elle aimait, car il faut bien prononcer ce mot ; c’était l’amour qui l’avait attirée au cloître ; elle aimait sans remords l’ami de son enfance ; et l’archidiacre, par un jeu double et infâme, que la candeur de Jeanne ne pouvait soupçonner, était parvenu à dérober à la jalousie de l’abbesse la connaissance de ce chaste amour. Il n’avait point rompu ses liaisons avec Catherine, pour miner avec plus de sécurité son autorité ; pour nourrir sans crainte d’être soupçonné la passion pure et exaltée qu’il inspirait à Jeanne, il affectait pour l’abbesse des sentiments qu’il n’avait plus.

La bonté et la candeur de Jeanne d’Alcyn lui acquirent bientôt dans le couvent de nombreuses sympathies ; toutes les religieuses un peu timorées, cœur tendres et craintifs, qui peut-être n’auraient pas reculé devant un amour unique et vrai, mais que les intrigues de l’abbesse épouvantaient, se rangèrent instinctivement sous le drapeau de Jeanne, insoucieuse de toute autorité, et qui ne demandait à ses compagnes que de l’affection. Dans le cloître et dans le confessionnal, l’archidiacre lui gagnait toutes ces âmes timides ; tandis que le marquis d’Alcyn, dans le monde, cherchait à lui faire des partisans en opposant chaque jour la pureté de sa fille à la vie sans frein de la mère Catherine.

La pénétration de l’abbesse fut longtemps en défaut pour deviner ces machinations secrètes qui se formaient contre elle ; cependant son âme prit l’éveil. Jeanne continuait à repousser l’amour que le comte de G… ne cessait de lui exprimer. Introduit par sa sœur, ce jeune et brillant seigneur venait souvent au couvent, l’abbesse lui ménageait des entrevues avec Jeanne : c’était en vain, le cœur de celle-ci restait inexorable. D’après l’étude qu’elle avait faite sur sa propre nature, la mère de Catherine jugea que, pour que cette jeune fille fût insensible aux soins d’un homme aussi beau, aussi recherché que l’était son frère, il fallait qu’un autre sentiment eût pris place dans son cœur : ce sentiment, quel en était l’objet ? voilà ce qu’elle ignorait ! mais ce doute était déjà une torture pour cette femme impérieuse. Parfois elle avait bien surpris les doux regards de Jeanne attachés sur l’archidiacre, elle avait cru parfois deviner la sollicitude de celui-ci pour cette jeune fille ; mais, comme il lui gardait en définitive un amour positif, elle repoussait ces soupçons.

Cependant, pour se débarrasser de ses vagues et pénibles pressentiments autant que pour satisfaire aux vœux de son frère, elle se résolut à un projet hardi dont l’exécution amena les scènes que nous allons décrire.


IV

Avec une étrange liberté, et pourtant en gardant un certain mystère, tous les frères et tous les jeunes parents des nonnes de Saint-Césaire furent conviés à une fête que l’abbesse avait préparée. Le prétexte de cette fête fut un de ces jours sans nombre consacrés dans l’ancien calendrier à chômer quelque saint ou quelque sainte. Ce jour-là on célébrait la Vierge de septembre. Les invités furent d’abord réunis dans l’église, pour entendre un concert spirituel que les nonnes exécutèrent dans le chœur avec un ensemble et une pureté de voix qui auraient fait comparer leurs chants à un chant céleste, si des inflexions molles et voluptueuses n’avaient parfois altéré l’harmonie sévère de cette musique d’église. Après ce simulacre de fête sacrée, on se réunit dans la vaste salle en ogives qui servait de réfectoire ; les murs de cette salle étaient couverts de boiseries sculptées ; sur le plancher se déroulait un merveilleux tapis ; une immense table dressée au milieu, et brillamment éclairée par des candélabres dorés, toute couverte des mets les plus recherchés, des vins les plus exquis, des fruits les plus rares, des fleurs les plus odorantes, offrait un ravissant coup d’œil.

La mère Catherine, telle qu’une reine, appuyée sur le bras de son frère le comte de G., entra la première dans cette salle ; elle fut s’asseoir sur un grand fauteuil placé au haut bout de la table ; les nonnes et les jeunes seigneurs la suivirent. Seule, Jeanne d’Alcyn, près de franchir le seuil de cette porte, hésita comme épouvantée. Saisissant le bras de l’archidiacre qui passait près d’elle : — Mon frère, dit-elle d’une voix basse et entrecoupée, fuyons, notre place n’est point ici. Oh ! vous qui me parlez de réforme à introduire, de l’esprit de Dieu à ramener dans ces murs, comment autorisez-vous par votre exemple un pareil scandale ? est-ce bien la vie du cloître qu’on mène ici ? n’est-ce pas plutôt la vie mondaine ? Je le sais, partout où vous serez je ne dois rien craindre, et cependant cette fête me fait peur pour vous et pour moi. Je vous en conjure, mon frère, éloignons-nous. L’abbesse s’était aperçue que Jeanne parlait avec l’archidiacre, elle fit signe impérieusement à celui-ci de venir se placer auprès d’elle.

— Jeanne, vous le voyez, murmura le prêtre à voix basse, je ne puis vous répondre ici ; mais, à l’issue de ce festin, profitez du mouvement de la fête et allez m’attendre dans le petit parloir, je m’y rendrai. Puis, n’osant en dire d’avantage, il marcha vers l’abbesse et s’assit à sa droite ; de l’autre côté elle avait placé son frère, et elle ordonna à Jeanne de s’asseoir près de lui. Les nonnes et les jeunes seigneurs se rangèrent tout autour de la table, et les propos légers commencèrent.

— Dieu ne nous défend pas la bonne chère, dit gaîment l’abbesse, nous en trouvons plus d’un exemple dans les Écritures ; les mets et les vins qui couvrent cette table sont les produits de la nature, ils nous sont donnés par le Créateur, nous l’honorons en en jouissant. Tous les convives lui répondirent par un bruyant assentiment. Jeanne seule resta immobile et muette. — Et d’ailleurs, poursuivit l’abbesse avec un sourire plein d’ironie, n’avons-nous pas ici notre très redoutable directeur, l’archidiacre Ricovis, dont la présence sanctifie nos actions ? N’est-ce pas, mon père, que vous

êtes notre garantie, et que vous saurez nous défendre auprès de monseigneur l’archevêque d’Arles, s’il songeait à siirriter des heures de joie que nous nous donnons ? L’archidiacre fit un signe contraint. — Voyons, cher directeur, poursuivit Catherine, commencez par rassurer cette âme craintive qui vous consultait sans doute tout à l’heure et engagez-la à sortir de la réserve qui l’accable. En parlant ainsi, elle désignait Jeanne ; puis, se tournant vers le comte de G. : — Et vous, mon frère, tâchez donc de ramener le sourire sur les lèvres de votre belle voisine. Tandis que l’abbesse parlait, les vins circulaient, les têtes s’échauffaient, les joues des nonnes devenaient pourpres. Jeanne seule demeurait pâle et consternée sous le feu des regards épris du jeune comte et de ses paroles d’amour ; elle restait froide comme une statue de marbre. — C’est donc un parti pris ? lui dit l’abbesse en jetant sur elle un regard ironique et dur. Ma chère fille, ne serait-ce que par obéissance, je veux que vous goûtiez à ce vin sacré, c’est un don du pape à notre communauté. Ce vin fut envoyé par le cardinal Barberini à l’abbesse qui m’a précédée. Et elle tendit vers Jeanne un flacon doré. Jeanne approcha machinalement son verre et le porta de même à ses lèvres. À peine y eut-elle goûté que ses joues pâles se ranimèrent. — Je le savais bien, dit l’abbesse ; allons, que le flacon circule et communique à tous sa merveilleuse influence.

Vers la fin du repas, une musique douce et voilée arriva aux convives par les fenêtres ouvertes de la salle ; elle semblait descendre du ciel étoile, elle venait en réalité de la vaste cour entourée de grands arbres qui mêlaient leurs murmures aux sons harmonieux des instruments. Les plates-bandes de fleurs qui entouraient les murs jetaient dans l’air les plus pénétrants parfums, l’oreille était ravie et les sens enivrés !

— Voilà le signal, dit l’abbesse en se levant. Allez, mes sœurs, allez commencer vos danses nocturnes ; du haut de ce balcon je verrai votre joie et vos rondes gracieuses ; ainsi que les festins, la Bible nous permet la danse : David, le saint roi David a dansé devant l’arche. Mon frère, prenez la main de Jeanne, dit-elle au comte de G., et conduisez-la sur cette verte pelouse, théâtre de la fête. En parlant ainsi l’abbesse, s’approcha du grand balcon qui s’ouvrait sur la cour, et elle s’assit sur une espèce de trône. Presque toutes les nonnes et tous les jeunes seigneurs quittèrent la salle. Le comte de G. avait pris la main de Jeanne, qui sembla d’abord ne faire aucune résistance ; mais à peine eurent-ils franchi la porte qu’elle se dégagea vivement de son étreinte et s’élança dans l’obscurité à travers les sombres corridors. Elle parvint ainsi sans être vue jusqu’au petit parloir, où elle attendit l’archidiacre. Elle s’agenouilla toute en larmes en face de la Vierge de vermeil au pied de laquelle brûlait une lampe. Plein de trouble et d’agitation, son cœur battait avec violence, son front brûlait, elle s’efforçait en vain de mettre une suite dans ses pensées, il lui semblait que ce vin auquel elle avait à peine goûté jetait le délire dans son esprit ; elle essayait de prier et ne pouvait y parvenir ; au lieu d’une image sainte elle évoquait celle de l’archidiacre ; ou plutôt en appelant l’ami de sa jeunesse elle croyait encore se confier à un guide sacré. Après quelques moments d’attente, des pas se firent entendre, elle crut les reconnaître, elle se souleva ; les pas approchaient, la porte s’ouvrit et l’archidiacre entra ; elle se précipita sur son sein comme pour y chercher un refuge. Il l’y pressa avec tendresse. — Ma sœur, ma chère sœur, pas d’épouvante, lui dit-il à voix basse ; écoutez-moi et laissez-vous guider par moi, nos instants sont comptés ; peut-être la mère Catherine accourt-elle déjà sur nos traces. — Oh ! sauvez-moi d’elle, sauvez-moi de son frère, s’écria Jeanne éperdue, vous voyez bien qu’ils veulent ma perte ; vous semblez les craindre et seconder leurs projets, ajouta-t-elle avec un accent de tendre reproche. — Enfant, vous me méconnaissez. Il est vrai, loin d’empêcher cette fête, j’y ai poussé l’abbesse, car ce scandale la perd ; et une fois renversée, c’est vous, Jeanne, c’est moi, qui gouvernons Saint-Césaire. J’ai l’air ici du complice de l’abbesse, je suis en réalité son juge : demain l’archevêque saura tout, demain l’autorité de Catherine est perdue. — Mais cette nuit, dit Jeanne avec terreur, son frère, ces jeunes seigneurs, ils sont maîtres du cloître… — Je sais, reprit l’archidiacre, qu’ils sont capables de tout ; pourtant soyez sans crainte, ma vigilance veille sur vous ; les religieuses, qui vous aiment, vous entoureront ; au moindre cri d’alarme, vous les verrez accourir ; je serai là pour les guider, pour les seconder. Mêlez vous à cette fête, Jeanne, dissimulons encore quelques heures, il le faut ; puis l’avenir est à nous : l’avenir si beau, ajouta-t-il ardemment. Et il osa poser ses lèvres sur le front de la jeune fille. Elle allait tomber défaillante lorsqu’un bruit précipité la rappela à elle. L’archidiacre avait ôté la clé de la porte ; cependant il devint pâle d’effroi ; une autre clé tourna dans la serrure et l’abbesse apparut ; la colère éclatait sur son visage, ses yeux lançaient du feu, mais elle se contint et dit d’un ton froid et sarcastique : — Quoi ! ma fille, vous quittez la fête pour les lieux secrets, vous vous enfermez ici en prière avec notre aumônier. Oh ! c’est fort louable sans doute ; nous comprenons, vous demandiez à l’archidiacre des conseils pour vous diriger !… — Vous l’avez deviné, madame, dit le prêtre qui avait eu le temps de se remettre et qui ne songea plus qu’à dissimuler ; cette pauvre âme alarmée craignait de ne pouvoir sans offenser Dieu se mêler aux jeux de ses compagnes.

— Et vous lui avez conseillé… — Je lui ai conseillé de vous obéir, madame, interrompit l’archidiacre en s’inclinant avec respect.

— Ah ! nous vous devons des actions de grâces. Allons, ma fille, suivez-moi : et vous, comptez sur ma reconnaissance, dit-elle au prêtre en lui jetant un regard haineux. Elle n’avait rien entendu de leur conversation, mais elle avait deviné leur amour, c’en était assez. Cependant elle avait aussi compris que pour perdre Jeanne il lui fallait dissimuler quelques heures encore. Elle saisit par la main la jeune fille tremblante et fit signe à l’archidiacre de la suivre. Arrivée dans la salle, elle dit au comte de G. qui l’attendait : — Mon frère, je vous ramène notre chère rebelle, reconduisez-là à la fête, elle nous a promis ainsi qu’à notre respectable directeur d’être plus raisonnable. Jeanne suivit passivement le comte, et l’archidiacre fut s’asseoir sur le balcon à côté de l’abbesse ; elle ne lui adressa pas un mot de reproche, et lui, heureux d’éviter une explication, se prêta gracieusement à sa dissimulation. À les voir l’un et l’autre, on les eût crus entièrement absorbés par le spectacle qui se déroulait sous leurs yeux.

V

Déjà nous avons dit que les nonnes de Saint-Césaire avaient pu donner l’idée des nonnes de Robert-le-Diable ; et certes, plus nous avançons dans la description des scènes de la chronique, plus il nous semble que M. Scribe a dû avoir connaissance de cet étrange manuscrit conservé dans la bibliothèque d’Arles. Comme dans Robert, sous les regards charmés de l’abbesse et du chanoine Ricovis, les nonnes, accourant des galeries du cloître, décrivaient une danse fantastique sur les pelouses de la grande cour éclairée par la lune. Tantôt elles arrivaient par groupes sous leurs blancs et longs vêtements, les cheveux épars et couronnés de fleurs ; tantôt enlacées aux bras des jeunes gentilshommes, dont le riche costume, de couleur brillante, contrastait avec celui des nonnes, elles décrivaient des rondes rapides, puis allaient tomber haletantes sur les bancs des bosquets ; les danses se succédaient ; on entendait sous les arbres des pas mystérieux qu’accompagnait une musique plus lente ; puis tout à coup la troupe après s’être un instant éclipsée reparaissait sur la pelouse à la pleine clarté de la lune. Jeanne d’Alcyn, enchaînée à la main robuste du comte de G., fut contrainte de se mêler un instant à ces jeux ; mais, tandis que la ronde profane glissait sous les sombres allées, elle trouva le moyen de s’échapper encore et de rejoindre quelques-unes de ses compagnes qui, épouvantées comme elle de cette étrange fête, se tenaient à l’écart. — Fuyons, leur dit-elle, allons nous réfugier dans nos cellules ; prenons-nous par la main, comme si nous formions une danse, et glissons par cette galerie obscure jusqu’au corridor supérieur. Une trentaine de sœurs la suivirent, et bientôt, enfermées dans leurs cellules, elles espérèrent y goûter le repos. Le moindre cri d’alarme poussé par une d’elles devait les attirer toutes ; c’était le mot d’ordre qu’elles s’étaient donné en se disant bonsoir.

Jeanne s’étendit sur sa couche sans quitter ses vêtements. On eût dit une de ces blanches reines en habits monastiques immobiles sur les tombes de Saint-Denis. Elle ne dormait point, mais elle reposait à demi depuis une heure ou deux, lorsqu’elle crut entendre des pas sourds dans le corridor. Bientôt ce bruit cessa, ou plutôt il parut avoir changé de direction ; il lui arrivait maintenant du côté de sa fenêtre. Tout à coup les vitraux volèrent en éclats, le treillis de fer se brisa, et le comte de G., suivi de quatre gentilshommes de ses amis, parut dans la cellule. Jeanne poussa un cri aigu. — Il n’est plus temps, ma belle, de faire aucune résistance, dit le comte d’un air cavalier ; allons, suivez moi de bonne grâce : ce soir je vous enlève, mais demain je vous épouse. Et déjà il soulevait Jeanne dans ses bras et se disposait à s’enfuir avec elle. En cet instant des voix se firent entendre dans le corridor. La porte de la cellule céda à des efforts réitérés, et toutes les religieuses amies de Jeanne vinrent l’arracher à son ravisseur. Bientôt une troupe plus redoutable arriva leur prêter main forte. L’archidiacre Ricovis, qui avait profilé du tumulte pour échapper à la surveillance de l’abbesse, ayant entendu passer le guet près du couvent, avait averti promptement les officiers qu’un scandale allait se passer dans le cloître, et, leur en ouvrant la porte, il les avait conduits, suivis de leur troupe, jusqu’à la cellule de Jeanne. Au même moment l’abbesse y accourait. — Madame, lui dit sévèrement l’archidiacre, entrant tout à coup dans son nouveau rôle, il se passe ici des scènes licencieuses dont nous devons avertir monseigneur l’archevêque ; mais, en attendant que l’autorité ecclésiastique intervienne, l’autorité civile a le droit d’arrêter le scandale. — Sans doute, ajouta l’officier supérieur du guet ; qu’on conduise à l’instant ces messieurs en prison. Et vous, dit-il à une partie de sa troupe, restez ici pour préserver de toute surprise ces pauvres filles sans défense. Le comte de G. et ses amis se dégagèrent d’entre les mains des soldats et parvinrent à prendre la fuite. Quant à l’abbesse, rugissante de colère, elle menaçait du regard et du geste l’archidiacre qui se retirait triomphant. Avant de s’éloigner, il s’inclina vers Jeanne et lui dit à voix basse : — Dormez en paix, ma chère sœur, demain vous aurez de mes nouvelles, et avant huit jours nous serons les seuls maîtres de la riche abbaye de Saint-Césaire.


VI

Dès le lendemain, l’archevêque d’Arles ordonna une enquête, et fit prévenir la mère Catherine qu’il se rendrait lui-même au monastère pour interroger les religieuses sur le scandale de la nuit précédente. Quelques heures avaient suffi à l’abbesse pour la déterminer au parti qu’elle avait à prendre et pour raffermir son esprit audacieux et indomptable. Elle commença par assembler toutes les religieuses dont elle était sûre, et c’était le plus grand nombre, l’amour des plaisirs et d’une liberté sans frein les avait liées à son pouvoir. Elle leur fit jurer de lui aider à fermer les portes du couvent quand l’archevêque paraîtrait, de résister à toutes sommations et de ne répondre à aucun interrogatoire ; puis, assurée de leur obéissance, elle écrivit à l’archevêque une lettre pleine d’orgueil et d’astuce. Elle disait, en commençant, qu’elle dépendait de Dieu seul, et que nul n’oserait casser ou réformer son autorité ; elle demandait ensuite qui pourrait prouver que les scènes dont son abbaye avait été le théâtre ne s’étaient pas passées à son insu. Des hommes avaient tenté de s’introduire, la nuit et par escalade, dans la cellule des nonnes ; le guet les avait surpris. Mais avait-on reconnu son frère ? pourrait-on jurer qu’il était là ? et quelle vraisemblance que le noble comte de G., gouverneur de Montpellier et y résidant alors, eût recours à la violence pour pénétrer, dans un monastère où le pouvoir de sa sœur lui donnait un libre accès ? Ainsi elle mettait tout en doute, et elle espérait, par ses mensonges audacieux, ébranler la conviction de l’archevêque d’Arles. Elle y réussit presque. Aimant la quiétude et la molle paresse, un instant l’archevêque hésita ; il prévoyait des scènes orageuses, il eût voulu s’y dérober. Les représentations énergiques de l’archidiacre, les vives instances du marqui d’Alçyn et des nobles familles qui lui étaient alliées, l’emportèrent enfin. Suivi de son clergé, l’archevêque se rendit à l’abbaye de Saint-Césaire ; mais, ainsi que l’abbesse l’en avait prévenu, il en trouva les portes, fermées et barricadées ; ses sommations furent vaines. Le cloître resta muet comme s’il avait été désert. Le peuple voulait en forcer l’entrée, l’archevêque s’y opposa. Il décida qu’il fallait en référer au gouverneur de Provence.

En apprenant la résistance de l’abbesse, le marquis et la marquise d’Alcyn conçurent de vives alarmes ; qu’allait devenir leur fille à la merci de cette femme qui osait tout ? Ils se rendirent chez l’archevêque pour aviser aux moyens de délivrer leur enfant ; ils y trouvèrent l’archidiacre Ricovis, qui les rassura. Tandis que l’archevêque décidait le marquis d’Alcyn à partir à l’instant même pour Aix afin de hâter l’arrivée du gouverneur, l’archidiacre disait à la mère de Jeanne : « J’ai des intelligences dans le convent, j’aurai ce soir même des nouvelles de votre fille ; un grand nombre de religieuses se sont déclarées pour elle : soyez sans crainte, madame, vous savez bien que je l’aime comme une sœur. »

La pauvre mère le remerciait avec effusion.

Peu d’instants après, le marquis d’Alcyn partait pour la capitale de la Provence, et l’archidiacre Ricovis écrivait à Jeanne la lettre suivante : « Soror Dolorosa, séchez vos larmes, l’heure du triomphe et des félicités approche ; ce soir, à minuit, je me rendrai dans votre cellule ; entr’ouvrez-en la porte ; ô ma colombe bien-aimée, ce n’est pas un ravisseur qui doit y pénétrer, c’est l’ami de ton enfance, c’est celui que ton âme appelle et désire depuis si longtemps. Attends en paix, mon ange, et ne crains pas la vengeance de l’abbesse : son pouvoir est détruit, sa chute se prépare. » Il remit cette lettre à un agent mystérieux dont il était sûr et qui avait des intelligences avec des sœurs converses dévouées à Jeanne.

À minuit moins quelques minutes, enveloppé dans un manteau sombre, l’archidiacre quitta sa chambre ; il traversa les grandes salles du chapitre et parvint sur la terrasse qui domine le cloître. Comme la veille, à la fête des nonnes de Sait-Césaire, la lune radieuse brillait au ciel dans tout son éclat ; les colonnettes du cloître dessinaient sur le préau leurs ombres dentelées ; la nuit était calme et tiède ; elle ne disposait pas à la tristesse, elle portait plutôt à une molle rêverie. L’archidiacre avait bien souvent, à la même heure, traversé les mêmes lieux ; le but de sa course était alors comme aujourd’hui l’abbaye de Saint-Césaire ; mais l’amour de Catherine n’avait jamais été pour lui qu’un amer et tyrannique plaisir, tandis que la tendresse pure et dévouée de Jeanne satisfaisait à la fois son orgueil et son cœur. Ici il se sentait le dominateur et non l’esclave ; Jeanne l’aimait avec effroi, mais d’un amour sans bornes, tandis que l’abbesse, au plus fort de son audacieuse passion pour lui, était toujours restée maîtresse d’elle-même. Ressentant un bien-être plein de charme de ce sentiment nouveau, il voulut quelques instants en savourer la jouissance : il s’assit sur un banc de marbre, et son cœur enivré goûta par avance le bonheur qui, pensait-il, l’attendait. Pas une pensée de remords ne vint le troubler ; son âme, corrompue depuis l’adolesèëflCè, était inaccessible à ces luttes intérieures que, d’ailleurs il faut bien le dire, n’éprouvent que lès âmes choisies ; le remords, c’est le regret du bien et du beau, et ffëtrWJh regretter ce qu’on n’a jamais complris ni connu ? Pour les âmes communes le remords n’arrive guère que lorsqu’elles sont déçues dans leurs convoitises ; tant que leur égarement les conduit à leur but, le cri de l’honneur ou du devoir ne les arrête guère : or, ce soir-là l’archidiacre ne prévoyait point d’obstacles à ses désirs.

Après avoir rêvé quelques minutes délicieusement, il quitta la terrasse, traversa le cloître, franchit une petite cour, et ouvrit avec une double clé qu’il portait sur lui une grande porte fermée à l’intérieur, puis une seconde porte plus lourde encore, que l’intendant de la ville faisait, selon la règle, clore chaque soir. Il arriva sans obstacle au couvent de Saint-Césaire ; et, s’y étant introduit par une entrée secrète, il parvint facilement au couloir des cellules des nonnes ; celle de Jeanne était au fond ; à la ligne lumineuse qui s’échappait de la porte, il comprit que la jeune recluse avait reçu sa lettre et qu’il était attendu. Il se glissa en silence le long du mur, il entre dans la cellule et referme la porte sur lui. Jeanne agenouillée tourne la tête, elle laisse échapper un faible cri, et son visage baigné de larmes exprimeun indicible bonheur. Alors il ose lui exprimer son amour avec emportement. Jeanne écoute avec extase ; elle ne voit qu’un dévouement sublime, qu’une ascétique passion dans cet homme qui, au péril de sa vie et de son honneur, vient vers elle au milieu de la nuit pour la rassurer, pour lui parler de sa mère, pour lui promettre une prompte et triomphante délivrance. Et d’ailleurs que craindrait-elle de celui qu’elle aime depuis son enfance ? Elle s’abandonne à ses caresses qu’elle croit chastes, et lui s’enhardit de son innocence ; il allait la flétrir à jamais, lorsqu’un grand bruit se fait entendre dans le corridor ; il est suivi d’éclats de voix ; la porte de la cellule cède à des bras puissants. L’abbesse apparaît, suivie de deux frères bénédictins et de toutes les religieuses. — J’ai ma revanche, dit-elle à l’archidiacre ; vous aviez trop tôt chanté triomphe et prédit ma chute, mon révérend ! — Quoi ! ma lettre a été surprise, murmura l’archidiacre hors de lui-même. — Votre lettre est là sur mon sein, dit faiblement Jeanne éperdue. — Sans doute, s’écria l’abbesse qui les avait compris, cette lettre, vous l’avez reçue ; mais avant vous une autre l’avait lue. J’ai prévenu ces vénérables pères, j’ai voulu les rendre témoins de la conduite de monsieur l’archidiacre, et leur prouver quel cas monseigneur l’archevêque devait faire de ses dénonciations. Les deux bénédictins firent un geste d’anathème. L’archidiacre, courbé quelques instants par la surprise, se releva tout à coup fièrement : — Et que m’importent les apparences ! il me sera facile de me justifier auprès de l’archevêque ; je suis ici à la demande du marquis et de la marquise d’Alcyn pour porter des consolations à leur fille. — Le désordre où nous venons de surprendre votre complice, la lettre d’amour qui vous a précédé, démentent assez vos paroles, répliqua l’abbesse d’une voix calme. D’ailleurs les débats entre nous s’ouvriront bientôt ; le gouverneur de Provence décidera ; je sais qu’il a été mandé, et maintenant je désire de grand cœur sa venue. Adieu, monsieur l’archidiacre, ajouta-t elle ironiquement en se retirant suivie des religieuses et des bénédictinsj vous êtes libre de passer la nuit ici. Quand elle fut sortie, il chercha à inspirer à Jeanne une sécurité qu’il n’avait plus lui-même ; puis, après l’avoir confiée aux soins de plusieurs sœurs amies, il sortit plein de confusion.

Rien de cette scène ne transpira au dehors, l’abbesse avait recommandé le secret à ses nonnes et aux deux religieux. Quant à l’ar ohidiaore, j] avait trop d’intérêt à se taire pour ébruiter ce qui s’était passé ; seulement, il chercha par d’habiles menées à faire dans la ville de nouveaux partisans à Jeanne d’Alcyn et à décrier de plus en plus l’abbesse.

Le surlendemain, le gouverneur de Provence était arrivé, suivi de l’archevêque, du clergé et des autorités de la ville. Il se rendit aussitôt à l’abbaye de Saint-Césaire ; il s’attendait à quelque résistance, mais, à sa grande surprise, les portes lui en furent ouvertes. L’abbesse vint à sa rencontre entourée de toutes ses nonnes ; et, après lui avoir adressé quelques paroles respectueuses et dignes, elle l’introduisit, ainsi que sa suite, dans une vaste salle où s’assemblaient les religieuses lors des élections des abbesses. Le gouverneur et l’archevêque s’assirent sur deux hautes stalles de bois ; l’abbesse se plaça sur un siége parallèle, tous les assistants se rangèrent autour d’eux ; parmi les religieuses, on remarquait Jeanne d’Alcyn, à moitié cachée sur le sein de sa mère, qui était accourue au couvent aussitôt que les portes en avaient été ouvertes. Les interrogatoires commencèrent, ou plutôt l’acte d’accusation dirigé contre l’abbesse, et qui avait été dicté par l’archidiacre, fut lu à haute voix par un officier du gouverneur. Durant cette lecture, la mère Catherine demeura impassible ; mais lorsqu’elle fut terminée et que le gouverneur voulut l’interpeller, d’accusée se faisant tout à coup accusatrice, elle dit d’une voix ferme en désignant du geste l’archidiacre : — Voilà l’homme qui a déchaîné contre nous l’opinion publique, et qui nous attire les réprimandes des autorités civiles et ecclésiastiques ; mais que cet homme, avant d’être cru, se défende à son tour ; n’a-t-il pas, il y a deux jours, écrit une lettre d’amour à l’une de nos recluses ? ne s’est-il pas introduit à minuit dans sa cellule ? n’y a t-il pas commis des scènes de désordre et de honte ? L’archidiacre fit un signe audacieux de dénégation. — J’en appelle à ces deux révérends pères qui ont été témoins de ce que j’avance ; et elle désigna les deux bénédictins qu’elle avait fait asseoir près d’elle ; ils confirmèrent ces paroles. — Oui, sans doute, on m’a trouvé auprès de cette jeune fille, poursuivit l’archidiacre, mais j’y étais par ordre de sa mère ! La marquise d’Alcyn, redoutant la honte pour sa fille, ne le démentit point. — Et c’est aussi sous la dictée de sa mère que vous lui avez écrit ? répliqua l’abbesse en ouvrant un papier et en lisant à haute voix la copie de la lettre que l’archidiacre avait adressée à Jeanne. — Cette lettre est supposée, osa proférer l’archidiacre. À ces mots, Jeanne se couvrit le visage de ses mains, le mensonge de celui qu’elle aimait la faisait rougir et l’épouvantait ; par une clairvoyance soudaine, elle vit l’impureté là où elle n’avait vu jusqu’alors qu’un chaste bonheur, et, frappée d’une sainte terreur, elle commençait à perdre l’usage de ses sens, lorsque l’abbesse, qui s’était levée et avait marché vers elle, la secoua rudement : — Levez-Yous, Jeanne d’Alcyn ! dit-elle d’une voix superbe ; puis la traînant jusqu’auprès du gouverneur et de l’archevêque : — Jurez en face de nos juges, jurez sur ce christ (et elle lui tendait la croix suspendue à son cou), que la lettre que je viens de lire est une imposture, qu’elle ne vous a pas été adressée et qu’elle n’est pas de l’archidiacre Ricovis ! Jeanne repoussa avec effroi l’image du Sauveur ; mais, sommée de répondre par le gouverneur et l’archevêque, victime résignée, elle dit d’une voix faible et pure : — Pour échapper aux humiliations d’une vie passagère, je n’exposerai pas mon salut éternel, je ne blasphémerai pas mon Créateur.

Oui, cette lettre… (et ici sa voix mourut), cette lettre est de l’archidiacre Ricovis. Comme si ces paroles avaient brisé sa vie, à peine les eut-elle prononcées qu’elle tomba raide sur les dalles, le sang jaillit de ses tempes. Sa mère se précipite vers elle, elle la relève et la presse dans ses bras ; elle resta glacée sous son étreinte ; elle était morte ! L’assemblée se dispersa en désordre ; l’abbesse se retira triomphalement, suivie de ses religieuses, elle abandonna le corps de Jeanne à sa famille.

Cette scène de deuil mit fin à l’enquête commencée, et la mère Catherine put tranquillement poursuivre dans le cloître sa vie sacrilège. Elle s’efforça, par une sorte de vengeance de son orgueil, de ramener à elle l’archidiacre, et, chose horrible à dire, elle y réussit.

Parfois le scandale de sa conduite fut poussé si loin, que les archevêques et les gouverneurs de Provence se virent forcés d’intervenir de nouveau, mais elle échappa toujours à leur jugement. Trente ans plus tard, Louis XIV en appela de cette affaire à son conseil d’État, espérant enfin qu’un arrêt serait rendu contre cette femme indomptable ; ici encore elle l’emporta : le conseil lui fut favorable et elle mourut en paix dans un grand âge, dans cette riche abbaye de Saint-Césaire, dont elle avait à jamais perverti les mœurs ; après elle aucune réforme n’y pénétra. Lorsque la révolution française éclata, elle brisa violemment ce corps gangréné, et le marteau des démolisseurs ne laissa du vieux monastère que les ruines que nous avons décrites.


Depuis longtemps Arles a disparu à l’horizon ; nous avons longé rapidement les rives aplanies du fleuve. Nous approchons de son embouchure ; à gauche, une belle tour gothique élevée par saint Louis, nous annonce la mer, les flots du Rhône deviennent d’un bleu plus vif ; déjà le mélange s’opère, les grandes eaux s’étendent devant nous, les vagues approchent, nous les franchissons ; le bateau rudement secoué nous balance en tous sens ; quelques visages ont pâli ; quelques femmes commencent à défaillir ; le capitaine nous observe d’un air narquois. Jusqu’à présent nous restons ferme et intrépide, debout sur le pont, les cheveux au vent, et contemplant avec ravissement le sublime spectacle qui se déroule devant nous ; l’esprit domine le corps. Au midi et à l’ouest, la mer, l’immense mer sans limites, sans rivage, s’étend devant nous ; ses vagues bruyantes, limpides et gigantesques, montent jusqu’au pont du bateau ; quelques mâts lointains les dominent et nous annoncent de grands navires qui rentrent au port de Marseille. Au nord, derrière nous, le Rhône que nous venons de quitter se confond avec ses rivages. À l’est, une chaîne de montagnes d’un pâle azur suit les bords de la mer jusqu’à Marseille, dont les rochers et les constructions nous apparaissent vaguement ; quoique la mer soit grosse et orageuse, le bateau poursuit sa marche rapide et directe. Les cabines sont encombrées de passagers que le mal de mer torture. Trois pauvres religieuses, qui certes ne ressemblent guère aux brillantes nonnes de Saint-Césaire, sont prêtes à rendre l’âme. Par un bonheur inouï, nous échappons à l’atteinte générale, nous défions le capitaine surpris. Quel préservatif nous garantit ? Ah ! c’est que l’air natal souffle vers nous, c’est que cette belle ville, qui déjà se montre à demi, est la ville de notre enfance. Voilà Marseille ! Le bateau glisse à côté de l’île du château d’If, triste citadelle, construite sur d’arides rochers. Là, Mirabeau resta enfermé deux ans entre le ciel et l’eau. À peu de distance est une île plus vaste où les vaisseaux font quarantaine avant d’entrer dans le port ; plus loin un rescif où s’élève le phare ; mais nous touchons à la cité. Ses maisons, ses vallées couvertes de bastides et accidentées de montagnes, nous apparaissent à la fois, nous allons entrer dans le port. À droite, et huchée sur le faîte de hauts rochers, la chapelle votive de Notre-Dame-de-la-Garde. À gauche, le fort Saint-Jean. Voici le donjon à tours crénelées où, en 93, furent enfermés les frères du roi, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais ; pleins d’intrépidité, ils tentèrent de s’évader de ces hautes murailles ; mais ils furent surpris dans leur fuite. Enfin, après plus de trois ans d’une dure captivité, l’exil leur fut permis, et bien jeunes encore, beaux et intelligents, ils sont morts tous deux de la poitrine, l’un en Angleterre, l’autre à Malte[2].

Le bateau est entré dans le port. Quelle foule de navires, quelle agglomération de mâts, de voiles et de cordages, quel mouvement, quels éclats de voix, quel mélange bruyant d’idiomes de toutes les nations !

Une foule de barques nous entourent et sollicitent le transport des voyageurs et de leurs bagages. Adieu, monsieur, il est temps de clore ces pages, puissiez-vous les lire sans trop d’ennui, et garder un bon souvenir à celle qui les a tracées.

  1. Voir la note à la fin du volume.
  2. Notre célèbre statuaire M. Pradier a fait du duc de Beaujolais mourant une magnifique statue que l’on a beaucoup admirée au Louvre, au salon de 1840.