Dialogues tristes/Profil d’explorateur

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                           PROFIL D’EXPLORATEUR

L’EXPLORATEUR

MOI

Après déjeuner, en fumant des cigarettes et buvant le café.


MOI.— Alors, vraiment ? Ce n’est pas une plaisanterie ?… Vous en avez mangé, de la viande humaine ?

L’EXPLORATEUR (d’une voix douce).— Mais oui… souvent… qu’est-ce que vous voulez ? Il le fallait bien… On mange ce qu’on a…

MOI (un peu répugné).— Quel goût ça a-t-il ?

L’EXPLORATEUR (il réfléchit un instant, esquisse un geste vague).— Mon Dieu !… Je ne saurais trop vous exprimer… ! Figurez-vous… tenez, figurez-vous du cochon… du cochon un peu mariné… oui, mariné dans de l’huile de noix… (Négligeant et résigné.)… Ça n’est pas très bon… On ne mange pas ça, du reste, par gourmandise… (Un silence.) Vous savez, j’aime mieux le gigot de mouton… ou le beafsteack ordinaire.

MOI (sur un ton presque suppliant, et comme si je voulais diminuer l’horreur de cette anthropophagie).— Oui… Parce que, sans doute, vous ne mangiez que la viande de nègre ?

L’EXPLORATEUR (sursautant avec un significatif dégoût sur les lèvres).— Du nègre !… Pouah !… Ah ! non, par exemple !… (Redevenant calme.)… Heureusement, je n’en fus jamais réduit à cette extrémité… Nous n’avons jamais manqué de blancs… C’est de la chance !… L’escorte était nombreuse… en grande partie formée d’Européens… Il y avait des Marseillais, des Allemands, des Italiens… un peu de tout… Quand on avait faim, on abattait un homme de l’escorte… de préférence un Allemand… L’Allemand est plus gras… il fournit davantage… (Patriotique.)… Et puis c’est un Allemand de moins!… L’Italien, lui, est sec et très dur…

MOI.— Et le Marseillais ?…

L’EXPLORATEUR.— Le Marseillais sent l’ail… et aussi, je ne sais pas pourquoi, le suint !… Vous dire que c’est régalant ?… Non !… Enfin, c’est mangeable… (Avec des gestes de protestation.) Mais du nègre ? jamais… Je crois que je l’aurais revomi… J’ai connu des gens qui en avaient mangé… Ils sont tombés malades… Le nègre n’est pas comestible… Et il y en a, je vous assure, qui sont vénéneux… (Riant doucement.)… Après tout, peut-être faut-il le bien connaître comme les champignons. (Il allume une cigarette, se renverse sur le dossier de sa chaise, et, rêve. Silence… Puis, tout à coup, son visage s’embrume, d’ennui… Poussant un long soupir.)… Ah ! quelle sale vie !

MOI.— Ah ! oui !… Ça doit être une sale vie, en effet !… Ces solitudes affreuses… ces grands lacs où rôdent les fièvres mortelles… ces forêts épouvantantes et qui ne finissent pas !… Cet inconnu formidable qui vous entoure, qui vous oppresse… Et, surtout, cette nécessité horrible de la faim, de la faim sauvage, qui vous pousse contre un de vos semblables… qui vous force à le dépecer, à le manger… Oh !…

L’EXPLORATEUR (il me regarde avec étonnement).— Vous ne me comprenez pas… Ce n’est pas cela que je veux dire… C’est tout le contraire… Quand je m’écrie : « Quelle sale vie ! » c’est contre la vie que vous menez, que je mène en ce moment, contre cette sale vie d’Europe, que je proteste… cette sale vie, où l’on ne peut rien faire… Vous vous amusez, vous, au milieu de toutes les entraves abêtissantes que les sociétés civilisées mettent aux libres instincts de l’homme, à son besoin d’activité, son désir de conquêtes ?… Eh bien, moi, je m’ennuie… je m’ennuie… Oh ! comme je m’ennuie !…

MOI.— Vous voulez repartir… recommencer cette... ?

L’EXPLORATEUR.— Si je le veux… mais je suis malade ici…Je ne vis pas… je ne sais où aller… je suis, dans l’Europe, aveuli et prisonnier, comme une bête dans une cage… Impossible de faire jouer ses coudes, d’étendre les bras, d’ouvrir la bouche, sans se heurter à des préjugés stupides… à des lois imbéciles… à des mœurs iniques !… Tenez, l’autre jour, je me promenais dans un champ de blé, avec ma canne j’abattais les épis autour de moi… Cela me distrayait… Et puis, quoi !… j’ai bien le droit de faire ce qui me plaît, n’est-ce pas ?… Un paysan accourut qui se mit à m’insulter, à m’ordonner de sortir de son champ… On n’a pas idée de ça !… Qu’auriez-vous fait ? J’allai droit vers le paysan, lui assénai sur la tête trois bons coups de canne. Il tomba, le crâne fendu, les joues sanglantes… Eh bien, devinez ce qui m’est arrivé ?

MOI.— Vous l’avez mangé, peut-être ?

L’EXPLORATEUR (souriant).— Non, le paysan, c’est comme le nègre, ça ne doit pas se digérer… (Avec indignation.) Eh bien, on m’a traîné devant un tribunal, et j’ai été condamné à cinq jours de prison et trois mille francs d’amende… C’est dégoûtant !… (Il se lève et marche dans la pièce, fiévreux.)… Pour un sale paysan !… Et on appelle ça de la civilisation !… (Tout en marchant il hausse les épaules.) C’est dégoûtant !… Ca vous intéresse, vous, la vie d’un paysan ?

MOI.— Dame !…

L’EXPLORATEUR (il se rassied, et se verse un verre de fine-champagne).— Sentimental, va !… Voyez-vous, ce qui perd l’Europe… c’est le sentiment !… Avec le sentiment, on ne fait que des bêtises… Moi, la vie d’un homme, je m’en fiche comme de ça ! (Il tue une mouche.)… Et s’il avait fallu que je fusse, en Afrique, condamné à trois mille francs d’amende, et à cinq jours de prison, chaque fois que j’ai tué des nègres ou même des blancs… Ah bien merci !…

MOI.— Vous tuiez les nègres aussi ?

L’EXPLORATEUR.— Mais certainement.

MOI.— Pourquoi ?… Puisque vous ne les mangez pas ?

L’EXPLORATEUR.— Mais pour les civiliser, donc !… (Avec emphase.) Ne sommes-nous pas, comme disent les journaux et les députés, ne sommes-nous pas les pionniers intrépides de la civilisation ? Ne portons-nous pas chez les peuples en enfance la lumière occidentale ?

MOI.— Les nègres sont des êtres terribles… des bêtes féroces ?

L’EXPLORATEUR.— Les nègres ?… Ils sont doux et gais… Ils sont comme des enfants… Avez-vous vu jouer des lapins, dans une prairie, le soir, au bord d’un bois ?

MOI.— Oui…

L’EXPLORATEUR.— C’est très gentil… Ils ont des mouvements jolis, des gaietés folles, se lustrent le poil avec leurs pattes, bondissent et se roulent dans les menthes… Eh bien ! les nègres sont comme ces jeunes lapins.

MOI.— Pourtant, il est certain qu’ils sont anthropophages !

L’EXPLORATEUR.— Les nègres ?… (Avec mépris.) Ils ne mangent que des bananes et broutent des herbes fleuries… Il y a même un savant qui prétend que les nègres ont des estomacs de ruminants… Comment voulez-vous qu’ils mangent de la viande, et surtout de la viande humaine ?… (Gai et bon enfant.) C’est très amusant… Quand après des marches, des marches… nous arrivions dans un village de nègres… ceux-ci étaient étonnés. Ils poussaient des cris de détresse, ne cherchaient pas à fuir, tant ils avaient peur, et pleuraient, la face contre terre… On leur distribuait de l’eau-de-vie, car nous avons toujours, dans nos bagages, de fortes provisions d’alcool ; et lorsqu’ils étaient ivres, on les assommait.

MOI.— Pour les civiliser ?

L’EXPLORATEUR.— Sans doute !… Pour leur prendre, aussi leurs stocks d’ivoires et de gommes… sans discussion… Et puis, qu’est-ce que vous voulez ? Si les gouvernements et les maisons de commerce qui nous confient des missions civilisatrices apprenaient que nous n’avons tué personne… que diraient-ils ?… (Un silence.)

MOI.— Connaissez-vous Stanley  ?…

L’EXPLORATEUR.— Oui, je le connais…

MOI.— Et que pensez-vous de lui ?

L’EXPLORATEUR .— Oh ! lui… Il va tout de même un peu loin !… (La conversation continue).

Octave Mirbeau, L’Écho de Paris, 21 juin 1892.