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Dictionnaire des proverbes (Quitard)/fierabras

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fierabras.

Les grammairiens pensent que le nom de fierabras a été formé par altération de la phrase il fiert à bras, dans laquelle fiert est la troisième personne du présent indicatif du verbe férir, frapper ; et en conséquence de cette opinion, ils posent en règle qu’il doit présenter dans sa contexture graphique les trois éléments dont il se compose, liés l’un à l’autre par des traits d’union, de la manière suivante : fier-à-bras. Mais une telle étymologie et une telle orthographe, quoique adoptées par l’Académie, ne sauraient prévaloir raisonnablement, car elles ne sont fondées que sur une hypothèse qu’aucun fait ne vient justifier. C’est ce que je puis démontrer sans peine en traçant l’histoire et la généalogie de fierabras, qui sont assez curieuses. Fierabras a dû sa première origine à la combinaison de l’adjectif et du substantif latin ferrea brachia, bras de fer, dont voici les transformations successives. De ferrea brachia la latinité corrompue fit ferrebracchia, mot cité dans le Glossaire de Ducange, et employé dans nos plus anciennes chroniques pour désigner des guerriers forts et vaillants, parmi lesquels je citerai Baudouin, comte de Flandre, sous le règne de Charles-le-Chauve, Guillaume, fils de Tancrède de Hauteville et frère de Robert Guiscard, et Guillaume IV, comte de Poitou. À ferrebracchia la langue romane substitua ferabras, qui, dans l’épopée chevaleresque du cycle de Charlemagne, devint le nom d’un géant sarrasin, héros d’un poëme dont il n’est resté qu’une seule copie qu’on a imprimée à Berlin, il y a quelques années. Ferabras fut enfin remplacé par fierabras, qui, dans le livre des Douze pairs, se trouve appliqué au même géant sarrasin, et dans le manuscrit en vers des Miracles de la Vierge, est une dénomination du diable. Fera dans ferabras et fiera dans fierabras sont des adjectifs qui ont été conservés dans quelques patois méridionaux où l’on appelle une fourche de fer fourca fera et fourca fiera, expression que La Fontaine a reproduite dans sa fable intitulée Le loup, la mère et l’enfant.

Un chien de cour l’arrête ; épieux et fourches fières
L’ajustent de toutes manières.

Tous ces faits établissent, ce me semble, d’une manière incontestable que les grammairiens ont erré complétement lorsqu’ils ont prétendu que fierabras était formé de trois mots, et qu’il devait s’écrire en trois mots. Mais, dira-t-on, quelle est l’orthographe qu’il convient de lui donner ? — Je réponds, celle qu’ont adoptée les anciens auteurs, qui ont tous mis fierabras en un seul mot, et je ne crains pas d’ajouter que si la question cesse d’être envisagée sous un point de vue particulier pour être généralisée, c’est-à-dire pour s’appliquer aux noms composés qui sont de la même espèce, elle doit être résolue de la même manière. Ce serait mettre une sorte de contradiction entre les signes et les choses signifiées que de figurer séparément les mots, au lieu de les confondre dans un même tout syllabique, lorsque ces mots dépouillent leur acception individuelle pour former un nom général dont le sens doit frapper l’esprit d’une manière indivisible, comme fierabras, où il n’est plus question de l’idée de l’adjectif, ni celle du substantif, mais d’une troisième idée qui fait oublier les deux autres, quoiqu’elle résulte de leur combinaison.