Dictionnaire national et anecdotique par M. De l’Épithète/Section complète - N

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N.

NATION : dans l’ancien régime c’étoit un terme de géographie ou de phrasier lorsqu’il travailloit en grand ; car il n’étoit jamais entré dans la tête d’un écrivain qui étoit au courant d’aller parler du bien de la nation, de l’intérêt de la nation, du service de la nation, du trésor de la nation, &c., &c. Et certes, avant le 17 juillet 1789, il n’y avoit jamais eu de Parisien qui se fût avisé de crier vive la nation en voyant passer les grands carrosses à huit chevaux, qui venoient de temps en temps au palais. Mais, comme je ne cesserai de le répéter avec M. le Court de Gebelin, les langues se modifient & prennent le caractere des peuples ; ainsi nation a signifié tout parmi nous, dès l’instant que nous avons été réellement une nation. Ces expressions vagues de bien de l’état, intérêt de l’état, servir l’état, ont été honnies ou abandonnées à certains gazetiers qui ont encore toutes les peines du monde à se faire à l’idiôme national.

NATIONAL : adjectif qui qualifie tout ce qui appartient à la nation, or, tout appartient à la nation, dont tout est national. Aussi depuis la révolution notre maniere d’être physique & morale est devenue entiérement nationale ; notre costume, depuis la cocarde jusqu’aux boucles, est national ; rien ne paroît sur la toilette de nos dames qui ne soit national ; chapeau national, ceinture nationale, jusqu’au rouge est national. Notre façon de penser, Dieu sait comme elle est nationale ! & nos écrits sont comme nos pensées, sur-tout depuis que nous pouvons transmettre celles-ci à l’impression telles qu’elles sortent de notre Minerve, sans l’intervention d’un juré-penseur, que l’ancien régime désignoit sous le nom de censeur-royal.

Notre législation est & sera toute nationale. C’est l’assemblée nationale qui va nommer la haute-cour nationale, &c.

Il est vrai que dans l’ancien régime on disoit troupes nationales ; mais ce n’étoit pas dans le même sens que nous disons milices nationales, j’en donne pour preuve l’emploi que cet ancien régime vouloit faire de ces troupes lorsqu’il les faisoit camper innationalement dans les environs de Saint-Cloud & de l’Orangerie.

NOBLESSE : la noblesse dans l’ancien régime avoit d’abord été le premier corps de l’état, elle en étoit devenu le second pour avoir humblement cédé la primauté au clergé, qui s’en accommodoit assez bien, quand cette maudite révolution est venue confondre les premiers avec les seconds, les seconds avec les premiers, & le tout avec ceux qu’ils ne comptoient pour rien. La noblesse s’estimoit une caste pure & distincte d’une autre caste qu’elle appelloit noblement les vilains ou roturiers. Cette pureté de linage, la noblesse l’établissoit malgré les entures frauduleuses de nombreux beaux vilains qui avoient osé élever leurs pensées vers leurs hautes & puissantes dames.

De cette souche auguste, greffée de tant de manieres, sortoient une multitude de branches dont les vieilles étoient les plus estimées ; mais il étoit facile de les confondre avec les jeunes, lorsque celles-ci étoient parvenues à se couvrir d’une écorce qui est souvent pareilles à celle des vieilles branches. La Roque, qui a écrit un épais volume sur ces branches, les nommes toutes avec une patience digne du temps où il écrivoit. « Il y a de ces branches, dit-il, qui n’ont que l’écorce, mais qui, toutes grêles qu’elles sont, n’en élevent pas moins leurs tiges à une hauteur incroyable. Les branches appellées gentilhommieres, continue cet auteur (qu’on va me permettre de copier pour un instant) ont une particularité singuliere, c’est que leur écorce ressemble parfaitement à du vieux parchemin, & que le blerau, qui est une espece de rat, en est très-friand. Au pied de la souche s’élevent de grosses branches fongueuses, qui tiennent du champignon & croissent de même. Les naturalistes ne sont point d’accord sur leur vrai nom. D’Hosier, qui a traité plus particuliérement de cette famille, la nomme noblesse-financiere. Feu M. Cherin, qui a laissé tous ses talens à M. Cherin fils, ne la désignoit pas autrement que par noblesse-vénale. Quoi qu’il en soit, cette branche parasite est très-charnue & attire à elle toute la seve de sa souche ; elle s’éleve même en froissant les branches gentilhommieres, & mêle ses tiges aux tiges desséchées des vieilles branches, &c., &c. »

Ce morceau d’histoire naturelle de la Roque est très-intéressant, & mériteroit d’être lu en entier dans l’auteur, si l’on n’étoit pas occupé entiérement par les 83 journaux qui paroissent tous les jours ou au moins deux fois par semaine.

En passant de l’histoire naturelle à l’histoire féodale, je remarque que dans l’ancien régime la noblesse avoit ce qu’on appelloit alors des privileges ; c’est-à-dire, que s’il y avoit des oiseaux dans les airs, c’étoit elle qui les mangeoit ; que s’il y avoit des poissons dans les eaux, c’étoit elle qui les mangeoit ; qu’elle mangeoit encore les nombreux quadrupedes qu’Adam avoit pris tant de peine à nommer, & le vilain qui osoit y toucher étoit livré à l’infamie & réduit au pain de douleur… Mais tout cela n’est plus ; aux vains noms dont la Roque qualifioit la noblesse, on a substitué celui de noblesse-citoyenne. Ce qu’elle mangeoit seule nous le mangerons avec elle, nous le partagerons en freres & nous lui offrirons même d’en jouir seule, si elle oublie les lentilles d’Esaü.

NOTABLES : on désigne par ce nom ceux qui, du ministere glorieux & pécunieux de M. de Calonne, furent choisis par ce ministre, non pour lui jouer le tour qu’ils lui ont joué, mais pour faire niche à certains corps dont je ne parlerai point, parce que M. de Montesquiou a dit qu’on devoit des ménagemens aux agonisans.

On a encore appellé notables ceux qui, avant la convocation des états-généraux, vinrent en essayer la répétion. Ces seconds notables s’en furent comme ils étoient venus, ainsi que le dit assez naïvement la chanson faite à leur sujet, sur l’air du povero Calpighi.

Notables-Adjoints : l’assemblée nationale ayant décrété que les juges qui instruiroient des crimes de leze-nation le seroient en présence de notables-adjoints, chaque district a élu deux citoyens qui remplissent cette fonction honorable au gré du public qui s’empresse aussi d’assister aux instructions criminelles, & manifeste souvent son opinion qu’on ne lui demande pas ; cependant vox populi, vox Dei.

NUMÉRAIRE : le numéraire : mot collectif, qui exprime le montant des especes d’or ou d’argent mises en circulation. Ce mot a été inséré dans ce dictionnaire, parce que les papiers publics l’ont mis en vogue dès l’instant que les aristocrates, au lieu d’accaparer le bled qu’on se procuroit malgré eux pour de l’argent, ont accaparé cet argent qui empêchera d’avoir du bled. Ce boulanger, que nagueres on forçoit de cuire, parce qu’on le payoit, va briser son four, parce que le fermier, d’une part, ne veut point de ses billets ; & que de l’autre, il ne peut vous donner son pain si vous ne le payez pas. Cet état est terrible… Je n’accuse personne… mais quel que soit l’accapareur de nos écus, il est pendable, ou nul scélérat ne le fut.