Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Sammonocodom

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Éd. Garnier - Tome 20
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SAMMONOCODOM[1].

Je me souviens que Sammonocodom, le dieu des Siamois, naquit d’une jeune vierge, et fut élevé sur une fleur. Ainsi la grand’mère de Gengis fut engrossée par un rayon du soleil. Ainsi l’empereur de la Chine Kien-long, aujourd’hui glorieusement régnant, assure positivement, dans son beau poëme de Moukden, que sa bisaïeule était une très-jolie vierge, qui devint mère d’une race de héros pour avoir mangé des cerises. Ainsi Danaé fut mère de Persée, Rhea Sylvia de Romulus. Ainsi Arlequin avait bien raison de dire, en voyant tout ce qui se passait dans le monde : Tutto il mondo è fatto come la nostra famiglia.

La religion de ce Siamois nous prouve que jamais législateur n’enseigna une mauvaise morale. Voyez, lecteur, que celle de Brama, de Zoroastre, de Numa, de Thaut, de Pythagore, de Mahomet, et même du poisson Oannès, est absolument la même. J’ai dit souvent qu’on jetterait des pierres à un homme qui viendrait prêcher une morale relâchée, et voilà pourquoi les jésuites eux-mêmes ont eu des prédicateurs si austères.

Les règles que Sammonocodom donna aux talapoins ses disciples sont aussi sévères que celles de saint Basile et de saint Benoît.

« Fuyez les chants, les danses, les assemblées, tout ce qui peut amollir l’âme.

N’ayez ni or ni argent.

Ne parlez que de justice, et ne travaillez que pour elle.

Dormez peu, mangez peu, n’ayez qu’un habit.

Ne raillez jamais.

Méditez en secret, et réfléchissez souvent sur la fragilité des choses humaines. »

Par quelle fatalité, par quelle fureur est-il arrivé que dans tous les pays l’excellence d’une morale si sainte et si nécessaire a été toujours déshonorée par des contes extravagants, par des prodiges plus ridicules que toutes les fables des Métamorphoses ? Pourquoi n’y a-t-il pas une seule religion dont les préceptes ne soient d’un sage, et dont les dogmes ne soient d’un fou ? (On sent bien que j’excepte la nôtre, qui est en tout sens infiniment sage.)

N’est-ce point que les législateurs s’étant contentés de donner des préceptes raisonnables et utiles, les disciples des premiers disciples et les commentateurs ont voulu enchérir ? Ils ont dit : Nous ne serons pas assez respectés, si notre fondateur n’a pas eu quelque chose de surnaturel et de divin. Il faut absolument que notre Numa ait eu des rendez-vous avec la nymphe Égérie ; qu’une des cuisses de Pythagore ait été de pur or ; que la mère de Sammonocodom ait été vierge en accouchant de lui ; qu’il soit né sur une rose, et qu’il soit devenu dieu.

Les premiers Chaldéens ne nous ont transmis que des préceptes moraux très-honnêtes ; cela ne suffit pas : il est bien plus beau que ces préceptes aient été annoncés par un brochet qui sortait deux fois par jour du fond de l’Euphrate pour venir faire un sermon.

Ces malheureux disciples, ces détestables commentateurs, n’ont pas vu qu’ils pervertissaient le genre humain. Tous les gens raisonnables disent : Voilà des préceptes très-bons : j’en aurais bien dit autant ; mais voilà des doctrines impertinentes, absurdes, révoltantes, capables de décrier les meilleurs préceptes. Qu’arrive-t-il ? Ces gens raisonnables ont des passions tout comme les talapoins ; et plus ces passions sont fortes, plus ils s’enhardissent à dire tout haut : Mes talapoins m’ont trompé sur la doctrine ; ils pourraient bien m’avoir trompé sur des maximes qui contredisent mes passions. Alors ils secouent le joug, parce qu’il a été imposé maladroitement ; ils ne croient plus en Dieu, parce qu’ils voient bien que Sammonocodom n’est pas dieu. J’en ai déjà averti mon cher lecteur en quelques endroits[2], lorsque j’étais à Siam ; et je l’ai conjuré de croire en Dieu malgré les talapoins.

Le révérend P. Tachard[3], qui s’était tant amusé[4] sur le vaisseau avec le jeune Destouches, garde-marine, et depuis auteur de l’opéra d’Issé[5], savait bien que ce que je dis est très-vrai.

D’UN FRÈRE CADET DU DIEU SAMMONOCODOM.

Voyez si j’ai eu tort de vous exhorter souvent à définir les termes, à éviter les équivoques. Un mot étranger, que vous traduisez très-mal par le mot Dieu, vous fait tomber mille fois dans des erreurs très-grossières. L’essence suprême, l’intelligence supréme, l’âme dela nature, le grand Être, l’éternel géomètre qui a tout arrangé avec ordre, poids et mesure, voilà Dieu ; mais lorsqu’on donne le même nom à Mercure, aux empereurs romains, à Priape, à la divinité des tétons, à la divinité des fesses, au dieu Pet, au dieu de la chaise percée, on ne s’entend plus, on ne sait plus où l’on en est. Un juge juif, une espèce de bailli est appelé dieu dans nos saintes Écritures. Un ange est appelé dieu. Ou donne le nom de dieux aux idoles des petites nations voisines de la horde juive.

Sammonocodom n’est pas dieu proprement dit ; et une preuve qu’il n’est pas dieu, c’est qu’il devint dieu, et qu’il avait un frère nommé Thevatat, qui fut pendu, et qui fut damné.

Or il n’est pas rare que dans une famille il y ait un homme habile qui fasse fortune, et un autre malavisé qui soit repris de justice. Sammonocodom devint saint, il fut canonisé à la manière siamoise ; et son frère, qui fut un mauvais garnement, et qui fut mis en croix, alla dans l’enfer, où il est encore.

Nos voyageurs ont rapporté que quand nous voulûmes prêcher un dieu crucifié aux Siamois, ils se moquèrent de nous. Ils nous dirent que la croix pouvait bien être le supplice du frère d’un dieu, mais non pas d’un dieu lui-même. Cette raison paraissait assez plausible, mais elle n’est pas convaincante en bonne logique : car puisque le vrai Dieu donna pouvoir à Pilate de le crucifier, il put, à plus forte raison, donner pouvoir de crucifier son frère. En effet Jésus-Christ avait un frère, saint Jacques, qui fut lapidé. Il n’en était pas moins Dieu. Les mauvaises actions imputées à Thevatat, frère du dieu Sammonocodom, étaient encore un faible argument contre l’abbé de Choisy et le Père Tachard : car il se pouvait très-bien faire que Thevatat eût été pendu injustement, et qu’il eût mérité le ciel au lieu d’être damné : tout cela est fort délicat.

Au reste, on demande comment le P. Tachard put en si peu de temps apprendre assez bien le siamois pour disputer contre les talapoins.

On répond que Tachard entendait la langue siamoise comme François-Xavier entendait la langue indienne.



  1. Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
  2. Voyez tome XVII, page 476 ; tome XIX, page 206 ; et dans les Mélanges, année 1761, la Lettre de Charles Gouju ; année 1763, le chapitre x du Traité sur la Tolérance ; année 1767, la première des Homélies (sur l’athéisme) ; année 1768, le dialogue intitulé : Un Mandarin et un Jésuite.
  3. Guy Tachard, missionnaire et jésuite, consacra la plus grande partie de sa vie à voyager. Il passa d’abord quatre années avec le maréchal d’Estrées dans les colonies de l’Amérique méridionale ; puis il accompagna, avec le titre de mathématicien du roi, le chevalier de Chaumont et l’abbé de Choisy, qui s’embarquèrent à bord de la frégate l’Oiseau, le 3 mars 1685, pour aller porter au roi de Siam les compliments et les présents de Louis XIV.

    Le garde-marine André-Cardinal Destouches, qui était du voyage, devint plus tard musicien d’instinct, sans connaître une seule note, et composa, sur des paroles de Lamotte, l’opéra d’Issé, représenté avec succès à Trianon le 17 décembre 1697.

    Le P. Tachard s’embarqua une seconde fois à Brest pour Siam, le 1er mars 1687, à bord du Gaillard, vaisseau de cinquante canons, commandé par le capitaine de Vaudricourt.

    Il mourut au Bengale dans un troisième voyage. Ses relations sont intéressantes, bien qu’elles ne soient pas exemptes d’erreurs. Ainsi Pierre Kolben, dans son État présent du cap de Bonne-Espérance (novembre 1719, in-folio), dit que les détails donnés par le P. Tachard sur les Hottentots sont de pures chimères.

    Le numéro 360 des Transactions philosophiques contient de curieuses observations du P. Tachard sur deux éclipses de la planète Jupiter. (E. B.)

  4. Voyez dans les Mélanges, année 1766, le dialogue intitulé André Destouches à Siam.
  5. Il en a fait la musique ; les paroles sont de Lamotte-Houdard.


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