Dieu et les hommes/Édition Garnier/Chapitre 14

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Dieu et les hommesGarniertome 28 (p. 157-160).
CHAPITRE XIV.
Des Juifs et de leur origine.

Toutes les nations (excepté toujours les Chinois) se vantent d’une foule d’oracles et de prodiges ; mais tout est prodige et oracle dans l’histoire juive, sans exception. On a tant écrit sur cette matière qu’il ne reste plus rien à découvrir. Nous ne voulons ni répéter tous ces miracles continuels, ni les combattre ; nous respectons la mère de notre religion. Nous ne parlerons du merveilleux judaïque qu’autant qu’il pourra servir à établir les faits. Nous examinerons cette histoire comme nous ferions celle de Tite-Live ou d’Hérodote. Cherchons, par les seules lumières de la raison, ce qu’étaient les Juifs, d’où ils venaient quand leur religion fut fixée, quand ils écrivirent ; instruisons-nous, et tâchons de ne pas scandaliser les faibles : ce qui est bien difficile quand on veut dire la vérité.

Nous ne trouvons guère plus de lumière chez les étrangers, sur le petit peuple hébreu, que nous n’en trouvons sur les Francs, sur les Irlandais, et sur les Basques. Tous les livres égyptiens ont péri, leur langue a eu le même sort. Nous n’avons plus les auteurs persans, chaldéens et syriens, qui auraient pu nous instruire ; nous voyageons ici dans un désert où des animaux sauvages ont vécu. Tâchons de découvrir quelques traces de leurs pas.

Les Juifs étaient-ils originairement une horde vagabonde d’Arabes du désert qui s’étend entre l’Égypte et la Syrie ? Cette horde, s’étant multipliée, s’empara-t-elle de quelques villages vers la Phénicie ? Rien n’est plus vraisemblable. Leur tour d’esprit, leur goût pour les paraboles et pour le merveilleux incroyable, leur extrême passion pour le brigandage, tout concourt à les faire regarder comme une nation très-nouvellement établie, qui sortait d’une petite horde arabe.

Il y a plus : ils prétendent, dans leur histoire, que des tribus arabes et eux descendent du même père ; que des enfants de quelques pasteurs errants, qu’ils appellent Abraham, Loth, Ésaü, habitèrent des contrées d’Arabie. Voilà bien des conjectures ; mais il ne reste aucun monument qui puisse les appuyer.

Si l’on examine ce grand procès avec le seul bon sens, on ne peut regarder les livres juifs comme des preuves. Ils ne sont point juges en leur propre cause. Je ne crois point Tite-Live, quand il nous dit que Romulus était fils du dieu Mars ; je ne crois point nos premiers auteurs anglais, quand ils disent que Vortiger était sorcier ; je ne crois point les vieilles histoires des Francs, qui rapportent leur origine à Francus, fils d’Hector. Je ne dois pas croire les Juifs sur leur seule parole, quand ils nous disent des choses extraordinaires. Je parle ici selon la foi humaine, et je me garde bien de toucher à la foi divine. Je cherche donc ailleurs quelque faible lumière, à la lueur de laquelle je puisse découvrir les commencements de la nation juive.

Plus d’un ancien auteur dit que c’était une troupe de lépreux qui fut chassée de l’Égypte par le roi Amasis. Ce n’est là qu’une présomption. Elle acquiert un degré de probabilité par l’aveu que les Juifs font eux-mêmes qu’ils s’enfuirent d’Égypte, et qu’ils étaient fort sujets à la lèpre ; mais ces deux degrés de probabilité, le consentement de plusieurs anciens, et l’aveu des Juifs, sont encore loin de former une certitude.

Diodore de Sicile raconte, d’après les auteurs égyptiens qu’il a consultés, que le même Amasis ayant eu la guerre avec Actisanès[1], roi d’Éthiopie, cet Actisanès, vainqueur, fit couper le nez et les oreilles à une horde de voleurs, qui avait infesté l’Égypte pendant la guerre. Il confina cette troupe de brigands dans le désert de Sina, où ils firent des filets avec lesquels ils prirent des cailles dont ils se nourrirent. Ils habitèrent le pays qu’on appela depuis d’un nom qui signifie, en langue égyptienne, nez coupé, et que les Grecs exprimèrent par celui de Rhinocolure. Ce passage, auquel on a fait trop peu d’attention, joint à l’ancienne tradition que les Hébreux étaient une troupe de lépreux chassés d’Égypte, semble jeter quelque jour sur leur origine. Ils avouent qu’ils ont été à la fois lépreux et voleurs ; ils disent qu’après avoir volé les Égyptiens ils s’enfuirent dans ce même désert où fut depuis Rhinocolure. Ils spécifient que la sœur de leur Moïse eut la lèpre ; ils s’accordent avec les Égyptiens sur l’article des cailles.

Il est donc vraisemblable, humainement parlant, et abstraction faite de tout merveilleux, que les Juifs étaient des Arabes vagabonds sujets à la lèpre, qui venaient piller quelquefois les confins d’Égypte, et qui se retirèrent dans le désert d’Horeb et de Sinaï quand on leur eut coupé le nez et les oreilles. Cette haine qu’ils manifestèrent depuis contre l’Égypte donne quelque force à cette conjecture. Ce qui peut encore augmenter la probabilité, c’est que l’Égyptien Apion, d’Alexandrie, qui écrivit du temps de Caligula une histoire de son pays, et un autre auteur, nommé Chencres, de la ville de Mondes, assurent tous deux que ce fut sous le roi ou pharaon Amasis que les Juifs furent chassés. Nous avons perdu leurs écrits, mais le Juif Josèphe, qui écrivit contre Apion après la mort de cet Égyptien, ne le combat point sur l’époque d’Amasis. Il le réfute sur d’autres points : et tous ces autres points prouvent que les Égyptiens avaient écrit autant de faussetés sur les Juifs qu’on reprochait aux Juifs d’en avoir écrit eux-mêmes.

Flavius Josèphe fut le seul Juif qui passa chez les Romains pour avoir quelque bon sens. Cependant cet homme de bon sens rapporte sérieusement la fable des Septante et d’Aristée, dont Van Dale et tant d’autres ont fait voir le ridicule et l’absurdité. Il ajoute à cette ineptie que le roi d’Égypte, Ptolémée Philadelphe, ayant demandé aux traducteurs comment il se pouvait faire que des livres aussi sages que ceux des Juifs n’eussent été jamais connus d’aucune nation, on répondit à Ptolémée que ces livres étaient trop divins pour que des profanes osassent jamais les citer, et que Dieu ne pouvait le permettre.

Remarquez qu’on faisait cette belle réponse dans les temps mêmes qu’on mettait ces livres entre les mains des profanes. Josèphe ajoute que tous les étrangers qui avaient été assez hardis pour dire un mot des lois juives avaient été sur-le-champ punis de Dieu ; que l’historien Théopompe, ayant eu dessein seulement d’en insérer quelque chose dans son ouvrage, il devint fou sur-le-champ, mais qu’au bout de trente jours, Dieu lui ayant fait connaître dans un songe qu’il ne fallait pas parler des Juifs, il demanda bien pardon à Dieu, et rentra dans son bon sens.

Josèphe dit encore que le poëte Théodecte, ayant osé parler des Juifs dans une de ses tragédies, était devenu aveugle incontinent, et que Dieu ne lui rendit la vue que quand il eut bien demandé pardon et fait pénitence.

Si un homme qui passe pour le seul historien juif qui ait écrit raisonnablement a dit de si plates extravagances, que faut-il penser des autres ? Je parle toujours humainement, je me mets toujours à la place d’un homme qui, n’ayant jamais entendu parler ni des Juifs, ni des chrétiens, lirait ces livres pour la première fois, et, n’étant point illuminé par la grâce, aurait le malheur de n’en croire que sa faible raison en attendant qu’il fût éclairé d’en haut.


  1. Voyez tome XXVII, page 242.