Dieu et les hommes/Édition Garnier/Chapitre 41

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Dieu et les hommesGarniertome 28 (p. 229-231).
CHAPITRE XLI.
Des mœurs de Jésus et de l’Église.

J’entends ici par mœurs les usages, la conduite, la dureté ou la douceur, l’ambition ou la modération, l’avarice ou le désintéressement. Il suffit d’ouvrir les yeux et les oreilles pour être certain qu’en toutes ces choses il y eut toujours plus de différence entre les Églises chrétiennes et Jésus qu’entre la tempête et le calme, entre le feu et l’eau, entre le soleil et la nuit.

Parlons un moment du pape de Rome, quoique nous ne le reconnaissions pas en Angleterre depuis près de deux siècles et demi[1]. N’est-il pas évident qu’un fakir des Indes ressemble plus à Jésus qu’un pape ? Jésus fut pauvre, alla servir le prochain de bourgade en bourgade, mena une vie errante ; il marchait à pied ; ne savait jamais où il coucherait, rarement où il mangerait. C’est précisément la vie d’un fakir, d’un talapoin, d’un santon, d’un marabout. Le pape de Rome, au contraire, est logé à Rome dans les palais des empereurs. Il possède environ huit à neuf cent mille livres sterling de revenu quand ses finances sont bien administrées. Il est humblement souverain absolu ; il est serviteur des serviteurs, et en cette qualité il a déposé des rois, et donné presque tous les royaumes de la chrétienté ; il a même encore un roi[2] pour vassal, à la honte du trône.

Passons du pape aux évêques. Ils ont tous imité le pape autant qu’ils ont pu. Ils se sont arrogé partout les droits régaliens ; ils sont souverains en Allemagne, et parmi nous barons du royaume. Aucun évêque ne prend, à la vérité, le titre de serviteur des serviteurs ; au contraire, presque tous les évêques papistes s’intitulent évêques par la permission du serviteur des serviteurs ; mais tous ont affecté la puissance souveraine. Il ne s’en est pas trouvé parmi eux un seul qui n’ait voulu écraser l’autorité séculière et la magistrature. Ce sont eux-mêmes qui apprirent aux papes à détrôner les rois ; les évêques de France avaient déposé Louis, fils de Charlemagne, longtemps avant que Grégoire VII fût assez insolent pour déposer l’empereur Henri IV.

Des évêques espagnols déposèrent leur roi Henri IV l’impuissant : ils prétendirent qu’un homme dans cet état n’était pas digne de régner. Il faut que le nom de Henri IV soit bien malheureux, puisque le Henri IV de France, qui était très-digne de régner par une raison contraire, fut pourtant déclaré incapable du trône par les trois quarts des évêques du royaume, par la Sorbonne, par les moines, ainsi que par les papes.

Ces exécrables momeries sont aujourd’hui regardées avec autant de mépris que d’horreur par toutes les nations ; mais elles ont été révérées pendant plus de dix siècles, et les chrétiens ont été traités partout comme des bêtes de somme par les évêques. Aujourd’hui même encore, dans les malheureux pays papistes, les évêques se mêlent despotiquement de la cuisine des particuliers ; ils leur font manger ce qu’ils veulent dans certains temps de l’année[3] ; ils font plus : ils suspendent à leur gré la culture de la terre[4]. Ils ordonnent aux nourriciers du genre humain de ne point labourer, de ne point semer, de ne point recueillir certains jours de l’année ; et ils poussent dans quelques occasions la tyrannie jusqu’à défendre pendant trois jours de suite d’obéir à la Providence et à la nature. Ils condamnent les peuples à une oisiveté criminelle, et cela de leur autorité privée, sans que les peuples osent se plaindre, sans que les magistrats osent interposer le pouvoir des lois civiles, seul pouvoir raisonnable. Si les évêques ont partout usurpé les droits des princes, il ne faut pas croire que les pasteurs de nos églises réformées aient eu moins d’ambition et de fureur. On n’a qu’à lire dans notre historien philosophe Hume les sombres et absurdes atrocités de nos presbytériens d’Écosse. Le sang s’allume à une telle lecture ; on est tenté de punir, des insolences de leurs prédécesseurs, ceux d’aujourd’hui qui étalent les mêmes principes. Tout prêtre, n’en doutons pas, serait, s’il le pouvait, tyran du genre humain. Jésus n’a été que victime. Voyez donc comme ils ressemblent à Jésus !

S’ils nous répondent ce que j’ai entendu dire à plusieurs d’entre eux, que Jésus leur a communiqué un droit dont il n’a pas daigné user, je répéterai ici ce que je leur ai dit, qu’en ce cas c’est aux Pilates de nos jours à leur faire subir le supplice que ne méritait pas leur maître.

Nous avons encore brûlé deux ariens sous le règne de Jacques Ier. De quoi étaient-ils coupables ? De n’avoir pas attribué à Jésus l’épithète de consubstantiel, qu’assurément il ne s’était pas donnée lui-même.

Le fils de Jacques Ier a porté sa tête sur un échafaud ; nos infâmes querelles de religion ont été la principale cause de ce parricide. Il n’était pas plus coupable que nos deux ariens exécutés sous son père.



  1. Voltaire écrivait cela en 1769. Le schisme de Henri VIII est de 1534 ; voyez tome XII, page 314.
  2. Le roi de Naples ; voyez tome XXVII, page 383, et, ci-après, la note de Voltaire sur l’article du 26 septembre 1686 du Journal ou Mémoires de Dangeau.
  3. Voyez, ci-après, la Requête à tous les magistrats, première partie.
  4. Voyez ibid., seconde partie.