Dieu et les hommes/Édition Garnier/Chapitre 5

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Dieu et les hommesGarniertome 28 (p. 137-139).
CHAPITRE V.
De l’Inde, des brachmanes, de leur théologie imitée très-tard par les Juifs, et ensuite par les Chrétiens.

La religion des brachmanes est encore plus ancienne que celle des Chinois. Du moins les brachmanes le protestent ; ils conservent un livre qu’ils prétendent écrit plus de trois mille ans avant notre ère vulgaire dans la langue du Hanscrit, que quelques-uns entendent encore. Personne ne doute, au moins chez les brachmanes modernes, que ce livre, si sacré pour eux, ne soit très-antérieur au Veidam, si célèbre dans toute l’antiquité. Le livre dont je parle s’appelle le Shasta. Il fut la règle des Indiens pendant quinze cents ans, jusqu’au temps où les brachmanes, étant devenus plus puissants, donnèrent pour règle le Veidam, nouveau livre fondé sur l’ancien Shasta : de sorte que ces peuples ont eu une première et une seconde loi[1].

La première loi des Indiens semble être l’origine de la théologie de plusieurs autres nations.

C’est dans le Shasta qu’on trouve un Être suprême qui a débrouillé le chaos et qui a formé des créatures célestes. Ces demi-dieux se sont révoltés contre le grand Dieu, qui les a bannis de son séjour pendant un grand nombre de siècles. Et il est à remarquer que la moitié des demi-dieux resta fidèle à son souverain.

C’est visiblement ce qui a donné lieu depuis, chez les Grecs, à la fable des géants qui combattirent contre Zeus, le maître des dieux. Hercule et d’autres dieux prirent le parti de Zeus. Les géants vaincus furent enchaînés.

Observons ici que les Juifs, qui ne formèrent un corps de peuple que plusieurs siècles après les Indiens, n’eurent aucune notion de cette théologie mystique ; on n’en trouve nulle trace dans la Genèse. Ce ne fut que dans le premier siècle de notre ère qu’un faussaire très-maladroit, soit juif, soit demi-juif et demi-chrétien, ayant appris quelque chose de la religion des brachmanes, fabriqua un écrit qu’il osa attribuer à Énoch : c’est dans le livre d’Énoch qu’il est parlé de la rébellion de quelques puissances célestes que ce faussaire appelle anges. Semiazar était, dit-il, à leur tête. Araciel et Chobabiel étaient ses lieutenants généraux[2]. Les anges fidèles furent Michel, Raphaël, Gabriel, Uriel. C’est enfin sur ce fatras du livre prétendu d’Énoch que Milton a bâti son singulier poëme du Paradis perdu. Voilà comme toutes les fables ont fait le tour du monde.

Quel lecteur sensé pourra maintenant observer sans étonnement que la religion chrétienne est uniquement fondée sur cette chute des anges, dont il n’est pas dit un seul mot dans l’Ancien Testament ? On attribue à Simon Barjone, surnommé Pierre, une lettre dans laquelle on lui fait dire que « Dieu n’a pas épargné les anges qui ont péché ; mais qu’il les a jetés dans le Tartare avec les câbles de l’enfer[3] ». On ne sait si, par anges pécheurs, l’auteur entend des grands de la terre, et si, par le mot de pécheurs, il peut entendre des esprits célestes révoltés contre Dieu. On est encore très-étonné que Simon Barjone, né en Galilée, connaisse le Tartare ; et qu’on traduise ainsi au hasard des choses si graves.

En un mot, ce n’est que dans quatre lignes attribuées à Simon Barjone qu’on trouve quelque faible idée de la chute des anges, de ce premier fondement de toute religion chrétienne.

On a conclu depuis que le capitaine de ces anges rebelles, devenus diables, était un nommé Lucifer. Et pourquoi ? Parce que l’étoile de Vénus, l’étoile du matin, s’appelait quelquefois en latin Lucifer, On a trouvé dans Isaïe une parabole contre le roi de Babylone, Isaïe lui-même appelle cette apostrophe parabole. Il donne à ce roi et à ses exacteurs le titre de verge de fer, de bâton des impies. Il dit que les cèdres et les sapins se réjouissent de la mort de ce roi ; il dit que les géants lui ont fait compliment quand il est venu en enfer. « Comment es-tu tombé du ciel, dit-il[4], toi qui semblais l’étoile de Vénus, et qui te levais le matin ? comment es-tu tombé par terre, toi qui frappais les nations ? etc. »

Il a plu aux traducteurs de rendre ainsi ce passage : Comment es-tu tombé du ciel, Lucifer ? Les commentateurs n’ont pas manqué d’en conclure que ce discours est adressé au diable ; que le diable est Lucifer ; que c’est lui qui s’était révolté contre Dieu ; que c’est lui qui est en enfer pour jamais ; que, pour avoir des compagnons, il persuada à Ève de manger du fruit de la science du bien et du mal ; qu’il a damné ainsi le genre humain, et que toute l’économie de notre religion roule sur Lucifer. Ô grand pouvoir de l’équivoque !

L’allégorie des anges révoltés contre Dieu est originairement une parabole indienne, qui a eu cours longtemps après dans presque tout l’Occident, sous cent déguisements différents.


  1. Voyez le livre de M. Holwell, qui a demeuré trente ans avec les brames. (Note de Voltaire.)

    — L’ouvrage d’Holwell (voyez XV, 325) a été traduit en français sous ce titre : Événements historiques intéressants, relatifs aux provinces de Bengale et à l’empire de l’Indostan, etc., 1768, deux parties in-8°. (B.)

  2. Voyez les noms des autres dans la note, tome XVII, page 249.
  3. Épître II, chap. ii, verset 4. (Note de Voltaire.)
  4. Chap. xiv, verset 12.