Discours sur la mort du chapelier

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Discours sur la mort du Chapelier, avec son testament et tombeau.

vers 1628



Discours sur la mort du Chapelier, avec son testament et tombeau. Ensemble les regrets de sa mère et les adieux par lui faicts aux regiments et les bien-faits par trois ferailliers. Avec la lettre escrite à sa mère.
À Paris, chez la veuve du Carroy, rue des Carmes, à la Trinité.
S. D. In-8.

Premier que sortir de la ville de Paris, lieu de ma naissance, où toute ma generation est presente et vit journellement, je dis adieu, avec autant de regrets que faire se peut. Je me transportois de çà, de là, envers parents et amis, frères, sœurs, me precipitant d’un dernier adieu à ma très chère mère, laquelle, voyant ainsi mon depart, sembloit me vouloir suivre, se desesperant, et à chaudes larmes lavoit les traits de ma face, mouillant ma blonde chevelure ; mais, ayant eu commandement de mon capitaine, il me la falut quitter et me desrober de sa presence. Comme je fus au Bourg la Reine, on voulut faire halte ; mais le sergeant dit : Avançons ! En cest avance nous cheminons jusqu’à Lonjumeau, qui pour lors estoit un dimanche. Ce fut là la demeure de deux jours, où les soldats prenoient mille plaisirs à se jouer avec femmes et filles, devisant les uns avec les autres ; bref, il falut passer outre, et, quand nous fusmes à Montlehery, me mettant à regarder de tous costez, où nous vismes un petit bois, puis deux grandes pleines et quelque petite montagne, moy, emerveillé de voir la terre ainsi faitte, je commence à dire : Dieu a bien travaillé2, et, demandant à mon sergeant si il faloit passer les montaignes et si il y avoit encore bien loing où il faloit aller, le sergeant dit que de dix jours, voire de quinze, je ne nous arresterions point, et qu’il y avoit bien d’autre passage à faire. Moy, qui n’avois jamais passé Sainct-Clou ou Vaugirard, je luy dis : Or, donné-moy mon congé ; car je me doutois de ce qui m’est advenu. Le capitaine qui pour lors estoit, entendant la parole, se retourne, et dit au sergeant : Que l’on le mette sur le derrière de la charrette ; puis estant au cartier, nous sçaurons quel gens d’arme il est. À l’instant le sergeant me donne quatre ou cinq grands coups au travers du dos et des fesses avec sa halebarde, que je fus contraint de cheminer3. Tant cheminasmes que nous arrivons devant la Rochelle, à un bourg appelé Nestray, où nous fismes monstre ; puis l’on nous donne nos logis. Advint qu’il falloit travailler à la digue, qui est un grand malheur pour moy. À cause que je n’avois plus d’argent, je me prins à faire comme les autres, tant que j’y travaille quelque quinze jours ou davantage. À la fin du temps, j’apperceus trois bons compagnons crieurs de fers vieux drappeau, lesquels me firent cognoissance, tant qu’il fallut aller boire. Tant fismes grillades, que pas un de nous quatre n’avoit pas le soul : tellement qu’il falut reprendre l’habit de misère comme auparavant, retournant trouver le maistre entrepreneur, qui nous met en besogne comme auparavant, où nous fusmes quatre jours ensemble comme vrays camarades.

Mais, Ô très grand malheur ! la fortune perverse
Me fit en un matin mettre à la renverse
Par l’esclat d’un boulet, qui d’un très rude effort
Me persa rudement tout le travers du corps ;
Et, me sentant navré, tombant dessus la terre,
Je crie : À mon secours quelque frère de guerre !
Mais chacun, me voyant, de moy n’ose approcher,
Se disans l’un à l’autre : Ce coup-là est bien cher !
Vaut mieux ne rien gaigner que de perdre la vie ;
D’aller estre blessé, pour moy, je n’ay d’envie.
Las ! je perdois mon sang à faute de secours ;
Mais ces trois ferailliers sont arrivez tout court,
Ayant ouy le bruit que j’estois sur la terre,
M’apportèrent du linge et quelque peu à boire,
Puis bandèrent mes playes, me prenant souz les bras,
Me menèrent au cartier, me couchant sur un drap,
Tousjours me consolant, me faisant des prières,
Qu’il faloit avoir soin de Jesus et sa mère.
Alors plusieurs soldats commencent à s’assembler
À l’entour de mon lict, ne pouvant plus parler,
Regrettant dans mon cœur la douleur que ma mère
Possederoit de moy sçachant ce vitupère4.
De deuil elle mourra, puis, la mort s’approchant,
Luy ravira l’esprit de son bras rougissant.
Le parler me venant, je dis avec grand peine
Un adieu très piteux à mon cher capitaine,
Aussi à mes amis qui m’avoient assisté
Parmy mes grands tourments et ma necessité ;
Un adieu je leur dis, pleurant à chaude larme,
Ayant un grand regret d’ainsi quitter mon ame,
Dont me falloit quitter le meilleur de mon zèle,
Pour les grandes rigueurs de ceux de La Rochelle.

Testament.

Premier que de mourir en presence du monde,
Faut que je boive un coup, puis que la mort feconde
Veut ravir mon esprit, et que mon testament
Se face devant tous à l’œil du regiment.
Je donne mon mousquet, fourchette5 et bandollière,
Mesche, bales et poudre, au sergeant la Rivière ;
Mon argentine espée et mon cher baudrier,
Pour recompense, c’est pour ces trois ferailliers ;
Je donne mon manteau, mon bonnet et jartières,
Pour ce que j’ay ces jours eu de la Boisselière6 ;
Mon pourpoint de satin, mes chausses de velours,
Cela est reservé pour les droicts du tambour ;
Mes souliers, mes chemises, mes bas, aussi mon sac,
Sont pour le bon service que j’ay de mon goujac7 ;
Pour l’argent de mes monstres, c’est pour m’ensevelir ;
Mon chapeau et panache, c’est pour payer mon lict.
À Dieu je rends mon ame et mon corps à la terre.
Priez Jesus pour moy, vous tous, frères de guerre,
Et je prieray pour vous, estant en paradis,
Que vous soyez vainqueur contre les ennemis,
Afin qu’estant venus du destin avancé,
Vous direz tous pour moy : Requiescat in pace.

Epitaphe au tombeau.

Cy gist souz ce tombeau le plus vaillant soldat
Qui ce soit à jamais cogneu dans le combat,
Et le plus asseuré qui fut dans les armées,
Ne redoutant le feu, ny soufre, ny fumée :
Son travail l’a fait voir, aussi sa hardiesse ;
Mais le fatal destin l’a mis à la renverse.
Il sera de memoire, tant sur la terre et l’onde,
Pour avoir esté né le favory du monde.

L’adieu des trois ferailleurs et leur retour à Paris.

Après que le corps du chappelier fut mis en terre et que son service fut dit, les trois ferailliers trouvèrent une excuse pour avoir leur congé pour s’en venir à Paris, craignant d’avoir un tel benefice comme le defunct chappelier : ce qui fut en grand diligence ; et, sortant du cartier, ce n’estoit qu’adieux, qu’accollades et un extresme regret de se voir separer les uns des autres. Tant cheminèrent les trois ferailliers qu’ils vindrent à Paris, et, sçachant le logis du defunct chappelier, ils s’en vont droit chez sa mère, auquel il luy firent une grande reverence, et elle tout de mesme, les recevant assez honnestement, les voyant habillez en soldats, esperant avoir quelque bonne nouvelle de son fils ; puis, après tous ses regards, ces bons compagnons luy commencèrent à dire : Madame, ne soyez point en courroux si nous vous apportons icy de piteuses nouvelles du Cartier de la Rochelle, où estoit votre fils.

C’est que, premier que de partir et prendre nostre congé, nous avons sans reproche aydé à enterrer votre fils, duquel en voilà le certificat. Vous verrez comme il est mort et comme il a esté en sa maladie, et les regrets de pardeçà.

— Mes amis, je suis grandement aize de vostre retour et des nouvelles ; mais, helas ! j’ay la mort au cœur de vous entendre ainsi parler. Je n’ay, il y a quinze jours et davantage, fait autre chose que songer et ravasser, tant nuict que jour, dix mille fantaisies. Je me doutois de quelque malheur. Messieurs, s’il vous plaist de demeurer, j’envoyeray querir une fois de vin pour la peine, et bien grand mercy ! — Il n’y a pas de quoy, dirent les ferailliers. Vostre serviteur, Madame.

Les regrets et soupirs de la mère du Chappelier.

Helas ! que feray-je, mes amis ? Me voilà perdue ! j’ay perdu tout mon support ! Où iray-je ? que deviendray-je ? je suis toute seule. Encore si je t’eusse veu mourir, mon pauvre enfant, je n’en serois tant faschée. Je t’avois bien dit que tu ne reviendrois jamais. Helas ! je me meurs ! je n’ay plus de reconfort de personne ; on ne tiendra plus de conte de moy. Je n’avois que toy, mon cher enfant ! Mon Dieu ! que feray-je ? Ayez pitié de moy, mes bons amis ! Tellement, les voisins sont accourus, luy disant : Qu’avez-vous, ma voisine, ma mie ? Quelqu’un vous a-il frappée ?

— Helas ! je suis bien frappée, car je n’ay plus d’enfant ! Il est mort, mes amis. Tenez, voilà la lettre qu’on me vient d’aporter tout presentement. Trois honnestes hommes, qui m’ont apporté cela, m’ont dict qu’ils l’avoient aydé à le porter en terre. Pensez-vous quel crève-cœur j’ay, pensez-vous, de l’avoir nourry et eslevé si grand, pensant, après son père, en avoir sur la fin de mes jours quelque soulagement ! Et je n’ay plus personne ! me voilà toute seule ! Qu’est-ce qu’on dira de moy ? On tiendra plus de conte d’un chien que de moy, à present. — Non fera, non fera, ma voisine ; il y a long temps que je vous cognoissons ; ne vous tourmentez point, cela vous feroit mourir. C’est un homme mort : il en meurt bien d’autres.

— C’est mon… c’est mon… Il en meurt bien d’autres qui n’en peuvent mais ; ces diables de Rochelois, ils ne s’en soucyent point de tuer le pauvre monde. Que ne sont-ils tretous pendus, ou qu’il me rende la ville ! Faut-il tant faire mourir de braves hommes ? Si j’en tenois quelqu’un, il payeroit la mort de mon enfant.

La lettre envoyée à la mère du Chappelier
par son fils premier que mourir.

Ma très chère et très grande amie ma mère, ces paroles icy ne vous seront guères agreables : car, depuis le temps de mon depart, je n’ay pas eu le soing de vous escrire seulement un seul mot, d’autant que la peine où j’estois arresté m’a si bien desobligé, le contentement de votre presence, où la memoire les oublie ; vous pourrez pourtant prendre ce petit mot aussi bien en gré comme si mille fois vous eussiez eu de mes nouvelles ; et si les pretentions de la mort ne me fussent point apparues devant mes yeux, je n’eus pas negligé de vous faire sçavoir mon bon portement : car en bref l’ennuy commençoit à me chatouiller de si près que j’esperois bien vous faire part de ma presence ; mais la fortune, si cruelle, n’a pas eue la patience de pouvoir me transporter vers vous, car la mort m’a plustot aymé prendre et me mettre dans ses liens que de vous faire voir que je ne seray desormais qu’un ombre pour estre criant où Dieu me menera. Du camp de la Rochelle.



1. L’histoire de ce chapelier devenu soldat fut alors très célèbre. Elle courut d’abord en chansons, comme nous le ferons voir. C’est le siége de Montauban, en 1621, qu’on y donnoit pour théâtre aux prouesses de ce soldat malgré lui. Ici il est question du grand siége de La Rochelle, qui eut lieu en 1628, comme on sait ; notre pièce ne vint donc qu’après les chansons.

2. C’est à peu près ce que dit la chanson du Jeune chapelier de la rue Saint Denis qui s’en va au siége de Montlhéry :

Quand fut à Montlhery,
Sur ces hautes montagnes,
Voyant derrière luy
Toutes ces grand’s campagnes,
Fit trois pas en arrière :
Ah ! que le monde est grand.

Une gravure du temps, représentant un joueur de vielle suivi d’un enfant qui joue du flageolet, porte ce couplet pour légende. M. Rathery, qui le cite dans un article sur la Bibliographie des mazarinades (Athenaeum, 13 février 1853), remarque avec justesse que La Fontaine a bien pu s’inspirer du dernier vers pour l’exclamation de son rat voyageur dans sa fable le Rat et l’Huitre (liv. viii, fable 9) :

Que le monde, dit-il, est grand et spacieux !

Ce couplet, du reste, se trouve presque entier dans une chanson satirique contre le Prince de Savoie, qui dut être faite à cette même époque, et qui est encore assez populaire aujourd’hui pour que Dumersan ait cru devoir la mettre dans son volume de Rondes enfantines. Une chanson (coraula) du canton de Fribourg, qui semble n’être qu’une traduction de nos couplets contre le duc de Savoie, reproduit aussi la même plaisanterie :

Noustrhou prinschou de Schavouye
Lié mardjuga on boun infan
Y l’ia leva oun’ armée
Dé quatrouvans paijans,
Ô vertuchou, gare, gare, gare !
Ô rantanplan, garda devant
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
Quand nous fum sur la montagne,
Grand Dieu ! que lou monde est grand !
Fajin vito oune détzerde
Et pu retornin nojan !

Cette chanson est citée par M. G. Brunet dans sa curieuse brochure : Notice sur Gilion de Trasignyes. Paris, Techener, 1839, in-8, p. 32–33.

3. Dans une autre chanson sur ce sujet, qui n’est même qu’une sorte de variante de celle-ci, et dont nous avons trouvé des fragments dans la Comédie des chansons, 1640, in-12, p. 35, acte 1, scène 7, le chapelier, sous le nom de Jodelet, fait une résistance pareille, et n’en est pas mieux récompensé :

Ha ! que le monde est grand !
La volonté me change
D’aller à Montauban.

La Roze.

Soldat, que pensez faire ?
Avez l’argent reçu.
Vous irez à la guerre,
Ou vous serez pendu.

Jodelet.

N’ay point accoustumé
D’y aller, à la guerre.
Je crains les cannonades
Qui frappent sans parler.
Quant à moy, à la guerre,
Je n’y veux point aller.

4. Ce blâme, cette honte.

5. Les mousquets étant alors trop lourds pour qu’on pût les tirer en les tenant au bout du bras, on les appuyoit sur un bâton fiché en terre et terminé par une fourchette de fer. Molière, dans le mémoire d’Harpagon, mettant en ligne de compte trois gros mousquets ornés de nacre de perle, n’oublie pas les fourchettes assortissantes.

6. Cabaretière du quartier du Louvre où l’on faisoit de gros écots. V. notre édition des Caquets de l’Accouchée, p. 28.

7. Goujat, valet d’armée. V. notre t. 4, p. 364.