Discours sur la première décade de Tite-Live/Livre second/Chapitre 13

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Traduction par Jean Vincent Périès.
Texte établi par Ch. LouandreCharpentier (p. 341-343).
Livre second



CHAPITRE XIII.


La ruse sert plus que la force pour s’élever des derniers rangs au faite des honneurs.


Rien à mon avis n’est plus vrai que les hommes s’élèvent rarement d’une basse fortune au premier rang, si cela même est arrivé quelquefois, sans employer la force ou la fourberie, à moins que ce rang, auquel un autre est parvenu, ne leur soit donné ou laissé par héritage. Je ne crois pas que jamais la force seule ait suffi, tandis que la seule fraude a cent fois réussi, comme en demeurera convaincu quiconque lira la vie de Philippe de Macédoine, celle d’Agathocle de Sicile, et de mille autres qui, du sein d’une fortune médiocre, ou même des derniers rangs du peuple, sont parvenus au trône ou au faîte du pouvoir.

Xénophon, dans sa vie de Cyrus, fait sentir la nécessité de tromper les hommes, lorsque l’on considère que la première entreprise qu’il fait faire à Cyrus contre le roi d’Arménie n’est qu’un tissu de fourberies à l’aide desquelles et sans employer la force il s’empare de tout son royaume. La conclusion qu’il tire de cette conduite, c’est qu’un prince qui veut faire de grandes choses doit nécessairement apprendre à tromper. Cyrus se joue pareillement de mille manières de Cyaxare, roi des Mèdes, son oncle paternel ; et son historien se contente de dire que sans toutes ces ruses Cyrus ne fût jamais parvenu au rang suprême où il s’éleva. -

Je ne crois pas que jamais un homme né dans une basse condition se soit élevé à l’empire par l’emploi franc et ouvert de la force ; mais plus d’une fois la seule fourberie a réussi, comme le prouve la manière dont Giovanni Galeazzo parvint à ravir à messer Bernabo, son oncle, la souveraineté de la Lombardie.

Les actions auxquelles les princes sont contraints dans les commencements de leur élévation sont également imposées aux républiques, jusqu’à ce qu’elles soient devenues puissantes et que la force seule leur suffise : comme Rome, en toute occasion, tint des événements ou de son choix les moyens nécessaires à son agrandissement, elle ne manqua pas non plus de celui-là. Dans le commencement, elle ne pouvait présenter à ses voisins un leurre plus puissant que celui dont nous avons parlé plus haut, et qui consistait à s’en faire comme des associés ; nom spécieux sous lequel elle en fit des esclaves, ainsi que le démontrent les Latins et les autres peuples qui l’environnaient. D’abord elle se servit de l’appui de leurs armes pour dompter les peuples voisins et se faire regarder comme chef de la confédération. Après qu’elle les eut tous subjugués, elle s’éleva si haut qu’elle put facilement abattre quiconque aurait tenté de lui résister.

Les Latins ne s’aperçurent enfin qu’ils étaient tout à fait esclaves que lorsqu’ils virent les Samnites, deux fois vaincus, forcés d’en venir à un accord. En même temps qu’elle accrut auprès des princes les plus éloignés la réputation des Romains, dont ils connurent enfin le nom sans en avoir éprouvé les armes, cette victoire fit naître l’envie et la défiance chez tous ceux qui voyaient et qui ressentaient les effets de ces armes redoutables, et de ce nombre se trouvaient les Latins. Les craintes et la jalousie de ces peuples furent si profondes, que non seulement les Latins, mais toutes les colonies que Rome avait fondées dans le Latium, se réunirent aux Campaniens qu’ils avaient naguère défendus et conjurèrent la perte du nom romain. Les Latins suivirent dans cette guerre le système d’après lequel nous avons dit plus haut que la plupart des guerres sont conduites ; ils s’abstinrent d’attaquer les Romains, mais ils défendirent les Sidicins, auxquels les Samnites faisaient la guerre avec la permission des Romains.

Ce qui prouve que les Latins furent excités par la seule conviction d’avoir été trompés, c’est le discours que Tite-Live met dans la bouche d’Annius Setinus, préteur latin, lorsque dans le conseil il s’exprime en ces termes : Nam si etiam nunc sub umbra fœderis œqui servitutem pati possumus, etc.

On voit donc que les Romains eux-mêmes, dès les premiers degrés de leur élévation, ne s’abstinrent pas de la fourberie : elle fut toujours indispensable à ceux qui, du plus bas degré, veulent monter au rang le plus élevé ; mais plus cette fraude se dérobe aux regards, comme celle qu’employèrent les Romains, moins elle mérite le blâme.