Discours sur la première décade de Tite-Live/Livre second/Chapitre 17

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Jean Vincent Périès.
Texte établi par Ch. LouandreCharpentier (p. 354-362).
Livre second



CHAPITRE XVII.


Jusqu’à quel point on doit faire cas de l’artillerie dans nos armées modernes, et si l’opinion qu’on en a généralement est fondée.


Après tout ce que je viens d’exposer, lorsque je considère combien de batailles les Romains ont livrées à tant d’époques différentes, batailles auxquelles nous donnons, d’un mot français, le nom de journées, et que les Italiens appellent faits d’armes, j’ai réfléchi sur l’opinion généralement répandue qui veut que, si à cette époque reculée l’artillerie eût existé, les Romains n’auraient pu avec autant de facilité envahir les provinces, rendre les peuples tributaires comme ils le firent, ni étendre en aucune manière leurs conquêtes aussi loin. On ajoute qu’au moyen de ces instruments de feu les hommes ne sauraient plus faire usage de leur valeur, ni la déployer comme ils le pouvaient anciennement. On prétend enfin qu’on livre aujourd’hui plus difficilement bataille qu’autrefois ; qu’on ne peut plus suivre pendant l’action les mêmes dispositions qu’à cette époque ; et qu’il viendra un temps où l’artillerie seule décidera du sort de la guerre. Je ne regarde point comme hors de propos d’examiner si ces opinions sont fondées ; si l’artillerie a diminué ou accru les forces des armées ; si elle enlève ou présente à un habile général l’occasion de déployer sa valeur et ses talents. Je commencerai par peser la première assertion : que les anciennes armées romaines n’auraient point exécuté leurs conquêtes si l’artillerie avait existé de leur temps. Je répondrai à cette opinion que, dans la guerre, il s’agit toujours ou de se défendre ou d’attaquer. Il faut donc examiner d’abord à laquelle de ces deux manières de faire la guerre l’artillerie présente le plus d’utilité ou de désavantage.

Quoiqu’il y ait bien des choses à dire de part et d’autre, je crois cependant que, sans aucune comparaison, l’artillerie fait plus de tort à celui qui se défend qu’à celui qui attaque : la raison en est que celui qui se défend est, ou renfermé dans une ville, ou campé derrière un retranchement. S’il est dans les murs d’une ville, ou cette ville est petite, comme le sont la plupart des forteresses, ou elle est grande : dans le premier cas, celui qui se défend s’expose à une ruine certaine, parce que la violence de l’artillerie est si grande, qu’elle ne trouve point de rempart, quelque épais qu’il soit, qu’elle ne renverse en peu de jours ; et si ceux que renferme la ville n’ont pas un espace suffisant pour se retirer, creuser de nouveaux fossés et élever d’autres remparts, ils sont perdus et ne peuvent résister à l’impétuosité de l’ennemi qui tenterait de pénétrer par la brèche ; leur artillerie même ne leur sera d’aucun service : c’est en effet une chose démontrée, que, partout où les hommes peuvent se précipiter en foule et avec impétuosité, l’artillerie ne saurait y mettre obstacle. C’est pourquoi, dans la défense des places, on ne peut repousser le choc irrésistible des ultramontains. On soutient aisément l’attaque des Italiens, qui ne marchent jamais en masse, mais qui vont au combat pour ainsi dire éparpillés ; ce qui a fait donner à ces combats le nom convenable d’escarmouches. Ceux qui s’avancent avec ce désordre et cette tiédeur vers la brèche d’un mur défendue par de l’artillerie, courent à une mort certaine ; et c’est contre eux que cette arme a tout son effet ; mais ceux qui se précipitent sur la brèche comme une foule épaisse, et où l’on est poussé l’un par l’autre, ceux-là pénètrent dans tous les lieux, s’ils ne sont repousses par des fossés ou des remparts : l’artillerie ne peut rien contre eux ; et si quelques-uns succombent, le nombre des morts ne peut être assez grand pour empêcher les autres de vaincre.

Les nombreux assauts que les ultramontains ont livrés en Italie démontrent sans réplique cette vérité. C’est principalement dans celui de Brescia qu’elle paraît dans tout son jour. Cette ville s’était révoltée contre les Français ; la citadelle seule tenait encore pour le roi ; les Vénitiens, pour soutenir l’attaque qu’elle aurait pu diriger contre la ville, avaient garni d’artillerie toute la rue qui descend de la citadelle dans la cité ; ils en avaient placé en front, sur les côtés et dans tous les endroits qui offraient des points de défense ; mais monseigneur de Foix n’en tint aucun compte : il fit mettre pied à terre à son escadron ; il s’empara de la ville après avoir passé au milieu de toute cette artillerie ; et l’on ne dit pas qu’elle lui ait fait éprouver une perte remarquable.

Ainsi, celui qui se défend dans une place de peu d’étendue, dont les murailles ont été renversées, et qui, comme je l’ai dit, n’a point assez d’espace pour opposer à l’ennemi de nouveaux remparts et des fossés nouveaux, et qui ne compte que sur le canon, se perd immédiatement.

Si vous défendez une place considérable, et que vous ayez la facilité de vous retirer, l’artillerie, même dans ce cas, est sans comparaison plus avantageuse aux assiégeants qu’aux assiégés.

D’abord, si vous prétendez que vos batteries nuisent à ceux qui vous assiégent, il est nécessaire de vous élever, ainsi qu’elles, au-dessus du niveau du sol, parce que, si elles restent à ce niveau, le plus faible rempart, le moindre retranchement que fait l’ennemi, le mettent à l’abri, et vos coups ne peuvent plus lui nuire ; de sorte qu’obligé de vous exhausser, et de vous placer sur le terre-plein du rempart, ou en quelque manière de vous lever de terre, vous vous créez deux grandes difficultés : la première, c’est que vous ne pouvez y conduire des pièces d’un aussi fort calibre que celles dont peuvent se servir les assiégeants, attendu qu’on ne peut manœuvrer facilement de grandes machines dans un petit espace ; le seconde, c’est que, quand même vous pourriez les y conduire, il vous serait impossible de donner à vos remparts, pour préserver votre artillerie, cette solidité et cette sûreté que les assiégeants, maîtres du terrain, peuvent donner à leurs batteries, et que facilite encore l’étendue de l’espace dont ils disposent. Il est donc impossible à des assiégés de maintenir leurs batteries sur des remparts élevés lorsque celles des assiégeants sont fortes et nombreuses ; et, s’ils les placent dans des lieux enfoncés, elles deviennent, comme je l’ai dit, en grande partie inutiles.

Ainsi la défense d’une place se réduit à n’employer que la force des bras, comme on le faisait autrefois, et à se servir d’artillerie du moindre calibre : artillerie dont les inconvénients peuvent bien contre-balancer l’utilité qu’elle offre pour la défense, puisque, pour pouvoir s’en servir, il faut abaisser les remparts des villes et les enterrer presque dans les fossés ; de sorte que si l’on en vient à combattre corps à corps, soit parce que les murs sont renversés, soit parce que les fossés sont comblés, les assiégés ont bien plus de désavantage qu’ils n’en avaient auparavant. Ainsi, comme je l’ai avancé ci-dessus, ces machines rendent bien plus de services à ceux qui assiègent une ville qu’à ceux qui sont assiégés.

Quant au troisième cas, celui d’être renfermé dans un camp retranché pour ne livrer bataille qu’à votre commodité ou à votre avantage, je soutiens que même alors vous n’avez pas plus de moyens que n’en avaient les anciens d’éviter le combat, et que souvent encore l’artillerie vous met dans une position plus fâcheuse. En effet, si l’ennemi vous surprend à l’improviste ; que le pays lui donne un peu d’avantage, comme cela peut facilement arriver ; qu’il se trouve, par exemple, dans un lieu plus élevé que vous ; ou qu’à son arrivée vous n’ayez point encore terminé vos retranchements, ou que vous ne soyez pas entièrement à couvert, il vous déloge soudain, sans que vous puissiez vous y opposer ; et vous êtes forcé d’abandonner vos retranchements pour en venir au combat. C’est ce qui arriva aux Espagnols à la bataille de Ravenne. Ils s’étaient retranchés entre le fleuve du Ronco et une chaussée ; mais comme ils n’avaient point poussé leurs travaux assez avant, et que les Français possédaient l’avantage du terrain, ils furent contraints par l’artillerie ennemie de sortir de leurs retranchements et d’en venir à la bataille.

Mais, en supposant, comme il arrive le plus souvent, que le lieu que vous avez choisi pour asseoir votre camp soit le plus élevé des environs, que les retranchements en soient bons et solides, et tellement favorisés par l’avantage du terrain et toutes vos autres défenses, que l’ennemi n’ose vous assaillir, on emploiera alors les moyens dont on usait dans l’antiquité, lorsqu’il arrivait qu’une armée était en position de ne pouvoir être attaquée : ces moyens consistent à parcourir le pays, à s’emparer ou à mettre le siége devant les villes amies, à intercepter vos vivres jusqu’à ce que vous soyez obligé par la nécessité à quitter votre camp et à livrer une bataille où votre artillerie, comme je le prouverai plus bas, ne vous sera plus d’un grand secours.

En examinant de quelle espèce étaient les guerres que firent les Romains, on voit qu’elles furent presque toutes offensives, et non point défensives. Il devient clair alors que j’ai eu raison de dire plus haut qu’ils auraient remporté de plus grands avantages, et fait des conquêtes plus rapides si l’artillerie eût existé de leur temps.

Quant à la seconde assertion, que l’artillerie ne permet plus aux hommes de manifester comme autrefois leur valeur personnelle, je pense, il est vrai, que des soldats obligés de se présenter pour ainsi dire isolément, courraient plus de dangers qu’anciennement, s’il s’agissait de prendre une ville, d’escalader ou de former d’autres attaques semblables, où ils ne pourraient se présenter en masse. Il est encore vrai que les officiers et les généraux d’une armée sont plus exposés qu’autrefois au danger de la mort, parce que le canon peut les atteindre en tout lieu, et qu’il ne leur sert à rien d’être placés au dernier rang et entourés de l’élite de leurs troupes. Cependant il est rare que l’un ou l’autre de ces deux dangers produise des dommages extraordinaires ; car on n’escalade point une ville bien fortifiée, et ce n’est point par des attaques insignifiantes que l’on peut l’emporter d’assaut ; mais si l’on veut s’en rendre maître, on en forme régulièrement le siége, comme le faisaient autrefois les anciens. Et dans les places mêmes qu’on emporte d’assaut, les dangers ne sont pas beaucoup plus grands qu’ils ne l’étaient alors. Ceux qui, dans ces temps, défendaient une ville, ne manquaient pas non plus de machines de trait, dont les effets, s’ils étaient moins terribles, n’en atteignaient pas moins leur but, celui de tuer les hommes.

Quant au danger de périr, auquel sont exposés les généraux ou les condottieri, durant les vingt-quatre ans qu’ont duré les dernières guerres d’Italie on en a vu moins d’exemples que durant l’espace de dix ans chez les anciens. En effet, à l’exception du comte Lodovico de la Mirandola, qui fut tué à Ferrare lorsque les Vénitiens attaquèrent cet État il y a quelques années, et du duc de Nemours, qui périt depuis à la Cerignuola, je ne connais pas d’exemple de généraux qu’ait fait mourir le canon ; car monseigneur de Foix fut tué à Ravenne par le fer et non d’un coup de feu.

Par conséquent, si les hommes ne font plus de preuves particulières de courage, ce n’est point à l’artillerie qu’il faut l’attribuer, mais au déplorable système de guerre que l’on suit, à la lâcheté des armées, qui, en masse, dépourvues de courage, ne peuvent en déployer dans chacun des individus qui les composent.

Quant à la troisième assertion, que désormais on n’en viendra plus aux mains, et que la guerre ne se fera qu’avec de l’artillerie, je soutiens que cette opinion est absolument erronée, et que mon sentiment sera partagé par tous ceux qui voudront faire revivre dans leurs armées le courage de nos ancêtres. Quiconque, en effet, veut former de bons soldats, doit les accoutumer, par des exercices réels ou simulés, à s’approcher de l’ennemi, à l’attaquer l’épée à la main, à le saisir par le milieu du corps ; et l’on doit compter bien plus sur l’infanterie que sur la cavalerie. J’en dirai plus loin les raisons. Lorsqu’on s’appuie sur les fantassins et sur les moyens que nous avons indiqués, l’artillerie devient tout à fait inutile. En effet, l’infanterie, lorsqu’elle s’avance vers l’ennemi, a bien plus de facilité pour éviter l’atteinte de l’artillerie, qu’elle n’en avait autrefois pour se mettre à l’abri du choc des éléphants et des chars armés de faux, que l’infanterie romaine trouvait à chaque pas devant elle, et dont elle sut cependant toujours se défendre ; et elle aurait trouvé d’autant plus facilement les moyens de se préserver de nos modernes inventions, que le temps pendant lequel l’artillerie peut causer du ravage est bien moins long que celui durant lequel les chars et les éléphants pouvaient nuire. Ces derniers se précipitaient au milieu de la mêlée, portaient le désordre dans tous les rangs. Le canon ne s’emploie qu’avant le combat, et l’infanterie peut aisément se dérober à ses coups, soit en s’avançant protégée par les dispositions du terrain, soit en se baissant lorsque le canon tire ; l’expérience même a fait voir que ce dernier parti est inutile, surtout lorsqu’on se défend de la grosse artillerie ; car il est difficile de la pointer avec justesse, et ses coups, dirigés trop haut, passent au-dessus de votre tête, ou, tirés trop bas, n’arrivent point jusqu’à vous. Lorsque les deux armées en sont venues aux mains, il est clair comme le jour que ni la grosse artillerie, ni celle d’un petit calibre, ne peuvent plus vous nuire ; car si celui qui dirige les batteries est placé en tête, il tombe entre vos mains : s’il est en queue, c’est aux siens mêmes qu’il nuit plutôt qu’à vous ; s’il l’a placée sur les flancs, il ne peut vous atteindre de manière à vous empêcher de marcher sur lui, et il en résulte les conséquences que je viens d’exposer.

Cette opinion ne peut guère être combattue ; et les Suisses en fournirent une preuve frappante, lorsqu’en 1513, sans canon et sans cavalerie, ils osèrent aller attaquer à Novare l’armée française, défendue dans ses retranchements par une artillerie nombreuse, et la battirent sans que cette artillerie pût les en empêcher. La raison en est que l’artillerie, outre les causes que j’ai déjà indiquées, a besoin d’être défendue, lorsqu’on veut qu’elle obtienne tout son effet, par des remparts, des fossés ou des levées. Lorsqu’une de ces défenses vient à manquer, elle tombe entre les mains de l’ennemi, ou devient inutile, surtout lorsqu’elle n’a pour se préserver que ses propres soldats, ainsi qu’il arrive presque toujours dans les batailles en rase campagne. Lorsqu’elle est placée sur les flancs, on ne peut en tirer parti que de la manière dont les anciens se servaient de leurs machines à lancer des traits, que l’on plaçait hors des compagnies pour qu’elles pussent combattre hors des rangs ; et toutes les fois qu’elles étaient attaquées, ou par la cavalerie, ou par d’autres troupes, elles venaient chercher un refuge au milieu des légions. Celui qui compte d’une autre manière sur l’artillerie ne comprend pas son utilité, et il se confie dans un appui qui pourrait tromper son espérance,

Si le Turc, au moyen des armes à feu, a pu vaincre le sofi de Perse et le Soudan d’Égypte, c’est moins à son courage qu’il faut en attribuer la cause, qu’à l’épouvante que le bruit excessif de ses armes jeta dans les rangs de la cavalerie ennemie.

Je termine ce discours en concluant que l’artillerie est utile dans une armée lorsqu’elle se mêle à l’antique courage, mais que rien n’est plus inutile lorsqu’elle se trouve dans une armée sans courage, qu’attaque un ennemi valeureux.