Discours sur les sciences et les arts/Édition Dupont 1823/Lettre à M. Grimm

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres complètes de J. J. Rousseau : mises dans un nouvel ordreP. Dupont1 (p. 52-68).

LETTRE
DE J. J. ROUSSEAU
À M. GRIMM,
sur la réfutation de son discours par m. gautier, professeur de mathématiques et d’histoire, et membre de l’académie royale des belles-lettres de nanci[1].



Je vous renvoie, monsieur, le Mercure d’octobre que vous avez eu la bonté de me prêter. J’y ai lu avec beaucoup de plaisir la réfutation que M. Gautier a pris la peine de faire de mon Discours : mais je ne crois pas être, comme vous le prétendez, dans la nécessité d’y répondre ; et voici mes objections :

1° Je ne puis me persuader que, pour avoir raison, on soit indispensablement obligé de parler le dernier.

2° Plus je relis la réfutation, et plus je suis convaincu que je n’ai pas besoin de donner à M. Gautier d’autre réplique que le discours même auquel il a répondu. Lisez, je vous prie, dans l’un et l’autre écrit, les articles du luxe, de la guerre, des académies, de l’éducation ; lisez la prosopopée de Louis-le-Grand et celle de Fabricius ; enfin, lisez la conclusion de M. Gautier et la mienne, et vous comprendrez ce que je veux dire.

3° Je pense en tout si différemment de M. Gautier, que, s’il me fallait relever tous les endroits où nous ne sommes pas de même avis, je serais obligé de le combattre, même dans les choses que j’aurais dites comme lui, et cela me donnerait un air contrariant que je voudrais bien pouvoir éviter. Par exemple, en parlant de la politesse, il fait entendre très-clairement que, pour devenir homme de bien, il est bon de commencer par être hypocrite, et que la fausseté est un chemin sûr pour arriver à la vertu. Il dit encore que les vices ornés par la politesse ne sont pas contagieux, comme ils le seraient s’ils se présentaient de front avec rusticité ; que l’art de pénétrer les hommes a fait le même progrès que celui de se déguiser ; qu’on est convaincu qu’il ne faut pas compter sur eux, à moins qu’on ne leur plaise ou qu’on ne leur soit utile ; qu’on sait évaluer les offres spécieuses de la politesse ; c’est-à-dire, sans doute, que quand deux hommes se font des compliments, et que l’un dit à l’autre dans le fond de son cœur : « Je vous traite comme un sot, et je me moque de vous ; » l’autre lui répond dans le fond du sien : « Je sais que vous mentez impudemment ; mais je vous le rends de mon mieux. » Si j’avais voulu employer la plus amère ironie, j’en aurais pu dire à peu près autant.

4° On voit, à chaque page de la réfutation, que l’auteur n’entend point ou ne veut point entendre l’ouvrage qu’il réfute ; ce qui lui est assurément fort commode, parce que, répondant sans cesse à sa pensée, et jamais à la mienne, il a la plus belle occasion du monde de dire tout ce qu’il lui plaît. D’un autre coté, si ma réplique en devient plus difficile, elle en devient aussi moins nécessaire ; car on n’a jamais ouï dire qu’un peintre qui expose en public un tableau soit obligé de visiter les yeux des spectateurs, et de fournir des lunettes à tous ceux qui en ont besoin.

D’ailleurs, il n’est pas bien sûr que je me fisse entendre, même en répliquant. Par exemple, je sais, dirais-je à M. Gautier, que nos soldats ne sont point des Réaumur et des Fontenelle ; et c’est tant pis pour eux, pour nous, et surtout pour les ennemis. Je sais qu’ils ne savent rien, qu’ils sont brutaux et grossiers ; et toutefois j’ai dit, et je dis encore, qu’ils sont énervés par les sciences qu’ils méprisent, et par les beaux-arts qu’ils ignorent. C’est un des grands inconvénients de la culture des lettres, que, pour quelques hommes qu’elles éclairent, elles corrompent à pure perte toute une nation. Or, vous voyez bien, monsieur, que ceci ne serait qu’un autre paradoxe inexplicable pour M. Gautier ; pour ce M. Gautier qui me demande fièrement ce que les troupes ont de commun avec les académies ; si les soldats en auront plus de bravoure pour être mal vêtus et mal nourris ; ce que je veux dire en avançant qu’à force d’honorer les talents on néglige les vertus ; et d’autres questions semblables, qui toutes montrent qu’il est impossible d’y répondre intelligiblement au gré de celui qui les fait. Je crois que vous conviendrez que ce n’est pas la peine de m’expliquer une seconde fois pour n’être pas mieux entendu que la première.

5° Si je voulais répondre à la première partie de la réfutation, ce serait le moyen de ne jamais finir. M. Gautier juge à propos de me prescrire les auteurs que je puis citer, et ceux qu’il faut que je rejette. Son choix est tout-à-fait naturel ; il récuse l’autorité de ceux qui déposent pour moi, et veut que je m’en rapporte à ceux qu’il croit m’être contraires. En vain voudrais-je lui faire entendre qu’un seul témoignage en ma faveur est décisif, tandis que cent témoignages ne prouvent rien contre mon sentiment, parce que les témoins sont parties dans le procès ; en vain le prierais-je de distinguer dans les exemples qu’il allègue ; en vain lui représenterais-je qu’être barbare ou criminel sont deux choses tout-à-fait différentes, et que les peuples véritablement corrompus sont moins ceux qui ont de mauvaises lois que ceux qui méprisent les lois. Sa réplique est aisée à prévoir : Le moyen qu’on puisse ajouter foi à des écrivains scandaleux, qui osent louer des barbares qui ne savent ni lire ni écrire ? Le moyen qu’on puisse jamais supposer de la pudeur à des gens qui vont tout nus, et de la vertu à ceux qui mangent de la chair crue ? Il faudra donc disputer. Voilà donc Hérodote, Strabon, Pomponius-Méla aux prises avec Xénophon, Justin, Quinte-Curce, Tacite ; nous voilà dans les recherches des critiques, dans les antiquités, dans l’érudition. Les brochures se transforment en volumes, les livres se multiplient, et la question s’oublie. C’est le sort des disputes de littérature, qu après des in-folio d’éclaircissements on finit toujours par ne savoir plus où l’on en est ; ce n’est pas la peine de commencer.

Si je voulais répliquer à la seconde partie, cela serait bientôt fait ; mais je n’apprendrais rien à personne. M. Gautier se contente, pour m’y réfuter, de dire oui partout où j’ai dit non, et non partout où j’ai dit oui ; je n’ai donc qu’à dire encore non partout où j’avais dit non, oui partout où j’avais dit oui, et supprimer les preuves, j’aurai très-exactement répondu. En suivant la méthode de M. Gautier, je ne puis donc répondre aux deux parties de la réfutation sans en dire trop et trop peu : or, je voudrais bien ne faire ni l’un ni l’autre.

6° Je pourrais suivre une autre méthode, et examiner séparément les raisonnements de M. Gautier, et le style de la réfutation.

Si j’examinais ses raisonnements, il me serait aisé de montrer qu’ils portent tous à faux, que l’auteur n’a point saisi l’état de la question, et qu’il ne m’a point entendu.

Par exemple, M. Gautier prend la peine de m’apprendre qu’il y a des peuples vicieux qui ne sont pas savants ; et je m’étais déjà bien douté que les Calmoucks, les Bédouins, les Cafres n’étaient pas des prodiges de vertu ni d’érudition. Si M. Gautier avait donné les mêmes soins à me montrer quelque peuple savant qui ne fût pas vicieux, il m’aurait surpris davantage. Partout il me fait raisonner comme si j’avais dit que la science est la seule source de corruption parmi les hommes : s’il a cru cela de bonne foi, j’admire la bonté qu’il a de me répondre.

Il dit que le commerce du monde suffit pour acquérir cette politesse dont se pique un galant homme ; d’où il conclut qu’on n’est pas fondé à en faire honneur aux sciences. Mais à quoi donc nous permettra-t-il d’en faire honneur ? Depuis que les hommes vivent en société, il y a eu des peuples polis, et d’autres qui ne l’étaient pas. M. Gautier a oublié de nous rendre raison de cette différence.

M. Gautier est partout en admiration de la pureté de nos mœurs actuelles. Cette bonne opinion qu’il en a fait assurément beaucoup d honneur aux siennes ; mais elle n’annonce pas une grande expérience. On dirait, au ton dont il en parle, qu’il a étudié les hommes comme les péripatéticiens étudiaient la physique, sans sortir de son cabinet. Quant à moi, j’ai fermé mes livres ; et, après avoir écouté parler les hommes, je les ai regardés agir. Ce n’est pas une merveille qu’ayant suivi des méthodes si différentes nous nous rencontrions si peu dans nos jugements. Je vois qu’on ne saurait employer un langage plus honnête que celui de notre siècle ; et voilà ce qui frappe M. Gautier : mais je vois aussi qu’on ne saurait avoir des mœurs plus corrompues ; et voilà ce qui me scandalise. Pensons-nous donc être devenus gens de bien parce qu’à force de donner des noms décents à nos vices, nous avons appris à n’en plus rougir ?

Il dit encore que, quand même on pourrait prouver par des faits que la dissolution des mœurs a toujours régné avec les sciences, il ne s’ensuivrait pas que le sort de la probité dépendit de leur progrès. Après avoir employé la première partie de mon discours à prouver que ces choses avaient toujours marché ensemble, j’ai destiné la seconde à montrer qu’en effet l’une tenait à l’autre. À qui donc puis-je imaginer que M. Gautier veut répondre ici ?

Il me paraît surtout très-scandalisé de la manière dont j’ai parlé de l’éducation des collèges. Il m’apprend qu’on y enseigne aux jeunes gens je ne sais combien de belles choses qui peuvent être d’une bonne ressource pour leur amusement quand ils seront grands, mais dont j’avoue que je ne vois point le rapport avec les devoirs des citoyens, dont il faut commencer par les instruire. « Nous nous enquérons volontiers : Sçait-il du grec ou du latin ? escrit-il en vers ou en prose ? Mais s’il est devenu meilleur ou plus advisé, c’estoit le principal ; et c’est ce qui demeure derrière. Criez d’un passant à nostre peuple, Ô le sçavant homme ! et d’un aultre, Ô le bon homme ! il ne fauldra pas de tourner ses yeulx et son respect vers le premier. Il y fauldroit un tiers crieur, Ô les lourdes testes#1 ! »

J’ai dit que la nature a voulu nous préserver de la science comme une mère arrache une arme dangereuse des mains de son enfant, et que la peine que nous trouvons à nous instruire n’est pas le moindre de ses bienfaits. M. Gautier aimerait autant que j’eusse dit : Peuples, sachez donc une fois que la nature ne veut pas que vous vous [2] nourrissiez des productions de la terre ; la peine qu’elle a attachée à sa culture est un avertissement pour vous de la laisser en friche. M. Gautier n’a pas songé qu’avec un peu de travail on est sur de faire du pain, mais qu’avec beaucoup d’étude il est très-douteux qu’on parvienne à faire un homme raisonnable. Il n’a pas songé encore que ceci n’est précisément qu’une observation de plus en ma faveur ; car pourquoi la nature nous a-t-elle imposé des travaux nécessaires, si ce n’est pour nous détourner des occupations oiseuses ? Mais, au mépris qu’il montre pour l’agriculture, on voit aisément que, s’il ne tenait qu’à lui, tous les laboureurs déserteraient bientôt les campagnes pour aller argumenter dans les écoles ; occupation, selon M. Gautier, et, je crois, selon bien des professeurs, fort importante pour le bonheur de l’état.

En raisonnant sur un passage de Platon, j’avais présumé que peut-être les anciens Égyptiens ne faisaient-ils pas des sciences tout le cas qu’on aurait pu croire. L’auteur de la réfutation me demande comment on peut faire accorder cette opinion avec l’inscription qu’Osymandias avait mise à sa bibliothèque. Cette difficulté eut pu être bonne du vivant de ce prince. À présent qu’il est mort, je demande à mon tour où est la nécessité de faire accorder le sentiment du roi Osymandias avec celui des sages d’Egypte. S’il eut compté et surtout pesé les voix, qui me répondra que le mot de poisons n’eût pas été substitué à celui de remèdes ? Mais passons cette fastueuse inscription. Ces remèdes sont excellents, j’en conviens, et je l’ai déjà répété bien des fois ; mais est-ce une raison pour les administrer inconsidérément, et sans égard aux tempéraments des malades ? Tel aliment est très-bon en soi, qui, dans un estomac infirme, ne produit qu’indigestions et mauvaises humeurs. Que dirait-on d’un médecin qui, après avoir fait l’éloge de quelques viandes succulentes, conclurait que tous les malades s’en doivent rassasier ?

J’ai fait voir que les sciences et les arts énervent le courage. M. Gautier appelle cela une façon singulière de raisonner, et il ne voit point la liaison qui se trouve entre le courage et la vertu. Ce n’est pourtant pas, ce me semble, une chose si difficile à comprendre. Celui qui s’est une fois accoutumé à préférer sa vie à son devoir ne tardera guère à lui préférer encore les choses qui rendent la vie facile et agréable.

J ai dit que la science convient à quelques grands génies, mais qu’elle est toujours nuisible aux peuples qui la cultivent. M. Gautier dit que Socrate et Caton, qui blâmaient les sciences, étaient pourtant eux-mêmes de fort savants hommes, et il appelle cela m’avoir réfuté.

J’ai dit que Socrate était le plus savant des Athéniens, et c’est de là que je tire l’autorité de son témoignage : tout cela n’empêche point M. Gautier de m’apprendre que Socrate était savant.

Il me blâme d’avoir avancé que Caton méprisait les philosophes grecs ; et il se fonde sur ce que Carnéade se faisait un jeu d’établir et de renverser les mêmes propositions, ce qui prévint mal à propos Caton contre la littérature des Grecs. M. Gautier devrait bien nous dire quel était le pays et le métier de ce Carnéade.

Sans doute que Carnéade est le seul philosophe ou le seul savant qui se soit piqué de soutenir le pour et le contre ; autrement tout ce que dit ici M. Gautier ne signifierait rien du tout. Je m’en rapporte sur ce point à son érudition.

Si la réfutation n’est pas abondante en bons raisonnements, en revanche elle l’est fort en belles déclamations. L’auteur substitue partout les ornements de l’art à la solidité des preuves qu’il promettait en commençant ; et c’est en prodiguant la pompe oratoire dans une réfutation qu’il me reproche à moi de l’avoir employée dans un discours académique.

« À quoi tendent donc, dit M. Gautier, les éloquentes déclamations de M. Rousseau ? » À abolir, s’il était possible, les vaines déclamations des collèges. « Qui ne serait pas indigné de l’entendre assurer que nous avons les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune ? » J’avoue qu’il y a un peu de flatterie à dire que nous en avons les apparences ; mais M. Gautier aurait dû mieux que personne me pardonner celle-là. « Eh ! pourquoi n’a-t-on plus de vertu ? c’est qu’on cultive les belles-lettres, les sciences et les arts. » Pour cela, précisément. « Si l’on était impoli, rustique, ignorant, Goth, Huns, ou Vandale, on serait digne des éloges de M. Rousseau. » Pourquoi non ? Y a-t-il quelqu’un de ces noms-là qui donne l’exclusion à la vertu ? « Ne se lassera-t-on point d’invectiver les hommes ? » ne se lasseront-ils point d’être méchants ? « Croira-t-on toujours les rendre plus vertueux en leur disant qu’ils n’ont point de vertu ? » Croira-t-on les rendre meilleurs en leur persuadant qu’ils sont assez bons ? « Sous prétexte d’épurer les mœurs, est-il permis d’en renverser les appuis ? » Sous prétexte d’éclairer les esprits, faudra-t-il pervertir les âmes ? « Ô doux nœuds de la société, charme des vrais philosophes, aimables vertus, c’est par vos propres attraits que vous régnez dans les cœurs : vous ne devez votre empire ni à l’âpreté stoïque, ni à des clameurs barbares, ni aux conseils d’une orgueilleuse rusticité. »

Je remarquerai d’abord une chose assez plaisante ; c’est que, de toutes les sectes des anciens philosophes que j’ai attaquées comme inutiles à la vertu, les stoïciens sont les seuls que M. Gautier m’abandonne, et qu’il semble même vouloir mettre de mon côté. Il a raison : je n’en serai guère plus fier.

Mais voyons un peu si je pourrais rendre exactement en d’autres termes le sens de cette exclamation : « Ô aimables vertus, c’est par vos propres attraits que vous régnez dans les âmes. Vous n’avez pas besoin de tout ce grand appareil d’ignorance et de rusticité : vous savez aller au cœur par des routes plus simples et plus naturelles. Il suffit de savoir la rhétorique, la logique, la physique, la métaphysique et les mathématiques, pour acquérir le droit de vous posséder. »

Autre exemple du style de M. Gautier.

« Vous savez que les sciences dont on occupe les jeunes philosophes dans les universités sont la logique, la métaphysique, la morale, la physique, les mathématiques élémentaires. » Si je l’ai su, je l’avais oublié, comme nous faisons tous en devenant raisonnables. « Ce sont donc là, selon vous, de stériles spéculations ? » Stériles, selon l’opinion commune ; mais, selon moi, très-fertiles en mauvaises choses. « Les universités vous ont une grande obligation de leur avoir appris que la vérité de ces sciences s’est retirée au fond d’un puits. » Je ne crois pas avoir appris cela à personne : cette sentence n’est point de mon invention ; elle est aussi ancienne que la philosophie. Au reste, je sais que les universités ne me doivent aucune reconnaissance ; et je n’ignorais pas, en prenant la plume, que je ne pouvais à la fois faire ma cour aux hommes, et rendre hommage à la vérité. « Les grands philosophes qui les possèdent dans un degré éminent sont sans doute bien surpris d’apprendre qu’ils ne savent rien. » Je crois qu’en effet ces grands philosophes qui possèdent toutes ces grandes sciences dans un degré éminent seraient très-surpris d’apprendre qu’ils ne savent rien : mais je serais bien plus surpris moi-même si ces hommes qui savent tant de choses savaient jamais celle-là.

Je remarque que M. Gautier, qui me traite partout avec la plus grande politesse, n’épargne aucune occasion de me susciter des ennemis : il étend ses soins à cet égard depuis les régents de collège jusqu’à la souveraine puissance. M. Gautier fait fort bien de justifier les usages du monde ; on voit qu’ils ne lui sont point étrangers. Mais revenons à la réfutation.

Toutes ces manières d’écrire et de raisonner, qui ne vont point à un homme d’autant d’esprit que M. Gautier me paraît en avoir, m’ont fait faire une conjecture que vous trouverez hardie, et que je crois raisonnable. Il m’accuse, très-sûrement sans en rien croire, de n’être point persuadé du sentiment que je soutiens. Moi, je le soupçonne, avec plus de fondement, d’être en secret de mon avis : les places qu’il occupe, les circonstances où il se trouve, l’auront mis dans une espèce de nécessité de prendre parti contre moi. La bienséance de notre siècle est bonne à bien des choses : il m’aura donc réfuté par bienséance ; mais il aura pris toutes sortes de précautions et employé tout l’art possible pour le faire de manière à ne persuader personne.

C’est dans cette vue qu’il commence par déclarer très-mal à propos que la cause qu’il défend intéresse le bonheur de l’assemblée devant laquelle il parle, et la gloire du grand prince sous les lois duquel il a la douceur de vivre. C’est précisément comme s’il disait : Vous ne pouvez, messieurs, sans ingratitude envers votre respectable protecteur, vous dispenser de me donner raison ; et, de plus, c’est votre propre cause que je plaide aujourd’hui devant vous. Ainsi, de quelque côté que vous envisagiez mes preuves, j’ai droit de compter que vous ne vous rendrez pas difficiles sur leur solidité. Je dis que tout homme qui parle ainsi a plus d’attention à fermer la bouche aux gens, que d’envie de les convaincre.

Si vous lisez attentivement la réfutation, vous n’y trouverez presque pas une ligne qui ne semble être là pour attendre et indiquer sa réponse. Un seul exemple suffira pour me faire entendre. « Les victoires que les Athéniens remportèrent sur les Perses et sur les Lacédémoniens mêmes font voir que les arts peuvent s’associer avec la vertu militaire. » Je demande si ce n’est pas là une adresse pour rappeler ce que j’ai dit de la défaite de Xerxès, et pour me faire songer au dénouement de la guerre du Péloponnèse. « Leur gouvernement, devenu vénal sous Périclès, prend une nouvelle face : l’amour du plaisir étouffe leur bravoure, les fonctions les plus honorables sont avilies, l’impunité multiplie les mauvais citoyens, les fonds destinés à la guerre sont destinés à nourrir la mollesse et l’oisiveté : toutes ces causes de corruption, quel rapport ont-elles aux sciences ? »

Que fait ici M. Gautier, sinon de rappeler toute la seconde partie de mon Discours où j’ai montré ce rapport ? Remarquez l’art avec lequel il nous donne pour causes les effets de la corruption, afin d’engager tout homme de bon sens à remonter de lui-même à la première cause de ces causes prétendues. Remarquez encore comment, pour en laisser faire la réflexion au lecteur, il feint d’ignorer ce qu’on ne peut supposer qu’il ignore en effet, et ce que tous les historiens disent unanimement, que la dépravation des mœurs et du gouvernement des Athéniens fut l’ouvrage des orateurs. Il est donc certain que m’attaquer de cette manière, c’est bien clairement m’indiquer les réponses que je dois faire.

Ceci n’est pourtant qu’une conjecture que je ne prétends point garantir. M. Gautier n’approuverait peut-être pas que je voulusse justifier son savoir aux dépens de sa bonne foi ; mais si en effet il a parlé sincèrement en réfutant mon Discours, comment M. Gautier, professeur en histoire, professeur en mathématiques, membre de l’académie de Nanci, ne s’est-il pas un peu défié de tous les titres qu’il porte ?

Je ne répliquerai donc pas à M. Gautier : c’est un point résolu. Je ne pourrais jamais répondre sérieusement, et suivre la réfutation pied à pied : vous en voyez la raison ; et ce serait mal reconnaître les éloges dont M. Gautier m’honore, que d’employer le ridiculum acri, l’ironie et l’amère plaisanterie. Je crains bien déjà qu’il n’ait que trop à se plaindre du ton de cette lettre : au moins n’ignorait-il pas, en écrivant sa réfutation, qu’il attaquait un homme qui ne fait pas assez de cas de la politesse pour vouloir apprendre d’elle à déguiser son sentiment.

Au reste, je suis prêt à rendre à M. Gautier toute la justice qui lui est due. Son ouvrage me paraît celui d’un homme d’esprit qui a bien des connaissances : d’autres y trouveront peut-être de la philosophie ; quant à moi, j’y trouve beaucoup d’érudition.

Je suis de tout mon cœur, monsieur, etc.

P. S. Je viens de lire, dans la gazette d’Utrecht du 22 octobre, une pompeuse exposition de l’ouvrage de M. Gautier, et cette exposition semble faite exprès pour confirmer mes soupçons. Un auteur qui a quelque confiance en son ouvrage laisse aux autres le soin d’en faire l’éloge, et se borne à en faire un bon extrait : celui de la réfutation est tourné avec tant d’adresse que, quoiqu’il tombe uniquement sur des bagatelles que je n’avais employées que pour servir de transition, il n’y en a pas une seule sur laquelle un lecteur judicieux puisse être de l’avis de M. Gautier.

Il n’est pas vrai, selon lui, que ce soit des vices des hommes que l’histoire tire son principal intérêt.

Je pourrais laisser les preuves de raisonnement ; et pour mettre M. Gautier sur son terrain, je lui citerais des autorités.

« Heureux les peuples dont les rois ont fait peu de bruit dans l’histoire ! »

« Si jamais les hommes deviennent sages, leur histoire n’amusera guère. »

M. Gautier dit avec raison qu’une société, fut-elle toute composée d’hommes justes, ne saurait subsister sans lois ; et il conclut de là qu’il n’est pas vrai que, sans les injustices des hommes, la jurisprudence serait inutile. Un si savant auteur confondrait-il la jurisprudence et les lois ?

Je pourrais encore laisser les preuves de raisonnement ; et pour mettre M. Gautier sur son terrain, je lui citerais des faits.

Les Lacédémoniens n’avaient ni jurisconsultes ni avocats ; leurs lois n’étaient pas même écrites : cependant ils avaient des lois. Je m’en rapporte à l’érudition de M. Gautier pour savoir si les lois étaient plus mal observées à Lacédémone que dans les pays où fourmillent les gens de loi.

Je ne m’arrêterai point à toutes les minuties qui servent de texte à M. Gautier, et qu’il étale dans la gazette ; mais je finirai par cette observation, que je soumets à votre examen.

Donnons partout raison à M. Gautier, et retranchons de mon Discours toutes les choses qu’il attaque ; mes preuves n’auront presque rien perdu de leur force. Ôtons de l’écrit de M. Gautier tout ce qui ne touche pas le fond de la question, il n’y restera rien du tout.

Je conclus toujours qu’il ne faut point répondre à M. Gautier.

À Paris, ce ier novembre 1751.
  1. Cette réfutation, après avoir été lue à l’Académie de Nanci, fut insérée dans le Mercure du mois d’octobre 1751.
  2. Montaigne, liv. i, chap. 24.