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Documents et notes sur le Velay/04

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IV

Lettre de Jean de La Loère[1], secrétaire audiencier du grand conseil au chancelier de Morvilliers, sur les troubles du Velay, pendant la Ligue du Bien public.


11 mai 1465.

Mon très honnoré et doubté seigneur, je me recommande très humblement à vostre bonne grace. Et vous plaise savoir que j’ay receu deux lettres de vous, dont très humblement vous mercie. J’avoye monstrées les premières pour ce qu’elles estoient bonnes et bien honnestes, et paravant que je les receusse avoir esté pourveu aux offices dont escripmes par icelles. Et au regard des derrenières je les receu hier par le Picart qui estoit venu le jour devant, et avant que aye riens sœu des matières la responce a voz lettres avoit jà esté faicte par le roy, et ainsi n’ay diligenté en riens. Maistre Adam Fumée[2] est sur les champs en armée et ay ouvertes voz lettres sans luy et puis les ay monstrées à maistre Anthoine[3], qui est deça et a esté bien recueilly par le roy et l’embesogne. Je croy qu’il vous escript au regard des matières de par deça. Le fait du roy prospère, Dieu mercy, et fait compter que monseigneur de Nemoux sera devers luy dedans IIII jours et ainsi lui a fait savoir, et vient Monseigneur d’Armignac. Pour ce que ceulx de Bourges n’ont voulu fère ouverture par sommacion qui leur ait esté faicte, et doubtant trop demorer devant, il a délibéré de faire une rèze en Bourbonnois, pour mectre le païs de sa main et joindre a luy son armée du Dauphiné et de Savoie et les nobles de Gévaudan, Velay et Viverois, qui sont une bonne et forte bende[4]. Et ce faict a bien entencion que ceulx de Bourges parleront plus doulcement. Au commencement a esté prins d’assault Saint-Amant sur les habitans et X lances et XL archiers qui sont tous prisonniers et en dangier de vies, mais je croy que les cappitaines leur avaient asseuré la vie et est-on sur cela. Le roy part de cy à deux heures, tirant à Château Millent[5] qui a fait ouverture et de la yra devant Héricon[6] ou Montlucon : Dieu le conduise ! C’est moult grant pitié du povre peuple, qui ne povoit mais du débat ; que maudit soit-il qui en est cause ! Depuis Mehun-sur-Evre[7] jusques à Tours et Angers est seur ; aussy le roy tient Charioz[8] qui est à IIII lieues de Bourges, Issouldun, Chasteau-Neulx[9], Montrond qui est rendue par composicion et est la plus forte place qui soit de cy a Paris, et Jacquelin Trousseau[10] tient Dun-le-Roy[11] et Xaincoins[12] et d’autre part est Aubigny[13], Sancerre et autres places et ainsi est Bourges environné. Au regard de ce que escripvez que Crèvecuer et autres s’en sont alez, et que on craint à soy mectre soubz M. de Nevers, toujours a l’on bien doubté que ainsi seroit. Mons. le Mareschal[14] est de ceste heure par delà, qui viendra bien a point et aussi vous aidera fort Mons. de Torcy[15], mais le roy lui avoit donné povoir pour aler en Champaigne et il n’en a point escript au roy. Je croy que on escript à vous et lui de toutes choses bien au long. Madame de Nevers[16], fille de M. de Lebret, est icy, elle estait dedans Montrond, et lui a le roi fait grant chière, et vous dy bien que Montrond est ung grant esbaïssement pour les ennemis du roi, car c’est le principal boulovart de Bourges de ce costé. Je vous avoye des hier escript ; mais le clerc du receveur général qui devoit bailler mes lettres au chevaucheur, les a portées à chasteau-Millan, où tout le monde s’en va présentement à la file. Je prie Nostre Seigneur qu’il vous doint très bonne vie et longue. Escript à Linières, le XI jour de may — le tout vostre très humble serviteur, La Loère.

Il me semble que à présent ne devez requérir vostre venue par deça et pour plusieurs bonnes causes.

Au dos : A mon très honnoré et doubté seigneur, monseigneur de Morvilliers, chancellier de France.

(Fonds Dupuy, Bibl. nat., vol. 596, fo 29.)




  1. C’est Jean de La Loère, déjà secrétaire audiencier sous Charles VII, qui contre-signa la lettre du 28 février 1455, relative au Pariage, et que nous avons publiée aux Tablettes,IV, 361. — Voir sur le rôle de Jean de Bourbon, pendant la Ligue du bien public, Médicis, I, 252 et sq. — On sait que l’évêque vint ensuite à résipiscence et entra même très-avant dans les bonnes grâces de Louis XI.
  2. Médecin du feu roi Charles VII et maître des requêtes ordinaires de l’hôtel du roi Louis XI.
  3. Antoine Erlant, conseiller du roi, général de la justice des aides depuis le 3 juin 1464.
  4. Ce passage de la lettre indique bien qu’en 1465, comme dans tous les orages intérieurs des XIVe et XVe siècles, le Velay s’était divisé en deux partis, l’un pour les révoltés, l’autre pour le gouvernement légal, c’est-à-dire l’ordre et la monarchie.
  5. Château-Meillant, arrondissement de Saint-Amand (Cher).
  6. Hérisson, près Montluçon.
  7. Mehun-sur-Yèvre, près Bourges.
  8. Charost, près Bourges.
  9. Châteauneuf-sur-Cher.
  10. Jacques ou Jacquelin Trousseau, écuyer, conseiller et premier maître d’hôtel du roi.
  11. Dun-le-Roi, près Saint-Amant (Cher.)
  12. Sancoins, près Bourges.
  13. Aubigny, ville, près Sancerre.
  14. Joachim Rouault, seigneur de Gamaches et de Boismenart, maréchal de France.
  15. Jean d’Estouteville, seigneur de Torcy, conseiller et chambellan du roi, grand-maître des arbalétriers de France sous Charles VII.
  16. Marie d’Albret, veuve de Charles de Bourgogne, comte de Nevers.