Du principe de l'art et de sa destination sociale/Chapitre XI

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CHAPITRE XI


Opinion de M. Chenavard sur la dégénérescence de l’art et la fin prochaine de l’humanité. — Difficultés que rencontre l’art au dix-neuvième siècle. L’école dite réaliste naît de l’irrationalité générale.


Nous en sommes là. Notre nation, à qui depuis la Révolution de 89 il appartenait, ce semble, de résumer les traditions de tous les âges, puis de reprendre et creuser la pensée hollandaise, a fait, jusqu’à présent, défaut à cette mission. Les talents n’ont pas manqué ; l’intelligence seule s’est montrée insuffisante. Nous n’avons su rien imaginer de mieux, dans notre présomptueuse ignorance, que de jouer avec un passé fini, que nous admirions d’autant plus que nous le comprenions moins. Nous avons beaucoup travaillé, beaucoup produit, beaucoup discuté, et pour arriver à quoi, grand Dieu ! au néant. Les anciens, en obéissant à l’esprit qui les animait, étaient vrais dans leur art ; c’est pourquoi ils ont mérité la louange de la postérité, qui a déclaré leurs œuvres immortelles. Nous, nous n’avons su qu’imiter, copier les anciens, sans songer à produire notre propre idéal, sans nous douter que, par cette imitation, nous étions nous-mêmes dans le faux. Étrangers à la pensée qui nous mène, nous avons fait de l’art de nos aïeux un métier pour nous, et nous nous sommes vantés d’être le peuple artiste par excellence : Paris est devenu le grand marché des articles d’art, comme il l’était depuis longtemps des articles de mode. Quelle foire 1. dieux et déesses, christs et madones, capucins et vierges, soldats et filles de joie ; rois, nobles, bourgeois, paysans, prolétaires ; sommités et médiocrités ; mythologie, allégorie, symbolique, idolâtrie, spiritualité, réalisme, éclectisme : tableaux d’histoire et tableaux de genre ; batailles, paysages, marines, académies, caricatures ; tableaux de caserne et tableaux de taverne ; tableaux d’autel et tableaux de b..., le tout d’après les Grecs, les Italiens, les Allemands, les Espagnols, les Hollandais, sur commande et ad libitum ! Nos artistes ne reculent devant aucune exigence ; leur fantaisie est à la hauteur de toute inspiration ; ils sont de tous les temps, de tous les pays, de toutes les religions ; l’âme de l’humanité respire dans leur personne. Voulez-vous de l’antique, du byzantin, du gothique, de la renaissance ? Pour vous servir. Hélas ! on ne leur en demande pas tant. Des logements à bon marché et des portraits-cartes à 3 francs la douzaine : voilà de quoi combler, pour le moment, le peuple de Paris. Le peuple, du moins, suit son instinct, qui ne le trompe pas toujours, tandis qu’eux, avec leur érudition, en sont à savoir que, chaque génération ayant sa manière de voir, par conséquent de sentir, l’idéal der l’une n’est pas celui de l’autre, et que le véritable artiste est celui qui répond le mieux à l’esthésie de ses contemporains. Entrepreneurs d’imitations, de contrefaçons, de pastiches, de bric-à-brac, il n’y a qu’une chose à laquelle ils ne paraissent pas tenir, qui est d’être eux-mêmes et de révéler leur idée. Or, comme l’artiste, quoi qu’il fasse, ne peut en définitive que se produire lui-même, avec le milieu auquel il fait écho, vous voyez l’art marcher de pair avec la littérature et la politique, la décadence du goût suivre celle des idées et des mœurs ; ce n’est plus que mensonge, hypocrisie, cynisme plus ou moins enluminé, vernissé, illustré, en termes d’atelier, pose et blague, servant de couverture à la prostitution.

N’est-ce pas la tristesse de cette situation qui a suggéré à M. Chenavard sa théorie de l’affaiblissement progressif de l’art, de laquelle il déduit celle de la fin prochaine de l’humanité ?

« Nous avons vu, dit ce savant artiste, reparaître en moins d’un demi-siècle, dans les ouvrages des imitateurs, — à commencer par David, qui remontait aux sources de l’antique, jusqu’à Courbet, qui tend à faire revivre le naturalisme flamand, — toutes les physionomies mises l’une après l’autre à la mode durant deux mille ans. L’art moderne n’est autre chose qu’un jeu de la mémoire. Entrez dans une maison de Paris habitée par vingt artistes : vous y trouverez des élèves de Fiésole, de Raphaël, de Rubens, de Véronèse, de Vélasquez ou de Holbein. Où veulent-ils en venir ? Faire de la peinture seulement pour gagner de l’argent n’est pas un but avouable ; peindre pour peindre, selon le principe de l’art pour l’art, est chose insignifiante : autant vaudrait s’adonner à la danse... »

Il ajoute : « A chaque civilisation, un art périssable. L’architecture a fini son temps avec les religions primitives ; plus de sculpture après la Grèce ; plus de peinture après la Hollande du dix-septième siècle. Tout essai d’art fait de nos jours, excepté en musique, est un impuissant archaïsme. » — Et qu’est-ce que la musique elle-même ? — « Un art matérialiste, dissolvant, qui semble fait tout exprès pour consoler la vieille espèce humaine de ses longues douleurs, et pour l’endormir dans le tombeau. » (Les Artistes français, par TH. SYLVESTRE. )

Il est incontestable que l’affaiblissement de la plus délicate des facultés de notre âme, la faculté esthétique, s’il était prouvé, serait un signe certain que notre espèce commence à vieillir, qu’elle s’incline vers le tombeau, et ne fait plus guère autre chose que filer son linceul. Il en est de la vie morale comme de la vie physiologique, intimement liées d’ailleurs l’une à l’autre : la cessation commence aux extrémités, gagne peu à peu le centre, et finit au cœur. Mais depuis longtemps, surtout chez le vieillard, la sensibilité s’est amortie, l’acuité des sens a disparu ; en sorte que la mort du cœur est le dernier acte d’une longue et progressive extinction. Ainsi en est-il de la vie morale : l’imagination, la mémoire, la tendresse de cœur, s’en vont l’une après l’autre ; la conscience ou le sens moral périt le dernier ; mais quand la fin arrive, il y a longtemps que la sensibilité esthétique, qui enveloppe pour ainsi dire toutes les autres facultés, s’est usée, et que l’homme est retombé dans la grossièreté animale. J’ai vu souvent rire de.cette effrayante idée de M. Chenavard ; mais je ne l’ai jamais vu réfuter par personne. Cependant le fait de notre décadence artistique subsiste ; personne ne le nie, et plus n’est besoin d’être , misanthrope pour ajouter qu’avec cet épuisement de la faculté esthétique, la mortification de la conscience semble aujourd’hui en train de s’accomplir. Le sentiment qui domine, en effet, parmi les masses, ce n’est pas réellement un besoin d’art, c’est un besoin de luxe : ce qui n’est pas tout à fait la même chose ; besoin qui fait que l’art de boire, manger, jouir, est positivement le premier ; celui de la toilette, le second : après quoi il n’y a plus, sous cet épiderme vermillonné et clinquant, que pourriture et misère. J’entends beaucoup chantonner et pianoter : cela prouve-t-il qu’on ait vraiment le goût de la musique ? La musique n’est-elle pas tout simplement aujourd’hui un accompagnement de la volupté ? Nos consciences sont gangrenées ; nos mœurs sont épouvantables : comment y aurait-il de vrais artistes ? — Et c’est aussi ce qu’affirment nombre d’écrivains, qui, en dehors de la question d’art, soutiennent que le moment de l’efflorescence morale de l’humanité est le même que celui de l’efflorescence esthétique : en sorte que la civilisation serait décidément sur le retour, et que nous n’avons plus, nous autres qui ne croyons à rien de beau ni de bon, qu’à choisir entre deux partis : nous recueillir dans la mort si nous sommes pauvres, ou nous livrer au plaisir si nous sommes riches, selon le précepte de Sardanapale : Mange, bois, jouis.

Il est permis d’appeler de cette condamnation. Si le lecteur a suivi avec quelque attention le développement de notre pensée, il doit se dire que la dépression actuelle de l’art n’a nullement pour cause, comme le suppose M. Chenavard, l’affaiblissement, déterminé par l’âge, de la faculté esthétique dans la société ; sous ce rapport, M. Chenavard a mal diagnostiqué et mal vu. Cette dépression de l’art a pour cause le défaut de rationalité qui s’est manifesté, depuis l’époque de la Renaissance, dans le domaine de l’art, et qui a surtout sévi, ainsi que nous venons de le constater nous-même (chap. x), depuis la Révolution. En un mot, ce n’est point à une-dépravation du goût, à une maladie ou décrépitude de la faculté esthétique que nous avons affaire : c’est à une erreur du jugement.

Et d’où vient cette erreur elle-même ? Tout simplement de ce que vers la fin du moyen âge, lorsque l’esprit philosophique est venu remplacer la ferveur religieuse, et le sentiment de la dignité humaine mettre fin à l’autorité surnaturelle, il s’est accompli dans le monde une révolution analogue à celle qui avait mis fin au polythéisme grec et substitué à l’idolâtrie la spiritualité chrétienne. En deux mots, nous avons, depuis trois siècles, et à notre insu, changé d’horizon ; notre idéal n’est point celui du moyen âge, pas plus que celui des Grecs ; d’où résulte que les conditions de l’art ne sont pas non plus les mêmes. Or, qu’avons-nous fait depuis la Renaissance ? Nous avons conservé, par convention ou concordat, dans nos gouvernements et dans nos mœurs, l’idéalisme chrétien ; nous l’avons associé à l’idéalisme grec ; puis nous avons recouvert le tout de je ne’ sais quel fantaisisme romantique, féerique, oriental et féodal ; si bien qu’aujourd’hui, dans notre monde moderne, l’idée et l’idéal, l’esprit et la forme, les principes et la lumière sont en complète disparate ! Il n’y a que la musique qui, se séparant du chant grégorien et se frayant, à l’aide du théâtre, une voie nouvelle, ait su se développer à part, conformément à la loi du progrès. Quoi d’étonnant, après cela, que l’art souffre, qu’il périsse dans la plus honteuse des morts ?

Ce n’est pas tout. Nous avons vu (chap. iv à vii) que sous le règne de l’idéalisme égyptien, typique et symbolique ; de l’idéalisme grec, voué au culte de la forme ; de l’idéalisme chrétien ou gothique, plein d’une spiritualité auparavant inconnue, et même de l’idéalisme ambigu de la Renaissance, la communauté d’idéal donnée par la religion et les mœurs développait entre les artistes une puissance de collectivité qui élevait très-haut les talents, plus haut qu’ils n’eussent jamais su se porter dans des méditations indépendantes et solitaires. C’est ainsi que la recherche universelle, intense, des figures divines a fait, - par l’effort simultané et longtemps prolongé des artistes, la supériorité de la statuaire grecque. C’est, encore ainsi que s’est déroulée l’architecture du moyen âge. J’ai vu les cathédrales de Paris, de Chartres, d’Amiens, de Strasbourg, de Cologne, d’Anvers, de Gand, et je me suis dit à chacune que ces monuments, par leur immensité et leur variété, étaient comme de grands poëmes ; qu’un seul maître peut bien en donner le plan, mais qu’une semblable conception n’éclôt dans une tête individuelle qu’après une longue suite d’études : ce qui suppose une série d’essais, d’efforts, de monuments, auxquels une foule d’artistes ont pris part, et dont les derniers venus, pour peu qu’ils aient de génie, sont à même de profiter plus que personne[1]

Pareille chose ne saurait plus aujourd’hui se produire. Notre idéal, qui est désormais l’humanité tout entière, avec ses travaux, ses succès, ses misères ; cet idéal, dis-je, n’ayant rien de surnaturel, ne pouvant plus s’imposer sous une forme pour ainsi dire orthodoxe, par conséquent commune ; s’offrant à chacun dans son infinie variété, n’est pas susceptible de produire une grande force de collectivité. Chaque artiste, tout en s’inspirant de son mieux des travaux de ses confrères et de l’étude de son modèle, reste abandonné à lui-même, et travaille sous son inspiration personnelle. Conclurons-nous de ce surcroît de difficultés, de ce changement de thème, qui, du rêve mental, étroit des dieux, nous a fait passer à la contemplation infinie de nous-mêmes, qu’il y a infériorité chez les artistes et décadence de l’art ? Ce serait prétendre que notre mécanique est inférieure à celle des Égyptiens, parce que nous ne nous servons plus du plan incliné pour dresser nos colonnes et nos obélisques ; ou bien encore que l’architecture des Grecs, celle du moyen âge,n’étaient pas à comparer à la leur, parce que ni le temple grec, ni la cathédrale gothique elle-même ne sont à comparer pour la masse à la pyramide égyptienne.Admettant pour vraie la tradition des Géants et des Cyclopes, il est certain que nos forgerons ne seraient pas de taille à manier leurs outils ; mais qu’est-ce que l’industrie de Vulcain, des Telchines et des Cyclopes, en comparaison de notre métallurgie ? Qu’est-ce que la Grèce historique et mythologique peut offrir de comparable à nos machines à vapeur à nos turbines, ou simplement à notre marteau-pilon ? Il en est ainsi de l’art : on ne doit pas le mesurer seulement d’après ses effets ; il faut tenir compte aussi du but, des éléments et des moyens, surtout de la difficulté vaincue. Sous ce rapport, j’ose le dire, nous sommes en progrès sur les anciens. A coup sûr nous n’arriverons jamais, en nous observant nous-mêmes, à nous représenter comme des fils ou des mignons de l’Éternel, ainsi qu’il est arrivé aux Grecs cherchant la figure de leurs dieux dans leur propre figure ;- mais nous ferons penser, parler les images faites de nos mains, comme ne surent jamais faire les chrétiens ni les Grecs. Nous en acquerrons bientôt la preuve.

Quant à la critique que M. Chenavard fait de la musique, sans compter qu’il est injuste de rendre l’art responsable de la sottise des dilettanti, cette critique serait peut-être fondée si la musique avait la prétention de suppléer à elle seule les autres arts ; si seulement elle affirmait sur eux sa supériorité, mais il n’en est rien : la musique a son existence à part, plus bornée que la peinture, parce que ses moyens sont moindres ; mais tout aussi parfaite en son genre : ce qui fait tomber à faux la critique de M. Chenavard. Il s’en faut, j’aime à le penser, que la musique ait trouvé de nos jours tout son emploi dans la société moderne ; elle est appelée, si j’ose ainsi dire, à un service plus sérieux et plus général ; mais il n’en est pas moins vrai que, dans la rétrogradation actuelle, elle soutient presque seule la retraite, et qu’au moment où j’écris, le dédain de l’art, surtout de la peinture et de la statuaire, serait bien autrement profond, si les esprits n’étaient retenus sur cette pente par le goût universel, bien que fort mal entendu, de la musique.

Non, l’art ne meurt point ; par conséquent il ne rétrograde jamais. Sans doute il ne forme plus, comme autrefois, l’avant-garde de la civilisation. L’art a cessé de devancer la religion, la science, l’industrie, la justice, mais il marche à leur suite, et quand M. Chenavard, après avoir constaté nos progrès, après avoir assigné à l'époque actuelle, comme son caractère propre, ces deux grandes choses, la science parvenue à son apogée, et la fraternité des races, conclut de là la décroissance intellectuelle, la fin de l’art et la dissolution de la société, nous sommes en droit de lui dire qu’il se jette dans la plus flagrante des contradictions [2]. Il suffit, pour le lui prouver, de le rappeler aux principes : l’idéal et l’IDÉE sont termes corrélatifs ; quand celle-ci est en mouvement, il est impossible que l’autre demeure inerte, et que la faculté qui sert à l’exprimer s’amoindrisse.

Mais il est un fait vrai, qui crée pour l’art, parvenu à ce degré de civilisation, la plus grande des difficultés, et sur lequel j’appelle l’attention des artistes.

Tous les hommes qui ont reçu une certaine éducation, tous ceux qui ont acquis quelque illustration dans les, lettres, la philosophie, le droit ou la politique, l’industrie même, ont la prétention de se poser eh amateurs, en protecteurs de l’art et de s’y connaître. Prétention bienveillante, mais sur laquelle il importe que nous ne nous trompions pas, à peine des plus tristes mécomptes.

Nous venons de le dire, et je demande la.permission de le répéter encore une fois : point d’IDÉAL sans une idée préalable ; point de BEAUTÉ sans une forme donnée, sans un corps, type, matière ou sujet de l’art ; en deux mots, point d’esthétique sans une philosophie.

Or qu’arrive-t-il avec le mouvement incessant des idées, avec cette extension illimitée de nos connaissances ? Une chose à méditer profondément pour l’artiste : c’est que les idées s’idéalisant, pour ainsi dire, de plus en plus par leur détermination, il vient un moment où, sur une multitude de choses, l’idéal se confond avec l’idée, au point que l’art semble hors d’emploi, et l’artiste à sec.

Qu’était, par exemple, l’idée de Dieu au début des religions ? Une idée concrète, d’abord matérielle, puis zoomorphique, plus tard anthropomorphique, dont l’épuration aboutit à la conception d’un être supérieur, unique, éternel, immatériel, incommensurable, invisible, absolu. La conception métaphysique de Dieu excluant donc l’hypothèse d’un corps de Dieu, et conséquemment d’une forme divine, l’idée de la divinité et son idéal chez le croyant monothéiste se confondent. Parvenue à cette hauteur, la religion rejette toute espèce d’idole ; elle est fatalement iconoclaste. Dans cet ordre de sentiments et d’idées, le prestige de l’art est donc en sens inverse du dogme : à un moment donné, Jupiter foudroyant paraît ridicule ; Vénus Uranie elle-même, la déesse de la beauté, est laide comme le péché. Dès lors l’artiste est primé par le théologien ; bon gré mal gré, s’il veut travailler pour le culte, il faut qu’il prenne l’attache de celui qui le gouverne.

Même chose pour la justice. De quoi peuvent servir aujourd’hui, pour le progrès du droit et des lois, toutes les excitations de l’art plastique, ou d’une poétique mythologie ? Autrefois la loi morale avait son principe en Dieu, dont la grâce faisait toute notre vertu, donnait à notre volonté le pouvoir et le faire. L’amour de Dieu, la crainte de ses jugements, l’espoir de ses récompenses faisaient la base de notre moralité : sujet immense de poésie et d’art. Maintenant nous avons la prétention de posséder la justice de notre propre fonds, de la suivre pour elle-même et coûte que coûte, sans nul espoir de dédommagement, sans crainte d’âme qui vive, ni au ciel, ni sur terre, ni sous terre. Tout motif intéressé, toute rémunération nous paraît injurieuse. Comme le magistrat rend la justice sans recevoir de cadeaux, nous prétendons être nos propres juges et rester probes pour la seule gloire de la probité. Si notre pratique n’est pas toujours en cela d’accord avec notre théorie, il faut en accuser un reste d’habitude, les angoisses d’une société en transformation, et aussi la faiblesse inhérente à un être composé de chair et d’esprit. Au fond, nous avons fait du droit notre suprême idéal, et la justice pour la justice est notre maxime. Que peut donc signifier, dans une société, un tableau, comme celui de Michel-Ange, représentant le Jugement dernier, image effrayante de la sanction céleste ; ou celui de Prudhon, bien inférieur, où l’on voit la Justice humaine, peu clairvoyante, mais guidée parla Justice divine, et qui va saisir dans la nuit l’assassin qui se cache ? Jadis la place de ce tableau de Prudhon eût été à la cour d’assises : on l’a mis au musée comme une relique, en quoi l’on a eu raison. Quant au fameux Jugement dernier de Michel-Ange, les plus fervents admirateurs de l’art ne savent y voir aujourd’hui qu’une étude d’anatomie. A plus forte raison ne supporterions-nous plus ces Thémis, ces Némésis, ces Adrastées, ces Tisiphones de la vieille mythologie, qui, en effrayant les coupables, inspirèrent tant de chefs-d’œuvre aux portes et aux artistes. Ce que nous demandons dans notre orgueil juridico-philosophique, c’est bien moins le courage d’observer la loi que le bonheur de la connaître, sûrs que nous nous flattons d’être de la fidélité de nos consciences. Nous dirions volontiers à Dieu, si cette invocation du souverain Être ne formait pas pour nous une contradiction : Donne-nous l’intelligence, et nous te garantissons notre vertu. Il y a loin de là à la prière du Christ : Ne nous induis pas et la tentation, sous-entendant : Parce que nous sommes certains d’y périr. Sur tout cela, dis-je, l’art n’a plus à intervenir ; il ne peut rien directement pour notre progrès : la tendance est à nous passer de lui.

Les faits sont d’accord avec l’opinion. Ce que l’on exige avant tout d’un avocat, c’est de la science et de la logique : quant au style et à l’éloquence, on y tient incomparablement moins qu’autrefois ; on ne s’y fie pas ; j’irais presque jusqu’à dire qu’on les dédaigne. C’est chose acquise, dès avant Molière et le Misanthrope, que le droit et la vérité subsistent par eux-mêmes ; que l’éloquence ne les fait point, mais sert seulement à les produire ; que, pourvu que l’avocat s'attache à la démonstration de sa cause, il doit triompher, si elle est juste, malgré tous les vices de sa prononciation, de son geste et de sa diction ; tandis que si la raison, le savoir, la logique lui font défaut, il y a lieu de croire, en dépit de son talent oratoire, qu’il perdra son procès. Un avocat qui aurait la prétention d’agir sur les tribunaux par de purs moyens rhétoriques, en l’absence de raisons sérieuses, et qui essayerait, à force de pathétique, d’élans oratoires, de gestes passionnés, d’entraîner et magnétiser ses juges, perdrait incontinent la bienveillance de son auditoire et se ferait rappeler à l’ordre. L’éloquence, si puissante chez les anciens, qualité essentielle de l’homme d’État et même du général, ne se supporte aujourd’hui que comme un accessoire matériel, parce que l’homme qui parle devant le public doit d’abord se faire entendre, parce qu’un discours soigné et méthodique est tout à la fois un hommage à l’assemblée qui écoute et dont l’attention doit être ménagée, et une garantie d’intelligibilité. Ce n’est pas toujours, je le reconnais, d’après ces principes que les choses se passent : maintes fois nous avons vu de nos jours la paresse des esprits et la lâcheté des consciences sacrifier le droit et la vérité à de vaines habiletés de parole. Cet abus rétrograde de l’éloquence a été une des causes de la chute de la monarchie de juillet et du système parlementaire[3]. Mais notre volonté secrète n’en est pas moins, en général, que ce soit ainsi que les choses se passent toujours ; ce qui suffit pour établir ma proposition, savoir, que là où l’idée sert d’idéal il ne reste plus de place à, l’art : c’est un métier.

Ce que je viens de dire de l’avocat, on peut l’appliquer au savant et à l’industriel. L’ingénieur admire. dans une machine la puissance, la solidité, l’économie de ressorts ; en un mot l’idée : quelques moulures ajoutées aux pièces, quelques frais d’élégance, d’embellissement, comme ces figures qu’on met à la proue des navires, ne signifient rien pour lui. La justesse de la formule, son application exacte et heureuse, voilà son idéal. Allez aux expositions de l’industrie, devenues si brillantes, qu’elles éclipsent les expositions de la peinture et de la statuaire : qu’est-ce qui fait l’idéal de ces industrieux, de ces manufacturiers, de ces métallurgistes, dont les entreprises, par leur splendeur et leur immensité, ont bien quelque droit aujourd’hui de prendre en dédain les pauvretés de l’art contemporain ? L’idéal pour eux se résume dans l’union de ces deux termes : qualité supérieure du produit, réduction au minimum des frais de production, termes dont la synthèse est RICHESSE. Je sais bien que la richesse n’est pas l’art ; je connais le mot de cet ancien peintre à un de ses confrères, auteur d’une Vénus magnifiquement parée, couverte de pierreries et d’or : Ne pouvant la faire belle, tu l’as faite riche ! Mais il ne faut pas oublier non plus que la richesse est aussi un élément esthétique ; que c’est par ce côté que l’art et l’industrie fraternisent ; que le bien-être est tout aussi difficile à créer que l’idéal et que, sous ce rapport, des artistes déroutés, rêvant fortunes rapides au moyen de leurs bilboquets, ont quelque chose à apprendre des industrieux.

Résumons ce chapitre.

La décadence continue de l’art, en France, depuis la Révolution, décadence reconnue par les hommes les plus compétents, n’a point pour cause une diminution du sentiment esthétique dans la société, ni, à plus forte raison, un affaiblissement du génie artistique. L’opinion de M. Chenavard à ce sujet, opinion renouvelée de celle des anciens sur la défaillance progressive de l’humanité, est radicalement fausse, démentie par les faits mieux observés, et en soi contradictoire.

La cause de cette décadence, propre à notre époque, et plus sensible dans la nation française que partout ailleurs, est due, en premier lieu, à l’irrationalité générale des œuvres d’art ; secondement, à ce que les artistes modernes, continuant à travailler d’après l’idéalisme antique sans en avoir le sentiment, ont perdu en outre la puissance de collectivité qui éleva si haut les talents antérieurs ; enfin, au progrès comparatif de la science, de la législation, de la philosophie et de l’industrie, qui, ayant repris l’avance, semblent écraser l’art de leurs récents succès et lui ôter sa raison d’être[4] .

Eh bien, la conclusion est facile a tirer : Que l’art devienne plus rationnel, je veux dire qu’il apprenne à exprimer les aspirations de l’époque actuelle, comme il exprima les intuitions de l’époque primitive ; qu’il s’empare des idées, qu’il se les assimile, qu’il se mette à l’unisson du mouvement universel, qu’il s’en pénètre, Et puisque les choses ont été ainsi établies, qu’après une préparation de trois mille ans, la science et l’industrie devaient prendre tout à coup la tête du progrès, la justice se poser comme pivot de la philosophie et régulateur de la civilisation ; puisque l’art, obligé de s’attacher à un idéal mobile et divergent, n’a plus à compter, comme autrefois, sur une concentration longuement prolongée de tous les efforts ; - que les artistes, au lieu de se décourager par le sentiment d’une infériorité qui n’est qu’apparente, puisqu’elle vient de leur indépendance, acceptent la condition qui leur est faite ; qu’ils se mettent courageusesement au travail, et, j’ose le dire, à moins qu’ils ne soient empêchés par des causes étrangères à la constitution de l’esprit humain et à l’art, d’autres triomphes les attendent ; une évolution plus intime, une nouvelle vie esthétique peut commencer pour l’humanité.

Au reste, je n’ai que faire de me poser ici en prophète ; je ne suis que l’écho d’un fait eR voie d’accomplissement. L’irrationalité de l’art, depuis la Révolution, a été universellement sentie ; elle a fait toute l’argumentation des romantiques contre les classiques ; puis elle a été retournée avec le même succès contre les romantiques eux-mêmes. De cette protestation est sortie une nouvelle école, nommée d’abord réaliste, que d’autres proposent de nommer naturaliste, et qui évidemment n’a su encore se déterminer et se définir. Il y a des pensées qui ne s’accouchent pas foules seules : celle-ci paraît être du nombre. Qui sont ces nouveaux venus ? que veulent-ils ? où vont-ils ? comment faut-il qu’on les appelle ? Telle est la question que nous avons maintenant à examiner ; et ce ne serait pas un médiocre service que nous aurions rendu aux artistes si nous parvenions à leur révéler leur propre idée, à leur donner, pour ainsi dire, conscience d’eux-mêmes. C’est ce que nous allons essayer de faire, non par des raisonnements à priori, mais par un examen attentif des œuvres déjà produites.

  1. L’idéal étant subordonné à l’idée, la collectivité de l’idée entraine naturellement celle de l’idéal ; et c’est pourquoi, lorsqu’elle existe, dix mille élèves qui ont appris à dessiner comptent plus pour le progrès de l’art que la production d’un chef-d’œuvre. Non que je mette en balance le nombre et la qualité ; mais dix mille citoyens qui ont appris le dessin forment une jouissance de collectivité artistique, une force d’idée, une énergie d’idéal, bien supérieure à celle d’un individu, et qui, trouvant un jour son expression, dépassera le chef-d’œuvre.
  2. Je ne puis croire que l’homme universel de Pascal, cet homme qui apprend toujours, qui amasse, qui ne meurt jamais, puisse vieillir et décroître. Il peut éprouver des tourmentes, des oscillations, des mouvements de hausse et de baisse ; mais dégénérer d’une façon continue, cela me paraît impossible, contradictoire même. — L’humanité aura sa fin, dit-on ; la terre, qui lui a servi de berceau, doit devenir aussi sa tombe. — Je puis admettre l’usure et la caducité de la planète, — chose que j’ignore ; je puis l’admettre ; parce que la planète n’est pas ESPRIT, {sc|CONSCIENCE}} et LIBERTÉ. Mais je conçois, dans ce cas, que l’humanité, soumise aux conditions d’infertilité du sol, diminuant sans cesse de population, finisse, pour ainsi dire, volontairement, non dans la décrépitude, mais dans une haute spiritualité. Arrivé à la perfection, l’homme doit finir. Parvenu au plus haut degré de conscience, d’intelligence, de liberté, de dignité, l’homme, en présence d’une nature épuisée, usée, rebelle, inférieure à lui ; l’homme, n’ayant plus à regretter sa carrière manquée, devenu DIEU, doit se mettre à l’unisson de la nécessité et léguer son âme à un monde plus jeune. L’Éternel a été glorifié en lui ; Dieu s’est incarné : que la planète, globe usé, pâli, roule désormais solitaire comme la lune, jusqu’à ce qu’elle se disloque, et que ses morceaux soient recueillis par d’autres mondes.
  3. La littérature politique a été fondée en 89 par Mirabeau. L’empire mort, nous avons eu les Chambres de Li Restauration, et de temps en temps de remarquables articles. Apres 1830, tout est devenu blague pure, bavardage et impertinence. Des hommes, indignes de figuier à la barre d’un juge de village, se sont mis à envelopper dans les noules oratoires des grands maîtres les plus fades lieux communs, les plus insolentes contre-vérités. Nous avons l’éloquence du Curps législatif et les articles de M. Grand-guiliot ; on n’a pas même pu souffrir Veuillot.
  4. Une des causes de l’infériorité générale de la peinture parmi nous, c’est l’immense supériorité de la littérature sur les arts plastiques. Lisez les articles de Salon de Diderot : il en est bien peu dont la lecture ne vous cause plus de plaisir que la vue du tableau ou de la statue dont il parle, alors même qu’il en fait l’éloge. Lisez les comptes rendus de nos feuilletonistes les plus accrédités : le même effet se fera sentir à vous. En quelques lignes d’un style merveilleux, le sujet est posé, l’œuvre jugée, l’artiste englouti, si son œuvre est seulement médiocre ; et quand elle est vraiment belle, à peine peut-elle se soutenir à côté de la prose de l’écrivain. Les faiseurs de comptes rendus doivent y prendre garde : il ne faut pas que ceux qui les lisent perdent l’envie de voir les œuvres dont ils parlent ; il ne faut pas, dis-je, que leurs descriptions oratoires deviennent pour les malheureux artistes une concurrence tellement redoutable, qu’après avoir lu l’article on trouve le tableau mesquin, froid, insipide, ainsi qu’il m’est arrivé maintes fois ; il faut qu’ils viennent en aide à notre faiblesse, nous apprennent à goûter le beau là où il existe, tout en donnant aux artistes de sages conseils et de justes encouragements.