Du principe de l'art et de sa destination sociale/Chapitre XVIII

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CHAPITRE XVIII


Courbet : sa personnalité. — Mes réserves.


J’ai passé en revue les principales œuvres de Courbet, et j’en ai dit mon appréciation au point de vue de l’idée. Je n’ai pas insisté sur les défauts de ses ouvrages : le manque de perspective et de proportions ; certaines teintes noires uniformes, comme dans le tableau des Curés ; des exagérations telles que le rire du paysan, un peu forcé ; certaines négligences qui trahissent le débraillé ; une tendance à la charge, qui est dans le génie de l’homme ; de la brutalité parfois ; quelque chose de choquant provenant, selon moi, de ce qu’il n’a pas la haute conscience de son art et de son principe. Je n’entends donc pas me faire son apologiste quant à ce qui est du métier : je n’ai aucune autorité pour cela. Je reste sur mon terrain, la pensée de l’œuvre et de l’école ; et c’est pourquoi, avant d’aller plus loin, je tiens à dégager mon idée de l’homme.

Un jour, lorsque je commençais à m’occuper de ce livre, je dis à Courbet que je prétendais le connaître mieux que lui-même ; que je l’analyserais, le jugerais et le révélerais au public et à lui tout entier. Cela parut l’effrayer : il ne douta pas que je ne commisse faute sur faute ; il m’écrivit de longues lettres pour m’éclairer, lettres qui m’ont appris fort peu de choses, et me lit. sentir que je n’étais point artiste. A quoi je répliquai que j’étais artiste autant que lui : non pas artiste peintre, mais artiste écrivain, attendu qu’il m’était fréquemment arrivé dans mes ouvrages de faire trêve momentanément à la dialectique pour l’éloquence ; et, comme l’art est le même partout, que je me croyais parfaitement compétent dans la question. Ceci parut le calmer un peu, et il ne songea plus qu’à se faire connaître à moi tel qu’il croit être, ce qui n’est pas tout à fait la même chose que ce qu’il est.

Courbet, plus artiste que philosophe, n’a pas pensé tout ce que je trouve : c’est tout simple. Assurément il n’a pas conçu son sujet des Curés avec la puissance que j’y vois et que j’indique. Je crois qu’il a eu l’intuition de son principe en peintre, en vertu de son innéité, non en penseur, à plus forte raison en philosophe. Il a beaucoup hésité et varié dans son expression. Mais, en admettant que ce que j’ai cru voir dans ses figures soit de ma part illusion, la pensée existe ; et comme l’art ne vaut que par ses effets, je n’hésite pas à l’interpréter à ma manière. Si j’exagère, son importance comme penseur, il n’y a pas de mal : cela sert du moins à faire comprendre à rues lecteurs ce que je veux et que je cherche.

Courbet est un véritable artiste, de génie, de mœurs, de tempérament, et, comme tel, il a ses prétentions. ses préjugés, ses erreurs. Tout d’abord il se croit, à l’exemple de ses confrères, un homme universel. — Il faut en rabattre.

Doué d’une vigoureuse et compréhensive intelligence, il a de l’esprit autant qu’homme du monde ; malgré cela il n’est que peintre ; il ne sait ni parler ni écrire ; les études classiques ont laissé peu de traces chez lui. Taillé en hercule, la plume pèse à sa main comme une barre de fer à celle d’un enfant. — Quoi-qu’il parle beaucoup de série, il ne pense que par pensées détachées ; il .a des intuitions isolées, plus ou moins vraies, quelquefois heureuses, souvent-sophistiques. Il paraît incapable de construire ses pensées ; en cela encore il est purement artiste[1].

Dans ses généralisations irréfléchies, il croit que tout est changeant, la morale comme l’art ; que la justice, le droit, les principes sociaux sont arbitraires comme ceux de la peinture, et que lui, libre de peindre ce qu’il veut, l’est également de suivre les coutumes, de s’ affranchir des institutions : en quoi il se montre aussi peu avancé que le dernier des artistes. Ceci prouve tout simplement que chez lui, comme chez le commun de ses confrères, l’idéalisme prévaut sur les hautes facultés sociales, et que sa vertu est faible.

Il se fait encore l’apologiste de l’orgueil ; en cela, il se montre tout à fait artiste, mais artiste de second ordre ; car, s’il avait la sensibilité supérieure, il sentirait esthétiquement que la modestie a son prix ; que si elle est quelquefois une hypocrisie, elle ne l’est pas toujours. La modestie est une des choses les plus délicates qu’il soit donné à l’homme de goûter ; celui en qui le sophisme a étouffé ce sentiment n’est plus un homme : c’est une brute.

Je me suis permis cette petite digression, étrangère à l’art, parce que j’ai remarqué chez Courbet une certaine rouerie, commune à beaucoup d’autres : il s’efforce de tout amener à ses idées ou d’étendre ses idées sur des choses qu’il comprend mal et qui ne sont pas niables ; en revanche, il érige volontiers en maxime la négation des choses qui sont au-dessus de lui.

Revenons à notre sujet, l’art, les principes.

On peut définir Courbet : Une grande intelligence dont toutes les facultés sont concentrées en une seule. S’il avait pu se catégoriser, il serait plus logicien qu’artiste. Rien d’étonnant qu’à l’heure qu’il est, il se cherche encore lui-même et ne se connaisse qu’à moitié. Aussi aurais-je force réserves à faire sur ses maximes en fait d’art.

Par exemple, Courbet ne veut pas que l’artiste travaille sur commande. Ce précepte, qui montre combien il tient à la spontanéité et à l’indépendance, ne peut s’accepter d’une façon absolue. L’artiste, en vertu de sa faculté esthétique, doit savoir comprendre et sentir ce qui plaît aux autres, le reproduire en le rectifiant et l’embellissant, : sans cela il n’a pas toute l’étendue de sensibilité que suppose l’art.

Sans condamner formellement le passé de l’art, Courbet veut qu’on le mette de côté et qu’on ne s’en occupe plus. Le passé, dit-il, ne peut servir que comme éducation ; on ne doit s’inspirer que du présent dans ses œuvres. Je n’accepte pas cette conclusion, moyen commode de se poser soi-même en prince de l’art et artiste unique. L’humanité ne doit rien perdre de ses idées et de ses créations ; elle accumule ses richesses et se sert de tout. Il faut marcher, mais en tout conservant. Je reviendrai sur cette idée ; je me contente, quant à présent, de poser mes réserves.

Courbet se dit le plus personnel et le plus indépendant des artistes. Oui, indépendant de tempérament, de caractère, de volonté, comme les enfants gâtés qui ne font que ce qu’ils veulent. Oui, personnel en ce sens qu’il est trop souvent occupé de lui-même et quelque peu fanfaron de vanité : ce qu’il y a de plus répréhensible dans ses peintures, c’est justement ce qui laisse voir sa personnalité à lui. Il a fait un tableau purement personnel dans son Allégorie réelle, qui ne vaut pas mieux que ses Filles de Loth. L’originalité de l’artiste se montre dans le choix des sujets, la manière dont il les conçoit et les exécute. Ceci accordé, Courbet fait comme tous les vrais artistes : il s’identifie avec son idée, la creuse, ne songe plus qu’à elle et en fait une représentation d’autant mieux réussie, qu’elle est plus ’impersonnelle et qu’elle plait à plus de monde. Le peintre, comme l’historien, le poëte, le dramaturge, le romancier, le comédien, doit s’effacer derrière ses personnages.

Tout en reconnaissant à Courbet les caractères d’un initiateur, je ne puis admettre sa prétention d’avoir révélé à l’art des horizons complètement inconnus jusque-là. D’abord le génie ne se produit jamais isolé : il a ses précédents, sa tradition, ses idées accumulées, ses facultés grossies et rendues plus énergiques par la foi intense des générations ; il ne pense pas seul dans un individualisme solitaire : c’est une pensée collective grandie par le temps. En second lieu, l’école française va dans la même direction que Courbet, sans que ni lui ni elle, peut-être, l’aient su. C’est par la peinture de paysage et d’animaux qu’elle revient à la nature et aux choses de la démocratie. Il suffit de citer les noms les plus connus : Rousseau, Fromentin, Daubigny, Corot, Barye, Rosa Bonheur, Marilhat, Millet, Brion : tous doivent aboutir au criticisme.

Courbet n’a inventé ni réalisme ni idéalisme, pas plus que la nature. Ce qu’il fait a été fait avant lui ; il l’est aujourd’hui par d’autres que lui, souvent ses rivaux, quelquefois ses vainqueurs. Tout ce qu’on a dit à son occasion et qu’il a débité lui-même est dépourvu de bon sens[2].

J’ai entendu Courbet appeler ses tableaux des allégories réelles : expression inintelligible, d’autant plus qu’elle le mettait en contradiction avec lui-même. Quoi ! il se dit réaliste, et il s’occupe d’allégories ! Ce mauvais style, ces définitions fausses lui ont fait plus de tort que toutes ses excentricités ; il est réaliste, et il revient par l’allégorie à l’idéal.

La vérité est que, comme je l’ai dit déjà, Courbet, dans son réalisme, est un des plus puissants idéalisateurs que- nous ayons, un peintre de la plus vive imagination. Je n’en voudrais comme ’preuve que son Combat de cerfs, pour l’exécution duquel ces animaux n’ont certes pas posé devant lui. Son petit Pêcheur de chavots serait universellement admiré s’il pouvait être compris : c’est une scène de la vie des enfants d’Ornans pêchant avec une fourchette, de petits poissons dans la Loue, et qui fera merveille sur la fontaine qu’on doit bâtir au milieu de la ville. L’idéalisme de Courbet est des plus profonds ; seulement il n’a garde d’inventer rien. Il voit Pâme à travers le corps, dont les formes sont pour lui une langue, et chaque trait un signe.

Courbet, en effet, saisissant les rapports de la figure corporelle et des affections et facultés de l’âme, de ses habitudes et de ses passions, s’est dit : Ce que l’homme est dans sa pensée, son âme, sa conscience, son intelligence, son esprit, il le montre sur son visage et dans tout son être ; pour le révéler à lui-même, je n’ai besoin que de le peindre. Le corps est une expression ; par conséquent la peinture qui le représente et l’interprète est un langage. Un philosophe ferait une psychographie ; je ferai un tableau. Déshabillons cet homme, et nous allons voir. Voilà le réalisme de Courbet : la représentation du dehors pour nous montrer le dedans. Mais cette représentation n’est plus un simple portrait, une photographie, pas plus que la Vénus de Praxitèle ; elle se compose de traits recueillis et combinés ensemble d’après l’observation des réalités : en cela, c’est une pure idéalisation. Dans la Baigneuse, la beauté féminine idéale est sous-enten ; ce n’était pas ce que l’artiste voulait mettre en lumière ; ce qu’il a voulu montrer, c’est l’âme bourgeoise. Pour mieux faire ressortir son idée, il a composé une figure idéale, au moins en ce sens ; et cet idéal est fulgurant, il étonne, il consterne. Voilà comment Courbet marie ensemble ces deux éléments, l’idéal et le réel, l’imagination et l’observation. Si j’étais ministre, ambassadeur ou empereur, je me garderais de me faire peindre par lui.

En résumé, Courbet, peintre critique, analytique, synthétique, humanitaire, est une expression du temps. Son œuvre coïncide avec la Philosophie positive d’Auguste Comte, la Métaphysique positive de Vacherot, le Droit humain, ou Justice immanente de moi ; le droit au travail et le droit du travailleur, annonçant la fin du capitalisme et la souveraineté des producteurs ; la phrénologie de Gall et de Spurzheim ; la physiognomonie de Lavater. Il doit immensément au bonheur qu’ila eu de vivre à Ornans ; s’il était né, s’il avait grandi dans une Académie, il ne serait pas lui-même. C’est la liberté qui lui a enseigné sa voie[3]. Il a mis la main sur une pensée haute et féconde ; il n’a pas su encore la dominer, l’énoncer, bien qu’il l’ait servie avec éclat. Cette pensée, on le voit, l’a rempli ; elle lui a donné dans les commencements une vanité folle, dont tout le monde a parlé, mais qui, aussi joyeuse que naïve, a fait douter de l’homme et de son idée, et empêché presque de les prendre au sérieux. Puis, la contradiction et une ardente polémique sont venues ; elles ont poussé Courbet jusque dans les voies de l’excentricité et du paradoxe. Trop exalté par des gens qui ne l’ont pas compris, trop abaissé par d’autres qui ne le comprennent pas du tout, il a eu le malheur de n’être pas, dès le premier jour, classé et ramené à sa phalange[4] : cela l’aurait calmé, et il eut l’ait, avec un juste sentiment de lui-même, moins exagéré, quelques chefs-d’œuvre de plus en évitant de graves reproches.

Maintenant, il faut que Courbet le sache : il doit marcher, il n’a que faire de parler de lui davantage ; on sait ce qu’il veut, où il va ; on l’attend aux œuvres. Ses confrères sont aussi éclairés que lui. Il aura des successeurs, des continuateurs, des rivaux, sans que ceux-ci aient à craindre que leur réputation en souffre, et qu’on leur fasse moins bonne justice. Les idées n’ont pas de propriétaires, et, de même que l’inventeur de la peinture à l’huile ne peut revendiquer la palme du talent, pour cette découverte, sur ceux qui en ont usé après lui, de même Courbet ne saurait prétendre à la supériorité du talent sur ceux qui le suivent, du seul fait de l’idée grande et heureuse qui l’a éclairé le premier.

  1. Le logicien et l’artiste sont en antithèse, les deux extrêmes ; mais, précisément pour cette raison, ils se comprennent et même se ressemblent. Ils sont l’un et l’autre comme l’idée et l’idéal ; le même bon sens les gouverne et les sauve.
  2. Courbet m’écrit que l’art de l’idéal gouverne les deux tiers des mortels : en quoi il a raison. Il demande qu’on combatte l’idéal : "en quoi il a encore raison. Mais il ne se doute pas qu’en combattant l’idéal je fais passer la majorité du genre humain des rangs de l’idéal dans ceux de la science et du droit, que je deviens son maître, et qu’il n’est plus, lui et tons ses confrères, que mon collaborateur subalterne.
  3. Chose à remarquer, et qui témoigne du vice universel des écoles, des méthodes, traditions, dont on ne peut nier l’utilité générale, mais qui deviennent trop souvent aussi des routines, des causes de préjugés, des chaînes pour l’esprit : c’est là que se perpétuent les erreurs, que se constitue l’immobilisme, l’esprit de résistance ; les solidarités entre talents médiocres, les coteries, les intrigues, dont la plus haute expression se trouve dans les Académies. (Voyez surtout l’Académie française, celle des Beaux-Arts et celle des Sciences morales.) Ou ne sait lequel est le plus funeste à l’art, de l’appui du pouvoir ou de ses gènes, dus écoles et académies ou de la liberté. Je ne voudrais point de professorat, pas de Conservatoire (mot atroce ; des maîtres tout simplement et des apprentis qui restent libres. Le professorat et l’école ont abouti à la dissolution complète, à la négation de tout principe et de toute règle, tandis que la liberté pure a fait trouver à Courbet ses véritables lois. Or l’absence de principes est servitude, — LES RÈGLES SONT LIBERTÉ. L’écrivain et l’artiste ne se sèment ni ne se cultivent : il n’y a point de callipédie au moyen de laquelle un puisse, a volonté, s’en procurer. Voyez les élèves de l’Ecole normale : choisis parmi les lauréats des collèges, élevés dans !cette serre chaude, ils ont perdu, par leur éducation même, l’originalité, la personnalité, la foi. Ce sont des sceptiques, des écrivains trop bien élevés pour qu’il y ait en eux rien de spontané, de fort, de soudain, d’immédiat : ce Font de pédantesques médiocrités.
  4. C’est ce que je viens d’essayer de faire. Mais Courbet, comme tous les artistes, veut être infini comme le monde, mystérieux comme l’idéal, surtout seul de son genre et de son espèce parmi les peintres. Je crains fort que, tout en lui rendant pleine justice et lui faisant une position splendide, il ne se trouve médiocrement satisfait. Ne l’aurai-je pas défini, classé, catégorisé, mis à sa place ? Quelle audace ! Sa réputation y gagnera, mais sa vanité en souffrira. Essayez donc de contenter ces messieurs. Vous pouvez vous entendre avec un philosophe, un savant, un entrepreneur d’industrie, un militaire,Un légiste, un économiste ; avec tout ce qui calcule, raisonne, Combine, suppute ; mais avec un artiste, c’est impossible.