Du principe de l'art et de sa destination sociale/Chapitre XXV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


CHAPITRE XXV


Conclusion.


De tout ce qui précède, de ce rapide coup d’œil jeté sur les différents caractères de l’art chez les Égyptiens, les Grecs, les chrétiens du moyen âge et de la Renaissance, les réformés hollandais ; enfin de l’examen des œuvres des peintres contemporains et de quelques tableaux de Courbet, résulte, pour nous public, un ensemble de notions, de principes et de règles que nous pouvons considérer comme la théorie la plus complète de l’art.

Nous avons de quoi comparer, juger, classer ; de quoi motiver nos préférences, imposer nos idées, tracer une direction, indiquer un but et marquer la condition de nos suffrages.

Toute création de l’art, comme de l’industrie ou de la politique, a nécessairement une destination ; elle est faite pour un but. Il est absurde de supposer que quelque chose se produise dans la société, — pourquoi ne dirions-nous pas dans l’univers ? — à seule fin de se produire.

Ce principe incontestable posé, il ne reste pour l’art que deux alternatives :

Ou la peinture aura pour effet, dans l’ensemble de ses œuvres, les plus sérieuses comme les plus légères, les plus savantes et les plus capricieuses, d’exprimer la vie humaine, d’en représenter les sentiments, les passions, les vertus et les vices, les travaux, les préjugés, les ridicules, les enthousiasmes, les grandeurs et les hontes, toutes les mœurs bonnes ou mauvaises, en un mot les formes, d’après leurs manifestations typiques, individuelles et collectives, et le tout en vue du perfectionnement physique, intellectuel et moral de l’humanité, de sa justification par elle-même, et finalement de sa glorification.

Ou bien, sous prétexte de liberté, d’indépendance de fart, de génie, d’idéal, de révélation, d’inspiration, de rêverie, de fantaisie, elle se mettra au service, soit de l’idéalisme religieux, de l’illuminisme, du fanatisme et du quiétisme ; soit du désœuvrement, du luxe et des voluptés ou de l’épicurisme : ce qui veut dire que, pour n’avoir pas voulu d’une mission hautement morale, pratique et positive, l’école de l’art pour l’ait s’en donnera une parfaitement irrationnelle, chimérique et immorale.

Cela est fatal, et les faits le prouvent.

De cette définition primordiale de l’art et de sa fin , il suit : 1° Que dans toute œuvre d’art on doit considérer en premier lieu l’idée même de l’œuvre, son but pratique, et en second lieu l’exécution : les EFFETS avant les moyens ; le CONTENU avant le contenant ; la PENSÉE avant sa réalisation ;

2° Que l’idée de l’artiste doit être toujours logique, rationnelle, vraie, et que sous ce rapport l’oeuvre tombe sous la critique philosophique ; mais qu’on ne saurait juger de même, avec une égale certitude, du revêtement de l’idée, parce que de gustibus et coloribus non disputandum ;

3° Qu’une œuvre d’art se compose donc d’IDÉE et de représentation, la première rationnelle, la seconde dépendant du goût et des moyens de l’artiste ; celle-là démontrable, celle-ci non démontrable ;

4° Mais qu’en tout cas il y a ceci en faveur de l’idée : que si tout ce qui est raisonnable n’est pas nécessairement bien dans la représentation, rien de vraiment beau ne peut être irrationnel.

Tels sont les principes de l’art’et de la nouvelle critique : principes que je déclare communs à la littérature, à la poésie, à l’architecture, à la musique, à la danse même, aussi bien qu’à la peinture et à la statuaire, et qui régissent tout ici.

Le peintre et le statuaire ayant pour but la représentation de l’humanité dans un but de perfectionnement, la question se pose aussitôt sur tes moyens à employer pour cette représentation.

Parmi les moyens, on distingue d’abord deux choses : — la réalité imitable et représentable, réalité presque toujours plus ou moins défectueuse ; — l’imagination, qui, à volonté, redresse, corrige, embellit la réalité, ou la fait grimacer, l’enlaidit, la déforme.

Le réel et l’idéal concourent alternativement,dans des proportions variables, au gré de l’artiste, et selon l’effet à produire ; ils font partie des moyens, c’est-à-dire de l’exécution, non des effets, non du but. C’est ainsi que dans la peinture, la couleur et le dessin concourent à l’œuvre, et font partie des moyens ; il est absurde d’imaginer un tableau fait tout entier de couleur ou tout entier de lignes ; bien plus absurde encore de faire une spécialité à un peintre de son aptitude à colorier ou à dessiner.

On se plaint, et on a mille fois raison, de la détestable critique actuelle. C’est le fléau des artistes, qu’elle décourage, assassine, quand elle devrait les éclairer ; vrai métier de chantage, d’iniquité. Grâce à cette critique sans principe, pour qui l’idée n’est rien, la patte et le chic tout, le public en est venu à ne plus se soucier des compositions, qu’il comprend d’autant moins que les artistes eux-mêmes ne se comprennent pas. On s’arrête au portrait et au paysage ; hors de là, néant.

Ainsi, personne ne s’occupe plus de l’idée : on fait au musée comme au théâtre au l'Opéra où l’on dédaigne les paroles et le drame ; pour n’écouter que les instruments et les voix. On laisse de côté les EFFETS pour ne s’occuper que des moyens. Sur quoi tout le monde tranche du connaisseur ; quant au fond, on ne se connaît à rien, par l’excellente raison que dans le gâchis, il n’y arien à connaître. On échine l'un, on réclame l'’autre, et l'art meurt dans cette cacophonie.

Dernière conséquence, et la plus déplorable de toutes, d’un art en travail, d’une pensée informe et d’une critique aveugle et brutale : la société se sépare de l’art ; elle le met hors de la vie réelle ; elle s’en-fait un moyen de plaisir et d’amusement, un passe-temps, mais auquel elle ne tient pas ; c’est du superflu, du luxe, de la vanité, de la débauche, de l’illusion ; c’est tout ce que l’on voudra. Ce n’est plus une faculté ni une fonction, une forme de la vie, ,une partie intégrante et constituante de l’existence.

Quant à nous socialistes révolutionnaires, nous disons aux artistes comme aux littérateurs :

Notre idéal, c’est le droit et la vérité. Si vous ne savez avec cela faire de l’art et du style, arrière ! nous n’avons pas besoin de vous. Si vous êtes au service des corrompus, des luxueux, des fainéants, arrière ! nous ne voulons pas de vos arts. Si l’aristocratie, le pontificat et la majesté royale vous sont indispensables, arrière toujours ! nous proscrivons votre art ainsi que vos personnes.

L’avenir est splendide devant nous.

Nous avons à construire 36,000 maisons communes, autant d’écoles, de salles de réunion, des ateliers, des manufactures, des fabriques, nos gymnases, nos gares, nos entrepôts, ,nos magasins, nos halles, nos bibliothèques. Nous avons à créer 40,000 bibliothèques de 6,000 volumes chacune, — 240 millions de volumes, — des observatoires, des cabinets de-physique, des laboratoires de chimie, des amphithéâtres d’anatomie, des musées, des belvédères par milliers.

Nous avons à découvrir les modèles d’habitation du paysan et de l’ouvrier, de l’homme de ville et de l’homme des champs ; nos villes et nos villages à rebâtir ; et en première ligne, le Paris de M. Haussmann. Nous avons la France à transformer en un vaste jardin mêlé de bosquets, de bois taillis, de hautes futaies, de sources, de ruisseaux, de rochers, où chaque paysage concoure à l’harmonie générale.

Un jour, les merveilles prédites par Fourier seront réalisées.

Les vrais monuments de la République, au rebours de ceux de l’Empire, seront dans la commodité. la salubrité et le bon marché des habitations.

Mais, avant tout, nous avons une dernière bataille à livrer au mauvais goût, à la fausse littérature, aux mauvaises mœurs, à la politique d’absorption.

Nous avons à instruire le peuple, à lui donner, avec le goût de la science, l’intelligence de l’histoire, de la philosophie, le culte de la justice, les vraies joies du travail et de la société.

Nous avons à enseigner le droit, la liberté, la mutualité, la théorie des contrats ; nous avons à exterminer la phraséurgie, le charlatanisme, le chauvinisme, la corruption.

Nous avons à refaire l’éducation des femmes et à leur inculquer les vérités suivantes : — L’ordre et la propreté dans le ménage valent mieux qu’un salon garni de tableaux de maîtres. — Une femme qui sait se vêtir avec goût, propreté, décence, sans luxe, est artiste ; celle qui ne sait que se couvrir de bijoux et de dentelles, qui porte sur son corps sa dot, est une femme grossière, dénuée du sentiment du goût et de l’art : elle a beau faire, rien ne la relève ; plus elle se montre cossue, plus elle est dégoûtante.-La femme est artiste ; c’est justement pour cela que les fonctions du ménage lui ont été départies. S’imagine-t-on par hasard qu’elle va passer son temps à faire des aquarelles ou des pastels ?

Avant tout, nous avons nous-mêmes à réformer notre vie, chercher le travail, pratiquer la modestie et la sobriété, suivre les mœurs pythagoriciennes. La table est ruineuse : tant mieux ! Il nous restera, avec l’art de manger proprement les choses, la sobriété. Il nous faut renoncer à nos habitudes de bohème, faire de longues études, nous immerger pendant dix et quinze ans dans les travaux mécaniques, dans les affaires, avant de nous mettre à parler au public ; garantir notre raison par nos labeurs, produire tard, et ne nous livrer tout à fait à la littérature, à la philosophie ou aux arts qu’après quarante ou quarante-cinq ans révolus.

A ces conditions, nous verrons revenir les grands siècles ; nous serons à notre tour originaux ; nous serons décidément émancipés et affranchis ; l’humanité pourra proclamer sa majorité ; elle sera libre ; et cette longue transition, marquée par la Renaissance, la Réforme et la Révolution française, sera terminée. La régénération sera accomplie, et nous pourrons appliquer à l’esprit nouveau ce qui a été dit de l’esprit ancien ou Saint-Esprit :

Et renovabis faciem ternoe.


FIN