Du principe de l'art et de sa destination sociale/Chapitre XXIV

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CHAPITRE XXIV


Mœurs artistiques. — Simples conseils.


Les artistes, gens de lettres, auxquels se joignent quelques dévots et philosophes, forment une caste à part, caste indisciplinable et servile, corrompue et corruptrice, qui, sans se remuer beaucoup, agissant avec lenteur, a fait dans tous les temps beaucoup de mal et peu de bien. Ils sont adorateurs de la forme, idéalistes en toute chose.

1° En religion, ils dédaignent le dogme et les pratiques du culte, qu’ils laissent au vulgaire, et ne font cas que de la contemplation et de l’union avec Dieu.

2° En politique, ils méprisent les principes, le droit, les définitions, les formes judiciaires, l’équilibre des forces, et préfèrent l’inspiration des masses, la fraternité ; ils dédaignent les constitutions, la forme du gouvernement ; tout leur est égal.

3° En économie sociale, ils suivent les maximes de la philanthropie et de la charité, plutôt que celles du droit et de la science.

4° En justice, ils préfèrent l’équité au droit : c’est un prétexte à l’arbitraire ; la fraternité et la communauté sont leur idéal.

5° En morale, ils sont pour les mœurs libres : le bon cœur innocente tout ; dans leur vie débraillée, ils se croient les plus indépendants :ils sont les plus serviles des hommes.

6° En littérature, ils sont ennemis des genres, des règles.

7° En peinture., nous les connaissons.

Les qualités et les défauts des artistes se déduisent naturellement de la faculté qu’ils mettent en jeu et de la passion qu’ils servent. Ils forment une classe à part, impérieuse par l’idéal, mais inférieure par la raison et la moralité. Ils ont des prétentions très-hautes au génie, à la gloire. Distingués, élégants, sensuels, cupides, capricieux, vaniteux, avides d’éloges et de récompenses, ils appartiennent à qui les flatte et les paye, et sont plus souvent les auxiliaires de la corruption que de la régénération. Ils n’ont jamais su trouver eux-mêmes leur chemin ; ce sont les révolutions qui le leur montrent, ainsi que nous l’avons remarqué chez les Egyptiens, les Grecs, les Hollandais.

D’un côté les artistes font de tout, parce que tout leur est indifférent ; de l’autre ils se spécialisent à l’infini. Livrés à eux-mêmes, sans phare, sans boussole, obéissant à une loi de l’industrie mal à propos appliquée, ils se classent en genres et espèces, d’abord selon la nature des commandes, puis selon le moyen qui les distingue. Ainsi il y a des peintres d’église, des’ peintres d’histoire, des peintres de batailles, des peintres de genre, c’est-à-dire d’anecdotes ou de farces, des peintres de portraits, des peintres de paysages, des peintres d’animaux, des peintres de marine, des peintres de Vénus, des peintres de fantaisie. Tel cultive le nu, tel autre la draperie. Puis chacun s’efforce de se distinguer par un des moyens qui concourent à l’exécution. L’un s’applique au dessin, l’autre à la couleur ; celui-ci soigne la composition, celui-là la perspective, cet autre le costume ou la couleur locale ; tel brille par le sentiment, tel autre par l’idéalité ou le réalisme de ses figures ; tel autre rachète par le fini des détails la nullité du sujet. Chacun s’efforce d’avoir un truc, un chic, une manière, et, la mode aidant, les réputations se font et se défont. Une cause de succès dans la peinture religieuse, depuis plusieurs années, a été, par exemple, de peindre les patriarches et les personnages de l’Ancien Testament en costume arabe : Abraham est un vieux Bédouin.

Les littérateurs ne procèdent pas autrement. L’un cultive l’antithèse, l’autre la comparaison et la métaphore ; celui-ci aime les descriptions et la pompe ; cet autre recherche la périphrase et l’épithète ; il en est qui ne parlent que par exclamations, apostrophes, prosopopées. Le pindarisme enfin, la phraséurgie, constituent pour certains auteurs tout l’art d’écrire. - Louis-Philippe disait de M. Villemain qu’il commençait par faire sa phrase, et qu’ensuite il cherchait quelle idée il mettrait dedans. — Avec cette recette, ils traitent de tout, politique, philosophie, histoire. On en a vu faire pendant trente ans illusion au public et étouffer le sens commun sous leur réputation usurpée.

Ces puérilités, ces ficelles, prouvent qu’artistes et littérateurs, aujourd’hui moins que jamais, ne savent où ils vont.

L’artiste vit isolé, sa pensée est solitaire ; il ne reçoit pas de secours ; aucune chaleur, aucune lumière ne lui vient du dehors ; il n’a ni foi ni principes ; il est livré à l’athéisme de ses sentiments et à l’anarchie de ses idées. Il ne sait par où saisir le public ; c’est une mêlée où personne ne se connaît et où chacun tire de son côté. Toute solidarité est brisée. Comment produiraient-ils des œuvres populaires, eux qui ne savent rien de l’âme du peuple ? Comment plairaient-ils aux gens instruits, eux dépourvus de fortes études et traitant l’art en haine et dérision de la science ? Voyez-les se battre les flancs, se frapper le front, demander au café, aux veilles, à toutes les excitations factices une inspiration qui les fuit ; succomber à l’ennui, au dégoût, avant même d’avoir mis la main à l’œuvre, et rimer malgré Minerve !... entreprendre, sans foi, des tableaux religieux ; sans principes, des sujets monarchiques, socialistes, républicains, ne se doutant pas que lorsque les convictions sont mortes, l’art est mort, et que pour le ranimer. il faut se refaire homme !...

Tout ici est solidaire : l’art faux, la mauvaise littérature, la politique de chauvins, les mauvaises mœurs, la critique vénale, la fausse éloquence, la poésie absurde, l’histoire phraséurgiste, la morale quiétiste, la négation de la justice.

Platon touchait juste quand il chassait les artistes et les poëtes de la république : je ne demande pas qu’on les mette hors la société, mais hors le gouvernement ; car si l’artiste, dans ce qu’il a de meilleur, est conduit et inspiré par la société, celle-ci, en revanche, est perdue si, à la fin, elle se laisse inspirer et mener par lui. Or voilà justement notre cas.

Depuis 89, nous adorons la fantasia ; nous sommes livrés aux dilettanti. Mirabeau est plus admiré comme virtuose que comme politique : en quoi on a fait de lui un homme prodigieux dont nous ne sommes pas encore dignes ; Robespierre est le virtuose du club ; Napoléon 1er le virtuose des batailles, écrasé à la fin partout, faute d’avoir eu une idée. Nous n’avons même plus le sens de notre histoire.

De tous les agents de notre dissolution intellectuelle et morale, le plus énergique a été sans contredit le romantisme. L’école n’a compris ni son siècle ni sa mission ; même quand elle a recherché la popularité, elle s’est égarée. Elle a faussé le goût des masses, les a corrompues et faites à son image. Le romantisme a été de l’idéalisme à corps perdu, du pastiche, de la fantaisie folle et sans nom, en dernière analyse de la corruption. Le goût,le style, la langue, la critique, les idées et les mœurs, tout est dépravé. Ce n’est ni l’empire ni Louis-Philippe qui nous ont faits ce que nous sommes : c’est le romantisme épicurien, idéaliste, immoral. Sous prétexte de faire mieux que le bien, plus vrai que la vérité, plus juste que le droit, il a perdu chez nous la conscience. La morale des romantiques, renouvelée des jésuites, est comme l’art pur : c’est la négation des règles de la justice, des prescriptions du droit et du devoir ; c’est la charité mise au-dessus des lois ; c’est la fraternité violant la liberté et la responsabilité ; c’est l’amour effaçant les plus grandes scélératesses, un bon mouvement rachetant un million de crimes.

Le sultan Mourad (Légende des siècles, par Y.HUGO) a épouvanté le monde de ses forfaits. Il a fait étrangler ses huit frères, noyer les vingt femmes de son père ; il a éventré vifs douze enfants pour une pomme volée ; il a fait murer vivants vingt mille prisonniers ; il a anéanti des villes, exterminé des provinces ;

Il fit un tel carnage avec son cimeterre,
Que son cheval semblait au monde une panthère.

Puis un jour, dans Bagdad, il voit un pourceau ladre égorgé, se débattant contre la mort. Les moustiques et le soleil de midi torturent le porc et lui rendent l’agonie terrible. Mourad, du pied,. le repousse à l’ombre,

Et de ce même geste, énorme et surhumain,
Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches.

Le soir même il est pris d’une fièvre et meurt. Il arrive devant le souverain juge. De tous les points s’élève la clameur des suppliciés : — Justice ! ô Dieu vivant ! — Mais le porc crie à son tour : — Grâce ! il m’a secouru. — Et Dieu conclut par cette épouvantable profession de foi :

Il suffit, pour sauver même l’homme inclément,
Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres,
Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres.
Un seul instant d’amour rouvre l’Eden fermé ;
Un pourceau secouru pèse un monde opprime.

Morale de hauts coquins et de puissants seigneurs ; morale à l’usage des bourreaux du genre humain et des grands mangeurs d’hommes dont parle l’Écriture ! Ai-je eu tort de dire que le premier acte de la révolution sociale devrait être de jeter au feu toute la littérature romantique ?

Au sortir d’une pareille pourriture, ce n’est pas assez de nous purifier ; nous avons à nous refaire tout entiers...

L’art fleurit aux époques d’institution religieuse, de réforme morale, de révolution politique ou philosophique. Cela est facile à comprendre : l’art est lui-même l’expression des réformes, qui toutes se résolvent en un mot : la production de la justice, la création de l’humanité. Ainsi la Renaissance et la Réforme conjurées ont eu pour pendant une explosion artistique et littéraire dans toute l’Europe ; ainsi la révolution philosophique de Descartes et de Kant a amené la réforme littéraire en France et en Allemagne. Les mêmes conditions qui font les grands penseurs et les grands écrivains nous redonneront de grands artistes, et l’école de l’avenir, une fois instituée, ne faiblira plus.

L’artiste, comme le littérateur, doit être de son temps : ce n’est qu’à cette condition que ses œuvres passeront à la postérité ; — il doit être de son pays[1] : par là seulement il sera humanitaire ; — il doit être de sa religion (opinion), s’il,tient à être véridique et admiré des philosophes ; — il doit se montrer concret dans son idée : ce n’est que par là qu’il aura un idéal.

En littérature, il faut revenir au style franc, net, vif, simple, précis, sobre de figures, sobre de couleurs, dépouillé de verbiage, de pompe inutile, de magnificence charlatanesque et de luxe vénal ; au style analytique, démonstratif et français par excellence, ennemi de la rhétorique, de l’hyperbole, des antithèses.

L’artiste, comme l’écrivain, est un créateur synthétique qui doit traiter avec un égal succès toutes les parties de l’art ; et bien loin de s’abandonner à celle où il excelle, il doit sans cesse lutter pour se mettre lui-même en équilibre, à moins qu’il ne travaille en collectivité, sous une direction unique. Dans ce cas, l’union de facultés également supérieures peut devenir un moyen de perfection pour les œuvres d’art ; mais ce sera toujours au détriment de l’artiste servant.

Au reste, nous n’empêchons pas que chacun, s’associant à son voisin pour une œuvre commune, travaille selon ses moyens ; ce que nous demandons, c’est que l’égalité soit respectée dans toutes les parties d’une œuvre. C’est faire une représentation boiteuse que de donner la supériorité soit au dessin, soit à la couleur. Ce qui importe ici est donc 1° qu’une œuvre ne soit pas boiteuse : 2° qu’il se forme une pensée nouvelle, commune, qui entretienne le génie, développe, crée une tradition, et multiplie, sans plus déchoir, les chefs-d’œuvre.

Il faut que les artistes, s’ils travaillent seuls, développent également en eux-mêmes toutes leurs facultés, ou qu’ils les complètent en s’associant.

Il faut de plus que, par la méditation des principes et des règles, par leur observation, par l’étude des sujets, par l’esprit nouveau dont ils doivent se pénétrer, il se forme entre eux une pensée, un génie en quelque sorte commun, une tradition, une foi, une virtualité qui élèvent le talent de chacun au-dessus de ce qu’il serait dans la solitude.

L’ancien monde gréco-romain fut, à un moment, peuplé de statues. En telle ville il y en avait autant que de citoyens, et presque toutes étaient des chefs d’œuvre. Ce qui nous semble aujourd’hui extraordinaire résultait de la communion des artistes, du critère qu’ils suivaient fidèlement.

L’artiste doit être en communion d’idées et de principes non-seulement avec ses confrères, mais avec tous ses contemporains ; il doit encore se pénétrer de cette pensée, qu’il n’y a pas de différence entre la création artistique et la création industrielle. L’artiste, en effet, ne produit rien du néant ; il ne fait que saisir des rapports, analyser des figures, combiner des traits, les représenter : c’est là ce qui constitue sa création. Or, de même que l’industrieux, ou le savant, ou le philosophe, - plus il observe, plus il découvre, - et plus il a découvert, mieux il applique et produit ; — de même l’artiste, mieux il a vu, plus il se met en état de représenter : l’inspiration est en lui proportionnelle à l’observation. C’est pourquoi, chez le véritable artiste, comme chez le véritable écrivain, chez le philosophe, l’inspiration, on peut le dire, ne faiblit jamais ; elle est constante, elle est à commandement. Elle ne s’en vaque lorsqu’il abandonne l’étude ; lorsque, par présomption ou paresse, il ne produit plus que de l’abondance de ses spéculations ou de ses souvenirs. Celui qui a l’intelligence vide a l’imagination vide aussi[2] ; mais ce terme de création, commun à l’industrieux, au philosophe, à l’écrivain et à l’artiste, acquiert une signification bien plus élevée si nous l’envisageons au point de vue de la société et de la morale.

L’humanité, telle est la croyance moderne, révolutionnaire, possède de son fonds la justice, et elle développe ce contenu de sa conscience par son énergie propre. Elle est ainsi sa propre éducatrice ; c’est elle qui opère sa justification, ou, en autres termes, sa création, de même que l’être absolu de Spinoza ; et par l’influence réciproque du moral et du physique dans l’homme, on peut dire que cette création de nous-mêmes, commencée dans la conscience, finit par embrasser le corps.L’artiste est un des principaux agents de cette création ; il la pressent, la devine, la provoque,la devance ; il est d’autant plus créateur qu’il a mieux lu au fond de l’âme universelle, et qu’il l’a mieux révélée par ses œuvres.

Que la bohème et l’Académie se scandalisent de mes propositions ; les esprits droits comprendront la grande. pensée de mon livre : réconcilier l’art avec le juste et l’utile. Jusqu’ici, en effet, l’art demeurait dans une sphère mystique, transcendantale ; les artistes formaient un monde à part, en dehors de la vie humaine, en dehors de la raison pratique, des affaires et des mœurs. On s’indignait à la seule pensée d’un but, d’une fin, d’une utilité quelconque de l’art. Ceux qui s’y dévouaient semblaient être d’une autre espèce que le commun des mortels, dont les lois ne semblaient pas faites pour eux ; ils avaient leurs mœurs à part. Aussi, tandis que les gens d’art et de lettres méprisaient le monde des industrieux, bourgeois et autres, ils en étaient méprisés à leur tour : la qualité d’artiste était presque devenue un titre à la mésestime, à la déconsidération.

Tout cela maintenant est fini. Un artiste sera désormais un citoyen, un homme comme un autre ; il suivra les mêmes règles, obéira aux mêmes principes, respectera les mêmes convenances, parlera la même langue, exercera les mêmes droits, remplira les mêmes devoirs. Jugé par des hommes qui ne seront pas de sa profession, il n’en sera pas moins jugé par ses pairs ; s’il ne rencontre plus d’idolâtrie, si des honneurs excessifs ne viennent plus le trouver, il ne connaîtra pas non plus d’ostracisme, et se sentira en famille. De même que le comédien et le chanteur, l’artiste devra être avant tout honnête homme, d’autant plus honnête homme, qu’il sera plus artiste.

  1. Une question sort de là : est-il bon à l’artiste de voyager sans cesse ? Je ne le crois pas ; il n’est pas fait pour rendre l’homme universel, ni le paysage ou éden universel ; il a été organisé pour exprimer une idée, une forme, qui généralement est celle de son pays et de ses contemporains. Courbet est bien le peintre d’Ornans, du paysage d’Ornans, des paysans de Flagey. C’est ce qui fait sa force. C’est par là aussi qu’il est le railleur impitoyable de la bourgeoisie de son temps et des moeurs parisiennes.
  2. Comment a-t-on pu méconnaître que l’art de réflexion, de haute expression, analytique, synthétique, critique, accuse nécessairement une liberté supérieure ? Comment a-t-on pu voir dans l’étude et la méditation la mort de l’art ? Les artistes qui honorent le plus notre époque, les Delacroix, les Corot, les Huguenin, les Barye, sont tous des hommes de profonde observation, de longue étude, de patientes recherches. Courbet, dont la spontanéité est si riche, l’indépendance si fougueuse, médite longtemps ses ouvrages ; il les contemple dans son imagination, et tout à coup il les produit, avec fougue, en quelques journées.