El Arab, l’Orient que j’ai connu/Aïn Sefra

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Lugdunum (p. 95-109).

II

Deuxième Islam

Le Sud-Oranais

Aïn-Sefra

J’avais assez goûté du désert déjà pour en garder l’inquiétude. Aussi le nouveau voyage qui se présentait après quelques mois de pause en France était-il pour vivement me plaire. En vue d’articles que demandaient divers journaux et revues de Paris, nous allions, dans le Sud Oranais, voir Lyautey, seulement général à cette époque, et qui commandait la division d’Aïn-Sefra, tout près des frontières du Maroc.

Ces frontières, du reste, se confondaient dans le sable avec celles de l’Algérie. Le Maroc était encore maître absolu chez soi. Farouchement, même, étant gardé par un Islam pas si commode que ça.

Rien que le type des Marocains, s’ils ne sont pas négrifiés, affirme leur caractère fermé, dur. Ce sont des traits serrés dans des visages étroits, émaciés encore par la coupe particulière de la barbe ; c’est une expression, si l’on peut dire, cadenassée ; c’est cette sorte d’austérité qui leur est propre, accentuée par leur vêture blanche et noire, par le capuchon dont ils se couvrent volontiers la tête et qui leur donne l’allure comme religieuse qu’ils ont. Et quel regard ! J’ai dit la sorcellerie maugrabine, les ravages qu’elle exerce dans les milieux maltais de Tunis.


C’est maintenant seulement qu’il m’est permis de raconter sans contrainte ce que je vis et compris pendant ce voyage. Trop de choses étaient dangereuses à dire quand la colonisation du Maroc en était tout juste à ses commencements.

En dehors de son génie militaire il fallait toute l’habileté, tout le charme, et, pour parler exactement, toute la poésie du général Lyautey, j’ajouterai sa littérature, voire son sens du théâtre, pour parvenir non seulement à soumettre mais à captiver un peuple pareil.

Lyautey fut le chef qui sait devant des Arabes (trop souvent stupéfiés par le triste et terne costume européen) galoper sur un cheval fougueux au claquement immense d’un manteau de commandement parsemé d’étoiles d’or. C’était ce que j’appelais tout bas « son côté Sarah Bernhardt », et qui fit tout autant pour sa conquête du Maroc que sa plus fine diplomatie.

Pendant les quinze jours passés à Aïn-Sefra, j’eus le loisir de l’étudier en pleine action, une action qui s’exerçait jusque dans les moindres détails. Quand nous revenions de ces courses dans le désert avec des officiers(dont j’ai raconté quelque chose dans mon livre intitulé Le Cheval) il ne manquait jamais de m’appeler près de lui.

— Madame Delarue-Mardrus, venez au rapport !

Il me fallait rester seule avec lui, répondant à toutes ses questions. « Qu’avez-vous vu ? Qu’avez-vous entendu ? Qu’avez-vous remar­qué ?… »

Bien des années plus tard, la guerre 1914-1918 depuis longtemps terminée, Jean et Jérôme Tharaud purent nous raconter, dans un Maroc entièrement pacifié sauf quelques derniers points de résistance, et parcouru d’autos sur de belles routes toutes neuves, comment le conquérant, devenu maréchal, faillit mourir à Fez d’une crise aiguë au foie, et comment la population indigène de la ville en accueillit la nouvelle.

« Le Maréchal était couché dans une chambre du délicieux palais de Bou Jloud. Les fenêtres de celle chambre s’ouvraient au-dessus d’une cour de marbre. Tout à coup on vit entrer dans la cour une petite foule musulmane, deux cents personnages environ. C’étaient les chorfa de la ville : aristocratie religieuse qui descend du Prophète : les ulémas qui sont les docteurs de l’Islam ; les imams qui récitent la prière dans les mosquées ; et enfin les mokadems, chefs des grandes confréries, qui jouent un si grand rôle dans l’Islam africain, et qui étaient venus précédés de leurs étendards de soie.

« Tout ce monde qui représentait la plus noble pensée religieuse de Fez et aussi la plus grande force politique, puisque l’esprit religieux et la puissance politique se confondent là-bas, tout ce monde sur plusieurs rangs se rangea dans la cour et récita la fatiha que chaque vendredi on récite à la mosquée.

« Quand cette prière fut finie, le mokadem de Moulay Idriss, précédé de deux enfants qui tenaient des cierges allumés, et d’un troisième qui portail l’eau sainte du sanctuaire, monta l’escalier qui conduit à la chambre du maréchal. Il s’y rencontra avec Mgr Donet, évêque du Maroc. Le mokadem offrit au grand malade l’eau sainte qu’il avait apportée et à laquelle on accorde un pouvoir miraculeux.

« — J’espère, dit-il, monsieur le Maréchal, qu’après votre guérison, votre première visite sera pour Moulay Idriss.

« À quoi Lyautey répondit :

« — Non… ce sera ma seconde visite. La première sera pour mon église. »


Cette union entre le Maroc et son conquérant devait attendre encore quelque vingt ans pour se réaliser quand, à la fin de cet hiver-là, nous fîmes notre entrée dans Aïn-Sefra.

Pour commencer, quelque chose d’insolite et de frappant : à droite des manières de baraquements qui constituaient la division, au pied de la dune terriblement saharienne qui s’élevait à deux pas, un pâle rang de jeunes peupliers, souvenir de la France, se trouvait par miracle planté dans ce Sud sans végétation aucune. La tombe d’Isabelle Eberhardt n’était pas loin. Avant même d’entrer à la division, je m’empressai de déposer sur sa pierre isolée le bouquet de roses, entièrement desséché mais intact, que j’avais apporté de Paris pour elle.

Le chapitre Isabelle Eberhardt est un des plus curieux parmi les pages qui constituent la passionnante histoire du Sahara.

N’ayant jamais rencontré cette Russe aventureuse, je puis dire pourtant que je la connaissais bien. Car un de ses plus chers amis, le directeur du journal algérien L’Akhbar, me l’avait longuement, minutieusement racontée au cours de conversations sans cesse renouvelées aussi bien à Paris que lors de nos passages dans la ville d’Alger.

Isabelle Eberhardt, qui devait mourir à vingt-sept ans, avait commencé par être étudiante en médecine à Genève. Les hasards de la vie l’ayant conduite en Algérie, elle y était définitivement restée, et, sa mère étant morte à Bône, orpheline solitaire, elle s’était peu à peu transformée non en Bédouine mais en Bédouin, après s’être convertie à l’Islam, bien entendu.

Les livres qu’elle a laissés, quelque peu retouchés quant au tour littéraire par son ami le journaliste, restent un précieux document sur ce que fut la vie du désert avant le viol des autos et du transsaharien. Exacte comme, un objectif, ne brodant pas, n’inventant pas, dans un style plein de monotonie, elle notait simplement ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait autour d’elle pendant ses longues errances de nomade à cheval.

L’arabe était devenu sa langue familière. Habillée en musulman, le crâne rasé sauf la mèche coranique par laquelle l’ange Asraël doit saisir les fidèles après leur mort pour les porter soit en enfer soit au paradis, ce n’était plus une femme mais un adolescent indigène que L’Akhbar voyait de temps en temps reparaître dans ses bureaux d’Alger.


« Elle s’asseyait à l’arabe sur les coussins de mon petit divan, raconte le directeur, et, d’une voix molle, se mettait, comme on dit dans le Sud, à « parler mulet », ce qui signifie bavarder pendant des heures pour ne rien dire. Il fallait la faire taire, et ce n’était pas facile. À la fin je la revoyais, avec dix sous pour s’acheter du tabac. Car elle était aussi pauvre qu’un Bédouin peut l’être quand il l’est. »


J’ai vu des portraits d’elle. Blafarde, de teint, le front excessivement haut et bilobé, caractéristique des mystiques, ses petits yeux enfoncés et noirs se relevaient en biais au-dessus de pommettes kalmoukes. Nulle coquetterie féminine, cela va de soi, sauf pour ses mains, lesquelles étaient admirables, et qu’elle soignait en dépit de tout.

Ce faux garçon n’était pas exempt de quelque vanité masculine. « C’est très embêtant. Toutes les femmes me courent après. Depuis deux jours que je suis à Alger, il y a déjà l’épicière qui me fait des agaceries. Et moi je ne peux pas la soulager, cette malheureuse ! »

Car ses données sur l’amour n’avaient absolument rien qui transgressât les lois de la nature. L’amour n’était pour elle qu’une satisfaction des plus naturelles et qu’elle ne demandait jamais qu’aux hommes. Musulmans ou chrétiens, elle s’adressait à eux quand ses sens la tourmentaient, sans cérémonies ni scrupules, avec la candeur d’un animal.

Une de ses aventures dans le désert fait travailler l’imagination. Cette histoire strictement authentique prend place à un moment de sa vie où, sans qu’elle y trouvât rien d’étonnant, elle était soldat à la Légion étrangère. Il ne semble pas qu’aucun de ses camarades le régiment l’ait décelée femme. Mais le lieutenant avait, toutes les raisons de connaître le secret de Mahmoud (le nom d’homme qu’elle s’était choisi par admiration pour le poète persan Mahmoud Saâdi).

Or il advint que, le régiment étant en reconnaissance fort loin de son point d’attache, Mahmoud, comme il lui arrivait parfois, se laissa naufrager dans une crise aiguë d’ivrognerie. Ivre-mort on le découvrit, couché dans un creux. Le lieutenant, prévenu, dut forcément sévir ; impossible de faire autrement sous les yeux de ses hommes. Et Mahmoud, dégrisé, dut rentrer au cantonnement les menottes aux mains, à pied derrière le cheval… de son amant.

À la saoulographie succédait immanquablement une phase de mysticisme, réaction fréquente chez les Slaves. Peut-être, alors, Isabelle Eberhardt retrouvait-elle le sentiment de sa haute culture après s’être pendant des semaines assimilée sans en souffrir aux Bédouins les plus primitifs, ceux-là qui sont même incapables de voir une photographie ou un tableau, leurs yeux n’étant pas plus éduqués que ceux d’un cheval ou d’un chien, et qui, dans une chambre de Roumis, resteraient enfermés jusqu’à délivrance, faute de savoir tourner le bouton de la porte.

La mort de cette vagabonde étrange reste un mystère mal déchiffré. Lors de l’inondation d’Aïn-Sefra, s’étant jetée à la nage dans le torrent de l’oued débordé pour sauver son mari (car elle avait fini par se marier avec soldat musulman) on a tout lieu de croire que l’excellente nageuse qu’elle était se laissa noyer sans se défendre, profitant ainsi de l’occasion qui lui proposait suicide si bien camouflé par la catastrophe.

Ses papiers, retrouvés après le retrait des eaux, permirent, malgré la détérioration, de reconstituer et d’éditer le dernier de ses livres.


Le général, comme tant d’autres, l’avait connue, cette Isabelle Eberhardt disparue juste un an avant notre visite. Dans quel sens faut-il entendre le mot connu ? Nous ne l’avons jamais su. Sa discrétion, d’ailleurs, fut aussi celle des musulmans du Sud Oranais ou du Sud Marocain auxquels nous parlions d’elle, par la suite, au hasard de nos incursions. Bien dans leurs paroles ni dans leur expression ne révéla jamais s’ils l’avaient ou non identifiée. « Il était comme ceci… C’était comme cela qu’il parlait… » Cet obstiné masculin singulier la laissait être Mahmoud par delà la mort, courtoisie suprême qui ne peut en aucune façon étonner ceux qui connaissent vraiment les Arabes.

Les lecteurs qui lurent La Caravane en Folie de Félicien Champsaur ne savent pas que ce roman représente notre voyage de jadis dans le désert Oranais et Marocain. À travers inventions, exagérations et travestissements, on y retrouve quelque chose de l’exaltation dans laquelle vivaient ces officiers français, depuis plus de deux ans voués à la grande solitude du Sud, et dont la jeunesse frémissante, dans le magnétique rayonnement du chef, ne palpitait que pour le devoir plus que sévère d’obéir à son génie.

Dès le lendemain de notre arrivée, le général me demanda, puisqu’il possédait un piano, de bien vouloir, lui et ses quarante officiers, les charmer d’un peu de musique.

J’avais jugé bon de m’habiller pour le dîner, c’est-à-dire de quitter mon costume de petit garçon pour mettre une robe, tulle noir à longues manches flottantes — que je n’emportai pas pour la suite du parcours.

Le concert se poursuivait, dévotement écouté, quand… Que se passa-t-il ? Fatigue du voyage, peut-être ? On me raconta le lendemain comment, tout à coup, au milieu d’un nocturne de Chopin, je posai mes deux bras et leur tulle sur les bougies du piano, geste absolument inconscient puisqu’il me fut impossible de m’en souvenir. Je fis ensuite, paraît-il, quelques pas sur le plancher, puis, brusquement, tombai de tout mon long à la renverse, évanouie.

N’ayant rien senti de tout cela, je sentis, cette fois, et, si douloureusement que j’en fus réveillée en criant, une mèche de mes cheveux, alors dans leur longueur, s’arracher de ma tête. Ces messieurs, saisis d’épouvante, s’étaient tous à la fois précipités pour me ramasser, et, parmi cette bousculade, mes cheveux, coiffés pourtant en nattes serrées, s’étaient on ne sait comment pris dans quelque aspérité du plancher alors que tant de mains me soulevaient ; d’où cet arrachement cruel. (En me peignant le lendemain la mèche resta dans le peigne, une grosse mèche, je puis l’affirmer.)

Quelle affaire, ce lendemain-là ! « C’est moi qui vous ai ramassée ! — Non ! C’est moi ! — Vous me faites bien rire tous les deux ! C’est moi. Personne d’autre ! — Vous êtes tous idiots, par exemple ! Moi je vous dis que c’est moi ! »

Il y avait du duel dans l’air. Le général s’amusait peut-être. Mon mari sûrement. Quelques bons galops puis cette vraie chasse à courre derrière un lièvre dissipèrent enfin les effervescences. Il n’en resta pour moi qu’un thème de méditation : les effets du sud sur les jeunes gens qu’on y laisse trop longtemps, lorsqu’une jeune femme en pleine fleur y apparaît soudain.

Ceci se passe à Kénadsa, ville maraboutique située non plus dans l’Oranie mais au Maroc même, juste de l’autre côté de la frontière. Nous nous y sommes rendus à cheval, dûment entourés d’officiers et de quelques cavaliers indigènes.

Je pensais, tout en chevauchant, au Sahara de notre premier voyage, connu des touristes, presque mondanisé. Celui de l’Oranie, au commencement de ce siècle, reste tragique, le Maroc mitoyen y maintenant une sourde et constante menace qu’on sent flotter entre l’azur et le sol décharné. J’y note ce que je n’avais pas pu si bien remarquer autour de Biskra, c’est-à-dire à quel point, dans le désert, tout est sauvagement roux, rousseur communiquée par mimétisme à chaque vie qui le hante. Roux les chameaux, roux les Bédouins boucanés et vêtus aux couleurs du sable, roux les lièvres, rousses les gazelles, roux les chats eux-mêmes (et avec des yeux roux), aux approches de tel cube de terre cuite (plus roux que tout le reste), représentant une habitation. Et le bleu péremptoire du ciel par-dessus le tout, pour mieux en faire flamber la palette ardente.

À notre arrivée dans la ville de Kénadsa, le marabout (favorable à la France) que la division avait avisé quelques jours à l’avance, se tenait pour nous accueillir sur le seuil de sa maison, une belle demeure arabe au milieu de jardins où poussaient deux ou trois fraîcheurs printanières. Personnage de haute taille et vêtu de blanc, très digne, il nous saluait de toutes les paroles et gestes rituels de la bienvenue islamique, encore que ne pouvant pas nous voir puisqu’il était aveugle.

Un déjeuner de fête avait été préparé pour nous. Il n’était pas question, à Kénadsa, de service européen. Sur des coussins disposés à terre autour de la natte centrale, nous nous assîmes tous après un renouvellement de saluts et de formules bénissantes, et le repas commença.

Je n’ai pas retenu ce considérable menu qui comportait bien quinze plats. Je me souviens seulement que le hors-d’œuvre était un méchouis, cet agneau rôti qui se mange, comme tout le reste, avec les doigts. L’hôte de marque, le premier, allonge la main tout en prononçant « bismillah ! » (au nom d’Allah !), puis tire un morceau de cette délicieuse chair, grésillante encore de la flamme au-dessus de laquelle elle vient de tourner en plein air, embrochée au moyen d’une simple branche.

Dépouillé de ses meilleures parties, le méchouis passe ensuite aux subalternes qui l’achèvent puis donnent la carcasse presque dégarnie aux nègres, lesquels jettent aux chiens les os qui sont restés. Après quoi, la nuit venue, ce sont les chacals qui se chargent de dévorer ce qu’ont pu laisser les chiens.

Fort gênée d’avoir graissé mes doigts, n’ayant même pas de serviette pour les essuyer, je vis, sitôt le méchouis disparu de la natte, trois petits noirs, habillés comme des sortes d’enfants de chœur, s’avancer vers nous. Ils avaient à l’une de leurs oreilles un long pendentif ornementé, signe de leur condition d’esclaves. Car l’esclavage régnait alors au Maroc (et peut-être y règne-t-il encore, au moins dans les régions féodales où, sa conquête faite, Lyautey l’avait soigneusement laissé subsister, afin de déranger le moins possible les institutions séculaires d’un pays qu’il voulait séduire… et qu’il avait séduit).

Le premier de ces petits esclaves portait un grand bassin d’argent et une aiguière de même, et vous versait sur les mains une eau tiède et parfumée ; le deuxième offrait des serviettes pour s’essuyer les doigts ; le troisième tenait un encensoir d’or qu’il balançait comme à la messe tout autour de chaque convive.

Il en fut de même après tous les mets, dont le tajine, ou ragoût, qui m’est resté dans la mémoire tant j’étais embarrassée pour y goûter sans assiette, couteau fourchette. Je pensais au frère du marabout dans l’Edough. C’était à mon tour d’être la barbare qui ne sait pas s’y prendre pour manger.

Et, plus que jamais, rien à boire pour faire passer de telles nourritures.

L’instant finit tout de même par arriver où le festin prit fin. Alors furent apportées les minuscules tasse dans lesquelles, au Maroc, on boit le thé à la menthe — ou plutôt la menthe au thé — breuvage excessivement sucré qui remplace le café traditionnel d’autres régions musulmanes.

De ces tasses je crois bien que je bus une trentaine, assoiffée que j’étais comme tous mes compagnons autour de moi.

Fort occupés à ingurgiter tout ce qu’on nous servait et à nous tirer le mieux possible de notre maladresse occidentale, nous n’avions guère parlé pendant ce déjeuner monstre. Pourquoi me vint-il l’idée de demander à voir le harem ? Même aujourd’hui, quand il m’arrive de m’en souvenir encore, j’exhale rétrospectivement un soupir consterné.

Sur l’ordre du marabout un jeune garçon beau comme le jour vint, baissant les yeux dans les blancheurs de ses mousselines de tête, me prendre doucement par la main, et me conduisit jusqu’à la porte du gynécée.

Dans une immense salle assez sombre qui n’avait plus rien des salons musulmans de Tunis, pas autre chose que des coussins et tentures d’un exotisme encore jamais vu. J’aperçus en entrant une soixantaine de femmes de tous âges et je puis dire de toutes couleurs, car il y en avait de très blanches, de très noires, de dorées et de moins dorées, de basanées et d’olivâtres. J’en savais assez pour comprendre qu’il s’agissait là non des épouses et concubines du marabout, mais, exactement comme ailleurs en Islam, de tout le féminin de sa famille et de la famille de sa femme, sans compter toutes leurs voisines.

Ma visite était un événement extraordinaire, en effet : c’était la première fois que ces dames du Sud marocain voyaient une Européenne.

Cependant leur avide curiosité ne se manifesta par aucun signe, car, parmi des musulmanes de cette sorte, je savais la gravité qu’il faut garder, quand ce ne serait que pour répondre à la leur, les empêchant ainsi de faire out à coup, de la chrétienne trop délurée qui les visite, une poupée qu’elles déshabilleront au besoin pour mieux examiner toutes les étrangetés qui la vêtent.

Certaines de ces femmes, dans leur décor et leurs costumes aux vives couleurs, étaient vraiment aussi belles qu’un tableau de Delacroix. Celle qui, certainement, était la femme du marabout, me fit asseoir près d’elle dans le désordre des coussins accumulés sur une espèce d’estrade, et, s’étant rendu compte à ma salutation que je savais un peu d’arabe, me demanda si j’avais des enfants.

— La !… répondis-je. (Non) !

Là-dessus, le concert de lamentations unanimes qui s’éleva s’accompagna chez toutes du geste classique de se griffer les joues, signe de deuil pour les femmes arabes. Je compris à peu près les souhaits qu’elles me firent ensuite toutes à la fois pour me consoler de n’être pas mère encore. Puis vinrent des paroles trop compliquées pour moi qui, déjà, devinais plutôt que je ne comprenais cet arabe marocain, lequel supprime les voyelles, on dirait, pour ne prononcer que des consonnes.

À force de faire répéter plus lentement, je pus enfin saisir que le harem me demandait comment j’avais pu traverser le désert plein de Barabar (barbares) sans être enlevée pour le harem du Sultan.

Dans mon petit-nègre arabe et m’aidant du geste, je répondis que rien de tel ne m’était arrivé puisque j’étais là, ce qui déchaîna les rires et aussi le lu-lu-lu, de l’Afrique mineure, cri de joie sur le mode aigu dont la note unique se scande par des coups saccadés de la main sur la bouche.

Nous en étions là quand je vis entrer par le fond une belle esclave noire dont les laines touchaient les épaules, portant sur sa tête un immense plateau chargé de victuailles. Et je compris : le même déjeuner que celui que je venais de faire ! Et c’était à moi seule qu’il était destiné !

Inutile d’essayer aucune défense. Elles étaient soixante à s’empresser. Refuser ce qu’elles m’offraient eût été la plus mortelle offense. Et comment leur expliquer que je venais de partager le repas des hommes ? Je n’avais pas encore à ma disposition de vocabulaire suffisant. À leurs yeux, d’ailleurs, une femme mangeant avec des hommes représentait une chose simplement impossible.

… Et, nécessairement, les trente tasses de thé suivirent.

Cette mésaventure gastronomique, quand, sur le chemin du retour, puis, le soir, à la division, je la racontai, fut un sujet de gaieté pour tout le monde. Le général en riait de bon cœur.

Je ne le voyais, le général, qu’à certains moments de la journée, à l’heure des repas et aussi le soir, quand il s’accordait un rien de détente. Même à ces instants il lui arrivait de retomber dans une conversation militaire avec ses officiers. Parfois un souci passait, tourmentait son visage. Il se levait alors, et, traînant son sabre, arpentait fiévreusement au milieu d’un silence subit.

Au bureau arabe de Béni-Ounif, je l’ai vu pris d’un accès de paludisme. Il se coucha, dans sa petite chambre, sur son petit lit de camp. La pièce contiguë était la salle à manger où, tard dans la nuit, j’écrivais mes poèmes, entourée du silence de la maisonnée endormie, et de celui, mortel, énorme, du désert nocturne à l’infini.

Cette nuit-là, toutes les dix minutes à peu près :

— Madame Delarue-Mardrus, vous êtes toujours là ?

— Mais oui, général !

Il se rendormait peut-être. Les dix minutes passées :

— Madame Delarue-Mardrus, vous êtes toujours là ?

À la fin il ajouta :

— Quand vous aurez fini votre poème, vous viendrez me le lire et bavarder un peu avec moi.

— Entendu, général !

Devant sa mauvaise mine, quand je fus près de son lit :

— Ce qu’il vous faudrait ce serait un petit tour en France, dans la verdure et sous un ciel gris.

Comment oublier son exclamation de scandale ?

— La verdure ?… Quelle horreur ! Maintenant, quand j’y suis par hasard, ça me fait l’effet de vivre dans une grande moisissure.

L’intoxication du désert devenue incurable…


Un soir il nous lut des lettres de lui destinées plus tard à la publication. Elles étaient d’un excellent et subtil écrivain, pleines de toutes les roueries du métier, œuvre parallèle à celle de sa pacification du Maroc et qui, je l’ai dit, en explique en partie la magnifique réussite.