El Arab, l’Orient que j’ai connu/Biskra

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Lugdunum (p. 78-81).

Biskra

Constantine avait confirmé mon impression : les villes de l’Algérie, emprise catégorique d’une France démodée, ne gardaient rien de leur long passé musulman. Banales sous-préfectures de chez nous, petite bourgeoisie française installée à la place d’un Islam sans doute somptueux mais à jamais disparu, le soleil d’Afrique lui-même, à ces villes sans siècles, ne parvenait pas à conférer quelque personnalité.

Je ne retrouvai le sentiment du voyage qu’en remontant à cheval au seuil du Sahara dont nous allions enfin connaître la couleur, l’odeur, les horizons indéterminés.

Il ne s’agissait encore que de Biskra, pourtant ; Biskra, ce vieux cliché, cette compote de littératures internationales, Biskra, ses Ouled-Naïl, son village nègre, ses touristes, son Garden of Allah, ses Bédouins photographiés.

Le désert feutré, de couleur léonine, commença sous les sabots de nos montures. Notre entrée crépusculaire dans El Kantara saturée de mimosas et de cassis (mimosas géants) fait partie des grandes émotions de mon passé. Une porte toute grande s’ouvrait sur Ailleurs. Les brumes froides de l’Edough, c’est évident, avaient préparé cette intense sensation de tiédeur, de douceur, de bien-être au cœur même des plus délicieux parfums.

Je ne vais pas à mon tour chanter ici mon petit couplet sur Biskra. Ce fut là pourtant que me fut révélée la fantasia, deux cents cavaliers surgis au galop de charge du fond de l’espace blond et s’arrêtant en bloc devant la tribune d’honneur, tous les chevaux cabrés au maximum dans le vol des burnous blancs traversés de soleil.

Il vaut mieux me souvenir d’une petite histoire bien significative quant à l’âme orientale.

Pour nous diriger à travers le désert jusqu’à Sidi-Okba, nous avions pris comme guide celui qu’à Paris nous recommandait si chaudement André Gide (une des silhouettes de son œuvre, du reste). C’était un jeune garçon un peu négrifié, très orgueilleux de savoir parler français à peu près correctement.

Nous avions déjà fait plus de la moitié du parcours, somnolents à force de lumière et de vide, quand, à l’horizon, apparut, venant vers nous, la biblique silhouette d’une Bédouine. De si loin, Ahmed la reconnut. « C’est ma mère !… » annonça-t-il.

Sitôt assez proche, elle s’élança, commença par baiser la main de son fils qui ne descendit pas pour cela de sa mule, puis vint nous baiser aussi la main avec tous les compliments qu’il fallait. Et la voilà qui se met à marcher devant nos bêtes, sans jamais se retourner, les bras ouverts, la tête renversée, tout en proférant de sa voix profonde d’Arabe vieillissante, des paroles véhémentes et comme incantatoires.

Saisie par la beauté de ses gestes lourds de voiles et de bracelets d’argent, sorte de danse sombre et solitaire sur l’écran du plein soleil saharien, je regardais et j’écoutais.

— Elle est hadji !… nous confia tout bas Ahmed, ce qui signifie avoir fait le voyage de la Mecque.

Et son regard se fanatisa.

— Qu’est-ce qu’elle dit ?… demandai-je, aussi tout bas.

J. C. M. écouta mieux, puis me traduisit.

— Elle raconte le rêve qu’elle a fait cette nuit. Elle voyait son fils Ahmed vêtu d’or, assis sur un trône d’or, et tous les rois de la terre prosternés à ses pieds.

Oui !… fit Ahmed en se tournant vers moi. C’est à fait exact !

Il tendit l’oreille quelques secondes encore, la flamme noire de ses yeux s’accentua, puis, toujours en français il murmura comme pour lui-même, résumant d’un mot le sens prophétique du rêve maternel :

— Ça, c’est la place de chasseur que je demande depuis un mois à l’hôtel Excelsior d’Alger !


Je note également la caravane croisée un autre jour au plus immense du désert et que mon mari salua d’un Essalâmou ’aleïkoum ! sonore (le salut soit sur vous autres !) formule coranique recommandée par le Prophète. La réponse due est : Oua ’aleïkoum essalâm ! (et sur vous autres soit le salut !).

Mais, puisqu’il s’agissait d’un Roumi, le chef de la caravane rétorqua sans même se retourner, et en français : « Bonjoû ! Bonjoû ! »

Mohammad lui-même proférant une des sourates de son Coran n’aurait pas eu plus de majestueuse colère que le docteur Mardrus rabrouant le musulman malappris. Je ne comprenais pas, mais je devinais.

De saisissement la caravane s’était arrêtée. Quand les imprécations cessèrent, d’un seul mouvement tous les chameaux furent tournés du côté d’où ils arrivaient. Pour écouter encore l’étranger extraordinaire qui venait de leur faire honte dans un tel langage, ces nomades n’hésitaient pas à rebrousser chemin.

De la chère Tunis où nous rentrâmes pour l’hiver je détache encore, suite à tant d’autres souvenirs déjà soulignés, ce matin de février passé tout entier dans une vaste prairie, à me gorger d’oranges brûlantes de soleil, cueillies à même des orangers par centaines, beaucoup portant à la fois fleurs et fruits sur leurs branches.

… Et aussi plusieurs soirs sous la Koubba du Belvédère, belle coupole isolée sur la hauteur, et qui n’a d’autre destination que d’accueillir quiconque veut y entrer pour admirer la ville, laquelle, couchée en bas dans sa blancheur d’amidon, se met à chanter au crépuscule selon la voix de quelque flûte arabe, accompagnée à contre-temps par les coups sourds de la daraboukka.