En famille/Chapitre XXXV

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Flammarion (p. 431-442).

Malot - En famille, 1893 p437.jpg

XXXV

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« Faire tout ce qu’elle pourrait pour M. Vulfran » ne signifiait pas du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru comprendre ; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot à Casimir des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre.

Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une façon de la regarder qui aurait dû provoquer les confidences.

Mais quelles confidences eût-elle pu faire, alors même qu’elle se fût décidée à rompre le silence que M. Vulfran lui avait commandé ?

Elles étaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles étaient incomplètes, avec des trous qui paraissaient difficiles à combler, surtout pour les trois dernières années. Mais cela ne désespérait pas M. Vulfran et n’ébranlait pas sa foi. « Nous avons fait le plus difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons éclairé les temps les plus éloignés ; comment la lumière ne se ferait-elle pas sur ceux qui sont près de nous ? un jour ou l’autre le fil se rattachera et alors il n’y aura plus qu’à le suivre. »

Si de ce côté Mme Bretoneux n’avait guère réussi, au moins n’en avait-il pas été de même pour les soins qu’elle avait recommandé à Perrine de donner à M. Vulfran. Jusque-là Perrine ne se serait pas permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaéton, ni les jours de froid ou de brouillard, de rappeler à M. Vulfran qu’il était prudent à lui d’endosser un pardessus, ou de nouer un foulard autour de son cou, pas plus qu’elle n’aurait osé, quand les soirées étaient fraîches, fermer les fenêtres du cabinet ; mais du moment qu’elle avait été avertie par Mme Bretoneux que le froid, l’humidité, le brouillard, la pluie pouvaient aggraver la maladie de M. Vulfran, elle ne s’était plus laissé arrêter par ces scrupules et ces timidités.

Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fût le temps, sans veiller à ce que le pardessus se trouvât à sa place habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de vent frais, elle le posait elle-même sur les épaules de M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu’une goutte de pluie vînt à tomber, elle arrêtait aussitôt, et relevait la capote. Que la soirée ne fût pas tiède après le dîner, et elle refusait de sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course à pied, elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se plaindre, car la plainte était précisément ce qu’il avait le plus en horreur, pour lui-même, aussi bien que pour les autres ; mais maintenant qu’elle savait que la marche un peu vive lui était une souffrance accompagnée de toux, d’étouffement, de palpitations, elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour qu’il ne pût pas se fatiguer, et ne fit qu’un exercice modéré, celui précisément qui lui était utile, non nuisible.

Une après-midi qu’ils traversaient ainsi à pied le village, ils rencontrèrent Mlle Belhomme qui ne voulut point passer sans saluer M. Vulfran, et après quelques paroles de politesse le quitta en disant :

« Je vous laisse sous la garde de votre Antigone. »

Que voulait dire cela ? Perrine n’en savait rien et M. Vulfran qu’elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle questionna l’institutrice qui lui expliqua ce qu’était cette Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire approprié à sa jeune intelligence, ignorante des choses de l’antiquité, l’Œdipe à Colone de Sophocle ; et les jours suivants abandonnant le Tour du Monde, Perrine recommença cette lecture pour M. Vulfran qui s’en montra ému, sensible surtout à ce qui s’appliquait à sa propre situation.

« C’est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et même plus, puisque Antigone, fille du malheureux Œdipe, devait ses soins et sa tendresse à son père. »

Par là, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l’affection de M. Vulfran qui n’avait pas pour habitude de se répandre en effusion. Elle en fut si bouleversée que lui prenant la main, elle la lui baisa.

« Oui, dit-il, tu es une bonne fille. »

Et lui mettant la main sur la tête, il ajouta :

« Même quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il saura reconnaître ce que tu as été pour moi.

— Je suis si peu et je voudrais être tant.

— Je lui dirai ce que tu as été, et d’ailleurs il le verra bien, car c’est un homme de cœur que mon fils. »

Bien souvent il s’était exprimé dans ces termes ou d’autres du même genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pensée de lui demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si sévère, mais chaque fois, les paroles s’étaient arrêtées dans sa gorge serrée par l’émotion : c’était chose si grave pour elle d’aborder un pareil sujet.

Cependant ce soir-là, encouragée par ce qui venait de se passer, elle se sentit plus forte ; jamais occasion s’était-elle présentée plus favorable : elle était seule avec M. Vulfran, dans son cabinet où jamais personne n’entrait sans être appelé, assise près de lui, sous la lumière de la lampe, devait-elle hésiter plus longtemps ?

Elle ne le crut pas :

« Voulez-vous me permettre, dit-elle, le cœur angoissé et la voix frémissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas, et à laquelle je pense à chaque instant sans oser en parler ?

— Dis.

— Ce que je ne comprends pas, c’est qu’aimant votre fils comme vous l’aimez, vous ayez pu vous séparer de lui.

— C’est qu’à ton âge on ne comprend, on ne sent que ce qui est affection, sans avoir conscience du devoir : or mon devoir de père me faisait une loi d’imposer à mon fils, coupable de fautes qui pouvaient l’entraîner loin, une punition qui serait une leçon. Il fallait qu’il eût la preuve que ma volonté était au-dessus de la sienne ; c’est pourquoi je l’envoyai aux Indes, où j’avais l’intention de ne le tenir que peu de temps, et où je lui donnais une situation qui ménageait sa dignité, puisqu’il était le représentant de ma maison. Pouvais-je prévoir qu’il s’éprendrait de cette misérable créature, et se laisserait entraîner dans un mariage fou, absolument fou ?

— Mais le père Fildes dit que celle qu’il a épousée n’était point une misérable créature.

— Elle en était une, puisqu’elle a accepté un mariage nul en France, et dès lors je ne pouvais pas la reconnaître pour ma fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils près de moi, tant qu’il ne se serait pas séparé d’elle ; c’eût été manquer à mon devoir de père, en même temps qu’abdiquer ma volonté, et un homme comme moi ne peut pas en arriver là ; je veux ce que je dois, et ne transige pas plus sur la volonté que sur le devoir. »

Il dit cela avec une fermeté d’accent qui glaça Perrine ; puis, tout de suite il poursuivit :

« Maintenant, tu peux te demander comment, n’ayant pas voulu recevoir mon fils après son mariage, je veux présentement le rappeler près de moi. C’est que les conditions ne sont plus aujourd’hui ce qu’elles étaient à cette époque. Après treize années de ce prétendu mariage, mon fils doit être aussi las de cette créature que de la vie misérable qu’elle lui a fait mener près d’elle. D’autre part, les conditions pour moi sont changées aussi : ma santé est loin d’être restée ce qu’elle était, je suis malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par une opération qu’on ne risquera que si je suis dans un état de calme lui assurant des chances sérieuses de réussite. Quand mon fils saura cela, crois-tu qu’il hésitera à quitter cette femme, à laquelle d’ailleurs j’assurerai la vie la plus large ainsi qu’à sa fille ? Si je l’aime, il m’aime aussi ; que de fois a-t-il tourné ses regards vers Maraucourt, que de regrets n’a-t-il pas éprouvés ; qu’il apprenne la vérité, tu le verras accourir.

— Il devrait donc quitter sa femme et sa fille ?

— Il n’a pas de femme, il n’a pas de fille.

— Le père Fildes dit qu’il a été marié dans la chapelle de la mission par le père Leclerc.

— Ce mariage est nul en France pour avoir été contracté contrairement à la loi.

— Mais aux Indes, est-il nul aussi ?

— Je le ferai casser à Rome.

— Mais sa fille ?

— La loi ne reconnaît pas cette fille.

— La loi est-elle tout ?

— Que veux-tu dire ?

— Que ce n’est pas la loi qui fait qu’on aime ou qu’on n’aime pas ses enfants, ses parents. Ce n’était pas en vertu de la loi que j’aimais mon pauvre papa, mais parce qu’il était bon, tendre, affectueux, attentif pour moi, parce que j’étais heureuse quand il m’embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou qu’il me regardait avec un sourire ; et parce que je n’imaginais pas qu’il y eût rien de meilleur que d’être avec lui-même, quand il ne me parlait point et s’occupait de ses affaires. Et lui, il m’aimait parce qu’il m’avait élevée, parce qu’il me donnait ses soins, son affection, et plus encore je crois bien, parce qu’il sentait que je l’aimais de tout mon cœur. La loi n’avait rien à voir là dedans ; je ne me demandais pas si c’était la loi qui le faisait mon père, car j’étais bien certaine que c’était l’affection que nous avions l’un pour l’autre.

— Où veux-tu en venir ?

— Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent déraisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je sens.

— Et c’est pour cela que je t’écoute, parce que tes paroles, pour peu expérimentées qu’elles soient, sont au moins celles d’une bonne fille.

— Eh bien, monsieur, j’en veux venir à ceci, c’est que si vous aimez votre fils et voulez l’avoir près de vous, lui de son côté il doit aimer sa fille et veut l’avoir près de lui.

— Entre son père et sa fille, il n’hésitera pas ; d’ailleurs le mariage annulé, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de l’Inde sont précoces ; il pourra bientôt la marier, ce qui, avec la dot que je lui assurerai, sera facile ; il ne sera donc pas assez peu sensé pour ne pas se séparer d’une fille qui, elle, n’hésiterait pas à se séparer bientôt de lui pour suivre son mari. D’ailleurs, notre vie n’est pas faite que de sentiment, elle l’est aussi d’autres choses qui pèsent d’un lourd poids sur nos déterminations : quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune n’était pas ce qu’elle est maintenant ; quand il verra, et je la lui montrerai, la situation qu’elle lui assure à la tête de l’industrie de son pays, l’avenir qu’elle lui promet, avec toutes les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas une petite moricaude qui l’arrêtera.

— Mais cette petite moricaude n’est peut-être pas aussi horrible que vous l’imaginez.

— Une Hindoue.

— Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en moyenne plus beaux que les Européens.

— Exagérations de voyageurs.

— Qu’ils ont les membres souples, le visage d’un ovale pur, les yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrète, la physionomie douce ; qu’ils sont adroits, gracieux dans leurs mouvements ; qu’ils sont sobres, patients, courageux au travail ; qu’ils sont appliqués à l’étude…

— Tu as de la mémoire.

— Ne doit-on pas retenir ce qu’on lit ? Enfin il résulte de ces livres qu’une Hindoue n’est pas forcément une horreur comme vous êtes disposé à le croire.

— Que m’importe, puisque je ne la connaîtrai pas.

— Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-être vous intéresser à elle, vous attacher à elle…

— Jamais ; rien qu’en pensant à elle et à sa mère, je suis pris d’indignation.

— Si vous la connaissiez… cette colère s’apaiserait peut-être. »

Il serra les poings dans un mouvement de fureur qui troubla Perrine, mais qui cependant ne lui coupa pas la parole :

« J’entends si elle n’était pas du tout ce que vous supposez ; car elle peut, n’est-ce pas, être le contraire de ce que votre colère imagine : le père Fildes dit que sa mère était douée des plus charmantes qualités, intelligente, bonne, douce…

« SI VOUS LA CONNAISSIEZ, VOUS POURRIEZ PEUT-ÊTRE VOUS INTÉRESSER À ELLE ».


— Le père Fildes est un brave prêtre qui voit la vie et les gens avec trop d’indulgence ; d’ailleurs, il ne l’a pas connue, cette femme dont il parle.

— Il dit qu’il parle d’après les témoignages de tous ceux qui l’ont connue ; ces témoignages de tous n’ont-ils pas plus d’importance que l’opinion d’un seul ? Enfin, si vous la receviez dans votre maison, n’aurait-elle pas, elle, votre petite-fille, des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi ?

— Ne parle pas contre toi.

— Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la justice…

— La justice !

— Telle que je la sens ; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon ignorance, je crois être la justice. Précisément parce que sa naissance est menacée et contestée, cette jeune fille en se voyant accueillie, ne pourrait pas ne pas être émue d’une profonde reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son cœur. »

Elle joignit les mains en le regardant comme s’il pouvait la voir, et avec un élan qui donnait à sa voix un accent vibrant :

« Ah ! monsieur, ne voulez-vous pas être aimé par votre fille ? »

Il se leva d’un mouvement impatient :

« Je t’ai dit qu’elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme je hais sa mère ; elles qui m’ont pris mon fils, qui me le gardent. Est-ce que, si elles ne l’avaient pas ensorcelé, il ne serait pas près de moi depuis longtemps ? Est-ce qu’elles n’ont pas été tout pour lui, quand moi son père, je n’étais rien ? »

Il parlait avec véhémence en marchant à pas saccadés par son cabinet, emporté, secoué par un accès de colère qu’elle n’avait pas encore vu.

Tout à coup il s’arrêta devant elle :

« Monte à ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus jamais, ne te permets de me parler de ces misérables ; car enfin de quoi te mêles-tu ? Qui t’a chargé de me tenir un pareil discours ? »

Un moment interdite, elle se remit :

« Oh ! personne, monsieur, je vous jure ; j’ai traduit, moi fille sans parents, ce que mon cœur me disait, me mettant à la place de votre petite-fille. »

Il se radoucit, mais ce fut encore d’un ton menaçant qu’il ajouta :

« Si tu ne veux pas que nous nous fâchions, désormais n’aborde jamais ce sujet, qui m’est, tu le vois, douloureux ; tu ne dois pas m’exaspérer.

— Pardonnez-moi, dit-elle la voix brisée par les larmes qui l’étouffaient, certainement j’aurais dû me taire.

— Tu l’aurais dû d’autant mieux que ce que tu as dit était inutile. »

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