En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/France et Belgique/A/10

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Texte établi par G. SimonLibrairie Ollendorff (p. 34-35).

à louis boulanger.
Le Tréport.

Je suis au bord de la mer, Louis, et c’est une (grande chose qui me fait toujours penser à vous. D’ailleurs, vous savez bien que nous sommes deux frères.

Je voudrais que vous fussiez ici, d’abord parce que vous seriez près de moi, ensuite parce que vous seriez près de la mer. Nous autres, nous avons quelque chose de sympathique avec la mer. Cela remue en nous des abîmes de poésie. En se promenant sur une falaise on sent qu’il v a des océans sous le crâne comme sous le ciel.

Je suis arrivé ici hier soir. En arrivant, j’ai visité l’église, qui est comme sur le toit du village. On y monte par un escalier. Rien de plus charmant que cette église qui se dresse pour se faire voir de loin aux matelots en mer et pour leur dire : je suis là. J’aime bien un matelot dans une église (il y en avait un dans l’église du Tréport). On sent que ces hommes sur qui pèse toujours la mer viennent chercher là le seul contre-poids possible. De tristes choses au bord de l’océan qu’une charte et une chambre des députés !

Eh bien ! j’ai senti que l’art restait grand ! Voyez-vous, il n’y a que cela, Dieu qui se reflète dans la nature, la nature qui se reflète dans l’art.

À la nuit tombante, je suis allé me promener au bord de la mer. La lune se levait ; la marée montait ; des chasse-marées et des bateaux pêcheurs sortaient l’un après l’autre en ondulant de l’étroit goulot du Tréport. Une grande brume grise couvrait le fond de la mer où les voiles s’enfonçaient en se simplifiant. À mes pieds l’océan avançait pas à pas. Les lames venaient se poser les unes sur les autres comme les ardoises d’un toit qu’on bâtit. Il faisait assez grand vent ; tout l’horizon était rempli d’un vaste tremblement de flaques vertes ; sur tout cela un râle affreux et un aspect sombre, et les larges mousselines de l’écume se déchirant aux cailloux ; c’était vraiment beau et monstrueux. La mer était désespérée ; la lune était sinistre. Il y avait quelque chose d’étrange à voir cette immense chimère mystérieuse aux mille écailles monter avec douleur vers cette froide face de cadavre qui l’attire du regard à travers quatrevingt-dix mille lieues, comme le serpent attire l’oiseau. Qu’est-ce donc que cette fascination où l’océan joue le rôle de l’oiseau ?

Hier, en quelques heures, j’ai vu la mer sous trois aspects bien différents. La première fois, il était deux heures après midi, c’était entre Abbeville et Valines à ma droite. La mer était loin, c’était comme un banc de brume posé sur la ligne extrême de l’horizon. La seconde fois, près d’Eu, le soleil déclinait, le ciel était gris et plein de vapeurs diffuses, la mer emplissait l’intervalle de deux hautes collines ; je ne sais comment tombait le rayon du soleil, on eût dit un triangle d’or massif sans aucun coin sombre ; seulement un léger frissonnement moiré à la surface. Cela m’apparut subitement au haut d’une montée comme un trou éblouissant au bas du ciel terne. Figurez-vous cette vision.

Le troisième aspect, c’était cette marée montante le soir.

Mais voici une lettre sans fin, et je ne vous ai pas encore parlé de vous, cher ami. Il me semble que parler de la mer, c’est parler de nous. Est-ce que nous ne dirions pas cela et mille autres choses encore si nous étions ensemble ? Oh ! je vous voudrais ici, mon excellent ami, pour moi ; vous, mon grand peintre, pour l’océan.

Adieu. Le papier me manque ; je vous serre la main. Faites de belles choses là-bas pendant que j’en vois ici.

Victor H.