En voyage, tome II (Hugo, éd. 1910)/France et Belgique/A/9

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Texte établi par G. Simon Librairie Ollendorff (pp. 32-33).
Du Tréport, 6 août.

J’ai eu hier joie et chagrin, chère amie, joie de recevoir ta lettre, chagrin de n’en recevoir qu’une. Enfin, je te sais arrivée à bon port, et ma Didine aussi qui m’a écrit une bonne petite lettre et que tu baiseras pour moi. Je suis fâché que la route ait fatigué ton père. Dis-lui de se bien soigner au retour. Au moment où j’écris ce mot, je pense qu’il arrivera un peu tard et que sans doute à l’heure qu’il est vous êtes en marche vers Paris. C’est ce qui me détermine à t’y adresser cette lettre.

J’ai séjourné près de vingt-quatre heures à Abbeville. J’étais un peu fatigué d’une vingtaine de lieues faites à pied à courir les châteaux depuis huit jours, et puis j’espérais donner le temps d’arriver à de nouvelles lettres de toi. Je suis allé deux fois à la poste ; rien. Je ne te gronde pas, pauvre chère amie, je sais que tu as fait pour le mieux. J’ai reçu aussi à Abbeville, par Martine, de bonnes nouvelles de nos chers petits.

J’ai vu les ruines de Corbie, deux belles tours et quelques circonvallations assez fermement tracées encore ; de Boves, un grand donjon crevassé ; de Picquigny, quelques pans de mur seulement.

Notre-Dame d’Amiens est un chef-d’œuvre prodigieux. J’y ai rencontré cet imbécile de Joseph Bard comme on trouverait une puce sur Vénus.

Saint-Wulfrand d’Abbeville a un portail qui est un fouillis de merveilleux petits détails. La ville est une vieille ville à maisons peintes qui m’a rappelé Burgos ; par là seulement, il est vrai.

J’ai vu hier la ville d’Eu. Le château est intéressant et curieux quoique ratissé, débarbouillé et gâté par les restaurations récentes. J’ai visité dans le collège les tombes du Balafré et de sa femme, deux chefs-d’œuvre du seizième siècle, et, dans la crypte de l’église, les tombeaux des comtes d’Eu et d’Artois. J’ai été là très observé par deux gendarmes auxquels j’ai ri au nez.

Le soir, je suis venu au Tréport, ne pouvant me résigner à coucher si près de la mer sans l’avoir à la semelle de mes souliers. Je suis content en ce moment, elle vient baver sous ma croisée.

C’est une bien belle chose que la mer, mon Adèle, il faudra que nous la voyions un jour ensemble.

Je me suis promené toute la soirée sur la falaise. Oh ! c’est là qu’on se sent des frémissements d’aile. Si je n’avais mon nid à Paris, je m’élancerais.

Mais tu es là, et je reste, et tant que tu seras là, mon ange, je resterai. Je suis donc pris pour la vie, mais j’aime la cage où tu es.

Je ne sais pas si le désir de voir la mer plus longtemps ne me fera pas aller à Caen au lieu d’aller à Rouen. En tout cas, écris-moi à Mantes, poste restante. Il me sera facile de faire venir mes lettres de là, si je ne vais pas les chercher moi-même.

J’écris à Boulanger, et je t’envoie la lettre sous ce pli. Fais-la lui parvenir. Voici aussi pour les petits des petites lettres que tu leur remettras avec autant de baisers qu’elles contiennent de mots.

À bientôt, mon Adèle. Ce sera une vive joie que celle de t’embrasser.

Ton Victor.

Mille amitiés à la buona Martina. Bon souvenir à tous ceux qui se souviennent de nous. Comment va ce pauvre bon Nanteuil que j’ai laissé malade ?