Encyclopédie anarchiste/Élevage - Émancipation

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 2p. 663-674).


ÉLEVAGE n. m. Action d’élever des animaux domestiques et de développer chez eux, par le croisement, l’alimentation rationnelle ou la sélection, les qualités particulières à leur race. Quel que soit le genre d’élevage auquel on se livre ; que ce soit l’élevage du cheval, du bœuf, du mouton, du lapin, de l’abeille ou du ver a soie, celui-ci nécessite des connaissances spéciales et l’éleveur doit étudier profondément le caractère de ses sujets, s’il veut que ses efforts ne restent pas stériles. Il arrive fréquemment que des travailleurs, ayant, par miracle, réalisé quelques économies, tentent de se libérer du patronat en se livrant à l’élevage de certains petits animaux domestiques, plus particulièrement des animaux de basse-cour. Après avoir engagé leurs maigres ressources, ils échouent dans leurs tentatives ; cela n’est pas étonnant. L’élevage est un métier et exige de celui qui veut l’exercer un apprentissage sérieux, que, bien souvent, l’éleveur occasionnel n’a pas eu le temps de faire. D’autre part, les progrès de la science ont mis à la disposition de l’éleveur certains procédés techniques, un outillage qui coûte très cher, et que ne peut posséder le petit éleveur. En conséquence, il est sage que ceux qui désirent faire de l’élevage ne s’aventurent pas à la légère, car de nos jours, tout s’est industrialisé, et cette branche qui, il y a peu de temps encore, appartenait à la petite paysannerie, a été accaparée par les grands propriétaires du capital.


ÉLIMINER verbe (du latin eliminare). Expulser, faire sortir, évincer, effacer, écarter. Physiologiquement : chasser, expulser de l’organisme les matières nuisibles à l’entretien de la vie. Éliminer un « candidat », c’est-à-dire, l’éloigner, l’écarter, ne plus lui permettre d’être candidat. Éliminer un concurrent, un intrus, un gêneur, etc…

L’action d’éliminer est souvent nécessaire. Dans un concours, un examen, lorsque le nombre de candidats est supérieur à celui nécessité par un emploi, une charge, ou une fonction quelconque, on emploie le procédé d’élimination. On élimine les plus faibles des concurrents et le débat se poursuit entre les plus forts. Peut-être ne serait-il pas nuisible, non plus, de se livrer à un travail d’élimination dans le mouvement social, celui-ci étant infesté par un nombre incalculable de parasites. Si un jour le peuple, las d’être trompé, bafoué, vendu, éliminait de son sein tous ceux — et ils sont légion — qui ne songent qu’à exploiter sa naïveté et sa confiance, il arriverait plus rapidement au but qu’il poursuit.

Mais le peuple est aveugle, et ses yeux sont longs à s’ouvrir sur la vérité. Lorsqu’il comprendra, il éliminera tous les fantoches de la politique qui lui barrent la route de la liberté et de la justice.


ÉLITE n. f. Dans l’ancienne langue française, eslite, ou esliture, indiquait le choix de ce qu’il y avait de mieux, de meilleur, et aussi ce qui avait été choisi. On faisait l’élite d’une récolte, d’un troupeau, d’une bibliothèque. Dans le roman Yver, du xiiie siècle, on lit : « Puis fit élite entre les dames d’une qu’il estimait mieux mériter son service. » Dans celui de Berte : « Un mois vous doing l’ostel trestout a vostre eslite. » Montaigne a dit : « La prudence est l’élite entre le bien et le mal. »

A l’eslite signifiait : en bon état.

Mettre a l’eslite de, c’était : donner le choix d’une personne ou d’une chose.

L’adverbe eslitement correspondait à excellemment, parfaitement, extraordinairement, par choix.

Eliter avait, et a encore dans le langage populaire, le sens d’avilir, de déprécier par le choix qui fait retirer d’une marchandise ce qu’il y a de meilleur. Des fruits élités sont ceux qui restent après qu’on en a enlevé les plus beaux.

L’élite était donc, en vieux français, ce qui avait été reconnu le meilleur à la suite d’un choix. Aujourd’hui, on entend par élite « ce qu’il y a de meilleur et de plus digne d’être choisi ». (Dictionnaire de l’Académie Française). Elite n’est donc plus entendu comme le choix ou le produit d’un choix ; c’est ce qui est proposé au choix comme le plus digne. Mais proposé par qui et par quelle compétence pour désigner le plus digne ?… Cette définition absconse, quoique académique, qui nous présente l’excellence de l’élite comme le catéchisme nous affirme celle de Dieu, ne veut rien dire par elle-même. Elle dit beaucoup au contraire si on envisage l’application du mot « élite » dans le domaine social, car elle contient toute l’imposture de ceux qui se sont établis comme l’élite des hommes ; elle fait comprendre combien est conventionnelle et arbitraire la suprématie des prétendus « meilleurs », qui n’ont été nullement choisis, sauf par des pairs aussi indignes qu’eux d’être et de choisir les meilleurs.

Il existe indiscutablement une élite, ou plutôt des élites, parmi les hommes, suivant les différents plans où l’on recherche les meilleurs d’entre eux. Non seulement la nature ne les a pas faits tous égaux en qualités physiques — force, santé, beauté, — mais elle leur a distribué inégalement l’intelligence, le caractère et le sentiment. A chacune de ces qualités correspond un degré d’esliture, c’est-à-dire de bonté (voir ce mot), et les meilleurs, l’élite, sont ceux chez qui cette bonté prend sa plus complète expression.

Il y a une élite physique, celle des individus qui, aurait dit Bescherelle, « possèdent la bonté essentielle des êtres et des choses dans les attributs qui les constituent tels qu’ils sont ». Ce sont eux qui, physiquement, représentent les meilleurs sujets d’une race ou d’un groupe. On cherche à multiplier cette élite, par les sports chez les hommes, par l’élevage chez les animaux ; la fausse conception que l’on a de l’élite fait qu’on n’arrive le plus souvent qu’à les abrutir les uns et les autres.

Sur un plan plus élevé, que nous considérerons particulièrement chez l’homme, il y a une élite intellectuelle, celle qui élargit sans cesse le champ des connaissances humaines par ses recherches, ses observations, ses réflexions. Là encore, par la façon de répandre les connaissances de cette élite, afin de la rendre plus nombreuse, par le gavage intensif d’une foule de notions fausses et tendancieuses, on ne réussit qu’à former l’élite de l’abrutissement.

Il y a, enfin, sur un plan encore plus haut, l’élite morale. C’est seulement sur ce plan que se rencontre la véritable élite. Elle manque parfois de brillantes qualités physiques et intellectuelles, mais elle possède celles du cœur. La véritable élite est celle des hommes qui apportent les qualités des « meilleurs » dans leurs rapports avec leurs semblables — ce que Bescherelle appelait la « bonté relative » — et surtout la véritable bonté, celle qui emploie toute sa volonté et toutes ses forces à servir la vérité, la justice, la beauté, pour faire une œuvre utile aux hommes, au bien-être et au bonheur de tous.

Il n’est pas de véritable élite sans véritable bonté. On peut être un artisan obscur, un homme simple, un quelconque anonyme dans la foule, et être un individu d’élite, parce qu’on met dans son travail, dans sa vie privée, dans ses relations avec les autres, un souci constant de perfectionnement matériel et moral pour soi et pour autrui. Les époques les plus fécondes pour l’humanité ont été celles du travail anonyme où l’élite se confondait avec la foule et n’avait d’autre intérêt que le sien. Seules ces époques ont bâti des œuvres solides et durables, vraiment utiles aux hommes. Lorsqu’un individualisme orgueilleux a poussé certains d’entre eux à se placer au-dessus des autres et à exercer une autorité, il n’en est résulté le plus souvent que le malheur de tous. Il est faux de dire que le chien est fait pour être attaché, parce qu’il se laisse mettre un collier ; il est aussi faux de prétendre que l’homme a besoin d’être tenu sous le joug, parce qu’il subit l’esclavage. Il n’est pas d’autorité, hors celle de l’intelligence universelle, à laquelle il participe, qu’il doive accepter. Toute tutelle ne peut que lui être ennemie, toute coercition qu’il n’a pas méritée par un abus doit exciter sa révolte. Proudhon a parlé quelque part d’un paysan qui disait : « Quand je vire mes sillons, je me sens roi. » L’homme est roi dans toutes les formes de son activité, à condition que cette activité soit libre ; il n’est alors aucune élite au-dessus de lui. Le principe essentiel de la vie, pour tout être, c’est la liberté ; avec elle, il peut tout, sans elle, il ne peut rien.

Lorsqu’on est nanti des attributs, des titres, de la fortune, de la puissance, de la gloire, spéciales à l’élite officielle, celle que l’Académie Française suppose descendre d’on ne sait quel ciel et choisie par on ne sait quels dieux, il est bien difficile qu’on appartienne à la véritable élite et qu’on ne soit pas à un degré quelconque, volontairement ou à son insu, un malfaiteur social. Il y a incompatibilité absolue entre les deux élites, celle des tréteaux, de la vanité, et celle du travail, de la bonté. Comme l’a dit Cœurderoy, à l’encontre du dicton populaire : « l’habit fait le moine ». Celui qui est bon et qui accepte la livrée de l’élite officielle se trahit et se renie lui-même ; comment ne trahirait et ne renierait-il pas les autres ?

Les hommes ont tellement pris l’habitude de l’esclavage, qu’ils n’ont plus qu’une idée fort confuse du bonheur auquel ils aspirent. Ils ne savent pas plus distinguer et choisir les meilleurs d’entre eux, qu’ils ne savent ce qu’ils en attendent ; ils sont comme les grenouilles qui demandaient un roi. Aussi, s’en laissent-ils imposer par la fausse élite qui s’est érigée au-dessus d’eux, au moyen de la violence et du mensonge et qui s’y maintient par la terreur. Alors que l’état social, par une action bienfaisante, devrait corriger l’inégalité naturelle existant entre les hommes, il aggrave au contraire cette inégalité par les abus de son élite. Alors qu’il devrait faire le bien de tous, il ne fait que celui de cette élite privilégiée en perpétuant à son profit l’exploitation de l’homme par l’homme. Comment, accomplissant ainsi la pire des besognes sociales, cette élite serait-elle composée des meilleurs ? Ce n’est pas plus concevable que l’idée d’un Dieu de bonté affligeant les hommes du vomito-négro et de la peste. Mais on ne manque pas plus de sophismes pour justifier la souveraineté de la fausse élite que pour expliquer la bonté de Dieu. On dit que Dieu ne fait souffrir les hommes que par amour pour eux ; de même, c’est par charité que l’élite sociale « veut bien se dévouer » pour les gouverner, comme elle réduit les nègres en esclavage pour les « moraliser » (Déclaration des esclavagistes, 1859). C’est encore par charité qu’on torturait les hérétiques. A la veille de la Révolution, un nommé Muyart de Vouglans écrivait une Apologie de la torture que le pape Pie VI approuvait spécialement et dont le roi Louis XVI acceptait la dédicace.

Malgré tous les sophismes, les faits sont là, innombrables, pour montrer le véritable rôle, à la fois odieux et ridicule, de la prétendue élite qui règne sur le monde. Aussi, convient-il, chaque fois qu’on le peut, de lui arracher son masque, de la dépouiller de ses oripeaux, de mettre à nu sa monstruosité et sa laideur. Il faut renverser cette idole de sang et de boue, montrer à tous son imposture, démonétiser sa fausse gloire, faire un pied de nez à sa grotesque majesté et lui dire, comme M. Maurice Barrès, avant qu’il lui eût apporté une adhésion sénile : « Soldats, magistrats, moralistes, éducateurs, pour distraire les simples de l’épouvante où vous les mettez, laissez qu’on leur démasque sous vos durs raisonnements l’imbécillité de la plupart d’entre vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants à dégager notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n’attendez pourtant pas, détestables compagnons, que nous prenions au sérieux ces devoirs que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coûté une larme. »

A l’origine, le besoin de se défendre qui arma le bras de l’homme produisit le parasite guerrier. Au lieu de prendre les armes aux seuls moments nécessaires de la défense, il ne les quitta plus, fit de la guerre un métier et devint un conquérant. Du guerrier est sorti le chef, le maître, le seigneur, le roi, l’empereur et… le président de la République.

A l’origine aussi, le besoin de savoir créa l’homme de pensée. Le savoir ne pouvait venir que de l’observation de la nature, de l’acquisition scientifique, du long travail de l’esprit. Il s’acquérait trop lentement au gré de la curiosité impatiente des hommes. Des imposteurs inventèrent alors la fausse connaissance, les superstitions, les fallacieux mirages du surnaturel, du merveilleux, des religions révélées ; ils versèrent ces poisons ensorceleurs à la soif des hommes. Installés eux aussi en parasites, ils devinrent le sorcier, le prêtre, le rhéteur, le jurisconsulte, l’économiste, le politicien, l’histrion et… le snob.

Suivant les temps et les lieux, les deux espèces furent alliées ou hostiles, mais toujours maitresses des hommes ; elles exercèrent le pouvoir ensemble ou séparément, lui donnant des formes diverses et changeantes, mais le fond resta le même. Aristocratiques ou démocratiques, les formes du pouvoir, si opposées qu’elles furent par définition, différèrent si peu dans leurs résultats, que souvent les peuples, excédés de la prétendue « souveraineté dont on les affublait, lui préférèrent le « bon tyran » qui ne les appelait pas « citoyens », mais leur donnait au moins à manger.

L’aristocratie est, en principe, le gouvernement des « meilleurs », des optimates, comme disait Cicéron. Elle devait consacrer la suprématie de l’élite et diriger la République idéale, rêvée par Platon, que son élève Aristote définissait ainsi : « une république administrée par plusieurs citoyens de mérite et vertueux, les meilleurs. Une république où les chefs obéissent fidèlement aux lois établies et où tout est fait en vue du bien public, grâce aux lumières et aux vertus de ses administrateurs ». Mais, en même temps, Aristote devait constater combien il y avait loin de cette aristocratie idéale à celle qui se montrait dans la réalité, soit qu’elle fût plus oligarchique ou plus démocratique, soit encore, et c’était le pire, qu’elle fût de finance. La réalité était ce qu’Oresme devait dire de l’aristocratie lorsqu’il employa ce mot pour la première fois en France, au xive siècle : « Une espèce de policie selon laquelle un petit nombre de personnes ont princey et domination sur la communauté ». Pouvait-il en être autrement alors que ce système et l’organisation sociale établie par lui, avaient eu leur origine dans les violences et les rapines des hommes de guerre ? L’aristocratie avait été d’abord de race, composée des vainqueurs d’une autre race. S’étant emparée du sol, elle avait formé l’aristocratie terrienne. Ensemble, elles avaient fait l’aristocratie de famille, unissant les membres des familles conquérantes au-dessus des conquis. Elles s’étaient choisi des chefs d’où étaient sortis les rois. Comment fut désigné le premier ? Sans doute comme l’a raconté Jean de Meung, dans le Roman de la Rose :

Un grand vilain alors entre eux
Ils choisirent, le plus nerveux,
Le plus large et gras qu’ils trouvèrent,
Et prince et seigneur l’acclamèrent.

A sa suite, s’établit la hiérarchie aristocratique qui devait atteindre sa plus complète expression dans la Féodalité, « affirmation brutale du droit du plus fort et négation complète de toute idée de justice » (Jules Andrieu). Derrière les rois, suivirent ces « grands », à qui Coquillart disait, au xve siècle :

Princes, qui tenez les tresgrans estatz
Sans regarder la façon et manière,
Vous courroucez tant de gens en un tas
Que par vous va ce que devant derrière.

Croissant tous les jours en puissance et en orgueil, ces aristocrates, ces « grands », ces « nobles », étaient arrivés à se convaincre que leur sang n’était pas de même couleur que celui de leurs vassaux, qu’ils étaient des produits spéciaux de la divinité, parlant et gouvernant en son nom. Les héros grecs avaient eu ainsi leur parenté dans l’Olympe, comme les Niebelungen dans le Walhall, et les pillards qui furent les premiers Romains prétendaient descendre d’Enée ou d’Hercule. Sésostris se faisait sculpter en colosse devant tous les temples d’Egypte. Alexandre, qui ravagea tout le monde connu de son temps, se donnait le titre de « roi des rois », et se faisait déifier comme issu du dieu Amon aux deux cornes. Les Djenghis-Kan, qui ont laissé, en Asie, le souvenir des plus terribles massacreurs, s’égalaient à Dieu. L’un d’eux, Kuyuk, avait un sceau avec cette formule : « Dieu dans le ciel et Kuyuk sur la terre. »

César, bien que se disant « démocrate », prétendait être à la fois dieu et roi. De même, Octave, qui n’était pas moins démocrate, et qui se fit appeler Auguste, quand il troqua sa démocratie contre l’empire. Virgile, grand poète, mais caractère servile, a écrit l’Enéide en son honneur et lui a marqué une place dans les constellations célestes. Auguste alla plus loin en se présentant comme l’incarnation du Maître Universel ; des adorateurs se vouèrent à lui tels, aujourd’hui, ceux de l’Immaculée Conception et du Sacré Cœur. A Byzance, les empereurs se disaient Dieu lui-même. Ils apparaissaient aux foules « comme suspendus en l’air et nimbés d’une auréole ». Ceux qui les entouraient étaient des rayons de leur divinité. C’est de Byzance que sortit la monarchie de droit divin, légalisée par le code de Justinien, confondant la loi avec la volonté de l’empereur et aggravant chrétiennement le droit romain. Louis XIV, avec qui cette monarchie atteignit en France son apogée, se faisait appeler le Roi-Soleil et avait pris cette devise ridicule forgée par quelque mauvais cuistre latinisant : « Nec pluribus impar ». Napoléon, avec le concours des curés qui s’étaient mis à son service, et qui devaient le vilipender après sa chute, faisait enseigner dans les écoles un catéchisme disant que servir l’empereur c’était servir Dieu.

La puissance illimitée des monarques en a fait des fous d’autant plus dangereux, qu’ils étaient entourés de flatteurs partageant leur aberration et la répandant parmi leurs sujets. La servilité des sénateurs de Rome faisait dire à Tibère : « Combien ces hommes sont faits pour la servitude ! » Ronsard appelait les courtisans :

Misérables valets, vendant leur liberté
Pour un petit honneur servement acheté.

Etre bâtard d’un Louis XIV équivalait à être issu de la cuisse de Jupiter. C’était un grand honneur d’être fait cocu par le roi ou, lorsqu’il allait poser culotte, comme un simple mortel, de le suivre en portant cet objet dont l’invention a fait la célébrité de Gargantua. Napoléon Ier, qui ne dut son triomphe qu’à sa connaissance supérieure de la sottise humaine, disait à ses contemporains : « Je vous achèterai ce que vous voudrez, mais il faut que vous soyez tous vendus. » Quelques-uns résistaient, mais le plus grand nombre se vendait, arborant la Légion d’honneur dont Napoléon avait découpé l’insigne dans le bonnet rouge, comme les révolutionnaires renégats d’aujourd’hui le découpent dans le drapeau de l’Internationale ouvrière. Comment les puissants ne seraient-ils pas emportes par leur mégalomanie lorsqu’ils voient le monde entier à leurs pieds, dans l’adoration de leurs turpitudes ?

Sous l’influence de leur prétendue élite, il n’est pas de peuple qui ne partage l’orgueil maladif de ses maîtres jusque dans les pires aventures ; aristocrates ou démocrates les suivent aveuglément comme on l’a vu lorsqu’ils ont déclenché la pire des guerres, celle de 1914. L’impérialisme, jadis manifestation isolée des grands empires dévorateurs, est devenu permanent et commun à tous les pays, même les plus chétifs. N’a-t-on pas vu la Belgique, la « petite Belgique martyre » de la Grande Guerre, exercer sur les noirs du Congo la plus épouvantable des exploitations ? Les peuples qui se disent chrétiens sont non seulement convaincus qu’ils sont supérieurs aux autres, mais chacun prétend, à l’exemple des Hébreux et des Chinois, qu’il est « l’élu de Dieu », à l’encontre de son voisin. Le Dieu unique, universel, est subdivisé, dépecé en morceaux qui se dévorent entre eux pour satisfaire les rivalités nationalistes particulières. Pendant la Grande Guerre, il y avait le « Dieu français » et le « Dieu allemand », sans parler des autres ; leurs prêtres achevèrent d’écarteler Jésus sur sa croix. Combien, chez chaque peuple, y a-t-il d’individus réfractaires au malaxage habile de leur vanité particulière ? N’a-t-on pas vu, en même temps que des chrétiens, des pacifistes, des syndicalistes, des socialistes et des anarchistes se prendre pour des défenseurs de la liberté lorsqu’ils furent se battre pour des coffres-forts qu’on s’était bien gardé de mobiliser en même temps que leur peau ? Comme l’a constaté Gobineau, la vanité nationale dont les entrepreneurs de guerres, les Napoléon, les Poincaré, se sont servis si habilement, fait croire aux Français, depuis Louis XIV, que leur pays « marche à la tête des nations ». Les Allemands déclarent, à l’exemple d’Hegel, que « seuls ils comprennent la vérité et ont droit au titre d’hommes ». Les Anglais prétendent, avec les Cécil Rhodes et les Chamberlain, que « leur race est la première du monde et qu’elle est née pour commander aux peuples » etc… Ainsi, les fausses élites collectives correspondent aux fausses élites individuelles ; elles réunissent patriotiquement l’ivrogne illettré qui pérore devant le zinc et l’académisable M. Charles Maurras, dans le même mépris des métèques et dans l’élite du maboulisme.

Les rois, pour la plupart, n’ont laissé au monde qu’une histoire chargée de crimes et d’attentats contre les malheureux peuples qui leur ont été soumis. Leurs thuriféraires ne leur attribuent pas moins le mérite des progrès réalisés par l’humanité. L’Action Française, par exemple, se place sous l’égide des « quarante rois qui, en mille ans, ont fait la France » !… Elle semble ignorer que la France ne s’est faite que par la volonté persévérante de son peuple, malgré ces rois et le plus souvent contre eux. Elle oublie que ces rois n’eurent jamais d’autre souci que celui de leurs avantages personnels, de ceux de leurs familles et de leur caste, contre le peuple « taillable et corvéable à merci », depuis les premiers, les Clovis, les Clotaire, qui ne firent de « vastes Frances » que pour les partager entre leurs enfants jusqu’à ces d’Orléans qui votèrent la mort de Louis XVI, dans l’espoir de prendre sa place sur le trône, et dont l’héroïsme sordide a si souvent défrayé la chronique. Un Louis XIV disant : « L’Etat, c’est moi ! » se moquait autant de la France que ses dignes successeurs, un Louis XV s’écriant : « Après moi, le déluge ! », un Louis XVI faisant appel à l’invasion étrangère pour sauver sa couronne et les derniers de la famille ne retrouvant cette couronne que grâce à cette invasion. Elle oublie aussi, l’Action Française, que si la France fut sauvée de l’Anglais au xve siècle, ce fut par Jeanne d’Arc et le peuple soulevé, mais non par le roi Charles VII allié de caste des Anglais et des Bourguignons, qui leur avait abandonné le pays et qui abandonna encore plus lâchement pour être livrée au bûcher, celle à qui il devait sa royauté. Elle oublie enfin que les derniers rois de France furent chassés par des révolutions que provoqua leur incurie. La France fut faite, contre la fausse élite des rois, des guerriers et des courtisans, parasites insatiables et malfaisants, par la véritable élite de son peuple, de ses travailleurs, de ses savants et de ses artistes… Comme disait Auguste de Thon, aux gens de Sorbonne, qui poursuivaient l’imprimeur Henri Estienne : « Vous avez beau faire, un général qui a gagné vingt batailles et pris cinquante villes a moins fait pour la France que cet imprimeur. » Faut-il rappeler que le moindre des défauts des rois est l’imbécillité sénile ? On voit ce que peut être cette élite des « meilleurs parmi les meilleurs » et combien leur royauté si souvent usurpée et ridicule, est celle de l’âne qui se couvrait de la peau du lion. Constatons toutefois, pour demeurer dans l’équité, que le mal s’étend à tous les chefs de gouvernements. M. Alexandre Millerand, qui s’y connait, ayant été nourri dans le Sérail, a dit : « Le Président de la république est l’incarnation vivante, le rejeton orgueilleux des grands bandits légaux qui ont détroussé nos ancêtres par l’usure, par le monopole, par la savante mise en œuvre de tous les procédés que la loi, faite par eux, et pour eux, leur mit en main. » Tous les régimes ont leurs « ministres intègres qui pillent la maison » et leurs « gâcheurs politiques, lesquels s’imaginent qu’ils bâtissent un édifice social parce qu’ils vont tous les jours à grand-peine, suant et soufflant, brouetter des tas de projets de lois, des Tuileries au Palais-Bourbon et du Palais-Bourbon aux Tuileries » (Victor-Hugo).

A côté de l’aristocratie de race, de terre et de famille, s’est formée, sous son aile, l’aristocratie religieuse avec ses dieux, ses prophètes, ses saints, ses beati de toutes catégories et sa hiérarchie ecclésiastique allant du pape jusqu’au dernier moucheur de cierges, tous avides de remplir leur escarcelle par l’usage du divin. L’origine de cette aristocratie est plus mystérieuse, plus invraisemblable que celle de l’autre ; elle n’en est pas plus reluisante car les turpitudes religieuses sont sans égales, mais la foi sanctifie tout. Les avatars de la vie des saints sont, comme, la Bible et toute la littérature ecclésiastique, dignes de ceux qui les ont inventés et des pauvres cervelles à qui le paradis est promis.

L’aristocratie religieuse l’emporta souvent sur son aînée dans le gouvernement des hommes, ne se contentant pas de la puissance spirituelle mais revendiquant la temporelle avec une fureur singulièrement contradictoire de sa mission de paix et d’amour. Pendant des siècles, des peuples ont été gouvernés par des prêtres, les Orientaux en particulier. Depuis des milliers d’années l’Inde est sous le pouvoir de ses brahmes qui ont organisé la hiérarchie la plus opposée à cette égalité que prêcha Çakya-Muni, précurseur de Jésus. Le brahme, même mendiant, est supérieur aux rois, tandis qu’en bas la masse du peuple appelée « diables », « pourceaux », « chiens », subit la condition la plus misérable qu’on vît jamais. Les Égyptiens, les Hébreux, eurent des gouvernements religieux. Chez les Étrusques, ancêtres des Romains, les prêtres appelés « lucomons » terrorisaient ce peuple excessivement superstitieux. A Rome, la puissance des prêtres domina toujours les pires tyrans. Il n’est pas d’exemple plus caractéristique de ce que peut produire collectivement le fanatisme religieux que le soulèvement guerrier des Arabes, peuple de pâtres, d’agriculteurs, de marchands essentiellement pacifiques, entraînés par le mahométisme à conquérir en dix ans un empire plus étendu que celui de Constantinople.

Les crimes des religions dépassent ceux des empires. L’histoire antique est pleine des guerres et des sacrifices humains qu’exigeaient des Moloch et des Jéhovah sanguinaires. Plus près de nous, l’Inquisition qui se manifeste encore chaque fois qu’elle en a l’occasion, est l’illustration la plus terrifiante de ce que « l’amour du prochain » peut comporter de haine et de cruauté de la part d’individus hors nature. Aux violences guerrières, les prêtres ont ajouté l’hypocrisie sacerdotale et la casuistique qui absolvent tous les dévergondages. La Renaissance a vu, avec les papes, les pires cruautés et les plus dégoûtantes débauches. A l’exemple des empereurs romains et des premiers rois de France, la plupart des papes n’arrivèrent au trône que par le poison et le meurtre : ils faisaient, avec leurs évêques, le commerce le plus impudent des choses, de la religion. Ils tiraient même profit de la prostitution et Sixte IV lui faisait payer patente. Des évêques disaient publiquement : « J’ai deux bénéfices qui me valent trois mille ducats par an, une cure qui m’en donne cinq cents, un prieuré qui m’en vaut trois cents, et cinq filles dans les lupanars du pape qui m’en rapportent trois cents cinquante ». (A. Castelnau. La Renaissance italienne.) Comme les prêtres de Cybèle dans la Rome de la décadence, les prêtres catholiques vendaient des indulgences pour toutes sortes de fautes. Ils faisaient tous les métiers, entre autres celui d’entremetteur d’amour ; non seulement ils favorisaient l’adultère, mais ils autorisaient les avortements et procuraient des avorteuses qu’ils allaient chercher dans des couvents (Machiavel, La Mandragore). Ronsard a dépeint dans son Discours à des-Autels, l’Église :

…Riche, grasse et hautaine,
Toute pleine d’écus, de rente et de domaine.

Ses prélats :

Parfumés, découpés, courtisans, amoureux,
Veneurs, et fauconniers, et avec la paillarde
Perdent les biens de Dieu, dont ils n’ont que la garde.

C’est à propos de cette époque de la Renaissance que Gobineau a écrit ceci : « Il est assurément fâcheux que les basses classes d’une nation soient énervées et n’aient plus devant les yeux la considération d’aucun devoir ; mais il est bien plus déplorable encore de voir les classes supérieures de la société devenues complètement incapables de tenir leur rang et de servir au peuple de directrices et de guides. » Ce jugement est applicable à tous les temps et à toutes les classes prétendues supérieures. Dans la « vieille France », que regrettent les dernières douairières bien qu’elles aient trouvé des emplois dans la République, les abbés de cour partageaient avec les mousquetaires le cœur et la bourse des dames sentimentales et faciles. Les Mémoires des xviie et xviiie siècle sont pleins de récits de la vie scandaleuse d’une élite oisive, prétentieuse, insolente, dont les personnages les plus considérables vivaient ouvertement de la prostitution de leurs femmes ou de leurs maîtresses et du jeu. Figaro pouvait constater ironiquement que cette aristocratie sans honneur et sans pudeur n’avait même pas les vertus qu’elle exigeait de ses domestiques.

Ce fut l’Église qui suscita les Croisades, entreprises de rapine qu’elle dirigea comme en 1900 le pillage de la Chine. En 1095, Urbain II prêchait déjà la croisade comme une expédition coloniale de nos jours ; « elle devait ouvrir des débouchés aux populations trop à l’étroit chez elles et dépourvues de richesses ». Alexis Comnène, empereur de Byzance, faisant appel au nom de l’Église aux barons d’Occident, disait : « Que leur cupidité soit tentée par l’or et l’argent détenus en abondance par les infidèles, qu’ils songent à la beauté des femmes grecques ! » Toutes les entreprises contre les « hérétiques » eurent avant tout des motifs de pillage. Innocent III, commandant la Croisade des Albigeois, promettait le partage des biens de Raymond de Toulouse. Les Templiers, trop riches, furent victimes de la cupidité conjointe de Philippe le Bel et de l’Église. Les rois et les prêtres s’enrichissaient des dépouilles des victimes de l’Inquisition, de la confiscation des biens des protestants, de la traite des noirs et d’autres brigandages aussi productifs que pieux.

L’Église a exprimé l’élite de sa pensée lorsqu’elle a formulé son idéal de monarchie universelle en ces termes : « Une foi, une loi, un roi ! » C’est le programme qu’elle poursuivit avec l’Inquisition ; si elle avait réussi, c’en eût été fini de la pensée humaine, et de toute véritable élite.

Mais l’aristocratie la plus puissante est celle de l’argent ; elle continue, en l’amplifiant, l’œuvre néfaste des autres. Elle confère les avantages de l’élite à qui n’en a même pas les apparences ; elle réalise l’égalité dans le puffisme et la sottise. Avec elle, savoir, talent, travail, intelligence, éducation, sentiment, tout disparaît devant la richesse. Le veau d’or est son symbole ; Ubu-roi est son grand homme. Elle s’est formée et développée surtout dans les démocraties comme la rançon de l’impudence démagogique. Elle a commencé par se confondre avec l’aristocratie guerrière en achetant des propriétés et des titres. Molière a parlé de ce paysan qui, ayant acquis une terre,

Fit creuser tout autour, un grand fossé bourbeux
Et de Monsieur de L’Isle il prit le nom pompeux.

C’est ainsi que nombre de manants parvenus devinrent « gentilshommes », entrèrent dans « l’élite de la société », en reniant leurs pauvres diables de parents. De la même façon, on voit maintenant un quelconque Martin, succédant à un non moins quelconque Fouillopot dans la savonnerie ou les engrais, devenir Martin de Fouillopot.

L’aristocratie de l’argent est arrivée, dans la lente mais persévérante progression de la bourgeoisie, à se soumettre les autres aristocraties. Un Charles Quint était sous la dépendance financière des grands. banquiers, les Doria de Venise, les Welser et les Fugger d’Augsbourg. Aujourd’hui, les banquiers sont les maîtres incontestés du monde ; les empereurs, les rois, les présidents de républiques, les ministres, toute l’élite officielle de la politique, de la science, des arts, de l’armée, de l’église, des salons, n’est composée que de pantins dont ils tirent les ficelles. Le pape lui-même est un personnage plus important comme actionnaire de la Banca di Roma que comme représentant de Dieu sur la terre. L’ancienne noblesse, déplumée depuis la Révolution française, a souvent redoré son blason en se mésalliant à la fille du bonhomme Poirier ou de quelque marchand de cochons de Chicago. Ducs, comtes, marquis, barons, ont perdu leur insolence devant les Jourdain, les Mercadet, les Thénardier, les Lechat, ceux-ci leur faisant l’honneur de les acheter comme gendres et de les admettre comme « pièges à gogos » dans les conseils d’administration de ces entreprises d’escroquerie que sont la plupart des sociétés financières. Si l’on n’a pas réalisé la fusion des classes qui sera l’œuvre de la véritable élite, on a fait celle des aristocraties dans les démocraties où les anciens traîne-savates, enrichis par les tripotages politiciens, forment avec les fils des preux ralliés à la « gueuse », cette « aristocratie républicaine » chère à M. Thomson. Ainsi, le « socialiste » Isidore Lechat se découvre, avec le marquis de Porcellet, une parenté remontant aux Croisades et, s’il jeta jadis « le Christ à la voirie », il fait aujourd’hui communier pieusement ses enfants.

La Grèce antique a fait les expériences les plus caractéristiques des deux formes de gouvernements, aristocratique et démocratique. Elle les a vues périr toutes deux des vices de leurs prétendues élites.

A Sparte, ce fut l’aristocratie. Il n’yen eut jamais de plus orgueilleuse et de plus barbare. Vainqueurs des Laconiens dont ils avaient envahi le pays et qu’ils avaient réduits en esclavage, les Spartiates n’avaient d’autre métier que la guerre. Les lois de Lycurgue les y entraînaient dès l’âge de sept ans, les excitant à la violence et à la rapine. Elles leur interdisaient d’apprendre à lire ; par contre, suivant la légende, un renard volé et caché sous le vêtement d’un petit spartiate pouvait lui ronger la poitrine sans qu’il poussât un cri qui l’aurait dénoncé. Les Ilotes travaillaient pour les vainqueurs qui apprenaient à leurs enfants à mépriser et à battre ces esclaves dont on tuait les plus forts et les plus beaux. Sparte succomba dans l’épuisement de cette aristocratie sanguinaire et stupide.

Athènes fit l’expérience de la démocratie. Si cette cité fut incomparablement grande par ses philosophes et ses artistes, elle fut abaissée politiquement au niveau de Sparte par son parti appelé des « meilleurs ». Le chef de ce parti, Dracon, est représenté dans l’histoire comme le premier organisateur démocratique, parce qu’il unifia la barbarie de la législation contradictoire des eupatrides et appliqua la peine de mort à tous les délits. A vingt-cinq siècles de distance, nos actuels pourvoyeurs de bagne et de guillotine continuent le « démocratisme » de Dracon. Sa législation montra la voie à celle de la République romaine d’où sortit ce « droit romain » que Cicéron trouvait déjà suranné de son temps, mais qui inspira le code aristocratique de Justinien et que Napoléon Ier alla chercher pour faire le Code français… Sa législation étant le fondement des sociétés, on voit par ces faits combien est illusoire la distinction entre aristocratie et démocratie. En 1876, par exemple, il eût suffi du déplacement d’une voix, lorsque la Constitution de la IIIe République française fut votée, pour qu’elle devînt la Constitution d’une royauté sans que rien n’y fût changé. Sous cette IIIe République, la liberté individuelle n’a pas plus de garanties que sous Louis XIV et on use encore contre elle de lois antérieures à la Révolution. (Voir Liberté.) Néron, dont Châteaubriand a célébré l’aristocratie, appuyait sa puissance impériale sur une véritable ochlocratie, celle de la populace du cirque qu’il flattait par la plus basse démagogie. L’histoire, qui célèbre le « démocrate » Dracon et n’est pas loin de considérer avec dédain le sage Solon, présente aussi comme des triomphes de la démocratie les dictatures militaires d’un César et d’un Napoléon qui établirent leur gloire sur des millions de cadavres, tout comme les Sésostris, les Alexandre, les Djenghis Khan, les Attila, les Charlemagne, les Barberousse, les Charles Quint et les Louis XIV.

Du parti démocratique des « meilleurs » sortit aussi le tyran Pisistrate ; il poussa les Athéniens à l’abandon de leurs libertés pour tourner leur ambition vers la formation d’une « Grande Grèce », aux dépens des peuples voisins. M. Mussolini, qui prétend donner aujourd’hui une nouvelle formule de la démocratie en réalisant la « Grande Italie », n’a rien inventé. Les guerres qu’Athènes entreprit alors, le pillage des trésors de la Perse par Alexandre, lui apportèrent cet enrichissement qui la conduisit à sa décadence et à sa perte. La liberté fut étouffée sous l’argent. Comme l’écrivait Démosthène : « Des enrichis achetaient toutes les terres, tandis qu’à côté d’eux le plus grand nombre des citoyens n’avaient plus même la vie du lendemain assurée ». Démosthène dut s’empoisonner pour mourir libre. Ce fut le temps où, reniant honteusement la pensée de Socrate et de Platon, abandonnant les arts et prostituant les artistes, les Athéniens livrés à la débauche disaient « C’est l’argent qui fait l’homme ! » Formule fatale qui fut leur « Mané, Thécel, Pharés », et celui de bien d’autres peuples. Elle fut celui des Romains de la décadence, des Néron, de leurs gitons, des plumitifs, prostituées et autres parasites qui leur faisaient escorte. Pétrone a dépeint cette élite faisandée dans son Satyricon. L’Espagne subit la même décadence lorsque, gorgée des richesses du Nouveau Monde, elle se laissa aller à une oisiveté voluptueuse qui la conduisit à l’état d’ignorance et de passivité fanatiques et sauvages où la tiennent encore le roi, le moine et le torero.

Plus que jamais, de nos jours, on considère que « c’est l’argent qui fait l’homme ». Les enrichis, qui ont ramassé leurs fortunes dans les misères de la guerre, enseignent à leurs fils que : « Les hommes les plus importants sont les millionnaires, étant donné que l’argent procure la puissance et domine le monde. » Avec leur argent, ils achètent tout, et surtout les consciences de ceux qui, par leur savoir, leur talent, leur situation, devraient réagir contre cette souveraineté des bas-fonds. « Elite du rebut et rebut de l’élite », ainsi les a marqués M. Michel Georges Michel. Sous l’influence des nouvelles couches que leur envoie la mercante internationale et qui sortent des milieux les plus interlopes, assurés de l’impunité par la complicité des hommes de loi, l’imbécillité des foules et la lâcheté de leurs victimes, ils perdent de plus en plus toutes qualités, même cette politesse qui rendait l’ancienne aristocratie supportable, pour afficher une insolente goujaterie. Ils forment « la Confrérie des Puissants », comme a dit J. de Pierrefeu. Non seulement ceux qui ne se sont pas enrichis sont à leurs yeux de méprisables imbéciles, mais ce sont aussi des malfaiteurs dangereux, et les magistrats le font bien voir aux pauvres diables traînés devant eux, n’ayant pu fournir la caution nécessaire pour éviter la prison en attendant un non-lieu libérateur et une décoration réparatrice : ils appliquent le « Vae Victis ! » de l’antiquité, le « silence aux pauvres ! » des répressions bourgeoises, avec une cruauté multipliée.

Il y a une autre prétendue élite qui, si elle n’est pas si puissante et si directement malfaisante que les hommes de guerre, d’église et d’argent, n’en assume pas moins la plus grande part de responsabilité dans leurs méfaits. C’est celle des « intellectuels » qui ont mis la pensée au service de la force, du mensonge et de la richesse, qui ont accepté d’être le cerveau de la malfaisance, de légitimer la force en la légalisant, de donner au mensonge la figure de la vérité et de se faire les prêtres du Veau d’Or. Nouveaux courtisans, ces empoisonneurs de l’esprit, ces flagorneurs de la puissance, sont descendus au rang de cette valetaille qui « applaudit toujours à l’orgie des maîtres quand ceux-ci laissent du vin dans les bouteilles » (Claude Tillier). Ils ont vendu la science qui devait soulager l’effort des hommes et guérir les souffrances de leur corps ; ils ont souillé d’argent l’art qui devait embellir la vie de tous en leur dispensant les joies pures de l’esprit ; ils trafiquent de tout ce qui devait être source de liberté, de bien-être et de bonheur humains. Ils ont fait de l’intelligence la pourvoyeuse de la servitude. Ils l’ont enfermée dans leurs temples, leurs écoles, leurs casernes, leurs laboratoires, leurs musées, leurs boutiques ; ils lui ont coupé les ailes, ont maquillé son visage, l’ont coiffée de perruques, de casques, de plumes, de bonnets carrés, ronds ou pointus, lui ont mis sur le nez des bésicles, sur le dos des uniformes de toutes les couleurs et des robes de tous les pelages, dans les mains des sabres, des goupillons, des codes, de pustuleux grimoires, tout l’arsenal de l’iniquité et des maléfices. Ils ont livré la science aux rhéteurs, aux savantasses, aux cuistres, aux charlatans, aux morticoles, aux « abstracteurs de quintessence », aux porteurs de reliques, aux inquisiteurs de la pensée, aux conservateurs de la sottise, aux Janotus, aux Brydoie, aux Perrin Dandin et aux Diafoirus. Ils ont fait de l’art la proie des histrions, des cabotins, des négriers de la plume, du ciseau et du pinceau, des rapetasseurs des talents éculés, des « charretiers qui ont de la besogne quand les princes bâtissent » (Schiller à propos de Kant et de ses éditeurs), des « choucas qui fientent sur les frises du Parthénon » (L. Tailhade), des académiciens qui ont officialisé la sottise et lui ont fait un piédestal de haine contre la vie et la beauté. (Voir les mots : Art, Beaux-arts, Littérature, Musique.)

Tout ce monde a mis l’idéal en bouteilles, en pilules, en pommades, en a fait des orviétans dont il tient comptoir comme les prêtres de leur Dieu. C’est cette tribu ignorantifiante qui obligea Socrate à boire la ciguë, envoya au bûcher les hommes et les livres non respectueux de son orthodoxie, fit le procès de Galilée, et condamna d’abord le cartésianisme devenu aujourd’hui la citadelle de son spiritualisme. C’est elle qui faisait encore enseigner dans les écoles, au temps de Stendhal enfant, le système céleste de Ptolémée qu’elle savait faux, qui s’est moquée des inventions les plus remarquables, la photographie et le phonographe par exemple, et traitait Daguerre et Edison de mystificateurs, qui déclarait gravement qu’il n’y aurait pas assez de fer pour faire des chemins de ce nom (M. Thiers), et qui, encore de notre temps, proscrit les théories darwiniennes au profit des stupidités bibliques. Les bibliothèques sont pleines de l’histoire de cette sottise triomphante sanctionnée de sanglantes persécutions.

La prétendue élite intellectuelle a continué, depuis La Renaissance, les traditions établies par l’esprit d’individualisme qui détacha les hommes de pensée et les artistes du peuple au milieu duquel ils avaient vécu pendant le Moyen-âge. De plus en plus étrangère à la vie générale, s’écartant systématiquement de toutes les véritables sources d’humanité, cette élite ne pouvait trouver son élément que dans les formes arbitraires et conventionnelles des sociétés aristocratiques. Elle eut un idéal de plus en plus rétréci, cantonné dans les puérilités de « l’art pour l’art » quand elle ne s’abaissa pas à mentir à ses destinées naturelles pour se mettre au service des Puissants.

Plus réaliste depuis 1914, mais pas mieux inspirée, la jeunesse intellectuelle d’aujourd’hui s’embarrasse peu de « l’art pour l’art » et encore moins de certains scrupules sociaux manifestés par le snobisme anarchiste de 1894 et les intellectuels qui prirent parti « pour la justice » lors de l’affaire Dreyfus. Maintenant, la justice, comme la vérité et la bonté, est une vieille balançoire humanitaire qui fait sourire un monde où ne compte plus que la force. Cette jeunesse déclare « qu’elle n’est pas plus fière que ça d’appartenir à la bourgeoisie », mais elle reste avec elle parce qu’elle est encore la plus forte et qu’elle lui procure une vie facile et agréable. Dépourvue de scrupules, elle obtient par l’intrigue, à défaut du savoir, les diplômes et les situations de médecins, d’avocats, de professeurs, de magistrats, d’ingénieurs, qui lui permettent de se livrer impunément au sabotage social pour vivre dans le luxe en soutenant sa classe, celle des hommes d’argent.

Aussi peu artistes que possible, ces jeunes sont chasseurs de médailles et de prix littéraires, poulains dans les écuries des gros marchands et éditeurs, lécheurs de braguettes académiques, flatteurs des « chers maîtres », réclamistes, esbroufeurs, écornifleurs. Tout en affichant une dignité grotesque, ils font les plus basses besognes pour une décoration ou une commande de l’État et, pour garder le « ton » de l’élite, ils sont royalistes, fascistes, catholiques, voire pédérastes et cocaïnomanes.

La pauvre élite a établi son règne sur le parasitisme qui méprise le travail mais vit à ses dépens. Elle est le lys qui ne sème ni ne tisse, la mouche du coche et le frelon dans la ruche sociale. Il a fallu attendre cinquante ans de République démocratique pour qu’on eût l’idée, en 1924, de mettre à l’ « honneur », pour la première fois, un ouvrier manuel, un de ceux salis qui cette élite orgueilleuse en serait vite réduite à brouter ses excréments. Or, quel fut cet honneur ? Celui de ce ruban rouge qui distingue les « meilleurs » des parasites, et le malheureux esclave qui accepta ça se crut en effet honoré !…

Comment l’humanité n’a-t-elle pas disparu sous la direction multiséculaire de pareilles élites ? C’est qu’à côté d’elles, et contre leur œuvre de mort, s’est manifestée, toujours renaissante, toujours ardente malgré les persécutions, la véritable élite, celle de la vie. La fausse élite a triomphé, aux acclamations des foules inconscientes, sur les charniers et dans des apothéoses de sang et de sottise ; la véritable élite, bafouée, traquée, mutilée, — trop souvent, hélas, par ceux qui auraient dû la défendre — a construit obscurément mais inlassablement l’œuvre d’amour et de beauté qui protège la vie contre ses dévorateurs et ses fossoyeurs. Ils sont à elle les hommes qui ont gardé la pureté de leurs conscience, n’ont pas voulu se vendre, ont lutté, souffert, sont morts pour avoir crié la vérité, dénoncé le crime, protesté au nom de la liberté et de la dignité humaines, défendu la pensée et l’art, opposé à la royauté égoïste des privilégiés les droits de l’humanité tout entière. C’est elle qui a suscité tous les cœurs généreux, les caractères indomptables qui se sont dressés contre l’arbitraire, ont donné l’exemple de la résistance à l’oppression dont le mythe de Prométhée en révolte contre les dieux symbolise le premier effort, et qu’ont continué les Ilotes revendiquant la « dignité de citoyens », les Bagaudes, les Jacques, les Gueux, les Camisards, les Sans-culottes, les Quarante-huitards, les Communards, toutes les foules héroïques que l’histoire, courtisane de la puissance, a cherché vainement à ridiculiser et à flétrir. Elle a été, et elle est toujours, la phalange sacrée des hérésiarques, des réfractaires aux « convenances sociales », des précurseurs dont Elisée Reclus a dit : « Chaque individu nouveau qui se présente avec des agissements qui étonnent, une intelligence novatrice, des pensées contraires à la tradition, devient un créateur ou un martyr ; mais heureux ou malheureux, il agit et le monde se trouve changé. »

Dans tous les milieux et dans toutes les formes de l’activité humaine, la véritable élite peut et doit se manifester, exercer son influence. Mais c’est surtout dans le domaine social, dans la lutte pour le bien-être et pour la liberté que nous devons être attentifs à elle, provoquer ses manifestations, la soutenir, l’encourager de toutes nos forces et non la railler et la réduire au désespoir comme il arrive encore trop souvent. Car la vieille femme qui apportait son fagot au bûcher de Jean Hus n’est pas morte. Tous les jours, la foule ignorante rive ses propres chaînes et ses exploiteurs continuent à se frotter les mains en murmurant : « Sancta simplicitas ! »

Est de l’élite tout individu qui ne suit pas l’ornière commune où se traînent tous les préjugés avec toutes les rancœurs et toutes les résignations. Est de l’élite celui qui cherche à s’instruire, à voir la vérité sur la condition humaine, à comprendre d’où vient le mal social et à lui porter remède. Est de l’élite celui qui s’efforce d’instruire les autres, qui recherche avec eux les moyens de la libération commune et pratique la solidarité dans l’équité et la bonté. Est de l’élite celui qui prépare la révolution des cerveaux et des bras, de l’intelligence et des cœurs, pour échapper à la dictature parasite, renverser les idoles, briser les chaînes et fonder la société où la justice régnera pour tous les hommes. « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », dit la charte du prolétariat. Cette émancipation ne sera pas le produit d’un coup de baguette magique qui fera se redresser brusquement les échines courbées sous l’esclavage. Elle sera l’œuvre des efforts individuels réunis dans l’effort de tous. Elle sortira de la formation intelligente et énergique d’une élite prolétarienne qui remplira d’autant mieux son devoir envers sa classe, sera d’autant moins encline à la trahir et à passer du côté de ses ennemis, qu’elle sera plus nombreuse et plus instruite, plus soutenue par ceux dont elle sera l’interprète et plus encouragée par la certitude de la réussite. Il n’est aucun travailleur qui ne puisse, par son effort si modeste soit-il, prendre sa place dans cette élite de pionniers défricheurs de la vie nouvelle, car plus que de science, il y faut du cœur et du dévouement. Il faut commencer par acquérir, en soi, le sens et la volonté inébranlable de sa propre liberté ; il faut ensuite s’employer à éveiller ce sens et cette volonté chez les autres. Alors, ne portant plus en lui des espoirs vains, des énergies inutiles, qu’il use lamentablement dans sa solitude et dans ses querelles intestines ; ayant foi dans son élite qu’il n’abandonnera plus aux bêtes et qu’il soutiendra de toutes ses forces : le prolétariat sera capable de s’émanciper. Alors, il pourra remplacer l’infamie d’un Ordre social où ne règnent que la violence et le mensonge par l’harmonie que propose à tous les hommes de bonne volonté l’Anarchie libératrice. — Edouard Rothen.


ÉLOQUENCE n. f. (du latin éloquentia formé de e, de loin ; loquor, je parle).

« Achète ce qu’il y aura de meilleur au marché », avait dit Xanthus à Ésope ; et Ésope n’acheta que des langues. A l’étonnement de son maître, l’esclave répondit : « Qu’y a-t-il de meilleur que la langue ? C’est le lien de la vie civile, la clef des sciences, l’organe de la vérité et de la raison ; par elle on bâtit des villes et on les police, on instruit, on persuade dans les assemblées ; on s’acquitte du premier de tous les devoirs, qui est de louer les dieux » — « Eh bien, « reprit Xanthus, demain, tu m’achèteras ce qu’il y a de pire » ; et Ésope apporta des langues, affirmant qu’il n’y avait rien de pire au monde ; « C’est la mère de tous les débats, la nourrice de tous les procès, la source des divisions et des guerres ; si elle est l’organe de la vérité, c’est aussi celui de l’erreur et, qui, pis est, de la calomnie. Par elle on détruit les villes ; si d’un côté elle loue les dieux, de l’autre elle est l’organe du blasphème et de l’impiété ».

De même que les langues d’Ésope — et du reste ne se rattache-t-elle pas à la langue ? — l’éloquence est la meilleure et la plus mauvaise des choses, Car elle est l’art de bien parler, de s’exprimer avec facilité. « L’éloquence est la reine du monde » a dit Montesquieu. C’est une reine en vérité qui traîne derrière elle le fardeau de tous les crimes qu’elle a engendrés et qu’elle engendre encore.

L’éloquence est un art qui remonte à l’antiquité. Elle fut florissante en Grèce avec Périclès et Démosthène, à Rome avec Cicéron.

Le christianisme donna naissance à un nouveau mode d’éloquence : l’éloquence de la chaire ; et si les anciens divisaient l’éloquence en trois genres : le genre démonstratif ; le genre délibératif et le genre judiciaire, les modernes la divisent en cinq branches différentes, à savoir : l’éloquence de la chaire ; l’éloquence de la tribune ; l’éloquence du barreau ; l’éloquence académique et l’éloquence militaire.

L’éloquence est un facteur de popularité. Celui qui sait bien dire émeut et persuade et la foule, qui se laisse conduire plus par ses sentiments que par sa raison, est sensible à la belle parole. « La manière de donner vaut mieux que ce que l’on donne », dit un vieux proverbe ; ne pourrait-on ajouter que bien souvent : « La manière de dire vaut mieux que ce que l’on dit » ? C’est du reste ce qui explique que des hommes incapables et ignorants, ou sensiblement intéressés et dénués de tous scrupules, mais merveilleusement doués en ce qui concerne l’art de parler, occupent les plus hautes fonctions et trompent leurs semblables sur leurs qualités ou sur leurs aspirations réelles.

L’éloquence exerce une telle influence sur le peuple, que de tous temps des hommes s’exercèrent à la pratique et à se perfectionner en cet art. Sans l’éloquence, Démosthène serait resté plongé dans l’obscurité, puisque malgré ses profondes études, lorsqu’il se présenta au peuple pour la première fois, son bégaiement naturel et l’imperfection de sa diction provoquèrent les huées de la populace. Ce n’est que lorsqu’il eut perfectionna sa déclamation, se livrant à des exercices d’articulation, en mettant, affirme-t-on, des petits cailloux dans sa bouche, qu’il reparut a la tribune, à l’âge de vingt-sept ans, et qu’il obtint un immense succès.

« On ne devient pas, on naît orateur », disait deux siècles plus tard, le plus éloquent des orateurs romains : Cicéron. Démosthène, par son exemple aurait démenti cette affirmation, car si l’éloquence exige certaines qualités particulières, elle se travaille pourtant et ce serait une erreur de penser que seul un petit nombre d’élus sont capables de s’exercer à cet art.

Si l’éloquence a soulevé des populations, si elle fut un facteur d’évolution, si elle déchaîna parfois l’enthousiasme des foules et provoqua des révoltes fécondes, elle fut aussi, et est encore, une arme terrible au service de l’erreur et des forces de réaction et de domination sociale. Grâce à elle, l’Église put, durant des siècles, tenir courbés sous son joug des millions et des millions d’êtres humains ; grâce à elle, les nouvelles religions politiques poursuivent leur œuvre d’asservissement, de contrainte et d’exploitation.

La définition que nous donne La Harpe, de l’éloquence, nous paraît complètement fausse : « L’expression juste d’un sentiment vrai », nous dit-il. Erreur. Il y a l’éloquence du cœur, de l’âme, mais il y a également l’éloquence de l’esprit, l’éloquence du comédien, qui ne traduit aucun sentiment réel et vivace et n’est qu’un moyen pour dominer, pour étendre sa puissance, pour gouverner, pour diriger les hommes et s’en servir à des fins inavouables et inavouées.

L’éloquence : « l’expression juste d’un sentiment vrai » ? Allons donc ! L’éloquence judiciaire n’est-elle pas là pour dénoncer cette définition ? La séduction, la richesse imaginative d’un Henri Robert, un des maîtres incontestés du barreau de Paris, est-elle le fruit d’un état d’âme et l’expression d’un sentiment profond, lorsque dans le prétoire, il défend le criminel, « la veuve ou l’orphelin » ? Mais non : simple gymnastique intellectuelle ou vocale où l’éloquence de l’avocat, quelle que soit la cause qu’il défend, n’est destinée qu’à attirer l’attention du public et à obtenir ses applaudissements, comme l’artiste sur la scène d’un théâtre quelconque.

L’éloquence politique d’un Briand, dont la voix grave, mélodieuse, émotive, a monté toute la gamme du concert social, est-elle inspirée par un désir de paix, d’amour, d’humanité ? Non pas ; mais simplement par le désir de s’élever au dessus de ses semblables et de paraître le surhomme parmi les hommes. L’éloquence tapageuse d’un Millerand ne fut-elle pas aussi nuisible à Saint-Mandé qu’à Ba-ta-clan, et celle d’un Poincaré n’est-elle pas une des nombreuses causes dé l’ignoble carnage ?

Il est pénible de constater et de reconnaître que l’éloquence sincère, l’éloquence accidentelle, intermittente est presque toujours écrasée par le talent oratoire d’un professionnel de la tribune, et que le malheureux qui, dans des élans d’amour et d’humanité, laisse son cœur s’échapper est réduit à l’impuissance par l’orateur fougueux qui n’ignore rien de toutes les subtilités de l’éloquence.

Les humains se laissent conduire par des mots. Aussi regrettable que cela puisse être, cela est cependant, et qu’on le veuille ou non, on est bien obligé de composer avec les erreurs humaines ; aussi faut-il apprendre à dire ces mots, à les assembler proprement pour développer nos idées et les traduire éloquemment devant ceux que l’on veut convaincre.

C’est une faute grave de penser que seules la sincérité et la bonne foi peuvent faire échec à l’imposture et au mensonge. Un mensonge bien dit est plus éloquent, hélas, qu’une vérité mal interprétée. S’il en était autrement, la société bourgeoise aurait vécu.

Sachons être éloquents, apprenons à parler. Sans jouer les comédiens, sachons convaincre, par la parole, par le geste, par l’attitude, les auditoires qui nous écoutent et qui ne demandent qu’à comprendre. Notre éloquence révolutionnaire, à laquelle on peut ajouter l’espérance vivace de voir un jour se réaliser un monde meilleur, aura bien vite raison de l’éloquence pernicieuse de tous les forbans, de tous les tribuns qui, sur les tréteaux de la politique asservissent et exploitent un art qui eut dû rénover l’humanité.

La prêtraille qui, durant des siècles, a par la parole fait trembler des millions de pauvres êtres ignorants s’efface aujourd’hui, devant la puissance de la science ; l’éloquence de la chaire s’épanouissant avec Bossuet, Fléchier, Lacordaire, etc., etc., s’est irrémédiablement éteinte, et sa flamme ne s’allumera plus. Il faut maintenant s’attaquer à l’éloquence politique aussi néfaste que la précédente. L’éloquence ne peut être une source de bienfaits que si elle répond aux besoins matériels et moraux de l’homme et si elle n’est pas animée par un esprit de lucre et d’intérêts particuliers.

C’est là la seule éloquence bienfaisante, saine, raisonnable, logique, et elle triomphera, car il n’est pas possible qu’elle soit vaincue.


ÉLUCIDER verbe (du latin elucidare ; de lucidus, clair). Rendre clair ; rendre lucide. Élucider une question ; élucider un sujet ; élucider une idée ; élucider un texte ; élucider un passage, etc., etc…

Tout ce qui touche au travail de l’esprit nous arrive parfois entouré d’un nuage obscur ; c’est ce nuage qu’il faut éloigner, écarter, pour rendre intelligible le sujet qui nous occupe. Qu’il s’agisse d’un thème philosophique, d’un problème de mathématique ou d’une idée sociale, chaque fois qu’une chose ne nous paraît pas claire, nous nous livrons à l’élucidation de cette chose pour pénétrer le secret qu’elle nous cache. Une fois ce travail accompli, ce qui nous semblait entouré de mystère nous paraît lumineux.

Souvenons-nous du conseil de la fable : « Sans un peu de travail, on n’a pas de plaisir », et lorsqu’il nous arrive, penchés sur un texte ou un passage, de ne pas en saisir toute la valeur, ne jetons pas le livre en le déclarant impropre ou incompréhensible. Cherchons, au contraire, à pénétrer la pensée de l’auteur en élucidant ce que nous ne comprenons pas et nous serons payés de notre fatigue par la joie de découvrir et d’apprendre.

Faisons de même pour tout ce qui nous entoure et ne taxons pas de ridicules avant de les avoir approfondies, les idées que l’on nous présente. Celles-ci peuvent souvent être rendues lucides avec un peu de patience et de bonne volonté.


ÉLUDER verbe (du latin eludere, se jouer de). Éluder est l’art d’éviter avec adresse une question ou un sujet embarrassant. Il est des hommes qui sont passés maîtres en cet art et qui échappent à toutes les difficultés de ce genre. Éluder des promesses est devenu un jeu d’enfants pour les politiciens de tout grade et de toute couleur et c’est également avec une remarquable sérénité qu’ils éludent les reproches mérités qu’on pourrait leur faire.

Faites une proposition gênante à un parlementaire. Avec grâce, doigté, et tout en affectant de vous écouter avec sympathie et intérêt, il s’écartera petit à petit de la proposition par un jeu de détours intelligents et, en fin de compte, ne répondra nullement à votre question. Il aura évité le fossé dangereux. Votre parlementaire est un éludeur.

L’action d’éluder se pratique également sur une grande échelle au barreau, et l’avocat cherche toujours à éluder ce qui nous gêne, mais, cependant, il est des sujets qui ne sont pas éludables et qui, tôt ou tard, s’imposent. La question sociale est de ceux-ci. Des deux côtés de la barricade, du côté des travailleurs comme du côté du capital, on a longtemps négligé l’âpreté de la lutte ; aujourd’hui, ce n’est plus possible, les événements ne le permettent pas et il faut prendre position. La question sociale ne peut plus être éludée, car la bataille entre les opprimés et les oppresseurs devient d’heure en heure plus serrée et tous y seront entraînés de gré ou de force.


ÉMANATION (n. f. du latin emanatio, effusion). Action par laquelle les substances volatiles se détachent des corps animaux, végétaux ou minéraux et dégagent des fluides impondérables sans qu’aucune décomposition n’apparaisse sur les corps qui les produisent.

Toute odeur est le produit d’une émanation et il est des émanations qui sont dangereuses. Les fleurs dégagent des émanations.

Au sens figuré, l’émanation est la conséquence, l’effet d’une chose, d’un objet, d’un sujet. Émaner signifie tirer sa source de, tirer son origine de. La liberté émane de la volonté, du courage et de l’éducation des hommes. L’émancipation est l’émanation de la lutte entre les maîtres et les esclaves.


ÉMANCIPATION (n. f.) D’origine latine, de emancipatio, provenant du radical mancipium, esclave). Émanciper quelqu’un, c’est lui enlever le joug qui l’asservissait, le rendre libre, dégagé de toute servitude. S’émanciper, c’est se libérer, se dégager par ses propres efforts. Le mot émancipation signifie le passage de l’état d’asservissement à celui de liberté, l’acte de libération d’un individu, d’une nation, d’une classe.

Emancipation des Mineurs. — Les enfants des deux sexes sont, par la morale courante, et encore plus par le Code, sous la dépendance étroite et l’autorité absolue des parents et surtout du père. Combien de fois les parents s’imaginent que la tutelle naturelle qu’ils doivent remplir vis-à-vis de leur progéniture leur donne des droits absolus non seulement sur le présent, mais sur l’avenir de celle-ci ? S’il est normal que l’enfant ait besoin d’être instruit, conduit, guidé, autant qu’aimé et choyé, c’est outrepasser les conditions naturelles de relations entre parents et enfants que de transformer la tutelle en domination, de déterminer, par exemple, quels seront les goûts futurs, la profession, et même les idées des petits. Sous le nom de traditions familiales, les préjugés les plus conservateurs et réactionnaires sont imposés à l’intelligence enfantine. A peine sont-ils arrivés dans l’existence qu’cm les enferme dans une caste, qu’on les voue à certaines croyances, qu’on leur fixe d’avance leur vie future. Seule, une minorité, une élite, saura réagir par la suite. Les partis de conservation et de réaction comptent sur cela, et savent que, tenant l’enfance enfermée à travers la famille dans leurs préjugés, ils lient ainsi par avance la grande majorité des cerveaux humains. Il y a là évidemment un abus du droit des parents qu’on ne condamnera jamais trop. L’éducation et l’enseignement futurs s’occuperont davantage de donner aux petits l’instruction et le goût de l’initiative destinés à en faire des hommes de progrès, des individus libres, et non plus des prisonniers à vie des conceptions paternelles ou maternelles. D’ailleurs, on peut noter avec satisfaction que, dans la pratique de la vie familiale, la rigueur de l’autorité paternelle tend continuellement à s’adoucir, à se restreindre. Là comme ailleurs, la loi écrite, le Code, suit de très loin l’évolution de la morale humaine. En effet, nous en sommes encore à la vieille conception du droit romain. L’enfant mineur est, légalement, sous la dépendance absolue des parents. Il n’est émancipé que par la majorité (21 ans) ou par le mariage. Le Code prévoit bien qu’il suffit d’une déclaration du père et de la mère devant un juge de paix, pour émanciper un enfant à partir de 15 ans, ou s’il est orphelin, d’un conseil de famille présidé par un juge de paix pour l’émanciper à 18 ans. Dans la réalité, on ne se sert plus guère de ce formalisme juridique, et bien des jeunes gens s’émancipent de par leur volonté ou avec le consentement tacite des parents. L’idée qu’un enfant est appelé à vivre son existence comme il l’entend gagne du terrain chaque jour en dépit des juges et législateurs et de leurs lois.

Cette évolution dans la morale se complètera par l’institution d’œuvres sociales au profit de l’enfant, quand la société humaine prendra toutes dispositions pour élever, instruire, les générations à venir, chose qui n’est nullement contradictoire avec l’amour paternel et maternel, tout au contraire, les parents pouvant s’associer pour organiser et contrôler les œuvres enfantines. Jadis, l’enfant naissait esclave de ses parents qui avaient sur lui un droit de vie et de mort, et disposaient à l’avance de sa vie. Demain, l’enfant sera destiné à être un homme libre et élevé avec la préoccupation constante de sa liberté.

Emancipation de la femme. — Nous retrouvons ici le même problème que pour l’enfant. Dans la morale commune, et encore plus dans le Code, la femme est considérée comme un enfant mineur, en puissance d’autorité maritale, celle-ci remplaçant l’autorité paternelle. Elle est élevée avec ce souci d’en faire une épouse soumise, ne dispose, d’après le Code civil, que de droits très restreints.

Tout un mouvement, dit féministe, s’est créé en vue de l’émancipation de la femme. Malheureusement, c’est surtout un mouvement politicien, cherchant à faire accroire aux femmes qu’avec le droit de vote et le droit d’éligibilité, elles seraient les égales des hommes. Comme si l’expérience du vote masculin n’était pas concluante ? Est-ce que le suffrage universel a fait les ouvriers égaux de leurs patrons, les locataires du propriétaire, etc., etc. ? Là comme partout, la politique tente de faire dévier le véritable mouvement d’émancipation, en cherchant à l’embourber dans les marécages parlementaires, tombeaux des plus généreuses idées. Le fait d’obtenir des droits civiques ou légaux ne changera rien à l’état d’asservissement réel et économique de la femme. L’histoire des sociétés nous apprend que la sujétion de la femme à l’homme, au point de vue social, est contemporain à l’origine de la propriété individuelle, laquelle eut comme conséquence la formation de la famille étroite et restreinte qui est encore la règle aujourd’hui. L’infériorité juridique et politique de la femme tient donc au régime économique lui-même, à la propriété personnelle qui, pour se maintenir et se perpétuer par l’héritage, a besoin d’un état familial groupé autour d’une tête, le chef de famille, l’homme, le père, maître de toutes les personnes et de tous, les biens familiaux. En accaparant terres et richesses, en constituant un patrimoine personnel, s’il voulait éviter la dispersion de ce patrimoine, l’homme devait imposer un statut à la mère de ses enfants, statut de surveillance, de contrôle, d’autorité, d’asservissement, qui devint plus tard le statut légal de la famille, d’après la loi établie par la coalition des propriétaires, nobles seigneurs autrefois, bourgeois aujourd’hui.

L’émancipation réelle et complète de la femme ne pourra donc se faire qu’avec la disparition du régime de la propriété individuelle et du régime familial, sa conséquence directe.

Seul, un contrat social nouveau, mettant les biens en commun, supprimant, par conséquent, tout héritage, assurant, d’autre part, l’existence des enfants avec ou sans le concours des parents, pourra émanciper la femme en en faisant l’égale, économiquement parlant, de l’homme. Esclave de la propriété individuelle, transmise par la famille, esclave des travaux du foyer que nécessite une mauvaise organisation sociale, la femme s’émancipera avec la disparition de ces deux principales causes de son asservissement.

D’ailleurs, là encore, l’évolution humaine va plus vite que celle des lois et des codes. Un peu partout, la femme cherche à gagner sa vie par elle-même, à se libérer de la sujétion du foyer. De plus en plus des professions indépendantes sont envahies par les femmes. Travaillant, elles prennent l’habitude sous la puissance de la nécessité, de discuter de leurs intérêts. Après s’être séparées de l’homme, lui avoir fait concurrence sur le marché du travail, elles le rejoignent peu à peu pour unir leurs efforts aux siens dans le but de faire aboutir certaines revendications. L’avenir, l’émancipation de la femme est là. Etre libre, être l’égale de l’homme dans les relations économiques. La société, considérant les soins et l’instruction première donnés aux enfants comme un travail social et utile, devrait considérer la mère comme une ouvrière, fabriquant l’avenir, créant et élevant la génération future.

Émancipation des esclaves. — L’humanité a connu — et connaît encore — l’ignoble institution de l’esclavage. Montesquieu a écrit que c’était la pitié qui avait créé l’esclavage ; pour ne pas tuer les prisonniers de guerre, on les faisait esclaves. En réalité, c’était plutôt parce que le travail était devenu sédentaire, l’agriculture naissant, on avait cherché à se procurer des travailleurs par la guerre. Le christianisme s’est vanté d’avoir aboli l’esclavage. L’histoire confond ce mensonge. Les nations chrétiennes se sont largement servies de l’esclavage dans les colonies où, pourtant, il y avait de nombreux prêtres et missionnaires. En France, il a fallu des révolutions pour qu’en 1792 et en 1848, on abolisse légalement l’esclavage. Aux États-Unis, la guerre de Sécession (1860-1865) a réussi à abolir l’esclavage. Au Brésil, il a duré jusqu’aux dernières années du xixe siècle. L’émancipation des esclaves ne s’est faite nulle part sans une farouche et souvent violente résistance des propriétaires d’esclaves, et l’Église fut toujours du côté des maîtres.

Ce qui a pu créer cette confusion dont profitent les prêtres, c’est que l’abolition de l’esclavage en Europe se fit à peu près en même temps que l’avènement du christianisme. La revendication des esclaves, en cette période fortement mystique, fut imprégnée de la nouvelle foi, et la bonne parole, l’Évangile, fut interprétée par les masses cherchant leur émancipation comme un mot d’ordre de libération. Mais, bien vite, l’Église, qui se constituait, s’est séparée du mouvement des asservis : « Rendez à César ce qui est à César », comme si les hommes pouvaient appartenir à un César, et non à eux-mêmes.

D’ailleurs, le servage qui se substitua à l’esclavage ne fut guère qu’une transformation d’étiquettes. Les esclaves de la Grèce, traités humainement, faisant partie de la famille, portés assez souvent à des postes importants, considérés comme des hommes malheureux par leurs maîtres qu’une adversité pouvait faire choir à leur rang, étaient mieux traités que les serfs des premiers siècles de l’ère chrétienne. Les tyrans consentent parfois à changer les étiquettes, pour tromper mieux les asservis, mais se résolvent difficilement à laisser porter atteinte à leurs droits et privilèges.

L’émancipation des esclaves mués en serfs fut une transformation de façade. Il a fallu de nombreux siècles, des luttes incessantes, des jacqueries dans les villages, le soulèvement des communes dans les villes, pour que le servage devienne un peu plus humain, et que quelques parcelles de liberté et de bien-être soient acquises par les malheureux.

De même, l’émancipation des serfs fut également une duperie, car elle a fait place au salariat. Celui-ci arrive très fréquemment à égaler ou dépasser en horreur le servage ou l’esclavage. On s’est affranchi du joug du seigneur pour retomber sous celui du patron. On a acquis la liberté de mourir de faim si on ne se courbe pas sous l’autorité patronale. Les institutions répressives de l’État sont toutes puissantes pour mater les réfractaires à l’exploitation patronale. Là où les prolétaires n’ont pas assez de courage et de conscience pour résister, non seulement le patron exige d’eux un pénible travail pour un salaire dérisoire, mais encore il les traite en véritables esclaves leur déniant, en dehors même du travail toute liberté de conscience.

En réalité, les appellations différentes et les statuts juridiques n’ont jamais servi à l’émancipation des opprimés. Il a fallu à ceux-ci, dans le passé, comme il leur faudra dans l’avenir, des luttes constantes, acharnées et terribles pour faire disparaître ou amoindrir leur servitude.

Émancipation sociale. — C’est un mot dont se revendiquent tous les groupements ou partis d’avant-garde ou prétendus tels. S’émanciper, c’est s’affranchir d’un joug, se libérer de la servitude. Singulière contradiction, à moins que ce ne soit duperie de conscience, certains se proclament partisans de l’émancipation sociale et ne rêvent que d’instaurer un nouveau joug, une nouvelle servitude tout au moins aussi mauvais que les anciens qu’on veut abolir. L’émancipation ne peut qu’apporter toute la liberté, ou tout au moins une liberté plus grande, sinon elle n’est qu’un masque couvrant une imposture.

Les peuples sont actuellement, tous, dans un état de servitude morale, intellectuelle, politique et économique. Ils ne sont pas libres de leurs sentiments, jugulés qu’ils sont par une éducation malsaine, par de multiples préjugés religieux, patriotiques, civiques, moraux, etc. Ils ne sont pas libres de leur intelligence, car l’instruction est le monopole d’une classe, et l’on entretient systématiquement l’infériorité technique et intellectuelle des masses travailleuses. Ils ne sont pas libres politiquement, car de nombreuses lois appliquées par de nombreux juges et policiers, suppriment toute véritable liberté. Ils ne sont pas libres économiquement, car les produits sortis de leurs mains ne leur appartiennent pas, et s’ils veulent vivre il leur faut chercher et trouver un exploiteur.

L’émancipation sociale doit donc porter sur le domaine moral, intellectuel, politique et économique. Les hommes et les peuples ne pourront se dire totalement émancipés que lorsque toutes ces formes d’asservissement n’existeront plus, quand ils seront les maîtres de leurs sentiments, de leurs idées, quand ils pourront librement acquérir les connaissances désirées, quand aucun obstacle ne s’opposera plus à la diffusion des opinions, à la liberté de parole, de presse, de réunion, d’organisation ; quand, enfin et surtout, les fruits de leur travail ne leur seront plus confisqués par une classe de privilégiés, quand ils s’organiseront librement et à leur guise, tant pour régler entre eux les conditions du travail que pour répartir les produits.

Tel est le but auquel doivent viser tous les efforts vers l’émancipation des individus et des peuples. On commet généralement une grosse erreur. C’est de diviser l’autorité en autant de fractions différentes qu’elle a d’apparences. C’est peut-être utile comme méthode scientifique de classification, pour la clarté des points de vue, mais ce n’est ni réel ni pratique. Que l’on considère, en effet, l’autorité sous ses apparences morales, intellectuelles, politiques ou économiques, on n’aura que des différences de points de vue auxquels on se place, pour la considérer, de même qu’une montagne vue de différents endroits ne présente pas le même aspect. C’est toujours la même montagne. Ici, c’est toujours la même autorité.

Le but de l’autorité est de permettre à certains hommes de tirer d’autres hommes les avantages de les exploiter, de vivre à leur détriment, de créer leur luxe sur leur misère, leur puissance sur leur avilissement, leur domination sur leur obéissance. De là, l’exploitation économique : le capitalisme, le patronat, la finance, le commerce, etc. ; de là la tyrannie politique : l’Etat gardien de l’ordre établi ; de là, l’inégalité intellectuelle. On fait bien de temps à autre appel aux intelligences d’en bas, mais en les sélectionnant, en n’en appelant que quelques-unes pour pouvoir les absorber dans la classe des privilégiés, et en laissant dans l’ignorance la grande masse. De là aussi l’enseignement intense des préjugés : patrie, dieu, famille, civisme, respect de la propriété, des autorités, ne leur faut-il pas hypnotiser les asservis pour qu’ils acceptent passivement leur sujétion ? L’autorité est une ; elle nous saisit par mille tentacules, toutes au service du même principe.

Que des événements sociaux éclatent et anéantissent une ou plusieurs des formes de l’autorité, mais en laissent quelques-unes ou même une seule, et celle-ci, par voie de regroupement, reformera toutes les autres, et recréera l’ancienne tyrannie. Qu’on fasse une révolution politique, en laissant le pouvoir économique aux détenteurs actuels ou en le transmettant à d’autres, il se produira ce qui s’est toujours produit : les maîtres des richesses redeviendront les maîtres de l’Etat par corruption, pression économique, manœuvres de tous genres. Que l’inverse se produise, et que l’économie sociale, entre les mains du peuple, laisse subsister l’autorité politique ; celle-ci reconstitue une hiérarchie, une classe qui s’arroge peu à peu des avantages, des privilèges, des profits spéciaux, bref insensiblement refait à son bénéfice l’inégalité économique.

De même, il est indispensable que l’instruction ne soit par le monopole d’une caste. Chacun doit pouvoir poursuivre son développement intellectuel et technique ; autrement, si c’est une caste qui la détient, elle devient vite maîtresse de la société, s’arroge à la fois, profitant de l’incapacité populaire, des privilèges économiques et des pouvoirs politiques, et tout redevient comme avant.

Également, tant que les humains conserveront leur morale d’aujourd’hui, toute imbue de préjugés, marques des institutions autoritaires, ils auront tendance à accepter l’asservissement comme conforme à leurs idées, à la volonté divine, etc., etc…

Le problème de l’émancipation sociale n’est donc pas résoluble par fractions. Il exige d’être mené partout à la fois, aussi bien intellectuellement et moralement que politiquement et économiquement.

Nous devons considérer toutes les tentatives faites pour s’attaquer à une seule des apparences de l’autorité comme vouée à l’échec, si elle est sincère, ou si elle ne l’est pas, comme n’étant que les marques de ceux qui ne recherchent qu’à se substituer aux maîtres du jour.

Qu’on fasse l’analyse de toutes les actions qui ont cherché à émanciper un peu plus les masses populaires. Les seules qui aient abouti à quelque chose d’effectif sont celles qui furent la conséquence d’efforts réalisés dans tous les domaines : intellectuel, moral, politique et économique. Au fur et à mesure que le prolétariat se libère des préjugés, développe ses connaissances générales et techniques, il veut jouir davantage de libertés et avoir plus de bien-être. De même que lorsqu’il réussit à avoir un peu plus de bien-être, il aspire à être plus libre, il étudie, prend l’habitude de raisonner, de critiquer, d’observer.

L’anarchisme, qui est la lutte pour la liberté complète, la disparition de toutes les tyrannies, exploitations, inégalités et préjugés, qui mène de front toutes les batailles contre l’autorité, est la plus haute et la plus parfaite conception que puisse suivre l’émancipation sociale. — Georges Bastien.

ÉMANCIPATION. Les bourgeois donnent à ce mot un sens différent de celui qui, pour nous, se rapporte à la fameuse prophétie de Karl Marx : « L’Émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. » Cette signification simple et claire est adoptée par tous les véritables émancipateurs du prolétariat, par ceux qui ne se contredisent pas en s’adonnant à la politique électorale après s’être proclamés de la doctrine de l’Émancipation du Prolétariat par lui-même.

Toute la propagande des anarchistes vise à ce but : l’Affranchissement économique et social des individus, leur émancipation individuelle.

Toute la propagande des syndicats révolutionnaires vise au même but en spécifiant qu’ils veulent l’Affranchissement total des travailleurs, l’émancipation collective des producteurs.

Donc, les uns et les autres veulent l’intégrale émancipation de tous ceux que le système capitaliste exploite et asservit. Autant dire qu’ils tendent identiquement à une transformation sociale qui ne peut aboutir autrement que par une révolution comme on n’en vit point encore puisque la Commune de 1871 fut vaincue et que la Révolution russe n’a pu aboutir qu’à une Dictature du Prolétariat,

Préconiser l’éducation libertaire, entraîner les masses ouvrières des cités, de la mer et des champs à s’organiser librement, à s’administrer par l’entente, c’est créer une mentalité populaire adéquate à la conception de société libre de producteurs émancipés ; c’est dresser une génération d’individus capables d’organiser la vie libre pour des hommes libres.

C’est ainsi, pensons-nous, qu’il faut concevoir l’Émancipation sociale de tous. Mais pour émanciper les autres, il est indispensable de s’émanciper soi-même d’abord, en se débarrassant de tous les préjugés d’autorité, de hiérarchie, de discipline, etc., qui n’ont rien à faire avec la Liberté, l’Entente et l’Union pour la Vie. — G. Yvetot.