Encyclopédie anarchiste/Arrière pensée - Art

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Collectif
Texte établi par Sébastien FaureLa Librairie internationale (tome 1p. 132-144).


ARRIÈRE-PENSÉE. On entend par arrière-pensée l’intention cachée qui guide un individu. Par exemple, l’arrière-pensée du candidat aux élections législatives est qu’il se moque absolument de ses électeurs et qu’il désire être envoyé au Parlement pour satisfaire son ambition ou se faire une situation privilégiée. Chez lui il y a la façade : les belles promesses, les professions de foi, etc…, puis l’arrière-pensée : les honneurs, l’argent, etc… Chez le prêtre il y a également la façade : l’homme qui représente Dieu, qui bénit, qui confesse, qui absout, qui excommunie, etc…, puis l’arrière-pensée : il sait très bien que son métier est de raconter des sornettes, mais il sait très bien aussi que c’est en prêchant ces sornettes avec le plus grand sérieux qu’il pourra conserver son pouvoir et son autorité. Et l’on pourrait choisir cent autres exemples… Les anarchistes veulent justement s’élever contre cette fourberie multiple dont le peuple est l’éternelle victime. C’est l’immoralité sournoise de la bourgeoisie qui encourage ainsi le mensonge et qui en fait une arme aux mains de ses valets.


ART. « Application des connaissances à la réalisation d’une conception. » (Larousse.) Allégoriquement, je comparerai l’Art à un arbre éternel enfonçant ses racines jusqu’au cœur de la terre, élevant ses cimes dans l’infini, tandis que ses branches magnifiquement chargées des fruits les plus divers et les plus précieux, s’étendent comme pour étreindre, en un embrassement fécond d’harmonie et de beauté, le genre humain.

Au figuré, on peut dire que l’Art, né du même accouchement que la nature, est souvent considéré comme une fidèle reproduction de celle-ci, et parfois on juge cette reproduction plus belle et plus parfaite.

Pour nous, anarchistes, que l’on juge la Nature comme une prodigieuse créatrice dépouillée de toute conscience et de toute volonté propres, ignare de sa puissance même ainsi que de tout ce qu’elle peut donner aux hommes ; pour nous, l’Art est quelque chose de plus complet et de plus animé, de plus varié et de plus conscient, plus actuel et plus de l’avenir ; en peu de mots : plus plastique et plus harmonisable selon les besoins, les sensations et les aspirations humaines.

Tandis qu’aux yeux de milliers et de milliers de générations, la Nature demeure statique et immuable, même à travers les innombrables secrets que les Œdipes de la Science ont su arracher à son visage de sphinx, l’Art, au contraire, a suivi toutes les transformations et toutes les ascensions humaines, quand ce ne fut pas lui-même qui les précéda, les provoqua, les encouragea, les poussa.

La seule chose qui nous apprenne comment les hommes des âges préhistoriques, c’est-à-dire des époques qui n’ont pas d’histoire, étaient intellectuellement supérieurs aux fauves contre lesquels ils étaient obligés de lutter, c’est l’Art. L’archéologie nous a révélé plusieurs manifestations d’art primitif remontant beaucoup plus loin dans le passé que les écritures les plus anciennes parvenues à notre connaissance. Pour si rudimentaires qu’elles fussent les armes d’attaque et de défense dont nos ancêtres les plus reculés se servirent pour lutter contre les fauves et l’inclémence de la température, étaient toujours dûes à des notions d’art, instinctives, obscures, bien antérieures à la parole écrite ou articulée.

Donc, si nos ancêtres, les primitifs ont pu faire prévaloir, contre tout ennemi de leur espèce, et de notre conservation, leur volonté et leur droit à l’existence et à leur développement, c’est à ces premières et grossières notions d’art qu’on le doit. Et c’est encore à ces notions d’art imparfaites que nous sommes redevables de pouvoir marcher — lentement mais sûrement — vers un devenir dans lequel la libre volonté individuelle (le libre arbitre) aura raison de cette fausse ou, pour le moins, exagérée puissance qu’on attribue à la Nature (le déterminisme), conception selon laquelle les hommes, divisés par races, seraient fatalement condamnés dans les siècles des siècles à s’entretuer, à se dévorer, à s’exterminer.

Mais, hélas ! nées en liberté et pour la Liberté, toutes les manifestations de l’Art qui se développèrent parallèlement au développement et perfectionnement des êtres humains, furent, depuis, monopolisées et altérées par les puissants de tout temps qui leur imposèrent une tâche absolument opposée à celle par et pour laquelle elles avaient été créées ; en sorte que, de levier d’émancipation et de civilisation qu’il était à l’origine, l’Art se transforma en instrument d’oppression et d’obscurantisme.

C’est ainsi que, s’imposant en maîtres absolus sur l’esprit et sur la volonté comme sur les sentiments des peuples, toutes les écoles théologiques, ainsi que tous les systèmes de domination sociale, purent largement, parfois même exclusivement, exploiter toutes les sources du domaine de l’Art. Et la peinture, la sculpture, l’architecture, la poésie, l’éloquence, la musique, la chorégraphie, en un mot toutes les expressions principales de l’Art qui pouvaient le plus profondément frapper, conquérir et influencer d’une façon quasi identique la fantaisie des peuples de tout pays et de tout temps, furent, savamment et avec un succès digne d’une meilleure cause, employés à glorifier, exalter et éterniser toutes les fables, légendes, traditions et mensonges, lesquels, une fois revêtus de grandeur et de beauté, de mysticité et d’idolâtrie, de puissance et d’immortalité, s’emparèrent souverainement de la pensée et de l’âme des hommes, jusqu’à les convaincre de voir, et de défendre en ces fables et mensonges, la plus éclatante des vérités.

Toutefois, bien que les artistes, de toute époque et appartenant à n’importe quel rameau du milieu artistique, qui voulurent se révéler et s’imposer à l’attention des contemporains et à l’admiration de la postérité, aient été dans la triste obligation de se prostituer au faux « mécénatisme » des souverains, des pontifes et des « nouveaux riches » de tout temps (prototypes : les Estensi, les Leone X., les Augustin Chigi) ; toutefois, dis-je, ils ne firent jamais totalement défaut, les artistes de conscience et d’esprit libres qui, en revendiquant les buts naturels et les droits primordiaux de l’Art, s’en firent une arme puissante pour flétrir et vouer à l’exécration du monde les tyrans et les préjugés sur lesquels le despotisme fait reposer les assises de sa propre souveraineté.

Naturellement et de la même façon que les pionniers du progrès et du vrai dans la Science et dans la Pensée, cette libre armée d’artistes, qui, avec la pioche d’une tenace volonté et le flambeau de l’avenir dans leur poing génial, tentèrent d’entamer, de fendre et de pénétrer la masse des époques enfoncées dans un passé inconnu, en dévoilèrent les profonds secrets, en ressuscitèrent la léthargique grandeur, et en l’arrachant à l’immuable silence en firent jaillir l’immense voix, l’hymne évocateur, comme celui d’un chœur de siècles, chantant, célébrant, exaltant la mission et les droits des Arts ; naturellement, cette libre armée d’artistes fut, elle aussi, persécutée par les puissants, excommuniée par l’Église, incomprise et méconnue par les incompétents, raillée par la populace, ignorée par la précaire gloire contemporaine. Il était fatal qu’il en fût ainsi.

Donc, né en liberté et pour la Liberté, pour pouvoir remonter jusqu’à ses origines et accomplir sur la terre sa naturelle tâche primordiale d’élévation et de libération humaines, l’Art, comme tout autre idéal d’harmonie et de beauté, a besoin d’un régime dans lequel le privilège de quelques individus n’ait plus la possibilité de s’affirmer, et d’où la corruption et le favoritisme déguisés en « mécénatisme » spéculateur mis au service de la « Raison d’État » et de l’ « Infaillibilité Divine », soient bannis à jamais !

Ce régime de pleine liberté de pensée et d’application de n’importe quelle noble connaissance tendant à la réalisation de toute conception, soit matérielle soit intellectuelle, ce Régime, c’est l’Anarchie.

Et nous, anarchistes épris d’Art et de Beauté, de Vérité et de Lumière, nous qui luttons pour que tout ce qui constitue le patrimoine social soit restitué à la communauté de ceux qui ont contribué, contribuent et contribueront à son édification, nous ne nous contenterons pas de conquérir et d’établir définitivement l’égalité et la liberté dans le domaine du travail manuel et dans le cadre de la vie économique ; avec la même ardeur, nous travaillerons à assurer l’exercice de la même égalité et de la même liberté dans le domaine du travail intellectuel et de la vie spirituelle. Car, en dépit des diversités qui les distinguent, tous les efforts ainsi que tous les progrès sont solidaires : la libération du travail manuel n’aurait aucune chance de survivre sans la clairvoyante et fraternelle contribution du travail intellectuel, de même que celui-ci ne pourra conquérir et conserver sa pleine liberté d’expression que dans un régime de complète autonomie ouvrière.

Ce qui, en définitive, veut dire : liberté totale, absolue dans toutes les manifestations humaines, exprimées par n’importe quelle catégorie d’individus ou de groupements, étant donné que la société anarchiste placera tous les individus et tous les groupements au même niveau de droits et de devoirs, laissant à chacun le choix de ses aptitudes, requérant de chacun selon ses capacités, assurant à chacun la satisfaction de ses besoins naturels et l’honorant selon ses mérites.

Virgilio Gozzoli.

ART. Quelques camarades ont des préventions contre l’art et les artistes. Peut-être confondent-ils l’art avec son contraire. Peut-être prennent-ils les singes pour des hommes et, au lieu du noble visage, ils injurient les pauvres grimaces commerciales ou officielles. Si tu crois que les écrivains se trouvent à l’Académie et les beaux livres chez les éditeurs à réclame, tu as raison de mépriser ce que tu as tort d’appeler livres et écrivains. Si tu crois que les peintres, les sculpteurs, les musiciens se rencontrent a l’Institut, tu as raison de mépriser ces prostitués, mais tu as tort de les appeler des artistes.

L’art véritable obéit à des disciplines intérieures, souples et inexprimables comme la grâce changeante de la vie. Pour leur obéir et parce qu’il leur obéit, il s’affranchit et m’affranchit des chaînes extérieures.

L’art est, comme la vie, équilibre et mouvement, unité et richesse, proportion des parties, vérité et harmonie du détail.

La beauté semble uniquement donner du plaisir. Elle est plus généreuse. Je me sens charmé seulement et bercé ; je suis pénétré de vérité, de justice et de justesse, d’humanité douée et fière.

Ne me donne pas à choisir entre le bel ouvrage qui semble affirmer le mensonge réactionnaire et l’ouvrage manqué qui balbutie la vérité révolutionnaire. Mon choix te scandaliserait et le tien, peut-être, me désolerait.

La beauté est la grande révolutionnaire.

Bossuet veut me soumettre aux disciplines de l’Église. Le noble mouvement de ses rythmes me libère ; la vérité profonde et multiple du détail m’empêche d’entendre le mensonge de la surface et du parti-pris. Bossuet, malgré son dessein, me délivre de l’Église plus subtilement que Voltaire.

Les gauches négociations de M. Homais me sont douloureuses et asservisseuses presque autant que les asinaires affirmations de l’abbé Bournisien. Dans la vie, je les fuis également. Mais qu’un rayon d’art les touche ; Flaubert me rend risibles et libérateurs les doux imbéciles qui se font si joliment pendant.

Mais Bossuet n’est pas l’artiste complet, puisqu’il veut autre chose que la beauté et la vérité et puisqu’il réussit le contraire de ce qu’il veut. Quand l’harmonie se fait entre les profondeurs et la surface, entre le rythme et la pensée, entre le geste et la parole, quand l’artiste sait ce qu’il est et consent à ce qu’il est : il devient la plus efficace, la plus admirable — et la plus persécutée — des forces de libération.

Aimons deux fois ceux qu’on entoure de huées ou de haine silencieuse pour les punir de chanter la vérité d’une voix juste.

Je distingue parfois deux sortes d’art. L’art intrinsèque est la beauté qui ne cherche point à se manifester ou qui se manifeste sans le secours d’une technique. On l’appelle plus souvent sagesse ou éthique (voir ces deux mots). Il a pour ennemies et pour parodies les morales (voir ce mot).

L’esthétique étudie les arts intrinsèques, ceux qui créent une œuvre en dehors de son créateur, les beautés qui se manifestent par des moyens techniques. On distingue l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la poésie. Quelques-uns ajoutent le cinéma. Au vrai, tout art est poésie. L’œuvre n’est que l’extériorisation du poème intérieur ; les pierres, les formes, les couleurs, les notes, les mots, les rythmes : autant de moyens de le rendre communicable.

Le poème est amour ; son expression est beauté.

Le faux artiste croit son éthique et son esthétique indépendantes l’une de l’autre. Sa Vie et ce qu’il appelle son œuvre ne se connaissent pas, à moins que son travail cherche uniquement à entretenir sa vie et à enrichir ses propriétés. Chez le véritable artiste, éthique et esthétique sont les branches jumelles parties d’un même tronc. Ma vie et mon œuvre sont deux expressions de ma façon de sentir, ou elles sont échos, mensonges, néants.

Il y a nécessairement un sage dans un véritable artiste. Mais le sage peut n’être pas artiste au dehors, n’avoir pas les moyens de faire chanter pour d’autres oreilles son harmonie intense.

Les façons de sentir sont diverses, divers les moyens d’expression. Rien de plus différent que les artistes, puisque on est artiste dans la mesure où on parvient à s’exprimer soi-même. Pourtant tous les créateurs ont un goût et un besoin communs : la solitude. Non pas perpétuelle ni farouche, mais subordonnée à leur vouloir. Une solitude qui alterne avec les rencontres fraternelles comme alternent le sommeil et la veille. Quand il a observé, l’artiste emporte sa proie, son observation dans son désert. Là, seulement, il peut lui donner une forme bien sienne et adéquate, mariage d’une matière et d’un tempérament. Tableau, statue ou livre, il nous apporte son présent.

Tout empreint du parfum des chastes solitudes.

Alfred de Vigny.

Certains grands se font, au besoin, une solitude dans la foule, à force d’indifférence. Descartes se sent également seul et libre d’esprit parmi l’agitation d’une vie de marchands ou « dans son poêle ». Mais celui qui travaille vraiment dans la foule, avec les pensées et les habitudes de la foule, ne peut que répéter du déjà dit et, comme on parle dans les lettres avec une modestie inconsciente, donner de la copie. L’artiste sort de la solitude dès qu’il manque de matière à œuvrer ou de l’air pour œuvrer ; dès qu’il sent, à certain grincement de son travail, qu’il fonctionne à vide. La lecture est une des façons les plus efficaces de sortir de la solitude.

La comédie humaine ne présente guère des dénouements de justice. Le génie n’a pas plus que la sagesse la naïveté d’espérer les récompenses extérieures. Il s’étonnerait plutôt qu’on lui permette presque d’exister, qu’au lieu de le tuer d’un coup on se contente indulgemment d’essayer de l’affamer. Il se débrouille à côté, en souriant, et ne cherche point à se vendre. Et il admire de n’être pas tout à fait écrasé par la haine et la jalousie du milieu. Quel que soit le milieu où il vit.

De grands artistes ont obtenu le succès immédiat : ils avaient des parties basses et banales. Ce qui leur donna le succès nuit à leur gloire. Le succès immédiat résulte nécessairement d’un accord entre un talent et son milieu. Le talent est médiocre qui se trouve naturellement adapté à la médiocrité de n’importe quel milieu.

« Le génie est une longue patience », dit Buffon. Il dit plus et mieux qu’il ne croit. Il sait combien cette patience est joyeusement active ; il ignore combien elle est réfractaire aux réactions hostiles du milieu. Un secret du grand artiste c’est de ne jamais se soucier de l’opinion contemporaine.

Nos désappointements viennent d’une mauvaise équation entre nos désirs et les renoncements voisins dont il faut payer leur satisfaction. Le véritable artiste a épousé le temps contre son temps. Il préfère les siècles à son siècle, toujours à maintenant, l’univers à sa patrie, la beauté à la vente et aux honneurs. Dans la réalisation même de l’œuvre, il sait les renoncements nécessaires il écoute bien des détails ingénieux et brillants ; il efface parfois à demi et atténue ; le secondaire qu’il ne supprime point, il le subordonne et le fait servir à l’unité. Mais l’unité qu’il cherche a toutes les souplesses de la vie, non la rigidité géométrique ou cadavérique.

Il est des sacrifices à quoi ne consent point l’artiste, ce grand sacrificateur. L’harmonie est trop imparfaite si l’on sacrifie l’idée à la forme ou la forme à l’idée. Idée et forme, deux fantômes, dès qu’on les sépare, et que disperse un jour de soleil ou de vent. Unis d’une étroite épousailles, voici qu’ils prennent la densité de l’éternel. — Han Ryner.

ART. L’art est une des plus nobles manifestations de l’esprit humain. L’art sincère et désintéressé, bien entendu.

Certains diront que seules les choses utiles ont droit à une place sous le soleil et ils énonceront l’inutilité de l’art. Ils ont tort, à mon avis. Mais auraient-ils raison qu’il faudrait se souvenir que le superflu est parfois beaucoup plus indispensable au bonheur de l’homme que le nécessaire.

Aussi loin que l’on remonte on peut constater l’existence de l’art. Il suffit d’examiner les vestiges des civilisations mortes pour constater l’importance grande qui lui fut toujours accordée. Chez les peuplades les plus sauvages on retrouve un art rudimentaire sans doute, mais un art tout de même, qui s’applique à de grossières décorations.

L’homme, d’où qu’il vienne, a plus ou moins besoin d’enjoliver ce qui lui paraît fruste et de recourir à l’artifice des évocations. Quel que soit son degré de sensibilité, il a besoin de bercer sa peine ou son ennui. Et il fait appel à l’art, sous une quelconque de ses formes.

Le but de l’art devrait donc être éminemment humain.

Il ne l’est pas toujours.

Certains artistes se sont éloignés des horizons larges qui leur étaient ouverts pour se calfeutrer en des formules parfois ingénieuses mais souvent mesquines. Ne leur jetons pas la pierre trop facilement. Leur attitude a presque toujours été la conséquence de l’incompréhension du « public ». Ce dernier, absorbé par une quotidienne lutte, animé par les contraintes, aveuli par les dictatures, écrasé par son joug, ce dernier, dis-je — le peuple — était trop las pour se passionner aux choses de l’art. Sa curiosité était éteinte.

Il ne pouvait répondre aux efforts des artistes que par l’indifférence ou la goguenardise. Il ne comprenait plus et ne voulait pas essayer de comprendre. Lorsqu’il avait besoin d’art — quand même — il trouvait toujours des affairistes pour lui donner brouet à son goût — son piteux goût. L’inévitable réaction s’est produite : de vrais artistes, désintéressés autant que sincères, ont clos leur art dans des chapelles.

Tout le monde y a perdu.

Mais le peuple ni l’art n’ont dit leur dernier mot.

Un jour viendra bien où l’idole Autorité s’écroulera. Car il n’est pas œuvre d’idole que la volonté tenace et lente des siècles n’ait abattue. Toutes y passent à leur tour. Les Dieux ont parfois la vie longue, mais ils meurent quand même, comme les hommes, un beau matin.

Lorsque les jours ne seront plus, pour le peuple, des boulets à traîner ; lorsque les plus humbles pourront initier leur corps et leur esprit à la douceur des haltes, naîtra alors un art nouveau. Un art aussi large que le ciel des campagnes, aussi profond que le désir humain. Un art vibrant et souple comme une chair féminine. Un art clair et frais comme une eau de fontaine. Et auquel des privilégiés ne seront pas seuls à pouvoir goûter.

La beauté n’est pas dans des formules, mais dans la vie.

Pour connaître la beauté, il faut vivre, pleinement, intensément. C’est parce que le peuple ne vit pas qu’il demeure étranger à l’art. Et c’est parce que les artistes ne vivent pas que leurs œuvres sont pâles et pauvres. Du sang dans les artères, de l’air dans les poumons, du soleil dans les yeux, et tout le reste vous sera donné par surcroît…

Quelles seront les règles de l’art de demain ? Je ne sais et peu me chaut. Une belle femme peut s’habiller de mille façons, elle restera toujours belle — si réelle est sa beauté.

Attendons. Ou, plutôt, apprenons à vivre. Tout est là.

Georges Vidal.

ART. (vient du latin, artem, suivant le Dictionnaire Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, ou ars, artis, suivant le Dictionnaire Larousse. La racine ar serait, soit une contraction du grec areté (vertu, mérite, force), soit un produit du radical sanscrit kar (faire) qui aurait laissé ar par la disparition, observée aussi dans d’autres mots, de la gutturale k. La deuxième explication rend mieux compte de la signification que le mot ars avait originairement et qui était celle d’industrie, d’habileté manuelle.)

Pour les Latins, l’art c’était d’abord le faire, c’est-à-dire, suivant sa définition la plus générale donnée aujourd’hui : « le moyen par lequel on réussit à faire quelque chose » (Hatzfeld). On a dit, ensuite, en commençant à limiter le domaine de l’art, qu’il est « la manière de faire une chose selon certaines méthodes, selon certaines règles » (Littré), ou « la manière de faire quelque chose selon des règles » (Hatzfeld). Le même a ajouté par extension : « Chacun des genres dans lesquels l’homme ou l’animal produit des œuvres selon certaines règles. » Larousse présente une définition plus limitative en disant : « Application des connaissances acquises par l’homme et des moyens dont il dispose à la réalisation d’une conception quelconque. » Il semble ne pas admettre les connaissances et les moyens de l’art chez les animaux.

Dans un sens encore plus particulier, on dit de l’art qu’il est : « l’ensemble des moyens, des procédés dont l’homme se sert pour exciter dans le cœur de ses semblables diverses impressions et émotions, et notamment le sentiment du beau » (Larousse), « l’expression, par les œuvres de l’homme, de l’idée qu’il se fait du beau » (Hatzfeld). Ces définitions, la deuxième principalement, tendraient à renfermer l’art dans les rapports qu’il a avec l’esthétique, science du beau, dont il serait l’objet.

L’art, considéré comme « manière de faire quelque chose », est, avant tout, utilitaire en ce qu’il indique aux êtres les moyens de se procurer ce qui leur est nécessaire.

« Les arts sont les enfants de la nécessité » (La Fontaine).

« Le premier usage d’un art est pour les besoins de la vie » (Paul-Louis Courrier).

Cette conception est à la base de la formation des arts mécaniques, ceux qui, selon Bouillet, « ont pour but d’exploiter la nature, ou de la transformer », ce qui est très souvent en opposition avec l’art, objet de l’esthétique, qui a pour but, au contraire, de faire valoir et de conserver les beautés de la nature. Les arts mécaniques sont synonymes d’industrie. On dit : « l’art des fourmis, des castors », en parlant des demeures que ces animaux construisent, comme on dit : « l’art du maçon, du menuisier ».

L’ « application des connaissances et des règles » s’entend pour tous les arts. Elle les élève au-dessus du simple faire. Mais si elle ne vise que l’utile, elle perd son caractère d’art proprement dit. C’est la préoccupation esthétique qui donne à l’activité le caractère de l’art, en opposition à la pratique spontanée ou routinière, qui fait de cette activité un métier, quel que soit le titre qu’elle se donne. Ainsi, la préoccupation esthétique fera d’un ouvrier un excellent artiste dans son métier. Sans cette préoccupation, un artiste ne fait qu’un mauvais ouvrier dans son art. Les arts mécaniques doivent donc comporter une part d’esthétique pour n’être pas de simples métiers.

Dans les arts libéraux, la part de l’esthétique est plus grande. Ce titre, inventé par l’école d’Alexandrie, désigna longtemps les objets de l’enseignement classique. Les anciens reconnaissaient sept arts libéraux, appelés communément les Sept Arts : la grammaire, la rhétorique, la philosophie, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique. Les Encyclopédistes du xviii classèrent dans la même division les arts libéraux et les beaux arts. Aujourd’hui, on les sépare et on appelle arts libéraux « ceux qui sont du ressort de l’intelligence et de l’esprit » (Littré), « ceux où l’esprit a plus de part que la main » (Larousse). Ces définitions trop vagues correspondent à peu près à celle que les Encyclopédistes donnaient de ce qu’ils appelaient les arts scientifiques : « Arts qui répondent aux besoins de l’esprit. » Mais les arts scientifiques ne sont pas autre chose que les sciences appliquées qui font partie des arts mécaniques. A défaut d’autres précisions, nous dirons que les arts libéraux sont l’exercice théorique des sciences, celles classées déjà sous ce titre par les anciens et celles découvertes depuis.

Citons, comme curiosité, ces appréciations caractéristiques de leur époque du Dictionnaire de Trévoux, rédigé au xviii par les jésuites : « Les arts libéraux sont ceux qui sont nobles et honnêtes… Les arts mécaniques sont ceux où l’on travaille plus de la main et du corps que de l’esprit. »

Sous le titre des beaux-arts, ou arts proprement dits, on comprend l’architecture, la sculpture, la peinture, la poésie, l’éloquence, la musique et la danse. Avec eux, la préoccupation esthétique réduit de plus en plus celle d’utilité, au point de la faire disparaître complètement dans l’art pour l’art, qui signifie « un travail dégagé de toute préoccupation autre que celle du beau en lui-même » (Théophile Gautier).

On dit généralement des beaux-arts qu’ils sont « ceux qui ont pour but de charmer les sens par la culture du beau » (Larousse), ou « l’expression, par les œuvres de l’homme, de l’idée qu’il se fait du beau » (Hatzfeld). Ces deux définitions des beaux-arts, considérés surtout comme art proprement dit et dans son sens absolu, sont insuffisantes. Elles se rapprochent de la formule de l’art pour l’art, à moins qu’on envisage une conception extrêmement large du beau en l’étendant à tout ce qui est dans la vie objet d’excellence, de grandeur, de perfectionnement et qu’on les complète par celle des Encyclopédistes disant que les beaux-arts sont « destinés à satisfaire les besoins du sentiment, les épanchements de l’âme. » Nous reviendrons, plus loin, sur ce sujet.

Bescherelle, dans son Dictionnaire National (Paris, 1856), a protesté contre les définitions « incomplètes et fausses » de l’art données par les dictionnaires qui ont précédé le sien. Il a fait sur l’art des « réflexions philosophes » dont il nous paraît intéressant de reproduire les passages suivants : « L’art s’adresse à la fois à l’intelligence et aux sens, à l’intelligence par la pensée cachée dans l’œuvre de l’artiste, aux sens par la forme matérielle dont cette pensée est revêtue ; d’où il résulte qu’on ne fait pas de l’art pour l’art, parce que si les premiers artistes ont formulé une symbolique et des procédés techniques, il n’en est pas moins constant que l’art existait avant les règles, puisque celles-ci ont été le fruit et non le principe des œuvres artistiques… L’art est susceptible de progrès et de diverses révolutions, liés à ceux de l’esprit humain lui-même ; car si l’esprit se perfectionne, la forme subit le même perfectionnement, mais si l’esprit s’en va, la symbolique est bientôt mise en oubli, et la forme, manquant de soutien, s’abâtardit et se meurt. »

En raison sans doute de sa signification générale, faire, le mot art est encore employé pour désigner des formes très diverses et souvent les plus opposées de l’activité humaine. Cet emploi est d’autant plus arbitraire par rapport au sens de l’art proprement dit que ces formes excluent davantage l’idée de beauté et de perfectionnement. C’est ainsi qu’on dit : « l’art de la guerre » comme « les arts de la paix », « l’art de haïr » ou « de mentir », comme « l’art d’aimer » ou « d’être vrai », etc…

De même, art est synonyme d’adresse, d’habileté, de talent, de moyen, ces mots étant pris indifféremment en bonne ou mauvaise part :

— « L’art de persuader consiste autant en celui d’agréer qu’en celui de convaincre » (Pascal).

— « Il instruira ses fils dans l’art de commander » (Racine).

— « Je sais l’art de punir un rival téméraire » (Racine).

— « Il s’est fait un art du boire, du manger, du repos et de l’exercice » (La Bruyère).

Art est aussi synonyme d’apprêt, d’affectation, d’artifice, de ruse.

On dit communément : — « Il y a trop d’art dans ce qu’il dit. »

— « L’art le plus innocent tient de la perfidie » (Voltaire).

— « Je sais l’art de traire les hommes » (Molière).

— « Le grand art de l’homme fin est de ne le point paraître ; où est l’apparence de la finesse, l’effet n’y est plus. » Cette phrase de Montaigne explique cette expression proverbiale : « L’art est de cacher l’art. »

Voici encore quelques emplois plus ou moins justifiés du mot art :

Les arts d’agrément sont les beaux-arts considérés comme des amusements et des moyens de plaire et d’être agréable. Ils ne sont, le plus souvent, que de la niaiserie et la parodie de l’art.

« Chez un peuple frivole, les bonnes études ne mènent à rien ; avec les arts d’agrément, on arrive à tout » (Diderot).

L’art sacerdotal ou art sacré, était la science magique des Egyptiens, appelée depuis philosophie hermétique.

Grand art : pratiques des alchimistes.

Art notoire : moyen par lequel certains prétendent acquérir toutes les sciences par le jeûne et l’observation de certaines règles. Salomon aurait été son inventeur.

Art angélique ou art des esprits, qui permettait, disait-on au moyen-âge, de se mettre en rapport avec un ange ou un démon pour apprendre ce qu’on voulait connaître.

Art de Saint-Anselme : guérison des plaies en touchant, au cours de certaines cérémonies, les linges qui devaient les envelopper.



L’histoire de l’art est celle de la civilisation. L’art est étroitement lié à la vie de l’humanité. Il est une de ses formes et, avec les autres, il avance, il s’arrête ou il recule.

Le premier art de l’individu, homme ou animal, a été d’assurer son existence, de se nourrir, de se préserver contre les intempéries et de se défendre contre les dangers. Pour cela, il regarda autour de lui, s’efforçant de discerner ce qui pouvait lui être utile ou nuisible. Ainsi, « l’art est né de l’observation de la nature » (Cicéron). Lorsqu’il eut trouvé l’utile et qu’il eut des loisirs, l’individu pensa a l’agréable, que la même observation lui montra dans son environnement.

Aux temps primitifs, l’homme et l’animal étaient tout près l’un de l’autre. Ils avaient des rapports de solidarité plus étroits, avec plus d’égalité, qu’aujourd’hui. C’était « le temps que les bêtes parlaient », et les hommes les comprenaient. Ce temps est certainement l’origine des fables et des contes d’animaux qui sont la forme la plus ancienne, et ont été longtemps la plus populaire, de la littérature. Orphée, « le bon berger », eut une telle place dans cette popularité que le christianisme en a adopté la légende.

L’exemple de l’animal servit souvent à l’homme pour découvrir toutes les variétés de nourritures : racines, fruits, animaux de la terre et des eaux, pour s’en emparer et pour les emmagasiner en prévision des temps de disette. L’animal apprit aussi à l’homme à s’abriter dans des cavernes, puis dans des constructions plus confortables. Les villages de certains insectes lui donnèrent l’idée d’une architecture bien supérieure à celle qu’il avait su trouver. En plusieurs régions, l’agriculture lui fut enseignée par les fourmis. L’oiseau construisant son nid, l’araignée faisant sa toile, lui révélèrent le tissage. En suivant les pistes des animaux, il prit le goût des explorations et découvrit de l’eau dans le désert. Le vol des oiseaux lui indiqua les cols pour le passage des montagnes et, sur la mer, le détroit le moins large ou l’île qu’il ne voyait pas du rivage. En même temps que l’utile, l’animal enseignait l’agréable à l’homme par l’exemple des jeux. Il lui communiquait « le sens de la beauté et, plus encore, celui de la création poétique… Aurait-il pu oublier l’alouette qui s’élance droit dans le ciel en poussant des appels de joie, ou bien le rossignol qui, pendant les nuits d’amour, emplit le bois sonore de ses modulations ardentes ou mélancoliques ? » (Elisée Reclus). Le gorille frappant sur une calebasse lui apprit le rythme. Imitant l’animal, l’homme se livrait aux premières manifestations de l’art proprement dit, apprenant les danses ou pantomimes, les attitudes rythmées, les accompagnant de la cadence des instruments et du son de sa voix.

L’architecture, qui est avant tout l’art de construire des demeures, fut aussi une des premières manifestations de l’art proprement dit. Plus utilitaire qu’esthétique, elle eut, du moins, dans ses débuts, cette beauté qui manque si souvent aux monuments d’aujourd’hui : l’harmonie avec le milieu. Les grottes des troglodytes avaient des commodités souvent bien supérieures à celles des taudis où sont entassées, de nos jours, les populations citadines.

Le dessin et les arts qui en dépendent, naquirent du désir de reproduire des formes, des mouvements qui avaient frappé l’homme. Avec un silex, il dessina, puis grava sur la pierre ou sculpta sur son arme, les sujets dont il avait gardé la mémoire. Ayant découvert des couleurs, l’ocre rouge ou jaune, le jus épais de certains fruits, il s’en servit pour peindre les mêmes sujets sur les parois unies des rochers. Dessin et peinture furent les premiers modes de l’écriture. Ils servirent pour les communications qui ne pouvaient être faites verbalement à d’autres hommes éloignés, et pour transmettre à la postérité le souvenir des faits du temps. La découverte de ces inscriptions dessinées et peintes, et des écritures laissées par les différents peuples, a permis d’établir la véritable histoire de l’humanité en face des théories empiriques qui prévalurent si longtemps.

L’usage du dessin et de la couleur inspira l’idée de la décoration au moyen des lignes, droites ou courbes, simples ou entrecroisées, et de figures peintes. La construction s’orna de traits et de couleurs qui lui donnèrent, comme à certaines huttes de primitifs océaniens, une grâce qu’on rencontre trop rarement dans les décorations d’aujourd’hui.

C’est par la sensibilité musicale que les hommes et les animaux se sont toujours le plus rapprochés psychologiquement. Ne pouvant imiter avec sa voix toutes les merveilles du chant des oiseaux, l’homme chercha des instruments rendant l’imitation aussi variée que possible. Il ne trouva d’abord que le sifflet, seul instrument découvert dans les grottes primitives. Depuis, il ne cessa de rechercher d’autres instruments pour multiplier l’expression de la musique que Platon appelait « l’éducatrice de l’âme » et qui tint tant de place dans la vie antique. Longtemps, le chant accompagna le travail. Aujourd’hui, le bruit des machines l’a fait taire et le taylorisme en a supprimé le loisir et le goût. On chantait aussi pour apaiser la souffrance des patients soumis à des opérations, ou la douleur de ceux qui avaient perdu un être cher. On chantait pour dire sa joie comme sa peine et souvent la musique fit cesser les querelles, calma les haines, car elle fut, de tout temps, le moyen le plus souverain d’exprimer les sentiments et d’évoquer l’idéal humain.

L’art de la parure, qui répond plus particulièrement au besoin de briller et de plaire, s’est aussi manifesté de bonne heure chez l’homme. Là encore, l’exemple lui fut donné par l’animal, « oiseau, reptile ou quadrupède, qui se fait beau par des plumes ou des couleurs brillantes pendant la période de l’amour » (E. Reclus). Avant de briller et de plaire par le vêtement, l’homme rechercha ces effets en se peignant le corps, en se tatouant, en plaçant dans ses cheveux ou en suspendant à son cou, à ses oreilles, voire à son nez, des ornements divers. Lorsque, pour préserver certaines parties de son corps, pour se garantir des intempéries ou pour obéir à des raisons appelées « morales », il couvrit partiellement ou totalement sa nudité, il n’adopta les vêtements que comme des formes nouvelles de la parure. Il s’ingénia à les rendre brillants par leur coupe, leurs couleurs, leur richesse et ne se soumit à la nécessité ou à la morale conventionnellement établie que dans la mesure où elles lui laissèrent la possibilité de briller et de plaire. De tout temps, les modes et ce qu’on a appelé les arts féminins n’ont pas eu d’autre objectif.

L’art de la pensée n’eut que des moyens très limités de s’exprimer tant qu’il n’exista pas de langage suffisamment formé, avec des règles le rendant commun à un grand nombre d’hommes. Les idiomes locaux réduisaient le champ des rapports intellectuels aux petites populations qui les parlaient. Les relations entre régions de plus en plus étendues, unissant et unifiant les individus, leur firent adopter des langues uniques sur de vastes territoires. Leurs formes se fixèrent en même temps que leur domaine s’étendit. Par la suite, « l’écriture, qui avait été d’abord le dessin primitif, l’image choisie pour répondre à des idées simples, devait permettre de fixer par des signes où les traits répondent aux sons une pensée de plus en plus variée et complète » (E. Reclus).

Les lieux et les époques de l’art furent ceux de la vraie civilisation, c’est-à-dire du progrès et du travail. Il est difficile, sinon impossible, de dire ce que fut le progrès, d’en décrire la lente et longue évolution avant la formation des grands peuples dont l’histoire nous est plus ou moins connue. De très nombreux siècles s’étaient écoulés depuis que l’homme, en « découvrant la roue et les métaux, avait marqué la véritable aurore du monde moderne » (E. Reclus).

Il semble que l’Iranie ait été le premier « foyer majeur » de civilisation. Rayonnant autour de lui sur les différents peuples, ce foyer réalisa « comme une sorte d’œcumène antérieur de quelques milliers d’années à celui que forma, il y a deux mille ans, le monde romano-grec » (E. Reclus). C’est d’Iranie que partirent les peuples qui répandirent en Europe, d’une part, en Asie Orientale, d’autre part, le type « Aryen » en même temps que leur langue et leur civilisation. « Les documents laissés par l’histoire primitive sont insuffisants pour énumérer toutes les parties de l’immense héritage légué à l’humanité par le monde iranien : découvertes et métiers, conceptions philosophiques, poèmes, mythes et récits. Mais il est très probable que la part de ces aïeux dans notre savoir actuel dépasse de beaucoup la connaissance que nous en avons » E. Reclus). On leur devrait, entre autres, le système de numération qui est à l’origine des mathématiques et du développement scientifique universel. Le mythe de Prométhée naquit chez eux du culte primitif du feu, avant que ce culte eût pris des formes sacerdotales. Les monuments qu’ils élevèrent, et dont il reste encore des ruines importantes, furent très nombreux, surtout en Perse. Leur architecture fut plus remarquable par ses proportions grandioses que par l’originalité de ses divers éléments plus ou moins imités de l’art des autres peuples.

L’usage de la brique cuite dans l’art de construire s’établit en Babylonie. « De la brique naquit la ville », dit E. Reclus, et toutes les conséquences des agglomérations humaines dans les cités.

Les Chaldéens firent les premières observations astronomiques ; elles leur permirent de mesurer le temps. C’est à eux qu’est dû le système décimal. On leur doit aussi les premières notions du droit commercial et l’usage des métaux, comme moyen d’échange. Ils furent les véritables inventeurs de l’écriture et commencèrent à écrire l’histoire en peignant ou gravant leurs annales et leurs codes sur le bois ou sur l’argile. Leurs grammairiens fixèrent les règles des langues, des traducteurs permirent leur compréhension mutuelle et des bibliothèques réunirent les ouvrages des écrivains, soixante-dix siècles avant nous.

Les Phéniciens créèrent les échanges entre les peuples de la Méditerranée. Ils possédèrent le monopole de la navigation dans cette mer où ils établirent les bases du droit maritime international. Ils répandirent sur les côtes méditerranéennes toutes les formes de civilisation qu’ils avaient reçues eux-mêmes de l’Asie, allant jusqu’en Espagne, d’où ils tiraient l’étain, objet le plus important de leur commerce. Ils firent connaître, s’ils ne les inventèrent pas, les arts de la teinturerie, de la verrerie, de la poterie, de la métallurgie. On leur doit surtout la simplification de l’écriture et l’invention de l’alphabet.

A la civilisation des Egyptiens, parallèle à celle des Chaldéens, on dut, bien avant Franklin, la découverte du paratonnerre. Ils furent des premiers qui se servirent du fer, donnant une grande extension aux arts industriels et cherchant à faire des œuvres durables comme les « pierres éternelles » de leurs monuments. Ils ont connu, probablement avant les Chinois, la fabrication de la porcelaine. Les silex taillés, objets en ivoire, en os, en cuivre, en or, statuettes et vases d’argile noire avec empreintes, découverts dans les tombeaux égyptiens datant de plus de 6.000 ans, sont d’une exécution artistique bien supérieure à celle des objets semblables de la même époque trouvés dans les autres régions. Les monuments les plus anciens, comme les pyramides, qui remontent à environ 7.000 ans, indiquent une influence babylonienne par leurs proportions gigantesques et l’emploi de la brique dans leur construction, alors qu’on aurait pu utiliser la pierre des rochers voisins comme on l’a fait ensuite pour la construction des temples. Ceux-ci se distinguent par leurs vastes dimensions, leur simplicité de style, leur accord harmonieux avec la contrée. Ils furent élevés suivant une initiation très précise aux lois astronomiques. Malgré l’œuvre de destruction accomplie par la « civilisation » moderne, il reste en Egypte des ensembles de monuments. Ce sont peut-être les plus anciens de civilisations du passé et, au moins à ce titre, mériteraient-ils d’être conservés comme Thèbes, qui présente encore ses allées de sphynx, sa salle hypostyle, ses porches triomphaux et ses tombeaux. Une destruction imbécile a abattu, par exemple, les temples d’Eléphantis pour en retirer des matériaux. En 1823, on démolit l’arc de triomphe d’Antinoë pour se procurer la pierre à chaux qui servit à construire une sucrerie. Les siècles de gloire militaire de l’Egypte marquèrent la décadence de l’art dans cette contrée. Sésostris fit vainement gratter les monuments anciens pour les couvrir d’inscriptions nouvelles destinées à faire croire qu’ils furent élevés sous son règne et à sa gloire. La pureté de l’art s’accorde mal avec la gloire impure des conquérants.

La Grèce vit converger vers elle tous les éléments de progrès des autres pays. De l’élaboration qui s’en fit avec le génie de son propre sol et de son propre peuple, sortit la plus belle période de l’humanité. A 2.000 ans de distance, le monde en est demeuré tout illuminé ; il en est encore réduit à se retourner vers elle lorsqu’il veut rechercher ses modèles dans tous les domaines de la pensée et de l’art. Certes, la Grèce antique connut les crimes de la tyrannie, de la superstition, et les horreurs de l’esclavage humain. Elle les fit oublier par le rayonnement d’une civilisation incomparablement supérieure à celle de tous les autres peuples de son époque et même d’aujourd’hui. Car notre temps connaît des crimes et des horreurs équivalents sans pouvoir leur opposer autant de grandeur morale et de splendeur artistique. Si la Grèce eut Dracon, elle eut aussi Solon. Si elle sut défendre énergiquement son indépendance, elle sut être accueillante aux étrangers et, quand ils furent Solon, Périclès, Miltiade, Thucydide, Platon, elle en retira une gloire éternelle. Ce qu’on appelle « la grande époque de la Grèce » a été l’époque la plus rayonnante de l’humanité. Ne faisant alors la guerre que pour défendre sa liberté, la Grèce avait assuré à Marathon et à Salamine la sécurité de ses citoyens et la possibilité de s’épanouir dans une paix heureuse. C’est alors qu’elle se couvrit de temples, de théâtres, de statues. « Alors, Phidias et tant d’autres illustres sculpteurs ciselèrent dans le beau marbre de l’Attique et des îles ces admirables formes humaines et animales qui sont restées pour nous les types mêmes de la beauté… Les artistes de la Grèce eurent un sens merveilleux de la mesure et de la forme… Ils représentèrent vraiment un idéal de l’homme, dans le parfait équilibre de sa force et de sa grâce, de sa noblesse et de sa beauté » (E. Reclus.). La même perfection se retrouve dans les figurines de Tanagra, les aiguières, les amphores, les vases découverts dans les temples et les tombeaux. L’architecture dorique primitive représente la Grèce tout entière, son ciel, ses paysages, et semble avoir jailli spontanément de son sol. Elle est restée la plus simple et la plus pure de toutes par l’harmonie profonde qui se dégage de tout ce qui la compose.

La pensée avait pour s’exprimer la plus belle des langues et l’œuvre des poètes, des dramaturges, des historiens, fut tout aussi admirable. « La cause première du développement de la pensée qui caractérise la Grèce doit être cherchée dans la faible influence de l’élément religieux » (E. Reclus). La mythologie grecque se renouvelait incessamment au gré de l’imagination, sans que des prêtres eussent à l’enseigner et à l’interpréter. Les prêtres ne devinrent réellement puissants que lorsque la Grèce eut perdu son indépendance, mais aucun livre sacré n’imposa des lois divines pour retarder l’évolution intellectuelle et morale. La religion grecque plongeait ses racines dans l’animisme primitif qui peuple de génies l’univers entier. Elle était la nature en qui les dieux et les hommes se confondaient et qu’interprétaient les poètes. Elle avait pour principe « l’autonomie de tous les êtres et reconnaissait implicitement que toute chose est vivante, affirmant déjà ce que la science moderne a reconnu : l’indissolubilité de la vie sous tous ses aspects, matière et pensée » (E. Reclus). La philosophie grecque prit, avec cette liberté de penser, un essor incomparable, s’affranchissant de tous les despotismes et abolissant toutes les distinctions sociales. Certains, parmi les plus grands philosophes, furent des esclaves qui s’imposèrent au respect de tous par la dignité de leur vie. Un Diogène, retiré dans son tonneau, se proclamait « citoyen de la Terre » et raillait le grand Alexandre dans toute sa gloire militaire. « Jamais le principe de la grande fraternité humaine ne fut proclamé avec plus de netteté, d’énergie et d’éloquence que par des penseurs grecs ; après avoir donné les plus beaux exemples de l’étroite solidarité civique, les Hellènes affirmèrent le plus hautement le principe de ce qui, deux mille ans après eux, s’appela « l’Internationale » (E. Reclus).

La civilisation grecque se répandit dans tous les pays environnants et, lorsque les Romains firent la conquête de la Grèce, elle avait étendu ses lumières et sa beauté dans tout le monde connu. En Egypte, Alexandrie était devenue une nouvelle Athènes et c’est en hommage à la Grèce que des missionnaires de Bouddha y apportaient, de l’Inde, des paroles de paix et de salut.

Si les Romains conquirent la Grèce par les armes, les Grecs conquirent Rome par les arts. Déjà, avant la fondation de cette nouvelle ville, la Grèce avait fortement influencé l’Etrurie. D’après la légende, les fondateurs de Rome ont été les descendants des compagnons d’Enée dans la guerre de Troie. D’autres, qui occupaient l’endroit où devait s’élever le Capitole, se disaient issus d’Hercule. Les Grecs, réduits en esclavage, apportèrent à Rome leurs mœurs, leurs sciences et leurs arts. Ils provoquèrent l’éveil de la littérature latine et la firent échapper à l’étroite discipline militaire et religieuse. Lucrèce fut, par son œuvre si humaine, plus grec que romain.

Rome, en étendant sa conquête sur tout le monde connu des anciens et en élargissant les limites de ce monde, élargit aussi le domaine de la pensée et de l’art grecs. Elle créa une véritable unification de la civilisation chez tous les peuples en leur apportant ses institutions politiques et l’œuvre de ses savants et de ses artistes.

Si les civilisations dont nous venons de nous occuper sont celles qui nous intéressent le plus directement comme ancêtres de celle d’Europe, il ne faut pas oublier que d’autres se développèrent dans le même temps sur d’autres parties du globe. Il en fut de très avancées en Chine et dans l’Inde. Lorsque Christophe Colomb et ses successeurs furent en Amérique, ils trouvèrent chez les Indiens une civilisation remarquable et un art très développé qui leur méritaient un autre sort que l’extermination barbare poursuivie contre eux.

L’avènement du Christianisme entraîna pour une très longue période la décadence de l’art dans tous les pays où il se répandit. « La barbarie dans l’art précéda les barbares » (G. Boissier). « Cette religion des prolétaires révoltés qui débuta, au cri de l’apôtre Paul, resta longtemps fidèle à ses origines par sa haine de la science, toujours qualifiée de « fausse » et de « prétendue », et par son impuissance à se manifester sous une forme artistique autre que la véhémence oratoire » (E. Reclus). On dit d’abord de Jésus, puis de sa mère, qu’ils avaient été laids, condamnant ainsi en leurs personnes le culte de la beauté. Jusqu’en plein moyen-âge, des conciles réprouvèrent l’art et les artistes. Les pères de l’Église lancèrent contre le théâtre des condamnations qui pèsent encore sur lui. « L’art dit chrétien fut, en réalité, purement païen jusqu’à l’époque où l’hérésie força les portes de l’Église » (E. Reclus). Avec le concours des empereurs du bas-empire romain et celui des barbares, le Christianisme apporta la dévastation dans l’œuvre artistique de l’antiquité. Constantin ordonna de détruire les temples et les statues. « Dans toute l’étendue de l’empire, le marteau, le pic retentissent. Des légions sont envoyées contre des pierres » (E. Quinet). On ne respecta que les édifices et les statues pouvant servir à la nouvelle religion, celle-ci s’adaptant aux formes païennes, particulièrement aux fêtes, pour s’attacher plus facilement les populations. Un siècle après, le Christianisme s’étant définitivement implanté. Théodose II commanda la destruction de tous les temples et sanctuaires païens « s’il en restait encore ». Le visigoth Alaric, devenu chrétien, après avoir reculé devant le Parthénon, mit le feu au temple d’Eleusis et dévasta Rome en 410, faisant dire à Saint Jérôme : « Le flambeau du monde s’est éteint et, dans une seule ville qui tombe, c’est le genre humain tout entier qui périt. » Au siècle suivant, le pape Grégoire « le Grand » fit brûler la bibliothèque du Palatin, détruire les derniers monuments de Rome et chasser les derniers savants. « Le paganisme ayant disparu, l’Église nouvelle resta assise sur des ruines » (E. Quinet). « Lorsque les Chrétiens arrivèrent au pouvoir, ils ne conservèrent, outre ce que le hasard épargna, que les livres nécessaires à l’enseignement scolaire… Toute la poésie latine, d’Ennius à Sidoine Apollinaire, tint en deux volumes in-folio, mais presque tout le second tome est donné aux poètes chrétiens. Les Grecs n’ont pas été moins maltraités. Antoine avait fait cadeau à Cléopâtre de la bibliothèque de Pergame qui se composait de deux cent mille ouvrages grecs à un seul exemplaire : la littérature grecque, dans l’édition Didot, tient en soixante volumes ; on y ajoutera, sans beaucoup grossir le nombre des feuillets, tel traité d’Aristote, Hérondas, Bacchylide » (R. de Gourmont). La bibliothèque de Cléopâtre fut détruite avec celle d’Alexandrie dont elle faisait partie, lorsque cette ville fut saccagée par les moines qui se livrèrent en Egypte aux mêmes destructions que dans les autres parties de l’empire romain.

On a prétendu que, durant le moyen-âge, c’étaient les moines, les bénédictins en particulier, qui s’étaient appliqués à l’étude, à la transcription et à la conservation des manuscrits de la littérature antique. On a fait bénéficier ainsi les religieux ignorants et fanatiques du moyen-âge, qui, souvent, ne savaient pas lire, de la réputation d’érudition de ceux des xvii et xviiie siècle. La plus riche bibliothèque religieuse de l’époque, celle de Clairvaux, ne comptait, en 1472, que 1.714 volumes. Il n’y avait que 97 ouvrages en 1297, à Notre-Dame de Paris. Cent ans avant, la bibliothèque des Fatimites, au Caire, possédait deux millions et demi de volumes. Lorsque Boccace visita la bibliothèque du mont Cassin, au xive siècle, il n’y trouva guère que des livres mutilés. Les moines en faisaient des psautiers pour les femmes et les enfants, après les avoir raclés et coupés. Les ouvrages grecs étaient particulièrement poursuivis par l’Église. Au xvie siècle, elle faisait encore brûler les livres grecs de Rabelais et envoyait Etienne Dolet au bûcher pour avoir eu l’audace d’imprimer la traduction de deux dialogues attribués à Platon. Enfin « le recul immense de la pensée qui se produisit avec le triomphe du catholicisme barbare sur la civilisation gréco-latine se manifesta surtout par l’étrange distorsion de tout ce qui est histoire et géographie : les temps, les lieux, tout ne se voit plus qu’à travers un brouillard d’illusions et de confusion, même de mensonge et de perversité. Tous les travaux des astronomes et mathématiciens grecs sont oubliés, niés ou bafoués. Les moines n’ont d’autre souci que de cuisiner la « géographie chrétienne », c’est-à-dire les restes de la science des anciens grossièrement accommodés à la religion révélée » (E. Reclus).

Un foyer très réduit de l’ancienne civilisation avait persisté, malgré tout, en Grèce. Elle le transmit, avec sa langue et l’industrie de ses artisans, à Constantinople, qui devint, sous le nom de Byzance, la nouvelle Rome et la capitale de l’empire d’Orient. Il s’y forma l’art byzantin qui se répandit en Italie, puis en France, où il contribua à la naissance de l’art ogival. Mais la pensée fut persécutée par les empereurs d’Orient et Justinien fit fermer l’école d’Athènes en 529. Ce qui restait des œuvres grecques fut sauvé par la fuite des philosophes qui se réfugièrent en Perse. « C’est dans les traductions persanes d’Aristote et des autres écrivains que les Arabes retrouvèrent la science hellénique » (E. Reclus).

« La civilisation arabe fut pour beaucoup de peuples conquis une véritable libération et coïncida pour nous avec l’apport des manuscrits grecs, avec le renouveau de la science hellénique dans la nuit du moyen-âge » (E. Reclus). Cette science fut enseignée par les Arabes dans leurs écoles. Ils l’apportèrent jusqu’en Espagne, suscitant en Occident la première Renaissance. Pour l’Espagne, ce fut l’époque où elle fut le plus libre. Elle connut alors une civilisation qu’elle n’a plus retrouvée. Les Arabes y fondèrent de magnifiques bibliothèques. Soixante-dix étaient publiques. Celle de Cordoue comptait six cent mille volumes superbement reliés. Ils multiplièrent les travaux d’irrigation, firent faire de grands progrès aux mathématiques, à l’astronomie, aux sciences physiques, à la navigation. Leurs monuments, mosquées et palais, sont ceux de la plus belle architecture que le pays ait connue.

La formation de l’empire éphémère de Charlemagne, qui représenta « un reflux du monde latinisé des Gaules contre la barbarie germanique » (E. Reclus), amena une médiocre renaissance latine. La belle langue s’était corrompue ; les derniers auteurs, Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours, écrivirent dans un latin barbare. Une nouvelle littérature, appelée « chevaleresque », se produisit. Ses héros principaux furent Roland, pour le cycle de Charlemagne, et Arthur, pour le cycle gallois ou breton. Ces poèmes guerriers, écrits dans des dialectes informes, célébraient les grands coups d’épée, l’orgueil des races conquérantes, les aspirations de celles qui avaient été vaincues.

La pensée et l’art ne retrouvèrent la vie que très lentement, avec la liberté que les communes conquirent peu à peu. La vie municipale réussit à échapper au joug féodal, les écoles et les universités à se dégager de la tutelle ecclésiastique. Des centres universitaires se créèrent dans toute l’Europe occidentale et manifestèrent un esprit nouveau. Les professeurs allèrent de plus en plus vers la philosophie « l’influence d’Aristote finit par l’emporter sur celle de saint Augustin » (E. Reclus). Cet esprit de liberté influença même la littérature chevaleresque des poèmes épiques et de la poésie lyrique. Il fut encore plus vif dans la littérature populaire des fabliaux et des contes, dans les satires des laïques, les prédications des hérésiarques et enfin dans l’art des cathédrales.

C’est cet esprit, et non l’élan de la foi, qui dégagea les cathédrales des lourdes voûtes mérovingiennes pour lancer si hardiment leurs flèches vers le ciel, car, « quoiqu’on en dise, l’art implique par sa naissance même un état social dans lequel ont surgi des préoccupations nouvelles bien différentes de la naïve croyance… Les merveilleux édifices de la période romane et des siècles de l’ogive nous racontent, non la puissance de la religion, mais, au contraire, la lutte victorieuse que l’art, cette force essentiellement humaine, a soutenue contre elle… C’est une redite absurde qui attribue l’art ogival à la foi… Les cathédrales sont belles parce que les architectes, ouvriers et peintres avaient fui l’abominable dogme dans la joie de la beauté » (E. Reclus). Les bâtisseurs de cathédrales ont multiplié dans leurs sculptures les manifestations de l’indépendance d’esprit de leur temps, de même que les conteurs dans leurs fabliaux. Les gens d’église étaient souvent représentés dans les figures grimaçantes et en postures indécentes qui ornaient les monuments ; ils étaient encore moins ménagés que les barons. La nature tenait une large place dans cette ornementation par les représentations de fleurs et d’animaux. Le naturisme voisinait avec la foi naïve. Il faisait dire à saint Bernard : « Si nombreuse et si étonnante paraît partout la diversité des formes, que le moine est tenté d’étudier bien plus les marbres que les livres, et de méditer ces figures bien plus que la loi de Dieu. » Saint Bernard était loin de ces mystiques qui ont voulu voir dans chaque pierre des cathédrales un verset de la Bible.

« Les documents anciens constatent que l’église était l’édifice de tous, le lieu d’assemblée populaire aussi bien pour les fêtes et les cérémonies civiles que pour les rites religieux » (E. Reclus). C’est ainsi qu’en France le théâtre naquit dans l’église. Si le clergé parvint à faire réserver ces monuments aux services religieux, ils n’en furent pas moins les premières maisons du peuple, les lieux où il était chez lui et exprimait sa vie collective. Les cathédrales réunirent la maison communale, le marché public, l’hôtel des corporations, le grenier et le magasin à laines, qui avaient chacun sa place dans les différentes chapelles. Aussi furent-elles l’orgueil en même temps que l’œuvre des Communes. « Pas un communier qui ne retrouvait, dans le bel ensemble de l’édifice, la partie où son propre idéal de beauté avait pris sa forme matérielle. » (E. Reclus). Elles s’agrandirent et s’embellirent tant que les Communes furent prospères. Leur art finit avec la liberté des Communes, lorsqu’elles succombèrent sous les coups du pouvoir royal.

En même temps que les cathédrales s’élevaient, la langue se formait au xiiie siècle, la France avait deux langues, celles d’oïl et celle d’oc, également aptes à l’expression de la plus belle littérature. Dans celle d’oïl, ou du Nord, qui est devenue le français, écrivirent alors Rutebeuf, G. de Lorris, Jean de Meung, Villehardouin, Joinville, puis Charles d’Orléans et Villon. Après avoir été la langue incomparable de Rabelais et de Montaigne, elle fut châtrée, au nom du « bon goût », de ce qu’elle avait de plus vivant et de plus populaire pour former le langage académique du xviie siècle. Sa littérature, disparue en grande partie, fut méprisée des pédants qui dirent avec Boileau : « Enfin Malherbe vint… » On aurait dû dire plutôt : « Hélas ! Malherbe vint ! » Mais l’hypocrisie grandissante des mœurs avait de plus en plus besoin de beau langage comme de beaux habits pour parer le mensonge des sentiments comme pour cacher la crasse des corps qu’on ne lavait plus. La langue d’oc, ou du Midi, était celle de la brillante poésie provençale. Elle était si parfaite que Dante hésita entre elle et celle de son pays pour écrire la Divine Comédie. Usitée par un peuple « hérétique », elle vit son essor littéraire arrêté par la croisade des Albigeois.

Le xviiie siècle fut le premier siècle littéraire de la France et, malgré l’avis de Boileau, le plus beau en raison du caractère populaire et de la variété de ses productions. Cette littérature plongea ses racines dans le peuple. Comme les cathédrales, elle fut le produit d’une vaste pensée anonyme, d’un immense travail collectif qui s’adressait à tous. « On sent dans toute cette période la fraîcheur et la vie débordante d’un début de printemps ; il y a des chants dans l’air et les bourgeons éclatent de tous côtés. » (J. Mortensen). La population communale, qui se réunissait dans les cathédrales à certaines heures pour discuter de ses intérêts, se retrouvait aussi sur leur parvis pour les représentations des mystères. Ces spectacles, qui avaient de très nombreux personnages et dont les acteurs étaient pris dans la population, duraient parfois plusieurs jours suspendant toutes les autres formes de l’activité générale. Quoique composés sur des sujets religieux, les mystères, comme les sculptures des cathédrales, s’inspiraient d’un naturisme sans réserves. Avec le réalisme le plus ingénu, Adam et Eve se montraient dans leur nudité d’avant le péché et on représentait l’accouchement de Marie, mère de Jésus. Les acteurs mêlaient aussi au texte les digressions les plus imprévues sur des sujets intéressant la vie communale. La chute des communes devait marquer le déclin, puis la fin, de ce théâtre populaire comme de toute la littérature qui avait la même inspiration, et de l’art des cathédrales. L’art « savant », qui serait de plus en plus étranger au peuple commençait avec la montée du pouvoir royal absolu.

Ce qu’on appelle Renaissance, en appliquant ce terme au mouvement de la pensée et des arts qui eut son plein épanouissement au xve et xvie siècle, ne fut pas une production spontanée. Ce mouvement vint des savants et non du peuple ; il fut artistique et non social, bien que ses fins fussent l’émancipation de l’individu. Il avait été longuement préparé par tous les éléments qui avaient résisté à la destruction de l’antiquité et manifesté déjà leur activité dans toutes les occasions favorables. Le temps de Charlemagne, les invasions arabes et l’effort de liberté des Communes furent les principales de ces occasions et les périodes de pré-Renaissance. Dès le xvie siècle, la Renaissance commença en Italie, pour « ramener la pensée moderne dans les voies ouvertes par les grecs aux libres recherches de l’esprit ». (A. Castelnau). « A deux mille ans d’intervalle, on voit également l’homme chercher à réaliser son idéal en force, en élégance, en charme personne], ainsi qu’à se développer en valeur intellectuelle et en savoir ». (E. Reclus). Si la période des Communes fut remarquable par son œuvre collective, celle de la Renaissance le fut par la valeur des individualités qu’elle fit surgir. Elles exercèrent leur activité dans tous les genres ; elles s’appliquèrent en particulier à reconstituer autant qu’il fût possible les œuvres de la pensée grecque et latine par l’étude et la critique des manuscrits. Florence fut ! e centre principal de la Renaissance italienne. L’élan artistique y était tel que des artistes y travaillaient malgré toutes les vicissitudes apportées par la guerre étrangère et civile à laquelle ils participaient souvent. Au milieu de toutes les tyrannies politiques, Florence et les autres villes italiennes connurent par la pensée et par l’art un génie qui dépassa leurs limites et se répandit dans toute l’Europe. Ce génie s’étendit jusqu’à la liberté de l’éducation des enfants de toutes les classes sociales, en pleine nature et autant par le jeu que par l’étude. On se rapprocha de la vérité scientifique en s’éloignant de la foi. L’instinct avait guidé les bâtisseurs de cathédrales vers l’humain ; la science dirigea les artistes de la Renaissance dans la même voie. Léonard de Vinci fut aussi grand savant que grand peintre. L’humain triompha même dans les œuvres de caractère religieux. Michel-Ange, qui a sculpté et peint les chefs-d’œuvre du palais des papes, était « le plus païen des artistes… A vivre dans le monde antique, il se fit une âme antique : il fut un sculpteur grec ». (R. Rolland). Les Noces de Cana, de Véronèse, sont plutôt la représentation fastueuse d’un banquet de l’académie platonicienne de Fiesole que du récit évangélique. « Les figures sont nobles, pleines de sérénité ; le Christ, humanisé par la Renaissance, rayonne de dignité sympathique » (A. Castelnau). Le plus chrétien des peintres, Fra Angelico, qui n’aurait jamais peint le corps humain dans sa nudité, n’oubliait pas pour cela la beauté de ce corps et la montrait dans les lignes des vêtements. L’art, comme les autres formes de la vie, protestait contre un idéal moral « fondé sur l’immolation de la chair et qui est en opposition radicale avec la civilisation ». (A. Castelnau). La Renaissance émancipa la chair du dogme du péché originel et la femme, « être de perdition », put reprendre part à la vie sociale. C’est bien en vain qu’un Savonarole, disciple attardé de saint Paul, fit brûler des tableaux, des instruments de musique et les Contes de Boccace ; il fut lui-même envoyé au bûcher par le pape Alexandre VI « pour crime de trop grande ardeur dans son élan vers Dieu. » (E. Reclus). L’humain se rencontrait avec l’admiration de la nature qui n’avait jamais été abandonnée, surtout en Italie. Au xiie siècle, Joachim de Flore interrompait la messe commencée par un temps de pluie et sortait de l’église avec ses fidèles pour saluer la réapparition du soleil et « contempler la campagne souriante. » (A. Barine). Au temps de la Renaissance, Alberti, un de ses plus grands savants, « dont la douceur magnétique charmait les animaux sauvages, fondait en larmes à la vue d’un bel arbre ou de riches moissons. » (E. Reclus). Comme dit encore E. Reclus : « toute beauté était révélation. » Le sentiment du beau se manifestait dans toutes les formes de la vie et harmonisait les œuvres des hommes, simples artisans ou grands artistes, avec la nature. Enfin, tant de beauté réalisée ne suffisant encore pas dans ce débordement de vie et de savoir, les « utopistes » proposèrent leurs rêves, Thomas Morus, son Utopia, Campanella, sa Cité du Soleil, Rabelais, sa Thélème où il disait à l’homme : « Fais ce que veux ! » L’ivresse de l’art était telle qu’elle couvrait tout de somptuosité, même les crimes et les atrocités des princes royaux et d’église.

Le même mouvement vers l’épanouissement humain se manifesta en Allemagne où Nuremberg fut la Florence du Nord. Ulrich von Hutten s’écriait alors : « Ô siècle, ô belles lettres ! Il plaît de vivre, quoi qu’il ne plaise pas encore de se reposer ! » Schmoller a dit, il n’y a pas cent ans : « Sous le rapport de l’art, nous sommes réduits à considérer l’époque du quinzième siècle, si brillante en Allemagne, comme un paradis perdu. » Le besoin d’apprendre s’emparait des populations, des hommes et femmes de tous les âges et de toutes les conditions, attirant les paysans dans les villes. Neuf des universités allemandes actuelles furent fondées dans la deuxième moitié du xve siècle. La découverte de l’imprimerie vint faciliter extraordinairement l’œuvre de l’instruction populaire, en permettant la reproduction du livre à l’infini et la conservation des œuvres qui se perdaient trop souvent.

Ce ne fut qu’au xvie siècle que la Renaissance se manifesta en France, principalement dans l’architecture et dans la musique. La musique française eut alors une originalité qu’elle perdit au siècle suivant. Les écrivains ne purent s’exprimer qu’au milieu des plus grands dangers et tous ceux qui se tournèrent vers les idées nouvelles furent menacés du bûcher. Les « docteurs en Sorbonne » y envoyaient les gens comme les livres. On n’en a pas moins donné à François Ier, par flatterie, le titre de « Protecteur des sciences et des arts. » En 1534, il voulut supprimer l’imprimerie et, en 1546, il laissa brûler vif Etienne Dolet. Dans le domaine de la pensée se produisirent Rabelais, Montaigne et La Boétie.

En Angleterre, la Renaissance se manifesta surtout au théâtre avec Shakespeare, le plus grand écrivain. dramatique de tous les temps.

L’Église n’avait pu empêcher le grand mouvement d’idées qui fit la Renaissance et amena contre elle la Réforme, particulièrement en Allemagne. Elle l’empêcha en partie en Italie et en France. En Espagne, elle réussit si bien à l’étouffer qu’elle détermina une décadence dont ce pays ne s’est jamais relevé. Les écrivains et les artistes, Cervantès, Lope de Vega, Calderon, Velasquez, Murillo, qui furent les plus grands de l’Espagne, n’échappèrent aux persécutions qu’en aliénant leur liberté et en devenant des « familiers » de l’Inquisition. Camoens mena la vie la plus misérable pour s’être refusé à cette capitulation. L’Inquisition régna sans partage en Espagne après que les Maures en furent partis. Ses premiers gestes furent de brûler les bibliothèques en même temps que les juifs et tous ceux qui ne voulaient pas la servir, de fermer les écoles et les bains. Les monuments de l’art arabe furent détruits ou défigurés par d’affreux maquillages que « l’art jésuite » devait répandre par la suite dans tous les pays.

La Renaissance se prolongea dans les Flandres avec Rubens et son école, suivis de peintres hollandais du xviie siècle. L’œuvre de Rubens fut l’apothéose du grand élan de la Renaissance vers la vie, la couleur et surtout l’exaltation de la chair délivrée de toutes les macérations mystiques. L’esprit de la Renaissance avait tellement dégagé Rubens des préjugés orthodoxes qu’il a fait figurer un nègre parmi les élus de son Jugement dernier qui est au musée de Munich.

Malgré toutes ses réalisations qui en font la plus grande époque d’art des temps modernes, la Renaissance fut un avortement. Elle avait fait naître de grands espoirs dans la libération de l’esprit humain et l’émancipation de l’individu avec celle subséquente de l’art ; elle ne les réalisa qu’en partie, ayant écarté de ce rêve d’humanité un nombre d’hommes toujours plus grand. Les penseurs et les artistes, qui n’étaient plus des anonymes, dont la valeur individuelle était mise en évidence, constituèrent une aristocratie de plus en plus renfermée dans un esprit de caste et dédaigneuse du peuple. La pensée et l’art abandonnèrent peu à peu les sources populaires et la nature pour suivre des règles d’écoles bornées et arbitraires. Ils allaient devenir de plus en plus l’expression d’une classe, l’attribut d’un pouvoir absolu et de ses satellites.

Une autre cause d’avortement de la Renaissance fut la Réforme, née pourtant de ses efforts pour trouver la vérité dont l’esprit humain avait soif. Mais la Réforme n’ayant recherché la vérité que dans les préjugés religieux, limita et dévoya cette recherche. Pour Luther comme pour l’Église catholique, la Raison était « la prostituée du diable ». Le peuple, déjà abandonné par les penseurs et les artistes, fut livré à un fanatisme que surexcitèrent les rivalités de l’ancienne religion et de la nouvelle. La même fureur les jeta l’une contre l’autre et le catholicisme de combat opposa les Jésuites aux Réformés. Les guerres qu’ils provoquèrent eurent les plus funestes conséquences. En Allemagne, particulièrement, où la Réforme ramena le servage, les dissensions religieuses aboutirent à la Guerre de Trente ans qui épuisa le pays. Ce fut une réaction contre l’esprit de liberté, la domestication des individus et l’arrêt de tous les progrès. La Renaissance de l’art allemand, si brillante avec Durer et les Holbein, fut terminée au milieu du xvie siècle. « La Réforme la tua comme elle avait tué la renaissance littéraire » (V. Duruy). L’art allemand allait devenir religieux et sans vie : « c’était peut-être une prière, ce n’était plus un art. » (V. Duruy). « La Réforme, c’est-à-dire le retour strict vers la foi, fut la destruction de l’art. » (E. Reclus). Protestants et catholiques furent, par des voies différentes, ennemis de l’art. Il fut banni des temples où rien ne devait distraire de la pensée de Dieu. Par contre les Jésuites voulurent le rendre plus séduisant pour attirer les foules dans les églises. Ils l’enlaidirent et le pervertirent pour aboutir progressivement à « l’art religieux » d’aujourd’hui, celui des boutiques de St-Sulpice et de l’architecture de la basilique de Lourdes « qui relève d’une esthétique de marchand de bouchons. » (J. K. Huysmans).

La réaction sociale, d’où sortit le pouvoir absolu de la royauté, arriva à donner comme but à l’art la divinisation du Roi-Soleil. C’est à ce fétichisme que s’est appliqué ce qu’on a appelé « le Siècle de Louis XIV ». Certes, ce fut une époque où l’on vit en France de grands artistes, surtout de grands écrivains, mais qui s’employèrent à un art de plus en plus conventionnel, emprisonné au théâtre par la règle des trois unités, préoccupé des convenances du « bon ton », réduit enfin à des flagorneries d’autant moins dignes qu’elles s’adressaient à un roi qui renchérissait sur ses prédécesseurs dans la persécution de la pensée. Jamais l’art ne fut complètement séparé de la nature et de l’humanité que pendant cette période, appelée classique, où il ne s’adressa plus qu’à quelques centaines d’individus composant la cour. Pour ces individus, les nobles qui allaient à la guerre en habit de cour avec leurs maîtresses, leurs cuisiniers et leurs coiffeurs, Eschyle, Sophocle et Euripide furent taillés comme les arbres des jardins de Le Nôtre et coiffés de perruques. Les nobles, « bien nés » et au cœur « sensible », n’auraient pu supporter les brutales horreurs de la tragédie antique, mais ils restaient indifférents aux cruautés de la guerre du Palatinat et des dragonnades comme à la vie misérable du peuple, réduit à l’état de ces galériens dont Puget a traduit la souffrance dans la pierre, ou de ces animaux que La Bruyère a dépeints errants dans les campagnes. Le même caractère conventionnel s’imposa aussi dans les beaux-arts. Si les cathédrales avaient été au moyen-âge l’œuvre de l’élan populaire, Versailles fut construit au milieu des malédictions soulevées par l’orgueilleux despotisme dont il était le monument. Le plus grand des sculpteurs français, Pierre Puget, n’était pas à son aise dans ce Versailles. Il préférait se voir parmi le peuple et les forçats de Marseille et de Toulon. A cette époque, Lebrun fonda l’académisme qui pèse encore si lourdement sur l’art français, malgré l’indiscipline des plus grands artistes du xixe siècle. Vauban inaugura la laideur de l’architecture militaire en lui enlevant l’esthétique des anciens châteaux-forts.

Dès la fin du règne de Louis XIV, le classicisme fut à son déclin avec la querelle des anciens et des modernes. Les modernes protestaient contre des règles répondant trop à des besoins artificiels. On avait besoin de retourner à la nature. Le développement des idées philosophiques, durant le xviii donna un grand essor à la pensée, mais la littérature et les beaux-arts ne rompirent pas avec le classicisme. Voltaire, qui eut tant d’audace dans ses œuvres philosophiques et ses romans, en resta prisonnier dans ses médiocres tragédies. Il condamna Shakespeare au nom du « bon goût ». Marivaux et Beaumarchais apportèrent quelque nouveauté au théâtre. Dans la peinture, Watteau se dégagea le premier de l’académisme, mais, ainsi que les autres peintres du siècle, il resta prisonnier des formes élégantes et puériles à la mode de Trianon. Rameau chercha à soustraire la musique à l’influence italienne souveraine alors dans toute l’Europe, même en Allemagne où de grands musiciens s’étaient manifestés depuis plus de cent ans.

Le xviii fut grand par le mouvement des idées et la conquête de la liberté de pensée et de parole qui aboutirent à la Révolution. Ce n’est pas la faute des Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Diderot et de tous les Encyclopédistes si cette révolution est à recommencer, le peuple n’ayant pas encore compris, malgré l’exemple fourni par la fortune des maîtres qu’il a eus depuis 1789, que la liberté se conquiert et ne se donne pas. Il semblait pourtant que la raison humaine, fortifiée et enrichie depuis l’antiquité par deux mille ans d’expérience et de connaissances nouvelles, était devenue si solide sur ses bases que rien ne pourrait plus lui faire échec. Il y eut d’abord la guillotine pour démentir la fraternité nationale, puis il y eut Bonaparte pour enterrer si bien la liberté, la justice et la fraternité universelles que, cent ans après lui, elles sont plus que jamais en question. Et l’art, dont le sort ne peut être séparé de celui du peuple, a subi les mêmes vicissitudes que lui.

La bourgeoisie triomphante transféra à son profit, sous de nouvelles formes, les abus du passé. Elle comprit mieux que l’ancienne noblesse la nécessité du savoir pour maintenir ses privilèges. Les découvertes scientifiques étendaient à l’infini le champ des connaissances humaines ; elle l’ouvrit largement en s’efforçant de s’annexer pour la servir ceux qui acquerraient ces connaissances. Elle fonda de grandes écoles où elle organisa l’enseignement dans son intérêt de classe. Elle forma des légions de fonctionnaires dûment brevetés et estampillés pour représenter hiérarchiquement la science officielle. Par la centralisation étatiste elle créa la centralisation artistique. Elle fit ainsi un art à son image et à son service. Adoptant pour son enseignement toutes les traditions qui ne pouvaient troubler l’ordre établi et la somnolence de ses fonctionnaires, elle imposa le pompiérisme dont un président de la République, M. Jules Grévy, a donné cette formule définitive : « Pas de chefs-d’œuvre, mais une bonne moyenne, c’est ce qui convient à notre démocratie. » Jamais l’art officiel ne fut aussi dépourvu d’art. Si le xix fut riche en valeurs intellectuelles et artistiques, ce fut malgré la classe dirigeante et en dehors d’elle, sinon contre elle. Toutes eurent à lutter contre la malveillance officielle et l’incompréhension des prétendues « élites ». Non seulement le véritable esprit de liberté fut persécuté avec Michelet, Quinet, avec les victimes de 1848, de 1851, et de 1871, mais il n’est pas de novateurs dans tous les domaines de la pensée et de l’art, qui n’ait été poursuivi par la sénilité académique et ses complices de l’opinion. Aujourd’hui encore, après que la peinture a été rénovée par les Delacroix, Courbet, Corot, Daumier, Manet, Renoir, Cézanne, qui sont plus prophètes à l’étranger que dans leur pays, l’Académie ne trouve à imposer pour ses concours que des sujets comme celui-ci : « Saint Antoine étant mort au désert, deux lions creusèrent sa tombe et deux anges, vinrent le dévêtir et l’ensevelir. » (Prix de Rome en 1921.)

L’art arriva quand même à faire marcher malgré elle, mais bien derrière lui, cette vieille machine étatiste. D’abord, le despotisme de Bonaparte qui ne tolérait que ce qui célébrait sa gloire, maintint au début du xixe siècle les formes et l’esprit du classicisme. Le peintre David et son école en furent les représentants. Mais dès que Bonaparte fut disparu, une vie nouvelle se manifesta dans l’art malgré les résistances académiques. Ce fut la période romantique. Par réaction contre le classicisme, le romantisme ressuscita le moyen-âge sans pour cela l’étudier et le comprendre véritablement. Il découvrit Shakespeare et aussi l’Allemagne, celle des vieux châteaux-forts et des burgraves, et celle plus humaine et autrement admirable de Gœthe, de Schiller et de Beethoven. Il apporta la liberté dans tous les genres, renversant toutes les règles du classicisme. Il se dessécha, parce qu’à l’image de la bourgeoisie il manqua de naturel, perdit l’enthousiasme, la générosité, et fut souvent plus cabotin qu’artiste. Il s’enferma dans « l’art pour l’art » où le continuèrent les Parnassiens, moins exubérants mais aussi bourgeois. Les symbolistes suivirent, d’où sortirent les anarchistes intellectuels que les menaces des « lois scélérates » dispersèrent dans des sinécures plus ou moins académiques.

Avec la révolution de 1848, le socialisme, c’est-à-dire « la lutte pour l’établissement de la justice entre les hommes » (E. Reclus), entra dans l’histoire. Il engendra le naturalisme, qui voulut réagir contre la littérature et l’art bourgeois, et produisit l’impressionisme. Le naturalisme eut une belle période, mais il ne fut plus qu’une forme nouvelle de l’esprit bourgeois, lorsque ses représentants s’assagirent suivant l’évolution des politiciens qui ont fait du socialisme un parti de gouvernement de plus en plus indifférent à « la justice entre les hommes ». On essaya de faire un art social au moment de l’affaire Dreyfus, lorsque le peuple fut sollicité « pour la justice » ; mais le peuple et ceux qui voulaient bien « l’éduquer » ne parlaient pas la même langue et, lorsque l’heure de « la justice » fut arrivée, on se sépara comme on s’était rencontré. Les travailleurs étaient d’ailleurs détournés de l’art par les conditions matérielles de leur existence et par le conflit, de plus en plus aigu, entre le Capital et le Travail.

D’autres écoles, depuis le naturisme jusqu’au futurisme, ont eu des existences plus ou moins éphémères. La plupart sont mort-nées. Aujourd’hui, on en est au dadaïsme, à l’unanimisme et au surréalisme.

Tous les genres de l’art ont été influencés par les différents courants du xixe siècle et ont produit des œuvres plus ou moins remarquables, sauf l’architecture. Cet art a plus besoin que tout autre d’inspiration collective pour se manifester dignement, aussi n’a-t-il rien présenté de vraiment nouveau depuis la Renaissance. En France, l’individualisme qui sévit de plus en plus dans la vie sociale a aggravé encore sa stérilité.

Le grand souffle d’une vie nouvelle et les réalisations largement humaines que la Révolution avait annoncés ont donc manqué au xixe siècle ; ils manquent encore depuis. Le monde a été occupé par la lutte entre les éléments du passé, renouvelés et devenus plus puissants, et ceux de l’avenir, toujours hésitants, cherchant leur voie et divisés. Dans l’Europe entière, les mêmes causes ont produit les mêmes effets. Les impérialismes qui ont réussi à dominer les peuples et à déchaîner la guerre de 1914, ont remis en cause toute l’œuvre de la civilisation. L’humanité ne travaille plus que pour l’insatiable Finance devenue le Moloch de ce temps. L’art n’est plus que l’apothéose du Riche dans la glorification de ses turpitudes. Dernière convulsion d’une société esthétiquement épuisée, il relève le plus souvent de la pathologie. Il est devenu la forme la plus excentrique et la plus cynique de ce « business » par lequel on « se débrouille ». Rien n’est honteux comme le puffisme de certains qui s’intitulent « artiste. »

Depuis longtemps, pour satisfaire leur besoin d’art, les travailleurs réduits à faire le « business » des autres, n’ont plus que l’abrutissement du cabaret, appelé pompeusement « le salon du pauvre » par les démagogues, l’ordure des cafés-concerts, la niaiserie sans littérature des romans-feuilletons. On a ajouté le cinéma, rendu aussi stupide que possible, puis les combats de boxe et les courses de taureaux. Le peuple, appelé « Souverain », du xxe siècle retrouve, dans les taudis empoisonnés où les maladies sociales dévorent ceux que la guerre a épargnés, et dans les cirques, l’existence et les joies qui étaient celles de la plèbe romaine : Panem et circenses !

Quand on pense aux grandes époques de civilisation et d’art du passé et qu’on voit combien la nôtre leur est inférieure, comparée surtout à ce qu’elle pourrait être par les moyens scientifiques dont elle dispose, on se dit que le monde est aujourd’hui bien malade. Plus que de richesses, car il en a trop et trop mal employées, il a besoin d’équilibre, de santé physique, intellectuelle et morale. L’art en a autant besoin pour prendre enfin sa vraie place dans la vie et réaliser avec le travail une véritable humanité.

On a donné de l’art proprement dit, c’est-à-dire de l’art considéré dans ses rapports avec le beau, des définitions très nombreuses et très diverses suivant les conceptions particulières à ceux qui les formulaient. Le plus grand nombre de ces définitions sont philosophiques ou religieuses, basées sur une notion métaphysique du beau qui ne laisse parfois aucune place à la nature. D’autres, au contraire, ne voient l’art et la beauté que dans la nature apparente, visible, et leur refusent toute expression spirituelle au point de leur interdire le domaine des sentiments. Presque toutes ces définitions sont des formules d’écoles, de systèmes, et sont d’autant plus arbitraires qu’elles s’écartent davantage de l’observation exacte et complète de la nature. Non seulement l’art est né de cette observation, comme l’a dit Cicéron, mais c’est par elle qu’il s’est développé en même temps que toutes les connaissances humaines, et c’est en elle seulement que pouvait se faire ce développement.

Il est indispensable, pour se rendre compte du caractère exact de l’art, de se dégager complètement de toutes les théories et d’interroger la nature dans son admirable vérité. Actuellement, nous ne savons encore rien, ou très peu de chose, d’une existence intellectuelle et morale des plantes, encore moins des minéraux. Mais nous connaissons beaucoup de choses concernant les animaux plus proches de nous par leur mobilité, leur langage, leurs mœurs, et qui nous ressemblent autant par leur psychologie que par leur physiologie. Nous savons qu’ils ont, eux aussi, une intelligence et une âme, des sentiments et des passions, une industrie, une science et un art dans lesquels ils nous égalent parfois, et enfin une moralité toujours supérieure depuis que, voulant faire l’ange, suivant le mot de Pascal, l’homme a fait la plus laide des bêtes. (Supériorité des animaux sur l’homme. (Dr Ph. Maréchal.) Nous avons vu, dans la partie précédente de notre étude, la part considérable que l’exemple des animaux a fournie à l’éducation artistique des premiers hommes. Il faut donc, tout d’abord, rejeter cette anthropomorphisme qui empêche de « concevoir pour un être raisonnable d’autre forme convenable que celle de l’homme » (Kant), et veut que l’homme soit l’élu d’une divinité qui a fait la nature pour le servir. Il faut rejeter aussi cette idée, si fatale parce qu’elle fait naître et entretient la haine, que notre race, notre pays, notre famille, des individus que nous avons choisis ou qui se sont imposés à nous, ont été particulièrement désignés par une puissance supérieure pour dominer le monde. Arrivant à l’art, nous nous rendrons alors compte que seul un monstrueux abus a pu en faire l’apanage d’une prétendue aristocratie de l’esprit et en a privé la majorité des hommes. Nous devons savoir qu’il n’y a de supériorité que dans les œuvres. Celle d’un simple laboureur, par exemple, est plus utile, plus belle, meilleure que celle de tous les Césars de la terre, et Flaubert a bien marqué la place de la véritable supériorité lorsqu’il a écrit : « J’aimerais mieux avoir peint la Chapelle Sixtine que d’avoir gagné la bataille de Marengo ». L’art est une préoccupation des animaux, peut-être aussi des plantes et des minéraux, tout autant que de l’homme. Il n’a pas été la création de certains hommes supérieurs ou d’une époque plus ou moins avancée dans la civilisation. Il est dans la nature un besoin des êtres, comme la nourriture, l’habitat, la chaleur. Il est aussi arbitraire d’en priver certains hommes que de leur refuser le pain, le logement et la jouissance du soleil. Il n’est pas un être, si déchu soit-il, qui, dans son taudis ou dans sa prison, ne tressaille de joie ou d’espoir en entendant une chanson ou en voyant briller un rayon de lumière.

La définition de l’art, « expression du beau », est insuffisante si on voit seulement dans le beau des aspects extérieurs, des formes, des couleurs, des sons, des mouvements, si on ne considère pas aussi le beau intérieur, celui des sentiments, de la joie, de l’amour, de la justice, qui ne se sépare pas du bien, et le beau intégral qui est tout ce qui tend, dans l’activité générale, à un perfectionnement constant des êtres et de la vie. « Le beau n’est qu’un des octaves de l’immense clavier de l’art », a dit Milsand. Le clavier, c’est la vie tout entière. C’est ainsi que nous arrivons à dire avec E. Reclus, d’après le sculpteur Jean Baffier : « l’Art, c’est la Vie ». Cette définition est la plus simple, elle est aussi la plus complète et la plus exacte. L’art, c’est la vie, parce que c’est l’effort des êtres vers une vie toujours meilleure, plus belle, plus heureuse et que toute la vie tend vers ce perfectionnement. C’est pourquoi il n’y a pas d’art dans les œuvres de mort, dans ce qui attente à la liberté des individus et s’oppose à leur mieux-être et à leur bonheur. Il n’y en a pas davantage dans ce qui porte atteinte à la beauté de la nature, dans l’utile qui ne conserve pas des rapports harmonieux avec elle tout en lui demandant ce dont il a besoin. L’utile, et tout le faire en général, ne sont de l’art que s’ils s’emploient pour le beau et pour le bien inséparables dans l’harmonie universelle. Ce qui meurtrit, souille, avilit la vie, quelle que soit sa forme, n’est pas de l’art. J.-J. Rousseau a reproché à la science et à l’art d’avoir corrompu les mœurs. Autant vaudrait reprocher au soleil d’exister parce qu’il éclaire la corruption. Ce ne sont pas la science et l’art qui ont corrompu les mœurs, ce sont les mœurs qui ont fait un mauvais usage de la science et qui ont corrompu l’art. Comme le soleil, ils demeureront plus beaux et plus éclatants quand la corruption aura disparu avec les mœurs qui l’entretiennent.

L’art n’embellit pas seulement là vie de l’homme ; il lui permet d’atteindre à la seule immortalité qui peut-être soit réelle, par les œuvres qu’il laisse et qui parlent encore de lui aux autres hommes des milliers d’années après qu’il a vécu.

« L’impression de la beauté précède le sens du classement et de l’ordre. L’art vient avant la science. » (E. Reclus). C’est pourquoi tant d’êtres non cultivés sentent l’art si profondément, parfois avec une spontanéité, une lucidité que ne possèdent plus ceux dont le jugement a été faussé par des conventions. Une technique est nécessaire pour pratiquer un art, mais il ne faut pas qu’elle soit emprisonnée dans des règles trop conventionnelles qui détournent l’art de ses véritables fins. Or, toutes les écoles ont plus ou moins appliqué des lois arbitraires. « La première règle de l’art, comme de toute vertu, est d’être sincère, spontané, personnel. » (Ruskin). Pour cela, il faut qu’il soit libre. « La liberté est l’atmosphère de l’art. » (Baudrillart). Ce n’est que dans la liberté qu’il peut s’épanouir pleinement, dans la liberté de ceux qui le produisent comme de ceux qui le goûtent, loin de toute contrainte dirigeante. Comme les hommes libres, l’art n’a pas de patrie. « La littérature nationale, cela n’a plus aujourd’hui grand sens ; le temps de la littérature universelle est venu, et chacun doit aujourd’hui travailler à hâter ce temps », disait Gœthe. L’art n’a pas davantage de religion. « Beethoven répondait à un ami qui invoquait Dieu : O homme, aide-toi toi-même ! » (R. Rolland). Les véritables artistes sont des forces de la nature. Comme les Grecs, ils ne voient de divinité que dans la vie qui les entoure, à laquelle ils participent intensément, et dans les moyens qu’elle leur donne de perfectionner leur œuvre. Homère, Rabelais, Michel Ange, Shakespeare, Beethoven, ne sont pas d’une époque, d’un temps, d’une religion, d’une école. Ils les dominent tous, ils appartiennent a l’univers et a tous les temps. L’art ne peut pas être isolé dans la vie, ne vivre que par lui-même et pour lui-même. Pour qu’il prenne son entier développement et atteigne sa suprême expression, il faut qu’il collabore avec toutes les formes de la vie et qu’il soit dans toutes les préoccupations humaines.

L’art doit être social dans le sens le plus complet du terme. « Le principe de cet art doit être que la vie est bonne et que ses manifestations sont belles. Les laideurs sont le produit de l’état social. Pour rendre à la vie sa beauté, il faut donc que l’art à son tour aide à transformer la société et c’est ainsi que tout art social devient un art révolutionnaire. » (B. Lazare). Il ne pourra participer à cette œuvre et atteindre tout son développement, toute son expression, que « lorsque les savants, les artistes, les professionnels instruits engagés dans les multiples entreprises auront cessé d’être, comme ils le sont presque tous de nos jours, les serviteurs à gages des princes et des capitalistes et que, reprenant leur liberté, ils pourront se retourner vers le peuple des humbles et des travailleurs pour les aider à bâtir la cité future, c’est-à-dire a constituer une société qui ne comporte ni laideur ; ni maladie, ni misère. » (E. Reclus). Alors, se dressera pour tous les hommes la véritable « Maison du Peuple ». Elle sera « autrement belle que ne le fut un palais du roi à Persepolis, Fontainebleau, Versailles ou Sans-Souci, car elle devra satisfaire à tous les intérêts, à toutes les joies, à toutes les pensées de ceux qui jadis étaient la foule, la cohue, la multitude, et que la conscience de leur liberté a transformés en assemblée de compagnons. D’abord le palais sera de très vastes proportions, puisqu’un peuple se promènera dans ses cours, se pressera dans ses galeries et dans les allées de ses jardins ; d’immenses dépôts y recevront les provisions de toute espèce nécessaires aux milliers de citoyens qui s’y trouveront réunis les jours de travail et de fête ; le « pain de l’âme » sous forme de livres, de tableaux, de collections diverses ne sera pas moins abondant que le pain du corps dans les salles de la maison commune, et toutes prévisions pour bals, concerts, représentations théâtrales devront être amplement réalisées. La variété infinie des formes architecturales répondra aux mille exigences de la vie ; mais cette diversité ne devra point nuire à la majesté et au bel ensemble des édifices. C’est ici le lieu sacré où le peuple entier, se sentant exalté au-dessus de lui-même, tentera de diviniser son idéal collectif par toutes les magnificences de l’art et de l’art complet qui suscitera tout le groupe des Muses, aussi bien les plus graves, précédant à l’harmonie des astres, que les plus légères et les plus aimables, enguirlandant la vie de danses et de fleurs. » (E. Reclus.) — Edouard Rothen.