Encyclopédie anarchiste/Immigration - Imprimerie

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Collectif
Texte établi par Sébastien Faure, sous la direction de, La Librairie internationale (tome 2p. 958-970).


IMMIGRATION n. f. Action de venir dans un pays pour s’y fixer.

En de certaines périodes, l’immigration changea complètement l’aspect de divers pays. L’Amérique n’est actuellement que le produit de l’immigration européenne qui commença voici trois siècles. L’immigration espagnole et portugaise se fit principalement en Amérique du Sud, en Amérique Centrale et au Mexique. Les États-Unis et le Canada sont surtout le produit des immigrations anglaise et française. Les immigrants devinrent les véritables maîtres des Amériques, et les peuplades autochtones brutalisées, décimées, y ont à peu près disparu.

Depuis 1919, l’immigration fut une véritable arme dont le patronat français se servit pour faire pièce au prolétariat.

Au lendemain de la guerre, les classes privilégiées, par peur d’un mouvement de révolte et à la suite de multiples grèves, accordèrent diverses améliorations (loi de huit heures, augmentation de salaires, semaine anglaise, etc.) à la classe ouvrière. Le pitoyable échec de la grève générale en 1920 redonna un peu de courage et de combativité à ce patronat qui avait bien cru sa dernière heure venue. C’est alors qu’il organisa avec méthode l’immigration ouvrière.

Dans certains pays pauvres, où la population ouvrière était trop dense pour les nécessités de la main-d’œuvre locale (tels la Pologne, la Hongrie, l’Italie), les envoyés des grandes firmes françaises, patronnés par le gouvernement et les représentants diplomatiques français, se livrèrent à un racolage d’ouvriers manœuvres. Par des promesses mirifiques, leur faisant voir l’existence en France comme idyllique, leur donnant à croire que le coût des denrées était minime, ils leur firent signer des contrats par lesquels ceux-ci s’engageaient à venir travailler en France pendant deux ou trois ans pour des salaires dérisoires. Ce furent de véritables « arrivages » de travailleurs étrangers en France. Les ouvriers français, dans certaines entreprises, furent licenciés pour faire de la place aux étrangers ; dans d’autres on proposa aux ouvriers de diminuer leurs salaires ; ceux-ci, pour la plupart, n’acceptèrent pas, se mirent en grève et les patrons firent entrer les étrangers qu’ils tenaient en réserve.

Cette immigration eut pour résultat qu’au bout d’un an le prolétariat français se vit dépouillé de presque tout ce que le patronat lui avait accordé par peur en 1919 (les salaires diminués, la loi de huit heures violée). Tous les mouvements de revendication, sauf de rares exceptions, échouèrent après, quelques fois, de longues semaines de lutte.

Malheureusement, les ouvriers français ne virent pas tout de suite la manœuvre. Au lien de démasquer les véritables responsables : les patrons, ils en vinrent à concevoir une sourde animosité contre le prolétariat étranger qui, pourtant, était victime au même titre que lui de cette organisation patronale. Le chauvinisme eut tendance à renaître et les ouvriers français trouvèrent même tout naturel que le patronat payât à des tarifs réduits les étrangers, ne se rendant pas compte que, par leur acquiescement à l’exploitation forcenée des immigrants, ils se forgeaient des armes contre eux-mêmes. Quelques organisations syndicales entreprirent des campagnes malheureuses contre l’emploi de la main-d’œuvre étrangère, donnant un aliment, hélas trop facile, au préjugé patriotique. Dans la métallurgie et dans le bâtiment, il faut convenir que la main-d’œuvre étrangère créa un véritable malaise dans la classe ouvrière, mais cependant la faute n’en était pas aux immigrés.

Défendre au patronat d’employer des ouvriers parce que ceux-ci ne sont pas nés du même côté de la frontière, c’était, on l’avouera sans peine, une position singulièrement scabreuse et équivoque pour des organisations ouvrières qui se targuaient d’internationalisme. Le patronat baisse-t-il les salaires ? C’est de la faute aux étrangers ! Y a-t-il du chômage ? C’est encore de la faute aux étrangers ! Tout ce qui arrive de préjudiciable aux ouvriers est ainsi mis sur le compte de pauvres bougres exploités aussi durement, sinon plus, par le patronat rapace qui avait réussi au delà de ses prévisions, dans sa manœuvre réactionnaire. Quand je dis que le patronat avait réussi au delà de ses prévisions, je ne m’avance pas à la légère. Son emploi abusif de la main-d’œuvre étrangère créa une telle situation de chômage que le gouvernement s’émut et, en fin 1926, pas mal de ces malheureux qu’on avait amenés en France pour abuser de leur détresse furent reconduits à la frontière.

Cette immigration intensive créa un tel état d’esprit dans la classe ouvrière française contre les étrangers que même les exilés politiques qui furent obligés de quitter leur pays (Italie, Espagne, Pologne, Balkans, etc., etc.) dans lesquels la dictature infâme leur aurait fait un mauvais parti, que ces mêmes exilés se virent l’objet de l’animadversion.

Enfin les organisations syndicales en vinrent à considérer le problème sous son véritable jour. Une propagande intensive fut faite dans certains endroits pour que les ouvriers français se rendent enfin compte de la véritable situation, qu’ils cessent de nourrir de l’animosité contre leurs frères étrangers, qu’ils entrevoient enfin que le seul, l’unique responsable du chômage voulu et organisé c’est le patronat.

Ce qu’il fallait faire, dès le début de cette immigration, c’était une propagande méthodique parmi les éléments étrangers, leur faire comprendre le rôle qu’on leur faisait jouer, la cynique exploitation dont ils étaient les premières victimes. Il fallait, au lieu d’entourer de préventions hostiles les ouvriers étrangers, leur faire comprendre que nous les considérions comme nos frères de misère et que nous étions prêts à les seconder dans tout mouvement de revendications qu’ils pourraient entreprendre.

Cette tâche a déjà été accomplie en partie, — malheureusement, certains partis politiques se servent de cette situation pour gagner de nouveaux adhérents, victimes toutes désignées.

Ce qu’il faut faire comprendre aux ouvriers étrangers, c’est qu’ils doivent travailler aux mêmes tarifs que les ouvriers français, c’est les gagner aux syndicats dans lesquels ils doivent avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs que les syndiqués français. Ce qu’il faut, c’est créer un esprit de solidarité étroite entre tous les travailleurs de toutes nationalités ; faire cesser la distinction entre français et étrangers ; entreprendre une vaste campagne pour que les contrats que l’on a fait signer aux étrangers par tromperie soient révoqués comme de véritables abus de confiance qu’ils sont.

Quand le patronat sera obligé de payer les ouvriers étrangers au même tarif que les ouvriers du pays, alors il n’aura aucune raison d’employer l’immigration. Faire respecter les tarifs et les avantages obtenus par la classe ouvrière au prix de dures luttes ; faire appliquer ces tarifs et ces avantages à tous les ouvriers sans distinction de nationalité, voilà les mesures à prendre pour que l’immigration n’ait plus le caractère antisocial qu’elle a encore aujourd’hui.

Inutile d’ajouter que l’immigration raisonnée sera un bienfait au lendemain d’une révolution sociale où les « villes tentaculaires » devront de plus en plus disparaître. — Louis Loréal.


IMMISCER (S’) verbe pronominal (du latin in, dans, et miscere, mêler). Se mêler, s’ingérer sans droit ou mal à propos.

On peut dire que dans l’organisation sociale actuelle l’État s’immisce dans nos affaires. Et cela existera dans n’importe quelle société à base autoritaire.

Prenons en exemple le mariage. Dans ce qui ne devrait regarder que deux personnes : les deux conjoints, quantité de personnes : parents, témoins, maire, s’immiscent et font de ce qui est uniquement (ou du moins devrait être uniquement une affaire d’amour) une comédie ridicule, quand elle n’est pas répugnante par ses dessous.

Il serait long et fastidieux d’énumérer tous les cas où la loi entraîne ou force les gens à s’immiscer dans la vie d’autres personnes. L’immixtion est permanente, c’est le principe même de l’autorité. Il nous faudra supprimer la cause pour en tuer l’effet.


IMMORALITÉ n. f. Opposition aux principes de la morale. Absence de ces principes.

La moralité ou l’immoralité de quelqu’un ou de ses actes, voilà qui peut prêter longuement à la controverse. Définir les normes de la morale est une chose qui est au-dessus des moyens de tout être sincère. Chacun a sa morale : ce qui est bien pour d’aucuns est mal pour d’autres, et vice-versa.

Il y a, d’ailleurs, tellement de morales (voir ce mot) qu’il est bien difficile, quoique l’on fasse, de ne pas être taxé d’immoralité par quelqu’un.

L’immoralité consiste, au juste, à combattre les préceptes autoritaires, les commandements moraux les conventions hypocrites, les erreurs et les préjugés ; les maximes légalitaires ou propriétaires avec lesquelles on endort le peuple depuis pas mal de siècles. L’immoralité — du point de vue bourgeois s’entend — c’est ne pas se plier docilement à toutes les injonctions hypocrites ou malsaines de la morale officielle.

Cependant, si les anarchistes sont très circonspects en ce qui concerne l’immoralité ; s’ils estiment en très grand honneur certains actes dits immoraux : tels la désertion, l’insoumission, les actes de révolte, d’impiété, etc., etc. ; s’ils sont contre la morale autoritaire, ils ne sont pas pourtant (les anarchistes communistes, du moins) adversaires de toute moralité.

Dans un opuscule assez bien venu, Kropotkine (La morale anarchiste) exposait notre conception de la moralité.

L’immoralité ? — mais elle est dans les mœurs bourgeoises. Elle réside dans la propriété, dans le patronat, dans l’autorité, dans le commerce, dans le parlementarisme, dans le népotisme (voir ce mot) qui règne dans toutes les administrations étatistes.

L’immoralité ? — elle est dans ce fait que tous les hommes d’Etat ne parviennent qu’en mentant, qu’en se reniant, qu’en détroussant à la faveur de la crédulité publique.

L’immoralité ? — c’est de voir des gens avoir du superflu pendant que tant de pauvres hères n’ont pas le nécessaire.

L’immoralité ? — c’est de voir glorifier la Patrie, source de guerre ; de voir célébrer les hauts faits de la soldatesque meurtrière ; d’entendre encore des gens se vanter d’avoir fait la guerre ; c’est de voir toute une nation se donner à l’œuvre de mort — les hommes soldats, les femmes et les enfants fabricant des munitions — sur le simple commandement de ministres ; c’est de voir des gens accumulant des fortunes à l’occasion d’une guerre.

L’immoralité ? — c’est de voir un patronat vivre grassement avec ce que gagnent les ouvriers qu’il vole ; c’est de voir toute une classe ouvrière se prosterner devant ce patronat et, quelquefois, le légitimer.

L’immoralité ? — c’est de voir les prêtres et les politiciens (autre sorte de prêtres) vivre de la crédulité d’autrui et exploiter bassement cette crédulité.

L’immoralité ? — c’est tout ce qui constitue les fondements sur lesquels repose la société capitaliste et autoritaire. C’est l’Etat, c’est la propriété, c’est le salariat, le patriotisme.

L’immoralité ? — c’est la morale officielle, source d’imposture, amas de mensonges.

Que les gens vertueux et moralistes prennent garde ! Le jour où l’immoralité disparaîtra, ce seront tous leurs privilèges qui crouleront avec elle.


IMMORTALITÉ n. f. État, qualité de ce qui ne meurt pas. Les peuplades de l’antique Égypte et de l’Inde croyaient que l’âme des personnes ne mourait pas et se transmigrait dans un autre corps, soit d’être humain, soit d’animal. Cette croyance à l’immortalité et à la transmigration de l’âme (voir ce mot) fut importée en Grèce par Pythagore. Plus près de nous, Fourier et Jean Reynaud ont encore soutenu cette thèse qui arrivait à condamner l’usage des viandes sous le prétexte que l’homme se nourrissant de viande s’exposait à manger la chair d’un des siens.

Cette croyance spéciale est appelée métempsycose (voir ce mot).

Depuis très longtemps la croyance en l’immortalité de l’âme est incrustée dans les cerveaux. Ceux qui n’adoptent pas la métempsycose croient tout de même qu’une fois l’être humain décédé, il y a quelque chose de lui qui reste vivant (voir les mots : âme, spiritualisme, matérialisme).

La doctrine chrétienne, et principalement le catholicisme, expose que lorsque l’homme est mort son âme est appelée à aller au paradis si l’homme fut bon, au purgatoire s’il commit des fautes, en enfer s’il commit des péchés mortels.

Ce fut cette croyance en l’immortalité de l’âme qui donna tant de sérénité aux premiers martyrs chrétiens, qui étaient persuadés que leur supplice leur assurait le Paradis.

Hélas ! Malgré la science, beaucoup de gens sont encore aujourd’hui persuadés de l’immortalité.

Qui dira combien d’erreurs, de mensonges, d’absurdités, d’hypocrisies et de crimes, même, fit commettre cette croyance ! Ne voit-on pas dans les hôpitaux les prêtres s’acharner comme sur une proie auprès des malheureux agonisants qu’ils veulent administrer pour leur faire gagner le paradis !

Depuis la guerre, une recrudescence se manifeste dans les milieux les plus divers en faveur d’une doctrine de l’immortalité de l’esprit, qui, détaché du cadavre, se manifeste et correspond avec les vivants. Cette croyance est dénommée spiritisme ou métapsychique (voir ces mots). Des gens à prétention scientifique affirment le plus sérieusement du monde avoir assisté à des manifestations d’existence, à des conversations tenues aux vivants par des esprits d’êtres humains décédés ! Et leur croyance qui touche quelquefois au fanatisme est pleine de pitié, voire de mépris pour les pauvres diables que nous sommes, qui restons incrédules et dubitatifs devant ces prétendues manifestations. Le véritable protagoniste, le fondateur de l’école métapsychique fut Allan Kardec.

— On appelle aussi immortalité la vie perpétuelle dans le souvenir des hommes. Victor Hugo, Voltaire ont atteint à l’immortalité par leurs œuvres. Le mot immortalité est pris alors dans le sens de postérité (voir ce mot).

Combien de petits hommes dont le nom n’est connu que de leurs proches, aspirent à l’immortalité pour des actes dont, dans un mois, personne ne se souviendra.

Mais aussi, hélas, combien d’autres ; tels les Néron, les Louis XIV, les Catherine de Médicis, les Napoléon, ont atteint l’immortalité par les crimes sans nom qu’ils commirent ou firent commettre de leur vivant !


IMMUNITÉ n. f. (du latin immunitas ; de immunis, exempt). Exemption d’impôts, de devoirs, de charges, etc. En France, jusqu’en 1789, le clergé et la noblesse ne payaient pas les impôts, ni les redevances : c’était l’immunité féodale.

Depuis la Révolution, les députés au Parlement français sont couverts pendant toute la durée des sessions de l’immunité parlementaire. Outre qu’ils ne paient pas d’impôts pour leur traitement de représentants, on ne peut arrêter ni poursuivre un député ou un sénateur (sauf en cas de flagrant délit) sans l’autorisation de la Chambre à laquelle l’élu appartient. C’est ce qui permit à un Léon Daudet d’insulter, de calomnier pendant quatre ans tous ses contemporains — la Chambre ayant toujours refusé de lever son immunité.

Au temps du scandale de Panama, puis pendant la guerre sous le ministère Clemenceau, et enfin depuis le retour de Poincaré aux affaires, plusieurs députés et sénateurs virent lever leur immunité parlementaire pour permettre au gouvernement de les poursuivre devant les tribunaux.

Les diplomates sont, dans tous les pays, couverts par l’immunité diplomatique.

— On appelle immunité la propriété d’un être vivant d’être à l’abri d’une maladie déterminée. Une première atteinte d’une maladie infectieuse confère souvent une immunité plus ou moins longue.


IMPARTIALITÉ n. f. Caractère, action de celui qui est impartial.

En réalité, l’impartialité n’existe pas. Il est impossible à un homme de juger, d’apprécier une chose sans que cette appréciation, ce jugement ait été déterminés par une foule de contingences : éducation, opinions, préjugés héréditaires, etc.

Au reste, il n’est pas à souhaiter que l’impartialité existe. Demander à un homme d’être impartial, c’est lui demander d’abdiquer pendant un laps de temps plus ou moins court ses opinions politiques, philosophiques, scientifiques, artistiques, littéraires ou autres.

Certes quand un fait se produit qui démontre l’erreur d’une conception, il est du devoir de tout être de faire la constatation et d’en tirer les enseignements adéquats, mais quelle que soit la bonne volonté dont l’homme peut être doué, il ne peut en aucune manière se flatter d’être impartial. L’être humain est trop déterminé (voir déterminisme) pour pouvoir se vanter d’avoir la faculté d’être impartial.

L’impartialité dont se targuent certains n’est qu’une hypocrisie. Quand on pense que des magistrats se vantent d’être impartiaux — alors que l’on sait qu’ils jugent toujours selon les ordres donnés à eux par le Pouvoir ou selon l’esprit de classe qui les anime — on ne peut que rire avec mépris de l’impartialité judiciaire.

Quand on sait que les historiens quels qu’ils soient ne cherchent qu’à faire servir les documents ou les faits qu’ils citent à la conception qui leur est chère, on doit être très circonspect en ce qui concerne l’impartialité de l’Histoire.

Défendons, propageons nos idées, analysons les théories, examinons les faits et les hommes d’une manière objective la plus exacte possible, mais n’oublions pas que notre objectivité dépend de trop de considérations pour qu’elle soit impartiale.

L’impartialité est un mot qui a été inventé par des gens qui cherchaient des circonstances atténuantes à leurs actes. Elle n’est qu’un paravent dont se servent certains hommes qui n’ont pas le courage suffisant pour affirmer qu’ils jugent et apprécient suivant leurs idées.

Nous autres, anarchistes, nous passons tous les faits, tous les événements, toutes les doctrines philosophiques, religieuses ou politiques, au crible de la critique anarchiste. Nous ne nous targuons pas d’impartialité parce que ce serait mentir à nous-mêmes qui savons que dans tous nos actes, dans toutes nos pensées nous essayons de rester le plus possible en accord avec les théories anarchistes.

IMPARTIALITÉ. Il y a une impartialité minimum à laquelle nous demeurons scrupuleusement attachés et qui se traduit par l’examen aussi judicieux et la présentation aussi exacte que possible des idées et des actes d’autrui. L’impartialité de relation doit s’accompagner d’un essai consciencieux et circonstancié de compréhension si nous voulons éviter la déformation des thèses ou des attitudes qui n’ont pas nos préférences ou ne nous sont point familières. De cette absence d’impartialité la critique prodigue en général un exemple courant, qui se donne vaniteusement en spectacle à travers les œuvres qu’elle a pour rôle de présenter au public et qui encense ou fielleusement condamne — parmi d’autres légèretés et des vices — sur le critérium arbitraire de ses vues… Nous entendons faire — aussi bien vis-à-vis de nos adversaires que de nos proches — l’effort juste et en même temps généreux (au sens le plus riche du terme) qui consiste à nous transporter par la pensée dans le camp des activités étrangères pour en saisir mieux les mobiles et l’inspiration, pour pénétrer le caractère des gestes et, derrière l’argumentation, l’esprit même des théories. En ce sens, nous visons à entourer nos jugements — si dépendants soient-ils de notre déterminisme propre — de cette documentation, de cette atmosphère d’authenticité sans laquelle nos convictions ne seraient que d’aveugles et grossiers actes de foi…

Si pénétrés que nous soyons que nos intentions les plus pures sont impuissantes à nous arracher assez de nous-mêmes, à nous dédoubler au point d’assurer une impartialité rigoureuse, absolue, nous n’en affectionnons pas moins cette envergure des opérations intellectuelles — prélude d’actes adéquats — assez dégagées des sphères restrictives où se débat le moi coutumier pour être, au dehors, d’abord de probes incursions, ensuite des tentatives capables de se muer en lumineuses moissons. Nous aimons telles qualités dont s’entourent nos approches relatives et qui décèlent l’avance ouverte, nous aimons cette quiétude morale et les bienfaits positifs des voyages tentés dans la mentalité d’autrui. Car elles sont de nature à nous garder de l’injustice et de l’erreur, et elles sont aussi susceptibles de favoriser la découverte de quelques clartés inattendues. Il faut avoir le courage d’aller au-devant des démentis justifiés dût en crouler le cher et reposant bagage de nos « vérités » enregistrées, il faut avoir la volonté d’exposer à l’étincelle peut-être destructrice cet édifice de nos idéologies favorites, cet assemblage de conceptions et de méthodes qui, en nous, à la longue, finissent par se cristalliser et auxquelles nous tenons pour elles-mêmes, par adhésion conservée, par mécanique, par mille chaînes inconscientes. Rien ne nous exerce à nous tenir en éveil, en alerte permanente contre nous-mêmes, à maintenir sur le salutaire qui-vive un libre— examen que les enlisements de l’existence ont tendance à rendre somnolent, comme d’aller délibérément, désentravé de ces restrictions mentales qui sont des ombres embusquées sur le chemin de notre indépendance, au-devant des chocs désillusionnants de la pensée voisine. Malheur au convaincu refermé sur ses convictions et qui tremble pour leur légitimité, cramponné peureusement à leur bien-fondé ! Malheur à la sincérité qui cèle, pour une paix menteuse, l’éclair destructeur d’un plausible purement provisoire et qui, devant l’erreur patente, se refuse à l’abandon. L’unité de l’être, ce jour-là, n’est plus qu’un fossile autour duquel l’abdication se serre en sédiments. On admire peut-être, au dehors, sa ferveur immuable. Mais l’homme libre est mort et survit seul, homme replié, le partisan…

Sans cet élémentaire souci d’impartialité qui nous fait rechercher la vérité — et la dire — partout où elle se trouve, l’anarchisme ne pourrait prétendre s’élever au-dessus des préventions étroites des partis et du credo fermé des sectes. L’impartialité — la tendance en tout cas à tout ce qu’il nous est humainement possible d’en réaliser — réside dans la volonté éclairée de sortir assez de soi pour voir autrui sous le jour qui lui est particulier. Et elle participe ainsi à la fois de la loyauté dans les rapports humains et de la fécondité des investigations affranchies du parti-pris. C’est une des vertus de l’anarchisme (critérium avant que d’être l’instrument de la doctrine), et celle qui assure sa jeunesse dans le temps, que de diriger sa lucidité et un esprit critique aussi dégagé qu’il se peut des préventions et des faiblesses, jusqu’au cœur de ses théories les plus chères et d’être résolu à les dénoncer délibérément si les faits, la science ou la raison en révèlent la caducité.

Il n’est pas question, par contre, de préconiser pour l’homme l’instabilité absurde de celui qui flotte entre les opinions, comme l’âne de Buridan entre ses bottes de foin, sans parvenir à opter ou sans oser prendre parti. Pareille « impartialité » comporte l’inaction et frise l’inertie. C’est elle qui faisait dire à Renouvier : « Un homme impartial est un homme neutre. Un homme neutre est un homme nul. » Si le doute et la circonspection sont, dans le domaine de la connaissance, la prudence du sage, et si la réserve doit faire cortège même à l’évidence, il est des choix qui s’imposent et des interventions qu’on n’évite pas sans déchéance. L’indifférence est une abdication de la personnalité. Nous ne pouvons tenir pour nôtre l’impartialité qui ne serait qu’un amorphisme intellectuel ou une impuissance de la volonté. L’homme fort ne peut être une épave aboulique. — Lanarque.


IMPASSIBILITÉ n. f. (du latin impassibilis). Insensibilité à la douleur ou aux émotions. Qualité de ce qui n’est pas susceptible de souffrance. Elle constitue aussi ce calme dont l’émotion n’obscurcit la lucidité ni ne paralyse le pouvoir d’action, et qu’on appelle le sang-froid. L’impassibilité du chirurgien garantit la sûreté heureuse de sa main…

Les classes privilégiées, malgré quelques déclamations hypocrites, furent toujours impassibles devant la souffrance et les misères des prolétaires. Les chefs militaires et les gouvernants restent impassibles devant les spectacles horribles que sont les guerres.

Les magistrats, les gardiens de prisons ou de bagnes, les politiciens sont impassibles devant la misère et la souffrance de ceux qu’on appelle les « délinquants » quand ces délinquants sont d’origine pauvre.

La répression la plus sanglante, la terreur, les exactions laissent les révolutionnaires indignés ; mais c’est avec impassibilité qu’ils narguent et les lois et les prisons et les supplices en continuant leur besogne d’affranchissement social.

Face à la douleur, à la souffrance d’autrui, les anarchistes ne font jamais preuve d’impassibilité. Compatissants et fraternels, ils essaient, chaque fois que l’occasion leur en est offerte, d’atténuer ou de supprimer la douleur et la souffrance. Mais non contents de s’attaquer aux effets mêmes, ils cherchent par tous les moyens à détruire les causes de nos maux.

« L’impassibilité face à sa propre souffrance est une marque de grandeur de caractère ; mais l’impassibilité devant la douleur d’autrui est une preuve de manque d’humanité ».

Ce qu’écrivait La Bruyère est toujours vrai. L’impassibilité devant la douleur d’autrui souligne l’absence de sensibilité naturelle, ou la dureté acquise par l’accoutumance. Elle est la marque de la satisfaction étroite et privilégiée et la rançon de l’habitude et du métier. Elle est souvent une altération, une restriction de la personnalité.


IMPÉRIALISME n. m. (du latin imperium ; de imperare, commander). Doctrine visant à l’expansion de l’influence, de la domination d’un pays.

Bien que depuis le siècle dernier on parle couramment de l’impérialisme des grandes-puissances, l’impérialisme ne date malheureusement pas de l’époque dite contemporaine.

Il y a plusieurs sortes d’impérialismes : l’impérialisme militaire, l’impérialisme colonial, l’impérialisme financier. Le premier a abouti au second qui, conjugué avec le troisième, forme l’impérialisme capitaliste.

L’impérialisme militaire, ou impérialisme d’État, naquit de l’ambition démesurée de certains monarques ou chefs militaires avides de lauriers et assoiffés de domination.

C’est ainsi qu’en 559 avant Jésus-Christ, le roi des Perses, nommé Cyrus, s’empara du royaume des Mèdes, puis en 554 de la Lydie. Se retournant ensuite contre ses alliés, les Chaldéens, il s’empara de Babylone (538). Bientôt il devint le maître incontesté de toute l’Asie occidentale. Ses successeurs, Cambyse et Darius Ier, continuèrent son œuvre de domination et, sous ce dernier l’Empire des Perses comprenait, outre les conquêtes de Cyrus, l’Égypte, le Pendjab, le bassin de l’Indus et une partie de la Scythie. Cependant l’impérialisme perse devait se heurter à la ténacité d’un petit peuple : les Grecs. Cette lutte entre l’esprit de despotisme et celui d’indépendance donna lieu aux guerres médiques. Pendant quarante ans les Spartiates et les Athéniens unis pour leur liberté, résistèrent aux tentatives faites par Darius, Xerxès, Artaxerxès, d’annexer la Grèce à leur empire. Finalement les impérialistes furent vaincus.

Cent ans plus tard, un roi de Macédoine, Philippe, songea à se créer un vaste empire. Il conquit la Thrace, s’empara des villes grecques du côté de la Mer Égée. En 338, il défit les Athéniens à Chéronée, et cette défaite marqua la fin de l’indépendance hellénique. Ce roi fut exécuté par Pausanias au moment où il se préparait à marcher contre les Perses.

Philippe laissa un fils, Alexandre, qui hérita des ambitions de son père.

Alexandre soumit peu à peu tous les pays qui obéissaient au roi des Perses : c’est-à-dire tout l’ouest de l’Asie et l’Égypte. Cette conquête fut d’ailleurs vivement appuyée par la classe des commerçants grecs, qui voyaient dans les visées d’Alexandre une excellente opération financière. En effet, l’empire perse conquis, c’était toute l’Asie occidentale ouverte au commerce hellénique. Deux faits marquent de façon apparente l’influence des commerçants grecs sur l’expédition : la destruction de Tyr, le grand port phénicien, rival des grandes cités commerçantes de Grèce, et la construction, aux bouches du Nil, sur la Méditerranée, du grand port d’Alexandrie, destiné à ouvrir le marché égyptien aux marchands hellènes.

Comme on le voit, la race des profiteurs de guerre date de loin !

Les consuls romains eurent aussi l’ambition de faire de Rome un vaste empire. Durant trois siècles (350-50 avant J.-C.) les armées romaines conquirent successivement l’Italie, la Grèce, le monde gréco-oriental. En 146, Carthage fut détruite. Enfin tout le bassin occidental de la Méditerranée : l’Afrique du Nord, l’Espagne, la Gaule, fut soumis à l’impérialisme romain. Dès le milieu du premier siècle avant l’ère chrétienne, le monde romain s’étendait autour de la Méditerranée entre l’Atlantique et le Tigre, entre la Germanie et le Sahara.

Après chaque victoire, au moment du partage du butin, les généraux se taillaient la part du lion ; sortis de charge, ils recevaient des provinces à gouverner, et quand un peuple était vaincu, on lui enlevait celles de ses terres qui avaient appartenu à ses rois ou à l’État et elles devenaient les terres du domaine public romain.

Ces terres étaient affermées. Les riches, ayant seuls de l’argent, étaient seuls en état de les prendre à bail. Ils finissaient par ne plus payer le loyer et s’appropriaient alors les domaines. La classe pauvre du pays vaincu était réduite à l’esclavage.

L’impérialisme romain fut à son tour maîtrisé, réduit. Ce sont surtout les peuplades germaines qui donnèrent le coup de grâce à l’Empire tombé en décadence et, vers 476, il ne restait plus de toutes ces conquêtes qu’un vague empire byzantin, qui se réduisait à Constantinople (anciennement Byzance) et sa banlieue européenne et asiatique.

A la fin du viiie siècle un roi franc, Charlemagne, eut l’ambition de reconstituer l’ancien empire romain d’Occident. Il conquit le nord de l’Italie sur les Lombards, le nord de l’Espagne sur les Arabes, et la Germanie entre le Rhin et l’Elbe sur les tribus germaniques. En 800, il se fit couronner empereur romain par l’évêque de Rome. Il eut des ducs, des comtes pris parmi ses compagnons d’armes, il créa des inspecteurs ambulants pour faire exécuter les lois. Mais à sa mort (814) son empire s’écroula.

Plus tard, sous Charles VII, furent inaugurées en France les armées permanentes avec, comme but, l’agrandissement du royaume. Sous Louis XI, l’impérialisme militaire fut un impérialisme nationaliste, mais sous Charles VIII, puis sous Louis XII et François Ier l’impérialisme s’orienta dans le sens des conquêtes, et ce furent les guerres folles et ruineuses qui durèrent soixante ans, et que l’on connût sous e nom de guerres d’Italie.

Sous François Ier, l’impérialisme français s’affronta violemment avec l’impérialisme autrichien, personnifié par Charles-Quint. Plusieurs contrées furent ravagées par la guerre pour la seule ambition de deux princes qui rêvaient le sceptre de Charlemagne !

Sous Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, l’impérialisme des monarques, principalement des deux derniers, mirent la France dans un état de misère et de famine épouvantables.

Napoléon Ier fut vraiment le dernier représentant de l’impérialisme militaire. L’histoire n’est pas si reculée du règne de l’Ogre de Corse pour qu’il soit besoin, dans ce court raccourci historique, de rappeler les quinze ans de guerres ruineuses, et en argent et en hommes, qu’amena la folle ambition de cet homme néfaste qui rêvait d’être le maître de l’Europe.

L’impérialisme colonial se manifesta pour la première fois chez les romains. Ce fut bien, en effet, une transformation de l’impérialisme militaire en impérialisme colonial que cette habitude prise par les vainqueurs de répartir le butin et les territoires entre les chefs militaires.

Comme on l’a vu plus haut, Rome donnait à ses généraux des provinces à gouverner. Comme pendant longtemps ils n’eurent d’autre contrôle à subir que celui d’hommes de leur classe, ils ne se gênèrent pas pour rançonner leurs administrés. C’était une grande somme de profit et l’occasion de se tailler une fortune que de conquérir une contrée. D’autre part, les riches s’appropriaient de beaux domaines et les commerçants romains établissaient de fructueux comptoirs dans les pays conquis.

Le Portugal, du xive au xvie siècle, se crée un véritable empire colonial, l’Espagne, durant la même période l’imite en Amérique, l’Angleterre suit la marche. Au xviie siècle, les Pays-Bas s’emparèrent d’une grande partie des colonies portugaises pour y établir des comptoirs commerciaux.

En France, sous Henri IV, Champlain prit possession de Terre-Neuve et du Canada (qui devaient être repris par l’Angleterre). Sous Louis XIV, un ministre, Colbert, perfectionna l’organisation de la marine, et Cavelier de La Salle occupa le bassin du Mississipi (Louisiane), vendue plus tard aux États-Unis ; l’Inde fut déclarée terre française, une compagnie de commerce fut autorisée à avoir une armée et des fonctionnaires. Mais à côté de la compagnie française des Indes, il y avait une compagnie anglaise qui, au bout de cent ans, arriva à obtenir la possession britannique de l’Inde.

Mais, là encore, l’occupation des terres coloniales n’atteignit pas le degré de sauvagerie et d’arbitraire qu’elle devait atteindre au xixe siècle. Jusque-là, il s’agissait simplement d’établir des comptoirs, de vendre ou donner les terres à des colons volontaires. Au commencement du xixe siècle le commerce se développant prodigieusement, l’industrie naissant, l’impérialisme colonial devait avoir une vogue prodigieusement accrue parmi toutes les grandes puissances. Il fallait à tout prix arriver à s’assurer des comptoirs dans le plus grand nombre de contrées possible pour écouler la marchandise, il fallait aussi, au fur et à mesure que l’industrie se développait, aller chercher des territoires riches en matières premières et en main-d’œuvre presque gratuite.

C’est ainsi qu’en 1830, sous un prétexte puéril, les gouvernements de Charles X, puis de Louis-Philippe, se lancèrent à la conquête de l’Algérie. C’était un pays fertile, plus grand que la France, où des richesses sans nombre étaient à accumuler pour le commerce. Durant dix-sept ans, une guerre impitoyable et sauvage fut livrée aux Algériens, au cours de laquelle des scènes odieuses furent provoquées par les colonisateurs. Citons le colonel Pélissier qui enfuma 800 Arabes, hommes, femmes et enfants, qui s’étaient réfugiés dans les grottes du Dahra.

Vers la même époque, l’impérialisme espagnol subit un coup mortel. Ses colonies se soulèvent et réussissent à s’affranchir du joug odieux.

Puis, vers 1860, l’Angleterre se lance dans toute une série de guerres coloniales qui s’étend jusqu’à nos jours. La révolution accomplie vers cette époque dans l’industrie par l’introduction du machinisme, fait que les capitalistes ont besoin de colonies nouvelles pour faire monter les actions des usines, des mines, des compagnies de navigation, pour accaparer les mines d’or du Transvaal, un autre jour le marché chinois, etc., etc., — ce qui donna lieu à l’appellation d’impérialisme anglais qui était monnaie courante avant 1914.

La France, avec Jules Ferry, encouragé par les généraux, les amiraux et les officiers épris d’avancement, par les grosses maisons de commerce avides de se créer des débouchés pour leurs produits, d’écouler du matériel de guerre ou de transporter des troupes et des munitions dans des conditions lucratives, favorisé par l’enseignement trompeur donné à l’école qui éveillait les passions belliqueuses qu’entretenaient les journaux, la France se lance dans le colonialisme à outrance. Que de sang versé, que de tortures infligées, que de pays ravagés, que d’argent dépensé dans ces expéditions lointaines où la troupe se conduisait ignoblement, encouragée dans la bestialité et dans la cruauté par les chefs.

Seulement, en France, on n’avouait pas directement le but comme en Angleterre. Ici, on disait que c’était pour civiliser des peuplades barbares, pour leur apporter les bienfaits de notre civilisation, que nous entreprenions ces aventures. Il faut lire tous les livres, tous les rapports publiés par différents auteurs sur ces expéditions, pour se rendre compte de la monstrueuse hypocrisie des gouvernants prétendus démocratiques.

Il faut voir aux budgets des années d’expédition combien de millions furent dépensés pour permettre à une catégorie de requins de s’enrichir.

L’impérialisme financier était né sous couleur de civilisation et presque de croisade, au déclin du xixe siècle. L’Eldorado africain et asiatique fit fureur, comme jadis celui d’Amérique enthousiasma l’Espagne. « Au lieu de s’entre-détruire pour des jalousies mesquines ou des annexions payées trop cher, le partage grandiose de la planète. »

Sur les routes de la haute mer où siègent les orages, dans les profondeurs du Globe assimilé par des équipes d’avant-garde, de promptes enquêtes permettent d’estimer les meilleurs lots. Ceux-là, les lions et les aigles de la famille des nations se les adjugent, suivant le code souverain de la jungle : ego nominor leo.

Sous les yeux avides des gouvernements, s’entassent tous les trésors convoités, exposés avec le prix courant et le tarif d’achat au tableau de la curée : l’or, le blé, le riz, la houille, le fer, le caoutchouc et le pétrole, le coton, les diamants et les pêcheries, sans parler des métaux, des marchandises de luxe qui se rangeaient autrefois dans le compartiment des épices. On devine pourquoi le capitalisme industriel et commercial des grands syndicats est prêt à jouer le tout pour le tout. S’ils ne sont pas arrivés bons premiers, ils ne songent qu’à enlever leur place aux voisins. Par cette voie sanglante se sont enflammés, tour à tour, les cinq parties des deux hémisphères. A côté d’une foule de petites campagnes locales contre les tribus indigènes, émergent des guerres assez importantes pour retentir sur le destin des groupes européens et réagir sur leurs rapports. De ce nombre furent les expéditions anglaises, au sud et au nord de l’Afrique, pour anéantir le Transvaal, pour supprimer les Mahdistes. Du même type colonial relève la guerre des Italiens en Abyssinie, la guerre des États-Unis pour arracher Porto-Rico et Cuba à l’Espagne, la guerre de la Russie en Mandchourie qui embrasa l’impérialisme japonais, les conquêtes de Madagascar, du Tonkin, du Maroc, etc.

Les grandes associations financières avaient trop de profit dans toutes ces aventures pour que l’Allemagne n’entrât pas en jeu et, au début du xxe siècle, elle voulut, elle aussi, participer au festin. Et c’est du conflit de cet impérialisme naissant avec le tout-puissant impérialisme anglais que sortira la plus effroyable catastrophe : la guerre de 1914-1918. On peut s’ingénier à masquer les origines du conflit mondial, rien ne pourra tenir devant les faits. L’Angleterre était déjà contrebalancée au point de vue commercial et industriel par les produits allemands. Devant la volonté allemande de constituer à son tour un domaine colonial, les financiers anglais, tout-puissants (comme en tous les pays, au reste) mirent tout en œuvre pour parer à ce danger. Il fallait que l’Angleterre restât la maîtresse des mers pour le plus grand bien des financiers britanniques. Le gouvernement anglais, plus que tout autre, peut-être, (à part les États-Unis), émanation directe de la finance, s’affola à la pensée que l’Allemagne pourrait un jour contrebalancer son impérialisme. Il fallait, par tous les moyens, empêcher cela.

L’amiral Fisher, qui fut premier lord de l’Amirauté anglaise et le favori d’Edouard VII, a publié, en 1919, des Mémoires dans lesquels on peut se faire une idée de la véracité de ce que j’avance.

Voici, sous le titre Pour Copenhaguer à la façon de Nelson, un monument de franchise qui en dit long :

« En mai 1907, l’Angleterre possédait sept dreadnoughts, prêts pour la bataille, l’Allemagne pas un, et l’Angleterre entretenait des flottilles de sous-marins spécialement adaptées aux mers germaniques, peu profondes. L’Allemagne n’en avait pas.

En 1908, presque en même temps que j’écrivais au roi Edouard, je vis Sa Majesté et lui citai quelques aphorismes appropriés de M. Pitt sur la destruction d’un ennemi probable, avant qu’il ne devienne trop fort. Il fut admis que l’acte de Nelson d’attaquer et de détruire la flotte danoise à Copenhague sans avertissement préalable, n’avait rien de très chevaleresque ; mais « la raison du plus fort est toujours la meilleure. »

« Donc, en face du dessein bien connu de l’Allemagne de faire hésiter sur mer, même la puissante flotte anglaise, il me semblait que pour l’Angleterre, c’était tout simplement une opération prévoyante de supprimer la flotte allemande, surtout quand l’accomplissement de l’opération — telle que je l’ai tracée pour Sa Majesté — était facile et probablement sans effusion de sang.

« Mais, hélas, le plus petit chuchotement autour de cet acte souleva contre le Premier Lord Marin, supposé belliqueux, quand il était réellement pacifique, une telle fureur que le projet fut abandonné. Et pourtant le moment favorable était bien celui où la non-préparation de l’Allemagne rendait opportune la répétition du coup de Nelson à Copenhague.

« Hélas ! Nous n’eûmes ni un Pitt, ni un Bismarck, ni un Gambetta pour donner l’ordre. »

Devant l’impossibilité de détruire la flotte allemande, l’impérialisme anglais fit alliance avec l’impérialisme français et l’impérialisme russe.

La guerre, devenue inévitable, éclata en 1914. On sait que les puissances « alliées », par des traités secrets, s’étaient assurées le partage des dépouilles du vaincu. La révolution russe vint déranger tous ces plans.

Depuis 1910, un autre impérialisme s’est déclaré qui, depuis 1917 surtout, a pris une grande place dans la compétition : l’impérialisme yankee. Aussi rapace, aussi implacable, aussi cruel que tous les autres impérialismes, il tente de profiter des suites de la guerre pour dominer le marché mondial.

Et c’est maintenant, entre l’Angleterre et les États-Unis, une course folle aux armements maritimes. Ces impérialismes financiers, ces impérialismes capitalistes sont des dangers de guerre permanents.

Il suffit d’une étincelle pour rallumer un feu mal éteint. Il suffirait d’un heurt entre les impérialismes rivaux pour ramener sur le monde une guerre interminée par des traités imbus d’impérialisme.

Cinq puissances sont, actuellement, impulsées par un impérialisme forcené : l’Angleterre, l’Amérique, la France, l’Allemagne et l’Italie. Elles cherchent, chacune de son côté, à dominer les petites nations pour les entraîner dans leur orbe. La Société des Nations n’est actuellement que le champ clos dans lequel se livre sourdement une bataille âpre et impitoyable entre les cinq impérialismes.

D’autre part, le gouvernement de l’U.R.S.S. cherche, lui aussi, à implanter sa domination partout. Le parti communiste mondial cherche et travaille par tous les moyens, à former une immense confédération internationale soumise aux dictateurs du Kremlin. C’est ce que l’on pourrait appeler l’impérialisme bolcheviste, forme nouvelle, mais, à coup sûr imprévue, du marxisme, du socialisme autoritaire.

Tous les impérialismes modernes ont à leur disposition : la diplomatie avec laquelle on crée les incidents internationaux, et la presse, qui trompe le peuple et l’endort avec des phrases à la Briand, et distille, en des articles largement rétribués, toute la littérature patriotique. Civilisation, droit des peuples, honneur national, prestige national — et toutes autres calembredaines — sont les motifs sur lesquels les virtuoses de la plume et du verbe se livrent à d’innombrables variations et qui cachent les appétits insatiables des impérialismes insatisfaits de la dernière tuerie et prêts à déclencher de nouveau le cataclysme effroyable pour l’assouvissement de leurs désirs.

Les impérialismes anglais et français qui ont remanié la carte de l’Europe pour le mieux de leurs intérêts, ont créé une catégorie de petites nations dont les frontières ne les satisfont pas. Aussi l’Europe actuellement est-elle un véritable volcan prêt à l’éruption. Chaque nation renforce ouvertement ou clandestinement ses armements ; une odeur de bataille plane dans l’atmosphère, et divers incidents qui se produisirent depuis 1920 et qui mirent en vedette des problèmes non encore solutionnés ou bien solutionnés de manière insatisfaisante, ont montré que le danger de guerre subsiste plus intense que jamais.

Il faut à tout prix entreprendre une vaste propagande au cours de laquelle tous les impérialismes seront démasqués. Il faut montrer au peuple que tant que le capitalisme existera, tant qu’un gouvernement subsistera, l’impérialisme pourra créer les mêmes méfaits que ceux qu’il créa depuis vingt-cinq siècles. Il faut bien pénétrer les gens de cette idée que la révolution, que tant d’esprits timorés redoutent, ne sera qu’une escarmouche (si terrible qu’elle puisse être) à côté des guerres impérialistes, et que seule elle pourra nous délivrer à jamais des guerres, en abolissant l’Autorité, la Propriété, la Finance, sources de tous les impérialismes. — Louis Loréal.


IMPIÉTÉ (préfixe im, et du latin pietas ; de pius, pieux). Mépris pour les choses de la religion. Action, discours impie. Mépris pour ce que les erreurs traditionnelles, les préjugés et les êtres « bien pensants » disent devoir être respecté.

En tout temps ceux qui par leurs découvertes ou par leurs spéculations métaphysiques détruisaient un préjugé, démontraient l’inanité et la nocivité de certains concepts surannés se sont vus taxés d’impiété. Ne pas saluer un drapeau, un corbillard ; ne pas admettre le patriotisme et combattre le militarisme ; contester le droit à certains hommes de juger leurs semblables et montrer le ridicule et la malfaisance de toute espèce de tribunal ; nier l’autorité et combattre tous les gouvernants ou aspirants gouvernants ; douter de l’existence de Dieu et flétrir les églises et leurs actes criminels ; se rebeller devant l’autorité familiale ; haïr les fourbes ; dénoncer la propriété, le commerce et la finance comme des institutions malfaisantes et scandaleuses ; adopter les idées darwiniennes et celles qui en découlent sur l’origine des espèces ; en un mot se rebeller contre tous les mensonges, toutes les hypocrisies, tous les préjugés, toutes les conventions établies à la faveur de l’ignorance, c’est commettre une impiété.

L’impiété fut toujours sévèrement réprimée. La mort, les galères, la prison, le supplice furent appliqués aux auteurs d’impiété. Une loi dite du sacrilège (voir ce mot) fut même édictée, sous Louis xviii, qui établissait des pénalités très fortes pour les irrespectueux de l’Église.

Toutes les lois sur la presse, la censure, la répression de la propagande anarchiste, révolutionnaire et antimilitariste n’ont pour but que de combattre les impiétés que nous lançons en circulation.

L’impiété signifie toujours idée de progrès. Les fourbes, les hypocrites et les réacteurs auront beau faire ; ils pourront déchaîner la répression la plus féroce ; ils n’empêcheront pas que dans les cerveaux, enfin éclairés des hommes, ne pénètre l’impiété libératrice qui amènera la Révolution sociale.


IMPONDÉRABLE adj. et n. Se dit de toute substance qu’on ne peut peser, qui ne produit aucun effet sensible sur la balance la plus délicate, comme le calorique, la lumière, le fluide électrique et le fluide magnétique. Ces substances ne se présentent donc pas, comme les corps, sous les trois dimensions : ce sont les forces (voir force). Au figuré : les impondérables de la politique, etc. On commence à rechercher, par delà les événements de l’histoire, la poussée souvent décisive, la coalition obscure et maintes fois déterminante, des « impondérables ». De ces inconnus puissants les actions humaines subissent fréquemment la pression encore impénétrée…


IMPOPULARITÉ n. f. État de ce qui n’est pas conforme aux désirs du peuple ; qui déplaît au peuple.

Les actes d’arbitraire, de despotisme amènent, en général, l’impopularité pour leurs auteurs. Quels que soient les moyens employés, si zélés soient les laudateurs stipendiés et suborneurs, pour essayer de légitimer ces actes, il arrive toujours un moment où, malgré les mensonges et les plaidoyers hypocrites, les hommes qui emploient la répression pour se maintenir au Pouvoir deviennent impopulaires.

Certains, tels Néron, Charles IX, Catherine de Médicis, Louis XIV, Louis XV, Napoléon III, Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, Thiers, Gallifet, Mac Mahon, Clemenceau, Mussolini, Rivera, Alphonse XIII, Millerand, les gouvernants bolchevicks et même dans une certaine mesure Poincaré, n’ont pas attendu le verdict de l’Histoire pour être entourés d’une impopularité chaque jour grandissante. Le peuple subit la contrainte du pouvoir, supporte la dictature grâce à la terreur employée par les gouvernants, mais en maugréant, en maudissant tout bas les dictateurs.

Le parlementarisme, de par son impuissance et la vénalité dont il fait preuve, s’attire peu à peu une impopularité qui amènera fatalement un soulèvement du peuple contre les fourbes et les corrompus qui le gouvernent encore aujourd’hui. Le gendarme est un type foncièrement impopulaire ; certains en firent cruellement l’épreuve à Verdun durant la dernière boucherie. Le mouchard, les flics ont acquis une somme d’impopularité qui s’exprime par des qualificatifs très énergiques.

Le méchant, l’envieux, le fourbe sont impopulaires, — témoin l’impopularité qui s’attache à ces maîtres de la dissimulation que sont les Jésuites.

L’impopularité de certains gouvernants amena souventes fois des révoltes. On peut dire que ce fut l’impopularité de Guizot qui coûta le trône à Louis-Philippe. Les thuriféraires, du Pouvoir auront beau faire, l’instinct de liberté qui est inné chez les individus fera s’amplifier chaque jour davantage l’impopularité des lois, des gouvernements et de tous les moyens de contrainte avec lesquels on maintient encore aujourd’hui la classe ouvrière dans le servage.

Sitôt après la prise de la Bastille, le marquis de Launay, gouverneur de la forteresse, et le prévôt des marchands Flesselle virent leur impopularité poussée à l’extrême et leurs têtes furent promenées au bout des piques dans les rues de Paris par le peuple en révolte. Si une révolte avait lieu demain, bien des personnages qui se font encenser aujourd’hui par la presse à leurs gages, pourraient bien payer aussi cher leur impopularité.


IMPORTATION n. f. Action d’introduire dans un pays des choses provenant de pays étrangers.

Aux mots douane, exportation, nous avons exposé comment tous les pays vivent, au point de vue économique, dans une situation d’interdépendance étroite et la nécessité dans laquelle ils se trouvent d’échanger des produits. On lira aussi, aux mots : commerce, concurrence, échange (libre), protectionnisme, des études documentées sur les matières qui se rattachent à l’importation et à l’exportation.

D’innombrables entraves sont mises par les gouvernements à l’importation des produits qui, quelquefois, sont de première nécessité. Les tarifs douaniers et le protectionnisme qui tend de plus en plus à s’acclimater dans tous les pays font que, pour permettre aux commerçants d’une nation de s’enrichir, on impose abusivement une marchandise de façon à ce que, son prix de vente devienne plus fort que celui de la même denrée produite par la nation importatrice.

C’est ainsi que pendant la guerre, alors que la France manquait de blé, le froment argentin se vit taxer, à la demande des cultivateurs français, de droits d’entrée quasi prohibitifs. C’est encore ainsi que, pour permettre aux vignerons de France de maintenir haut et ferme les cours du vin, on contingenta les vins algériens et tunisiens en ne permettant l’importation que d’une quantité déterminée. Comme l’exportation, l’importation n’est pas réglementée suivant les besoins de la population, mais uniquement par les exigences des producteurs et des commerçants nationaux qui, étant des électeurs influents, font voter par les parlementaires ou décréter par les ministres toutes les lois nécessaires pour leur monopole de fait.

Seul le communisme libertaire, en supprimant le commerce et l’État, permettra à l’importation de jouer son véritable rôle de coopération internationale.


IMPÔT n. m. (du latin impositum). Contribution exigée des citoyens pour assurer le service des charges publiques. Charge quelconque incombant à un citoyen pour le service de l’État.

Dans son Système des Contradictions Économiques, Proudhon a magistralement décrit le caractère de l’impôt. Donnons-lui la parole :

« L’impôt, dans son essence et sa destination positive, est la forme de répartition de cette espèce de fonctionnaires qu’Adam Smith a désignés sous le nom d’improductifs. Par cette qualification d’improductifs, Adam Smith entendait que le produit de ces travailleurs est négatif et qu’en conséquence la répartition suit à leur égard un autre mode que l’échange.

« Considérons, en effet, ce qui se pose, au point de vue de la répartition dans les quatre grandes divisions du travail collectif : extraction, industrie, commerce, agriculture. Chaque producteur apporte sur le marché un produit réel dont la qualité peut s’apprécier, la quantité se mesurer, le prix se débattre et, finalement, la valeur s’escompter soit contre d’autres services ou marchandises, soit en numéraire. Pour toutes ces industries, la répartition n’est donc pas autre chose que l’échange mutuel des produits, selon la loi de proportionnalité des valeurs.

« Rien de semblable n’a lieu avec les fonctionnaires dits publics. Ceux-ci obtiennent leur droit à la subsistance, non par la production d’utilités réelles, mais par l’improductivité même ou ils sont retenus. Pour eux, la loi de proportionnalité est inverse : tandis que la richesse sociale se forme et s’accroît en raison directe de la quantité, de la variété et de la proportion des produits effectifs fournis, le développement de cette même richesse, le perfectionnement de l’ordre social, supposent au contraire, en ce qui regarde le personnel d’État, une réduction progressive et indéfinie. En un mot, le salaire des employés du gouvernement constitue pour la société un déficit ; il doit être porté au compte des pertes que le but de l’organisation industrielle doit être d’atténuer sans cesse.

« La théorie synthétique de l’impôt c’est de faire vivre cette cinquième roue du char de l’Humanité qui fait tant de bruit et qu’on appelle, en style gouvernemental, l’État. — L’État, la police, ou leur moyen d’existence l’impôt, c’est, je le répète, le nom officiel de la chose qu’on désigne, en économie politique, sous le nom d’improductifs, en un mot de la domesticité sociale.

« L’idée originaire de l’impôt est celle d’un Rachat. Comme, par la loi de Moïse, chaque premier-né était censé appartenir à Jéhovah et devait être racheté par une offrande, ainsi l’impôt se présente partout sous la forme d’une dîme ou d’un droit régalien par lequel le propriétaire rachète chaque année de l’État le bénéfice d’exploitation qu’il ne tient que de lui.

« Tous les impôts se divisent en deux catégories : 1° l’impôt de répartition, ou le privilège : ce sont les plus anciennement établis ; 2° impôts de consommation ou de quotité, dont la tendance, en assimilant les premiers, est d’égaliser entre tous les charges publiques.

« La première espèce d’impôts qui comprend chez nous l’impôt foncier, — celui des portes et fenêtres, les patentes et les licences, les droits de mutation, centièmes deniers, prestations en nature et brevets — est la redevance que l’État se réserve sur tous les monopoles qu’il concède ou tolère. Sous ce régime, l’impôt n’est qu’un tribut payé par le détenteur au propriétaire ou commanditaire universel : l’État.

« La deuxième sorte d’impôts comprend en général tous ceux que l’on désigne, par une espèce d’antiphrase, sous le nom de contributions indirectes, boissons, sels, tabacs, douane, en un mot toutes les taxes qui affectent directement le produit. Quoi qu’il en soit de la signification de l’impôt de répartition ou de l’impôt de quotité, une chose demeure positive et qu’il nous importe de savoir : c’est que pour la proportionnalité de l’impôt, l’intention du Souverain a été de faire contribuer les citoyens aux charges publiques au marc le franc des capitaux.

« En deux mots, le but pratique et avoué de l’impôt est d’exercer sur les riches, au profit du peuple, une reprise proportionnelle au capital.

« Or, l’analyse des faits démontre : que l’impôt de répartition, l’impôt du monopole, au lieu d’être payé par ceux qui possèdent, l’est presque tout entier par ceux qui ne possèdent pas ; que l’impôt de quotité, séparant le producteur du consommateur, frappe uniquement sur ce dernier, ce qui ne laisse au capitaliste que la part qu’il aurait à payer si les fortunes étaient absolument égales ; enfin que l’armée, les tribunaux, la police, les écoles, les hôpitaux, hospices, maisons de refuge, les emplois publics, payés d’abord et entretenus par le prolétaire, sont dirigés ensuite contre le prolétaire ou perdus pour lui ; en sorte que le prolétariat qui, d’abord, ne travaillait que pour la classe qui le dévore, celle des capitalistes, doit travailler encore pour la caste qui le flagelle, celle des improductifs.

« Ces faits sont désormais si connus, et les économistes les ont exposés avec une telle évidence, que je m’abstiendrai de reprendre en sous-œuvre leurs démonstrations. Ce que je veux mettre en lumière, et que les économistes ne me semblent pas avoir suffisamment compris, c’est que cette condition faite au travailleur par cette nouvelle phase de l’économie sociale n’est susceptible d’aucune amélioration tant que l’Etat existera, quelque forme qu’il affecte, aristocratique ou théocratique, monarchique ou républicaine.

« D’après la théorie que nous venons de voir, l’impôt est la réaction de la société contre le monopole. Peuple et législateur, économistes, journalistes et vaudevillistes, traduisant chacun dans sa langue la pensée sociale, publient à l’envi que l’impôt doit tomber sur les riches, frapper le superflu et les objets de luxe, et laisser francs ceux de première nécessité. Bref, on a fait de l’impôt une sorte de privilège pour les privilégiés. Pensée mauvaise, puisque c’était par le fait reconnaître la légitimité du privilège qui, dans aucun cas et sous quelque forme qu’il se montre, ne vaut rien.

« D’après l’opinion générale et d’après le témoignage des économistes, deux choses sont avérées : l’une que, dans son principe, l’impôt est réactionnaire au monopole ; l’autre que, dans la pratique, ce même impôt est infidèle à son but, qu’en frappant le pauvre de préférence, il commet une injustice. »

Mais laissons-là Proudhon disserter sur la manière la plus logique de prélever l’impôt. Pour nous autres, anarchistes, cela n’a qu’une importance secondaire. Que ce soit un impôt de capitation ou un impôt progressif ; qu’on le nomme impôt sur le revenu ou impôt sur le capital, l’impôt est une chose inique et insoutenable aux yeux de tout être sincère et loyal.

L’impôt qui pèse lourdement sur le peuple — et qui, de quelque façon qu’il soit prélevé, retombera toujours sur les épaules du peuple — l’impôt n’a de raison d’exister que dans les sociétés policées, étatisées. L’impôt n’existe que parce que la propriété, le salariat, le commerce, l’autorité, — en un mot l’exploitation matérielle ou morale de l’homme par l’homme — existent.

Contribution des citoyens aux charges publiques ? Non pas ! Contribution du prolétariat aux charges des institutions qui sont uniquement dirigées contre lui.

L’impôt sert à payer toute cette armée de gouvernants : députés, sénateurs, ministres et chefs d’État — ainsi que leur cohorte de fonctionnaires, employés d’administration, flics, mouchards, soldats, qui vivent de leur nocivité. L’impôt sert non seulement à payer les improductifs, il sert encore à faire vivre les destructeurs. L’impôt fait vivre l’armée, les fabriques de munitions ; l’impôt rend seul possible les guerres ruineuses et dévastatrices. L’impôt, c’est ce dont l’État frustre le consommateur au profit de la mort, de la répression et de cet abus de confiance qu’est la politique.

Dans tous les pays, même en Russie où règne un gouvernement prétendu prolétarien — l’impôt, c’est cette « princesse » qui paie tous les achats de conscience, toutes les sportules, toutes les munificences avec lesquelles les politiciens se congratulent, toutes les dépenses somptuaires, toutes les réceptions spectaculaires de souverains ou visiteurs étrangers. L’impôt, c’est ce que le peuple paie pour entretenir une police, une gendarmerie, une magistrature ; un système pénitentiaire, l’armée ; toutes institutions renforcées pour réprimer impitoyablement et même exterminer le peuple en cas de révolte.

Aux mots budget, dette publique, grand-livre (voir ces mots), il est démontré que la plus grande partie des impôts vont aux œuvres de guerre, de police et de fonds secrets. Les impôts qui devraient servir à l’entretien des hôpitaux, des travaux publics, à toutes les œuvres d’amélioration sociale, les impôts sont accordés avec ladrerie, on marchande, on lésine pour donner des crédits à l’Assistance publique, aux laboratoires, à l’instruction. Tout est destiné à l’armée et à la répression en général. L’impôt ne sert qu’à forger des chaînes avec lesquelles on maintient le prolétariat dans son sort misérable. Tout par le peuple et contre le peuple ; voilà la vérité. L’impôt disparaîtra, au lendemain de la révolution, avec l’argent, la propriété, le patronat et l’autorité. Dans une société libertaire, l’impôt sera remplacé par la coopération volontaire de tous les individus aux œuvres d’intérêt public.

Il y aussi l’impôt du sang. Mot pompeux inventé par les hystériques de la patrie pour désigner l’obligation du service militaire. Comme les autres impôts, c’est encore le peuple qui en fait tous les frais, contre lui-même. Des êtres courageux et clairvoyants opposent à cet impôt du sang l’objection de conscience (voir conscience et objection). Ce serait, en effet, un pas en avant de fait que l’obtention du droit de ne pas être soldat pour qui professe des idées anti guerrières. Mais nous n’attendons pas grand-chose du législateur. L’impôt du sang cessera d’exister le jour où les frontières et l’autorité auront disparu. — Louis Loréal.


IMPRÉCATION (du latin imprecatio ; de in, contre, et precari, prier). Malédiction ; reproches véhéments.

Nous ne devons pas manquer d’imprécations contre les fauteurs de guerre et les auteurs de répression.

En rhétorique, le mot imprécation a un sens plus absolu. Il veut dire : souhaiter des malheurs à celui à qui ou de qui l’on parle.


IMPRÉGNER verbe (du latin imprœgnare, féconder). Faire pénétrer dans un corps les molécules d’un autre corps.

Au sens figuré, le mot imprégner veut dire : impressionner vivement, pénétrer.

S’imprégner : Se pénétrer d’une pensée, se mettre intimement en accord avec une doctrine. Nous devons nous imprégner de la doctrine anarchiste si nous voulons abolir toute autorité.


IMPRESSION n. f. (du latin impressio ; de imprimere, empreindre). Action d’imprimer. Marque ; empreinte.

Au sens figuré : effet produit sur l’esprit, le cœur, les sens. Des choses et des gens produisent sur nous, à première vue, une impression agréable ou désagréable.

La vue du malheur d’autrui, d’un accident, du sang versé produit sur nos sens et sur notre esprit une impression de sollicitude et de pitié ; un acte d’arbitraire, une injustice quelconque commis devant nos yeux nous impressionne dans un sens de révolte. On peut juger de la qualité d’esprit et de cœur de quelqu’un à la faveur d’un fait, suivant les impressions manifestées par cet homme. Il faut bien se garder de se fier à la première impression que laisse en nous l’apparition d’un être. Ce n’est que par les actes que l’on peut apprécier exactement quelqu’un, et encore faut-il n’agir qu’avec circonspection. Certains journalistes nous ont laissé des impressions d’audiences qui méritent d’être lues : telles celles de Varenne lors du procès des anarchistes au moment de la période dite : héroïque. Elles ridiculisent à jamais la magistrature et flagellent un public venu là uniquement pour jouir d’un spectacle inédit.

On emploie souvent, dans le langage populaire, le mot impression pour pressentiment, prescience. Ainsi on dira : « j’ai l’impression que telle chose va arriver ». Il faut bien se garder de prendre cette impression pour la réalité.


IMPRIMERIE n. f. (de imprimer, lat. imprimere ; de in, sur, et premere, presser). Art de multiplier l’écriture au moyen d’empreintes provenant de caractères mobiles. Lieu où l’on imprime. Commerce, état, connaissances de l’imprimeur.

L’invention de l’imprimerie, le plus beau titre de gloire du xve siècle, et peut-être de tous les siècles, le fait le plus mémorable du savoir universel, ce merveilleux procédé, vainqueur du temps et de l’espace, qui reproduit à l’infini les travaux de l’esprit et les inspirations du génie, qui doit avoir pour mission de rendre la barbarie impossible et la vérité immortelle devait retenir particulièrement notre attention.

« Trois phases, a écrit Paul Dupont, ont marqué les progrès des connaissances humaines : 1° le langage, qui sert aux hommes à exprimer leurs pensées par l’organe de la voix ; 2° l’écriture, qui peignit la parole ; 3° l’imprimerie, appelée à multiplier les signes des pensées et à les rendre impérissables. » La découverte de l’imprimerie, pour reprendre le mot d’A. Firmin-Didot, sépara le monde ancien du monde moderne et ouvrit un nouvel horizon au génie de l’homme. L’imprimerie, plus que les autres découvertes dont les répercussions sont du domaine matériel, a élevé d’une façon générale le niveau de l’intelligence humaine. L’instruction, qui était autrefois le privilège de quelques riches, a été mise au service des pauvres grâce à l’imprimerie qui a également permis à toutes les applications de la science de se répandre à travers le monde.

« L’Imprimerie ! Qui dira sa puissance et son influence sur les destinées de l’humanité ? Avant cette découverte, la science était un sanctuaire impénétrable au plus grand nombre. On comptait les adeptes initiés à ses mystères. Sous le nom de sciences occultes, l’erreur et l’imposture avaient aussi les leurs. L’Imprimerie parait et la face du monde intellectuel est changée. Un nouveau flambeau, allumé pour les yeux de l’esprit, court l’épandre le jour chez tous les peuples de la terre. L’Imprimerie, rayonnant en tous sens dans le vaste domaine de l’intelligence, en perce les profondeurs, en dissipe les ténèbres. Dès lors, on n’eut plus à redouter ces retours de la barbarie victorieuse sur la civilisation expirante. Dès lors, les secrets du savoir, étalés sous les yeux de tous, furent en principe accessibles à chacun. Le besoin de s’instruire s’accrût en proportion des moyens de le satisfaire. De leur abondance naquit l’esprit de discussion et d’examen, qui a mis au néant tant de préjugés et remis tant de vérités en honneur. Les livres, aidés de la liberté qui fut en partie leur ouvrage, ont opéré cette heureuse révolution parmi les hommes. » (C. Michaux)

Que dire du rôle social de l’imprimerie ? C’est Philarète Chasles qui semble le définir de la façon la plus concise : « Quelle volupté délicate s’offrit tout à coup aux intelligences quand elles purent disposer en souveraines de tout ce que le monde a jamais produit d’idées !… Les vrais et grands résultats de l’Imprimerie se trouvent ailleurs. Elle appartient essentiellement au peuple ; elle popularise les connaissances en atomes imperceptibles, elle les répand dans l’atmosphère comme un arôme subtil qui pénètre en dépit d’elles-mêmes les intelligences les plus vulgaires. L’indépendance de l’esprit en est la conséquence nécessaire et la faculté de l’insurrection s’y rattache. Tout comprendre ! Tout savoir ! L’arbre de la science accessible à tous ! Dès le commencement du xvie siècle, les puissants virent ce que c’était que l’Imprimerie ; ils avaient eu d’abord pour elle une grande admiration, ils en eurent peur… Une fois la lumière faite, comment l’éteindre ? Que tenter contre cette seconde délivrance de l’homme, comme l’appelait Martin Luther ? »

L’admiration des hommes envers l’œuvre de Gutenberg et de ses disciples se perpétue jusqu’à nos jours. Nous ne saurions citer de plus belle page à la gloire de l’Imprimerie que les paroles prononcées par M. Georges Renard, professeur au Collège de France, au cours de sa leçon d’ouverture de l’histoire du Travail :

« On ne saurait trop magnifier l’importance de la l’évolution que l’Imprimerie opéra dans les choses de l’esprit. Les historiens s’accordent à signaler la Typographie comme une découverte d’une portée incalculable, comme un bienfait immense, comme une fontaine de Jouvence renouvelant le mon je de la pensée… Dès son apparition, elle est saluée de cris de colère et de cris d’enthousiasme, Elle est maudite par l’armée des copistes qu’elle ruine et condamne presque à mort. Elle est, par le reste de la population, prônée, vantée, célébrée comme une merveille plus divine qu’humaine… Avant tout, elle est la conservatrice de ce qu’ont fait et pensé les générations disparues. Les hommes, de tout temps, ont essayé d’entrer en rapports avec les maris et ceux de nos jours, encore, n’ont pas renoncé à les évoquer. Eh bien ! L’Imprimerie nous met en communication avec ces êtres invisibles ; elle ressuscite pour nous les esprits ; elle perpétue, en les multipliant, les œuvres qu’ils ont conçues ; elle assure la durée à la connaissance des phases qu’a traversées la civilisation humaine ; elle est l’auxiliaire la plus précieuse de l’histoire ; elle doue d’une vie illimitée les documents à demi-effacés qui nous arrivent du fond des âges…

Grâce à elle, les trésors d’expérience amassés par nos ancêtres ne risquent plus d’être perdus. On l’a parfais appelée l’invention-mère des temps modernes, parce qu’elle fait naître d’autres inventions en répandant celles qui sont déjà connues.

… La grande vulgarisatrice a reproduit par milliers, par millions d’exemplaires les rêves des poètes, les méditations des philosophes, toutes ces productions du génie humain qui font les délices et la consolation des lettrés, qui peuplent la solitude et remplissent de voix le silence du liseur enfermé dans son cabinet de travail, qui charment, exaltent et inspirent les nouveaux venus du monde intellectuel. Elle a mis à la portée de tous, en popularisant les œuvres d’art, des jouissances qui semblaient l’apanage d’une petite aristocratie.

« Sur le présent, l’Imprimerie exerce une influence tout aussi considérable. Elle est la grande informatrice ; elle donne des ailes à la pensée ; elle est, comme disait Sieyès, pour l’immensité de l’espace ce qu’était la voix de l’orateur sur les places publiques d’Athènes et de Rome ; elle porte la parole humaine par-dessus les montagnes et les mers jusqu’aux confins de la planète. Puis elle incite au savoir et elle le facilite ; elle a de toutes parts fait surgir les écoles. Elle transfigure la bête à deux pieds que fut l’homme primitif en un être de plus en plus cérébral ; elle tend à faire prédominer l’intelligence sur la force brutale, le pouvoir de la raison sur celui des épées. Mais surtout elle est créatrice de l’avenir. Elle est une semeuse d’idées et d’aspirations nouvelles. Sans son aide, Luther eût été brûlé comme le fut Jean Hus, la Révolution française n’eût été qu’un feu de paille. N’est-ce pas Rivarol qui, frappé de sa puissance combative, la dénommait : l’artillerie de la pensée ?

« … Elle est un instrument de progrès indéfini qui peut sans doute être détourné de sa véritable et bienfaisante fonction mais qui, manié comme il faut, a produit et produira encore de quoi réjouir, consoler et guider les hommes, de quoi les rendre plus maîtres de la nature et d’eux-mêmes, plus justes, plus heureux et meilleurs. »

C’est bien là notre désir le plus cher et aussi notre espoir le plus vif. Il ne faut pas que l’Imprimerie demeure ce qu’elle est : le meilleur instrument de conservation sociale mis au service des gouvernants. L’État qui, en réalité, détient le monopole de l’enseignement, éduque les enfants au moyen de livres appropriés, et le Capital, qui détient le monopole de la presse, inculque à la foule les préceptes propres à la domestiquer. Ainsi que l’a fort bien dit Voltaire : « C’est un grand inconvénient attaché au bel art de l’imprimerie que cette facilité malheureuse de publier les impostures et les calomnies. »

Quoi qu’il en soit, nous faisons confiance à l’avenir. L’imprimerie est dans une faible mesure au service du peuple ; elle le deviendra tout à fait. Après avoir contribué à obscurcir les cerveaux en répandant les absurdités théologiques, après avoir servi les forces de régression sociale, elle apportera la lumière aux générations futures et, suivant le mot de Sieyès, changera la face du monde.

Historique. — L’Imprimerie qui a le plus contribué à fixer les faits de l’Histoire, est restée entourée de mystère, quant à ses origines. Les érudits ne sont d’accord ni sur la date, ni sur le lieu, ni sur l’auteur de cette découverte, et nous en sommes encore à chercher la solution de ce triple problème. Ce qui est certain, c’est que cette invention est intimement liée à la xylographie ou gravure sur bois, en usage chez les Chinois dès le vie siècle et introduite en France au xiie siècle. Les cartes à jouer reproduites par ce procédé furent inventées vers l’an 1376 et furent gravées en Allemagne vers l’an 1400. La plus ancienne gravure sur bois, accompagnée de texte, et qui ait une date, est celle d’une image de saint Christophe. Elle est datée de 1423. De la même époque, et gravés par le même procédé, citons les célèbres donats ou livres de grammaire, et la fameuse Bible des pauvres, dont un exemplaire se trouve à la Bibliothèque Nationale.

On fait remonter la naissance de l’imprimerie vers la moitié du xve siècle. Si nous nous reportons à la majorité des bibliographes qui, jusqu’à ce jour, ont cherché à faire la lumière sur cette énigme, voici quelle est la thèse généralement admise :

Vers l’an 1437, Jean Gensfleich, ou Gutenberg, originaire de Mayence et vivant à Strasbourg, imagina de substituer au travail long, dispendieux et souvent imparfait des scribes et des copistes, un procédé mécanique qui permît de multiplier à l’infini les copies d’un ouvrage. S’inspirant de la xylographie déjà répandue à l’époque, il entreprit de graver sur des planches de bois des lettres en relief qui, enduites d’une encre spéciale et mises en contact avec une feuille de papier, devaient produire une empreinte analogue à celle de l’écriture.

Les premiers essais épuisèrent rapidement ses ressources pécuniaires. Il dut chercher un collaborateur. En 1444, il quitta Strasbourg et se rendit à Mayence. Là il s’associa avec l’orfèvre Jean Fust. Celui-ci, frappé de l’imperfection des planches gravées par Gutenberg, conçut l’idée d’en composer avec des lettres isolées dont la combinaison variable pût assurer une application infinie. Malheureusement, le bois, qui était la substance de ces caractères, n’avait pas la solidité et la régularité nécessaires pour permettre une grande reproduction d’ouvrages. Gutenberg et Fust imaginèrent alors de faire des types métalliques. Pierre Schaeffer, domestique de Fust, fut chargé de graver des poinçons en relief avec lesquels il frappa des matrices. Ces matrices, ajustées dans des moules en fer, servirent à la fonte des caractères, composés d’un alliage à base de plomb. Grâce à ce procédé, Gutenberg et Fust réussirent à faire une Bible latine, dite Bible de 1450, dont la Bibliothèque Nationale possède deux exemplaires.

En résumé, trois périodes marquent les débuts de l’invention : 1° la gravure des planches fixes, inspirée de la xylographie ; 2° la gravure des types en bois mobiles pour en généraliser l’emploi ; 3° la gravure du poinçon et la confection du moule qui multiplient les lettres de métal à l’infini avec une rigoureuse identité. C’est, en réalité, de cette période que date l’imprimerie proprement dite. Il n’y avait eu, jusque-là, que les « informes essais des cartes à jouer, puis des images avec légendes, puis des donais imprimés d’abord sur des tables de bois, puis sur des lettres de bois mobiles, puis en caractères de métal, soit sculptés sur pièce, soit retouchés au burin après avoir été coulés » (A.-F. Didot).

La découverte de Gutenberg, Fust et Schaeffer n’acquit de la publicité que quelques années plus tard. Ils réussirent pendant quelque temps à vendre comme manuscrits ce qui n’était qu’une contrefaçon, mais leur secret fut divulgué par les personnes de leur entourage. L’association ne dura pas longtemps. Fust se rendit en 1462 à Paris pour y vendre sa Bible imprimée avec Schaeffer. Il la vendit d’abord au prix des manuscrits, puis finit par la vendre au vingtième de sa valeur primitive. A la surprise, succéda la fureur dans le camp des copistes et des enlumineurs. L’ignorance de ce temps fit croire à un sortilège. On accusa Fust de magie et il fut conduit en prison, mais Louis XI lui rendit la liberté à condition qu’il fit connaître les moyens employés pour reproduire dans une telle proportion les copies d’un même livre.

Nous avons noté, dans les lignes qui précèdent, les faits les plus vraisemblables quant à l’origine de l’imprimerie, mais d’autres villes et d’autres auteurs revendiquèrent la gloire de cette invention. Les Hollandais prétendent que Laurent-Jean Coster, de Harlem, inventa l’imprimerie vers 1430, qu’il se servit d’abord des planches fixes en bois et qu’il se mit ensuite à tailler des poinçons en acier ; à frapper des matrices et à fondre des lettres en métal. Ils affirment que Gutenberg, son collaborateur, lui déroba ses instruments et s’enfuit à Mayence où il passa pour être l’inventeur de l’art qui nous occupe. Les habitants de Strasbourg, de leur côté, revendiquent la paternité de l’invention pour leur concitoyen Jean Mentelin. Mais tout cela reste à prouver. L’ancienne tradition qui place le berceau de l’imprimerie en Chine, est aussi erronée. Certes, l’imprimerie tabellaire était connue dans cet empire dès le vie siècle, mais on sait que les types métalliques y furent introduits par les Européens. Par ailleurs, l’usage des planches en bois n’y est pas entièrement abandonné.

Aussitôt que le secret des inventeurs fut divulgué, une foule d’imprimeries se créèrent dans les grandes villes de l’Europe. En 1470, Gering, Crantz et Friburger, qui avaient travaillé chez Fust, commencèrent à imprimer dans le collège de la Sorbonne, à Paris. Il y avait dans cette ville, à la fin du xve siècle, deux cents établissements dont les produits, qualifiés d’incunables, attestaient le mérite de l’invention. Au début du xvie siècle, les Estienne, aidés du graveur célèbre Garamond, donnèrent des éditions remarquables. A cette époque, l’imprimerie était encouragée, et les maîtres imprimeurs jouissaient de privilèges, ce qui contribua à l’essor de l’invention. Malheureusement, un peu plus tard, François Ier, poussé par la Sorbonne, défendit, le 13 janvier 1533, d’imprimer sous peine de la hart. Cet édit stupide fut rapporté ensuite et il n’en resta d’autre souvenir que celui de « proscripteur de l’Imprimerie » donné au roi par quelques historiens. Il faut ajouter aux méfaits de ce roi la barbare exécution de l’érudit imprimeur Etienne Dolet, accusé d’athéisme. Sous les régimes qui suivirent, on continua de fouetter, de pendre, de brûler vifs les imprimeurs accusés d’avoir propagé quelque hérésie.

Au xviiie siècle, l’art typographique fut illustré en France par les Didot, les Barbou, les Crapelet.

En Italie, Rome, Venise, Milan et d’autres villes s’empressèrent d’accueillir l’art dont la naissance venait d’étonner l’Europe et qui devait contribuer à répandre les immortels chefs-d’œuvre de Dante, de Pétrarque et de Boccace. En 1460, Nicolas Jenson, à Venise, grava le caractère dit romain, qui devait remplacer le caractère « gothique », en usage au début de l’imprimerie. Dans la même ville, Alde Manuce grava le caractère aldin, ou italique. Parmi les imprimeurs les plus connus de l’Italie, il faut citer, à la fin du xviiie siècle, Bodoni, imprimeur de Parme.

Les éditions hollandaises eurent aussi une grande célébrité au cours des xvie et xviie siècle. Citons parmi les typographes les plus réputés : Christophe Plantin, établi à Anvers en 1560, à qui Philippe II d’Espagne décerna le titre d’archi-imprimeur, et, plus tard, les Elzévir.

En Angleterre, l’art typographique est resté longtemps stationnaire. L’imprimeur le plus connu fut Baskerville, au milieu du xviiie siècle. L’Espagne reçut la première presse en 1474, mais elle n’a guère produit d’éditions dignes de retenir l’attention, à part celles d’Ibarra au xviiie siècle. Ce fut cent ans seulement après son invention que l’imprimerie pénétra en Russie ; la fabrication des livres y rencontra du reste une foule d’obstacles, cette nation étant alors plongée dans l’ignorance et la barbarie.

La machine à papier continu et la stéréotypie, deux inventions des Didot, ont fait de l’imprimerie une puissance sans rivale. Les perfectionnements des presses mécaniques ont permis à cette industrie de diriger absolument la pensée universelle par le livre et par le journal. Il n’existe plus, à l’heure actuelle, que quelques contrées barbares où elle n’a pu pénétrer et porter le germe, de la civilisation.

Technique. — Dans son sens général, l’imprimerie comprend la lithographie (ou impression sur pierre) et la typographie, qui est le procédé de reproduction graphique le plus employé et que nous nous bornerons à traiter ici. Elle comprend la composition et l’impression. Le compositeur manie des caractères mobiles qu’il prend dans une casse munie de cassetins correspondant aux lettres et signes. Il assemble ces caractères enlignés dans un outil appelé composteur et réunit ensuite les lignes en paquets. La composition manuelle est de plus en plus remplacée par la composition mécanique, tout au moins en ce qui concerne le journal et le livre. On utilise des machines munies d’un clavier comme la machine à écrire et d’un creuset destiné à fondre le plomb.

Dans la linotype, la plus répandue de ces machines, un seul opérateur suffit pour composer, clicher les lignes et distribuer. Les paquets étant composés, on en fait une première épreuve destinée à la lecture par le correcteur. Après correction, le metteur en pages dispose les paquets sur une longueur déterminée, ce qui forme les pages ; celles-ci sont ensuite mises en châssis, c’est-à-dire imposées dans l’ordre convenable pour l’impression.

L’impression a pour objet de transposer l’empreinte des lettres ou des clichés sur le papier. Le tirage est précédé de la mise en train pour régulariser le foulage et l’encrage. Quand on a obtenu une « bonne feuille » on tire le nombre d’exemplaires voulus et, ensuite, on distribue le caractère mobile ou en envoie à la refonte les lignes, s’il s’agit de composition mécanique.

L’impression avait lieu autrefois au moyen de la presse à bras. Celle de Gutenberg et de ses successeurs immédiats était en bois et fonctionnait au-moyen d’une vis verticale comme celle d’un pressoir. Elle a été remplacée par les presses avec marbre et platine en fonte, puis simplifiée par l’Anglais Stanhope vers 1800.

Le rouleau typographique, inventé en 1810, remplaça les balles en usage jusque-là. Il contribua, dans une large mesure, au développement de l’impression mécanique. L’ingénieuse machine de l’Allemand Kœnig conçue au début du xixe siècle, acquérait une vitesse moyenne de 700 feuilles à l’heure, ce qui semblait fantastique à l’époque. Par la suite, les presses se perfectionnèrent. Des machines en blanc et des machines à retiration, on passa aux rotatives qui impriment sur des clichés cylindriques et qui fournissent en quelques heures des centaines de mille de journaux.

Législation. — À l’origine de l’imprimerie, l’Université, composée exclusivement d’ecclésiastiques, exerçait un contrôle rigoureux sur l’imprimerie. Suivant un édit de Henri II (1555), aucun ouvrage ne pouvait être imprimé sans l’autorisation de la Sorbonne, et ce, sous peine de mort contre l’imprimeur, le libraire ou le distributeur. La peine de mort fut remplacée en 1728 par le carcan et les galères. Plus tard, l’Assemblée Constituante, par un décret du 17 mars 1791, accorda la liberté à l’imprimerie comme elle l’avait accordée au commerce et à l’industrie. Mais des restrictions furent apportées à nouveau par le décret du 5 février 1810 qui limita le nombre des imprimeurs pour Paris à 60, puis ensuite à 80. Le Ministre de l’Intérieur était libre d’accorder ou de refuser les brevets. Il pratiquait d’une façon abusive le droit de censure. En 1813 et 1814, la surveillance devint encore plus rigoureuse et la loi du 21 octobre 1814 supprima un grand nombre d’imprimeries. La Restauration, à son tour, ne manqua pas de persécuter les imprimeurs et retira les brevets de Paul Dupont et Constant Champie, deux des plus forts imprimeurs de la capitale. Firmin Didot et Benjamin Constant s’élevèrent avec vigueur contre un tel état de choses qui ramenait l’imprimerie aux plus mauvais jours de François Ier.

La législation ne fut guère modifiée par la suite. Le coup d’État du 2 Décembre 1851 renforça la répression en matière de délit de presse ; l’imprimeur partageait la responsabilité avec le gérant pour les journaux sortis de ses presses et son brevet lui était retiré par simple mesure administrative. Le décret du 10 décembre 1870 rendit la profession libre en supprimant le brevet pour les imprimeurs et les libraires, mais obligea ceux-ci, toutefois, à une déclaration préalable, avant toute publication, au ministère de l’Intérieur.

La loi du 29 juillet 1881 sur la presse a proclamé la liberté presque complète de l’imprimerie en abrogeant toutes les lois antérieures ; elle exige cependant que tout imprimé, à l’exception des travaux de ville dits « bilboquets », porte le nom et le domicile de l’imprimeur, sous peine d’amende et, en cas de récidive immédiate, de prison. De plus il doit être fait, au moment de la publication de tout imprimé, sauf pour les catégories précitées, un dépôt de deux exemplaires destinés aux collections nationales. Ce dépôt a lieu, pour Paris, au ministère de l’Intérieur et, pour les départements, à la préfecture on à la mairie. La loi du 19 mai 1925 sur le dépôt légal a apporté quelques modifications à cet état de choses. L’imprimeur n’est plus tenu qu’au dépôt — toujours aux mêmes bureaux administratifs – d’un seul exemplaire, mais doit faire accompagner ce dépôt d’une déclaration faite en double. De même, l’éditeur ou le client doit à son tour déposer un exemplaire avec une double déclaration à la Régie du dépôt légal à la Bibliothèque Nationale.

Le dépôt a lieu « dès l’achèvement du tirage ». Toutefois, pour les affiches, il doit être immédiat. Pour les écrits périodiques, il doit être fait, avant publication, une déclaration de gérance sur papier timbré, au procureur de la République du lieu d’impression ; chaque numéro publié devra porter le nom du gérant. Un dépôt de deux exemplaires signés du gérant devra être fait à chaque publication au procureur de la République. Sous peine d’amende pour le gérant pareil dépôt sera fait, pour Paris, au ministère de l’Intérieur, pour les départements à la préfecture, sous-préfecture ou mairie.